jeudi 29 septembre 2016

" Crue " ( Philippe Forest ) : juste avant le Déluge

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La Disparition est le titre d'un récit de Georges Perec. La disparition en question est celle de la voyelle [e], dont on ne trouve pas une occurrence dans tout le récit. Perec, on le sait, était membre de l'Ou.Li.Po., et grand amateur de gageures et contraintes narratives et langagières. Dans La Disparition, le défi est brillamment relevé : Perec démontre qu'on peut écrire un récit tout-à-fait cohérent et captivant en se passant d'une voyelle de l'alphabet. Toutefois, pour qui connaît la biographie de l'écrivain, La Disparition et le roman qui lui fait suite, Les Revenentes (où seule la voyelle [e] est utilisée) sont l'écho discret d'un déchirement intime dont Perec n'a sans doute pas eu trop de toute sa vie pour tenter de se guérir. Son oeuvre, en tout cas, prouve qu'on peut survivre à une disparition aussi cruelle que celle d'une mère, qu'on peut réussir à se construire malgré ce manque, à partir de lui.

Crue, de Philippe Forest, est un récit qui,  d'un bout à l'autre, orchestre le leitmotiv de la disparition, mais, semble-t-il, sans espoir réel de retrouvailles. Contrairement au roman  de Georges Perec, où l'origine vécue de la disparition reste voilée, celui de Philippe Forest n'en fait pas mystère. Comme l'auteur, dont toute l'oeuvre  fait écho à son drame personnel, le narrateur a perdu une fille âgée de quatre ans et, dès le début de son récit, il se demande si l'on peut parvenir à s'inventer une vie après une pareille perte :

" Depuis la mort de ma fille, je vivais dans le vague. Je ne parvenais pas à me fixer sur les faits et les choses qui composent la matière de toute existence. Même ma vie m'apparaissait comme celle d'un autre qui l'aurait vécue à ma place et avec lequel je n'entretenais que des rapports assez relatifs. Les événements qui auraient dû me concerner directement, je les considérais avec un air toujours distrait qui suscitait la perplexité de mes proches et que je ne savais pas leur expliquer. Ce n'était pas de l'indifférence. Plutôt quelque chose comme de l'incrédulité. Comme si j'avais eu du mal à prendre la réalité au sérieux et à accorder foi à ce qu'elle nous offre, sachant d'expérience qu'elle est susceptible de nous le refuser aussi bien ou de nous le retirer aussitôt. Cela prenait l'apparence d'une espèce de léger vertige. Le monde me semblait comme animé d'un mouvement continuel, à peine perceptible et qui pourtant le faisait bouger en permanence, en modifiait les formes,  en déplaçait les contours. Je sentais sous mes pieds les remuements distants d'un grand tremblement, d'une sorte de séisme dont j'avais l'impression d'être le seul à percevoir l'imminence, qui fatalement enverrait tout par terre et qui m'empêchait déjà de prendre nulle part un solide appui sur le sol. "

Sans que le narrateur l'affirme, ce passage suggère fortement que ce drame personnel a provoqué une prise de conscience décisive, confirmée par les événements de sa vie qui l'ont suivi : l'existence des humains -- des individus comme des collectivités -- est placée sous le signe de la disparition et de la perte, de la catastrophe aussi. " Un jour, nous confie-t-il, j'ai réalisé que le monde autour de moi, avec ceux qui y vivaient, était en train de disparaître sous mes yeux et que personne, sinon moi, n'en voyait rien ".

En exergue de son récit,Philippe Forest a placé une citation d'un écrivain aujourd'hui peu connu, Arthur Machen : " Est enim magnum chaos ". Ce qui peut se traduire par : " Il y a en effet un grand chaos " ou par "Il y a en effet un grand vide" (le mot latin "chaos", directement emprunté au grec, désigne, tantôt le "chaos" primordial, masse confuse et désordonnée d'où est sorti le monde, tantôt le vide, tantôt aussi une profonde obscurité). Auteur de récits fantastiques et féeriques, Arthur Machen, après la mort de sa femme, adhéra à la secte occultiste de l'Ordre hermétique de l'aube dorée. Comme, par ailleurs, le narrateur ne nous dit rien du contenu de l'oeuvre d'Arthur Machen, il est difficile de savoir, si on n'a pas lu ses livres, dans quelle mesure son influence marque le présent roman. Toujours est-il que le mystérieux voisin du narrateur, qui jouera pour lui le rôle  d'un initiateur, et qui se présente lui-même comme un écrivain, citera cette phrase qui exprime sa vision du monde et de la vie ; il la traduit par : "En vérité, il est un grand vide ".

" Un jour, on ne l'a plus vu " ... " Il disparut "... Ces phrases récurrentes sont le leitmotiv du roman. Il peut s'agir d'un mendiant, au coin d'une rue, auquel le narrateur s'était habitué et qui avait retenu son attention parce qu'il  tentait d'apitoyer les passants sur son sort en parlant de la mort de son enfant -- lui aussi ; ou tout simplement d'un chat, qui s'est invité chez lui :

" Pendant toute une année, il fut si assidu auprès de moi que j'en vins à penser que je l'avais adopté. A moins que ce ne fût l'inverse ! Puis un jour arriva après lequel, sans que j'aie jamais su ce qu'il advint de lui, il disparut pour de bon ".

Un chat, surtout s'il est de passage, "n'est pas grand-chose", note le narrateur. Pourtant sa disparition le plonge dans une inquiétude,  puis une anxiété, puis une angoisse qui l'entraînent à consacrer beaucoup de temps à de longues recherches infructueuses dans tout le quartier. C'est que cette disparition est emblématique, au fond, de toutes les autres, hantés que nous sommes, au long de notre vie, par les fantômes de tous ceux -- humains ou chats -- qui ont croisé notre chemin :

" Quoi qu'on perde, on a le sentiment étrange d'avoir tout perdu avec l'être ou l'objet qui disparaît. Sans doute parce que quelqu'un, quelque chose nous manque depuis toujours dont chaque nouvelle défection nous rappelle l'absence. Je sais parfaitement ce qu'il y aurait à dire d'un tel phénomène et comment on explique d'ordinaire l'incurable nostalgie, la sensation d'exil que partagent tous les hommes et qui donne une signification si poignante, si pathétique à la plupart de nos existences. [...] C'est pourquoi la disparition la plus dérisoire peut s'avérer si dévastatrice. Elle réveille le grand sentiment d'abandon qui ne désempare jamais, contre lequel on  se protège comme on peut mais duquel personne ne triomphe longtemps. "

On a là un exemple de l'écriture de Philippe Forest dans ce livre, qui fait dire à Nils C. Ahl, dans Le Monde des livres, qu'elle hésite entre fiction et essai. Il est certain que la fiction de Crue se nourrit de l'expérience intime de son auteur, mais nous avons bien affaire à une fiction et non à un essai, même si les éléments descriptifs concrets sont largement minoritaires par rapport aux réflexions que le réel et la vie inspirent au narrateur : il s'agit bien de ses réflexions à lui et de ses hantises ; l'originalité et la force de ce roman viennent de ce qu'il est avant tout le roman d'une expérience intérieure ; on peine à repérer, dans l'histoire de la littérature romanesque, beaucoup de précédents à cette façon de raconter . Elle n'en est que plus prenante.

Le narrateur vit dans les faubourgs d'une vaste cité, dans laquelle il n'est pas difficile de reconnaître Paris. Le quartier où il a élu domicile occupe des terrains situés au bord du fleuve, en zone inondable ; il a d'ailleurs été naguère inondé (on songe à la crue de la Seine en 1910) et va l'être à nouveau à la fin du récit, en un épisode renouvelé du Déluge. Aux hangars, entrepôts, ateliers, ont succédé des habitations de qualité modeste (le narrateur occupe l'un des rares immeubles datant de cette époque), puis, la spéculation immobilière aidant, des tours "ultramodernes" les ont remplacées. Le passé et le présent de ce quartier disent l'instabilité et le destin provisoire de toutes ces installations vouées à disparaître, comme toutes choses humaines, qu'elles soient démolies pour faire place à d'autres, non moins éphémères, ou détruites par un incendie ou par une crue du fleuve. Les populations qui s'y succèdent ne sont pas moins éphémères et le destin de ceux qui, pendant la seconde guerre mondiale, y furent parqués en attente d'être déportés préfigure celui de ces migrants misérables qu'un incendie chassera de l'immeuble délabré où ils avaient été logés :

" On vit souvent, sans le savoir, en voisin de l'enfer. Comme on peut et malgré le démenti qui crève les yeux, on se convainc qu'il n'existe pas. J'habitais au lieu le plus bas de la ville. Et il n'y avait rien d'étonnant à ce que, selon les lois de la gravité universelle, à la manière d'une sorte d'entonnoir comparable à celui qu'un poète ancien a décrit, ce lieu reçoive, dégoulinant vers lui, toute la détresse physique et morale du monde. C'est vers lui qu'avaient fui, quittant leur patrie, les hommes, les femmes, les enfants qui composaient la part la plus populaire des citoyens du quartier : venus de pays exotiques et lointains d'où les avaient chassés la famine, la misère, la répression et, dans certains cas, pour dire vrai, le méticuleux massacre dont ils pouvaient passer pour les méticuleux rescapés. "

Les habitants du quartier, selon qu'ils habitent ces taudis ou ces tours, ne se mélangent pas, s'ignorent, dans un mariage contre nature de promiscuité et de solitude. Ainsi ce roman fait écho aux inquiétudes engendrées par une "modernité" souvent sinistre: ségrégation sociale favorisée par un urbanisme incohérent ; destruction de l'environnement naturel.

Le narrateur avoue lui-même le peu d'intérêt que lui inspirent ses voisins, surtout ceux qui, relativement privilégiés, habitent les immeubles récents et confortables. " Je n'avais pas envie de frayer avec tous ces gens. Je dis : tous ces gens. Mais en vérité j'ai toujours ignoré qui ils étaient. " Pourtant, le hasard va l'amener à fréquenter deux de ses voisins : une femme, qui vient régulièrement jouer, avec talent, du piano dans un petit appartement jouxtant son immeuble et dont rapidement il devient l'amant ; un homme, qui se présente à lui comme un écrivain et dont les propos vont le fasciner plus qu'il n'est d'abord disposé à le reconnaître. Il développe une théorie que recoupe et conforte l'expérience du narrateur :

" Il désignait ainsi le phénomène dont nous avions parlé et par lequel, à l'insu de tous et pourtant sous les yeux de chacun, le monde s'effaçait à mesure et avalait dans un néant dont nul ne savait rien ceux qui y avaient vécu. Les disparitions dont il m'avait longuement entretenu ne  constituaient que l'un des aspects d'un mal plus général qui affectait la planète, décimait ceux qui l'habitaient, faisait s'étendre comme un grand terrain vague hostile et impropre à l'existence : une hémorragie presque insoupçonnable et par laquelle la substance même de la réalité s'écoulait continuellement au sein d'une sorte de puits sans fond. "

Ce puits  sans fond qu'avait déjà évoqué, selon le narrateur, un poète ancien, qui est peut-être Dante, peut-être Virgile, peut-être Edgar Poe, évoque aussi le dévorateur trou noir de la cosmologie moderne. Le narrateur nous avait d'ailleurs prévenu : notre monde est régi par les lois de la gravité universelle ; il est donc voué à l'effondrement. Ce sentiment qu'il éprouve de vivre au fond de l'enfer, ou du moins sur son rebord fait pour moi de lui un nouvel Ulysse, engagé dans une moderne Nékuia .

Puis le narrateur se retrouve à nouveau seul : celle qui le charmait par son brillant jeu pianistique, qui partageait avec lui les plaisirs de l'amour physique, celui qui le fascinait par ses théories apocalyptiques, disparaissent l'un et l'autre, sans prévenir, sans explication, sans laisser de trace et, semble-t-il, sans retour. Le lecteur que je suis est tenté de se dire que, nouvel Ulysse descendu malgré lui au fond de cet enfer moderne, le narrateur y aura du moins trouvé une double initiation et en aura rapporté deux vérités : la première est que notre existence misérable est vouée sans recours au néant, après avoir décliné jusqu'à l'épuisement toutes les formes de la perte, de l'abandon et du désastre ; la seconde est que les deux seules expériences susceptibles de la rendre supportable sont celles de l'art et de l'amour physique. Les avoir connues ne sauve de rien, mais c'est toujours ça de pris, et ça ne doit pas se refuser au moment où ça se présente : la vie repasse rarement les plats. Ajoutons-y, divertissement non négligeable, l'affection intermittente d'un chat ! Cependant, même si cette double "initiation" du narrateur arrive vers la fin, rien dans le récit ne nous assure que l'auteur avait l'intention de nous administrer cette leçon. Asséner lourdement quelques vérités premières aurait d'ailleurs été sans aucun doute  dommageable dans un récit qui, justement, n'est pas un essai mais une fiction qui met en scène, non sans ironie, un personnage hanté par quelques obsessions dont rien ne dit que l'auteur les prenne à son compte. Philippe Forest a écrit là, en tout cas, un texte singulier qui dit beaucoup mais qui suggère aussi beaucoup, et qui tire sa prenante étrangeté aussi bien de la réalité que de l'imaginaire, sans jamais séparer l'émotion de la réflexion.


Philippe Forest , Crue   ( Gallimard )


( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique incrusté )




dimanche 25 septembre 2016

Mes ancêtres les Gaulois ? Non, mais tu m'as pas regardé !

1384 -


Selon un ex-président connu par l'agressivité aussi imbécile que démagogique de ses sorties, tout bon Français devrait se reconnaître dans ses ancêtres les Gaulois. Comme aux bons vieux temps de la Troisième République, dis donc ; ça ne nous rajeunit pas ; les Gaulois non plus d'ailleurs.

Mais pour qui il me prend, ce Sarkon ? Me reconnaître des ancêtres gaulois ? Il m'a pas bien regardé.

Les Gaulois sont une race dégénérée qui n'a pas cessé de s'en prendre plein la tronche depuis Jules César et ses fiers Romains. Ensuite, ce sont les Goths  qui ont relayé les Romains, puis leurs avatars les Ostrogoths, puis les Wisigoths (ou l'inverse), puis les Burgondes, les Huns, les Vandales, les Alamans et j'en oublie, ô ma maman. Après leur passage, il en restait quelques unes à claquer, de têtes de Gaulois, pas beaucoup, mais quelques unes. Pour finir le travail, mes ancêtres se sont proposés.

Mes ancêtres les Francs. Rien à voir avec les Gaulois. D'authentiques Aryens, mes ancêtres. De pur sang germanique.

D'ailleurs, tout le monde le sait, la France, c'est le pays des Francs.

Frankreich.

Heil !

Papa me disait toujours : les Gaulois sont bons qu'à se faire botter le fion. Les vrais Français, c'est nous. C'est pas pour rien qu'on s'appelle Lefranc.

Vive le Franc ! L'authentique Franc français !

Additum  -

" Nos ancêtres  les Gaulois " : cette formule simpliste propre à fournir une solution non moins simpliste au problème insoluble de "l'identité nationale", nous la devons, on le sait, à des historiens, idéologues, politiques et enseignants de la Troisième République. Cette préférence pour les Gaulois est, historiquement, des plus hasardeuses, mais, idéologiquement, des plus significatives. Car enfin, que restait-il de « nos ancêtres les Gaulois » et, surtout, de leur organisation sociale et de leur culture après la conquête de César, après plusieurs siècles de domination et de colonisation romaine, après la série d’invasions barbares qui déferlèrent dès la fin du IIIe siècle ? Pas grand chose, assurément. Bien rares, d'ailleurs, au temps des cathédrales, étaient ceux qui savaient que les Gaulois avaient existé. Il faudra attendre Voltaire et ses "Welches" (appellation peu flatteuse sous  sa plume) pour les voir refaire surface. Leur vraie résurrection n'aura lieu qu'à la fin du XIXe siècle. Très significative, en tout cas, est, en ces temps de refondation républicaine et de préparation de la revanche, l’omission de l’empreinte franque, qui a pourtant donné son nom au pays.  A-t-on voulu gommer l’ascendance germanique de ceux qui avaient dominé et organisé le pays qu’ils avaient conquis ? C’est bien probable.

Le roman historique de « nos ancêtres les Gaulois » est de gauche à l’origine. La préférence de ceux qui, dans les premières décennies de la Troisième République, inventent ce mythe historique et cette généalogie collective rêvée tient au fait que « les Gaulois » sont assimilés aux masses populaires, alors même que ce qu’on sait des sociétés gauloises montre qu’elles étaient dominées par des groupes aristocratiques. En revanche, les Francs sont perçus comme des groupes guerriers aristocratiques, d’origine germanique de surcroît, ce qui conduit à les éliminer comme constitutifs d’une « identité nationale » derrière laquelle, déjà, on court. Août 14 n’est plus très loin…

Aujourd’hui, on voit un mythe « de gauche » récupéré par la droite pour des raisons de tactique électoraliste. On sait qui, dans notre société, ne peut se prévaloir d’ancêtres gaulois ; ce sont ceux qu’un Zemmour voudrait voir éjecter, ceux qu'un Richard Millet accable régulièrement de son mépris. Vivre dans une France où ne jouiraient de la citoyenneté que les descendants des « Gaulois », c'est aujourd'hui un rêve marqué très à droite, à l'extrême-droite pour tout dire.

Le roman historique « de gauche » à l’origine est donc passé à droite, mais il est toujours aussi dépourvu de bases historiques sérieuses. La réalité, bien entendu, est infiniment plus complexe que l’image d’Epinal ridicule qu’il prétend en donner. Un Sarkozy, un Zemmour, un Richard Millet, se sont fait la spécialité de manipuler sordidement « l’identité nationale », autre mythe qu’ils prétendent unificateur, alors qu’il ne vise qu’à diviser et à jeter les uns contre les autres les citoyens de ce pays.

Ce qu’il y a de plus rigolo sans doute, dans cette histoire de « nos ancêtres les Gaulois », c’est que dans leur quasi-totalité, ceux qui, dans ce pays, pourraient paraître fondés à se réclamer de cette ascendance « historique » sont absolument incapables de le faire ! Très mystérieusement mais, en tout cas, fort comiquement, cette totale incapacité individuelle se mue en forte certitude collective ! On se demande par quel tour de passe-passe. En revanche, on sait très bien qui, dans ce pays, peut remonter à des ancêtres relativement identifiable à une distance de plusieurs siècles : ce sont, par exemple, les Africains, les Arabes, les Berbères, les Antillais, pour ne citer qu’eux. En somme, le cache-misère de nos ancêtres les Gaulois servirait surtout à ceux qui sont en déficit d’ancêtres pour se parer d’une identité nationale de pacotille.

( Posté par : Franck Lefranc, avatar eugènique remonétisé )



mercredi 21 septembre 2016

De l'utilité de la mort des artistes


1383 -


Sur son blog de la République des livres, Pierre Assouline salue son ami, le photographe Gérard Rondeau, mort à 63 ans. Cette mort est sans doute un événement douloureux pour sa famille et ses amis, mais pour moi, qui n’avait jamais entendu parler de lui ni vu aucune de ses photos, c’est plutôt une opportunité. Si le bonhomme avait cassé une pipe nonagénaire, j’aurais certainement complètement zappé son existence et celle de ses productions, étant mort moi-même bien avant, ou alors ça aurait été parce qu’il était déjà tombé dans l’oubli depuis longtemps. Tandis que comme ça, j’ai pu prendre connaissance de quelques uns de ses clichés, dont certains ne sont pas sans intérêt. On a souvent tort de se lamenter à l’excès sur la mort des autres : elle tombe souvent au bon moment.

Cette maladie qui l’a terrassé, il s’en serait bien passé, sa famille et ses amis aussi… Il n'en demeure pas moins que la mort peut jouer le rôle de signal utile en temps utile. Imaginons un Gérard Rondeau mort centenaire : il est assez probable que personne ne se serait avisé de saluer sa disparition, son oeuvre photographique étant oubliée depuis longtemps (à moins qu’il n’ait acquis sur le tard la gloire d’un Cartier-Bresson). Tandis que là, étant mort en pleine notoriété, son trépas en acquiert un effet positif incontestable, du moins sur les ignorants tels que moi.

Chaque fois qu'un écrivain, un artiste, un intellectuel meurt de mon vivant je puis avoir une vue panoramique, intégrale et synthétique de son oeuvre. Et dieu sait si j'en ai enterré : Camus, Sartre, Beckett, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras, Claude Simon, Picasso, Braque, Balthus, Messiaen, Xenakis, et j'en dirais, et j'en dirais. Cela m'a valu le privilège de me constituer peu à peu une culture solide. Imaginons, en revanche, un contemporain de Proust, lecteur enthousiaste de  Du côté de chez Swann  qui serait mort bien avant que l'auteur ne publie la suite,  bien avant la publication posthume du  Temps retrouvé  : quelle irrémédiable perte culturelle pour lui. And so on … C'est pourquoi je ne puis m’empêcher de souhaiter vivement, entre autres, la mort prématurée de Houellebecq, de Modiano et de quelques autres. Dans le cas de Modiano, comme je trouve qu’il se répète un peu beaucoup dans ses derniers livres, je regrette qu’il ne soit pas déjà mort. Plus j’admire un artiste, plus je souhaite qu’il meure avant moi : la véritable admiration est thanatologique... Est-ce le mot qui convient ? Thanatopratique ou à la rigueur, thanatométrique me semble, à la réflexion, mieux traduire ma pensée. Thanatomaniaque ? Tout de même pas.

Paresseux, m'a-t-on reproché, vous attendez les vendanges de la mort pour goûter aux fruits d’un créateur.
Pas du tout. Je jouis autant qu'un autre au jour le jour de ce qui naît au jour le jour. Dans ce cas la mort n’existe littéralement pas… Encore que … Après tout, une oeuvre, quelle qu’elle soit, à quelque moment qu’elle apparaisse à ma conscience, est toujours la production d’un mort. Elle est même, dans un sens,  morte à elle-même (voir à ce sujet mes considérations sur les conséquences de notre dépendance à la vitesse de la lumière). Pour reprendre l’exemple de Modiano, on pense bien bien que celui qui écrivit Villa triste  est mort depuis longtemps. Je, dans le temps, est sans cesse un autre. Tous ceux qui l’ont précédé sont au tombeau. C’est vrai, d'ailleurs, du lecteur comme de l’auteur. Tout "vivant" , artiste célèbre ou simple quidam, n'est que l'éphémère avatar des innombrables éphémères vivants qui se sont engloutis dans l'abîme sans fond qui nous attend tous.

Ce matin, dans la petite rue que j'emprunte pour aller faire mes courses, je précédais de quelques dizaines de mètres deux jeunes filles dont les éclats de voix joyeux me parvenaient, avec un retard de quelques dizaines de millièmes de secondes ( je laisse les experts faire un calcul plus exact ). Je présumais qu'entre le moment où elles s'étaient parlé et celui où leurs paroles m'avaient atteint, elles étaient restées vivantes, mais qu'est-ce qui me le prouvait ? Rien, dans l'instant. Il fallait avancer davantage dans le temps pour conclure que oui.

J'ai emprunté la photo de Gérard Rondeau qui suit au blog d'Assouline. Est-ce que j'aurais eu besoin que le photographe vécût ( mate un peu ce subjonctif imparfait, quel abîme de temps il creuse ) assez longtemps pour nous dire ce qu'il y avait mis, le sens qu'il prêtait à ce cliché ? Alors qu'au contraire, en l'absence de toute glose de sa part, c'est moi qui m'en charge, et j'y mets ce que j'y veux. Hum ... Est-ce qu'en la regardant j’y mets vraiment ce que je veux ? Ici souffrance, solitude, crucifixion, conversations secrètes …, c'est ma rumeur intérieure induite par cette image. Les arbres m'émeuvent toujours fort, autant que les animaux. Je ne saurai jamais quel sens y  mettait le photographe, ni même s’il y mettait du sens. Peut-être que, souvent, le sens ne vient qu'après. Ce que je sais en tout cas, moi, c’est que les sens que j’y mets, c’est le photographe qui les a rendus possibles par ce qu’il y fait voir et comment il le fait voir. En somme, côté spectateur, il y aurait des sens légitimes et d’autres qui ne le seraient pas. Une telle photo fait naître en tout cas autour d'elle d’innombrables rondes de sens, ribambelles de mots, rumeurs, chuchotements, ébauches de discours. C'est pourquoi, exceptés ses éventuels emplois utilitaires, une photographie telle que celle-ci ne devrait jamais être légendée. Ni même porter le nom de son « auteur » — sauf, comme ici, à titre d’hommage posthume. Gérard Rondeau ? Tout patronyme n’est, après tout, qu’un pseudonyme au degré 1, imposé, pour des raisons d’utilité sociale, au vivant qui n’a aucun nom, est hors-langage. Du reste, cette photo est le produit de la collaboration d’un regard ( de deux regards, en comptant celui du regardant), d’un appareil, d’un paysage et d’une machine à tirer les négatifs. Rien de plus collaboratif-collectif que l’art de la photographie.

Photographie de Gérard Rondeau

Je m'aperçois qu'une bonne partie de ce que je viens de dire de cette photo de Gérard Rondeau, j'aurais tout aussi bien pu le dire ( entre autres ) de cette toile de Bram van Velde :

Bram van Velde, Sans titre (1947)


Amateurs d'art, à votre imagination (guidée) !

( Posté par : Jean, avatar eugènique agréé )


lundi 19 septembre 2016

La boutique du photographe (1)

Rémi Colombet , Sans titre
egmgallery.tumblr.com

dimanche 18 septembre 2016

La beauté du monde (2)

Photo : Rémi Colombet. Cliquer sur l'image pour l'agrandir

mercredi 14 septembre 2016

" Les forêts de Ravel ", de Michel Bernard : auctor fabulae

La mode, paraît-il, est à l'exofiction. Ce néologisme forgé, semble-t-il, sur  le modèle de l'autofiction semble désigner un nouveau genre, opposé à ce genre, lui-même assez récent, qui consiste à se prendre soi-même comme sujet d'une (semi) fiction. Dans l'exofiction, en somme, au lieu de se prendre soi-même comme personnage d'un roman, on préférerait prendre les autres. Mais, dira-t-on, ce choix est aussi ancien que le roman lui-même. Non, car il s'agit de prendre un personnage qui a réellement existé ou qui existe encore. Dans ce cas, pourra-t-on objecter, ce "nouveau" genre est bien plus ancien qu'on le croit puisqu'un Alexandre Dumas, en fut un éminent représentant, n'hésitant pas à faire accéder des personnages historiques -- un Mazarin par exemple -- à la dignité de personnages de fiction, et on pourrait remonter plus haut que lui. Dans la mesure où Homère croyait à l'existence historique  de ses personnages -- Hector, Achille ou  Ménélas -- ce serait lui l'inventeur de l'exofiction.

Puisqu’on en est à la réouverture des vieux dossiers, à la résurrection des vénérables ancêtres et, donc, à la mode de l’exofiction, qui connaît Michel Bernard ?  Les Forêts de Ravel  (la Table Ronde, 2016) est un chef-d’oeuvre, au sens artisanal (donc noble) du terme. A croiser avec le  Ravel  d’Echenoz ( qu’il faudra que je relise, n'en ayant pas conservé un souvenir bien précis ). Michel Bernard a choisi de nous raconter la vie de Maurice Ravel depuis le printemps de l'année 1916 où il finit par obtenir d'être mobilisé, comme conducteur dans un régiment du train. Il est bientôt affecté à Bar-le-Duc, en arrière du front de Verdun.

Les forêts de Ravel, ce sont donc d'abord les forêts de la Meuse, que traversait la Voie Sacrée qui permettait d'acheminer troupes et matériels jusqu'à Verdun. Les descriptions qu'en fait le narrateur sont belles et profondes, sans paraître s’en donner le propos ni la peine. Par exemple :

» Un vol de grues venait du Sud. Leur tache noire dans le ciel s’allongeait, s’effilochait, flèche ondoyante où apparaissait un grand V. A l’approche, il put distinguer chacun des points dont ses branches étaient formées. Parvenu au-dessus de la vallée de la Meuse, le banc d’oiseaux se mit à décrire des cercles, ralliant à chaque tour des retardataires. Il les entendait pousser leur cri, grinçant et puis moelleux, qui coupait l’espace et en caressait aussitôt la blessure. Lorsque leur compagnie fut entièrement réunie, les grues passèrent très bas au-dessus de lui, avant d’obliquer vers les côtes de la Meuse. Elles ne criaient plus, mais il entendait, puissant, venu du plus loin du temps, le bruit de leurs ailes appuyant sur l’air. Il sentit l’onde d’un vaste éventail l’envelopper tout entier. Il les regarda longtemps s’éloigner, jusqu’à ce que le point ultime de leur vol se fût évanoui à l’horizon. Elles étaient passées du côté des Allemands et continuaient leur voyage vers les eaux poissonneuses des lagunes du Grand Nord. »

Ce passage m'a rappelé un poème du Roman Inachevé, d'Aragon :

» Le ciel était gris de nuages.
Il y passait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Par-dessus les maisons des quais.
Je les voyais par la fenêtre ;
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer-Maria Rilke. »

Au début du récit, le conducteur Ravel visite, dans une église de Bar-le-Duc, la Crucifixion exsangue de Ligier Richier. Mais la suite du récit lui-même prend le tour d’une résurrection, proposant, en toute simplicité, une des raisons d’être les plus impérieuses de la littérature, rappelant la vérité du modèle proustien.

Le rapprochement avec Proust me paraît d'autant mieux fondé que les souvenirs d'enfance de l'auteur se croisent avec les impressions qu'il prête au conducteur Ravel. Michel Bernard, en effet, est né à Bar-le-Duc et les paysages de la première partie du livre sont ceux de son enfance. Il en évoque d'ailleurs quelques uns dans  le prologue :

" Du jardin de mes grands-parents partaient en tous sens des sentiers accessibles par d'étroits portails  serrés dans les haies et les grillages sur lesquels croulaient le chèvrefeuille et le chanvre. Ils sinuaient entre les clôtures vers d'autres pavillons démodés, d'autres cabanes, d'autres bois, vergers, prés et jardins. Leur maison et son univers, potager, clapier et poulailler, accrochés à la côte de Behonne au-dessus de Bar-le-Duc, suivaient le mouvement de la pente et semblaient s'y tenir en équilibre. Si ses habitants, ensemble, avec le coq, les poules et les lapins, s'étaient précipités vers le cerisier chargé de fruits, tout aurait glissé, je le redoutais, au bas de la côte. En chaque point du royaume, debout sur le bord du monde, il suffisait d'abaisser les yeux pour voir la ville, lointaine et proche. Pareils à des oiseaux assis dans le ciel, on la découvrait au bout de nos pieds. Le regard embrassait ses toits de tuiles, l'ardoise des bâtiments officiels et des banques, le lycée, la préfecture, les squares, le ruban variable du canal -- jaune, vert, argent, noir -- et, parallèles à son trait, les peupliers à la file le long de la rivière ".

Un incontestable talent de peintre doué pour faire appréhender le charme spécifique d'un paysage, voilà qui contribue grandement au plaisir du lecteur au long de ce récit où les paysages forestiers, chers au coeur du musicien et propices à son inspiration, joueront un rôle clé. Après les forêts de la Meuse, les forêts de Ravel, ce seront aussi celles du Vivarais, puis la forêt de Rambouillet, proche de la maison dont Ravel fera l'acquisition à Montfort-l'Amaury. :

" D'après ses amis portés sur les symboles et leur interprétation, la vue sur la grande forêt lui rappelait l'Atlantique, celui de la côte basque, le pays de ses vacances, le pays de sa mère. Quand on lui disait cela, Ravel souriait, sans confirmer ou démentir. Au bout du Hurepoix, accoudé à la balustrade du balcon du belvédère, voir l'océan ? La forêt, telle qu'elle était sous ses yeux, cela suffisait bien. Il était réel  et présent, ce peuple de feuilles, ces milliards de reflets verts qui boivent le soleil et qui sont ensemble une houle, la grande houle terrestre, sensible au vent et à la pluie, comme la peau de l'océan. Peut-être revoyait-il, devant la masse des arbres de son horizon, les forêts meusiennes où il avait été soldat, celles de l'Argonne et du Barrois, les Bois Bourrus près de Verdun, et le chevelu des Hauts de Meuse, la Tranchée de Calonne et le bois de Saint-Rémy où avait disparu Alain-Fournier. ".

" La forêt, telle qu'elle était sous ses yeux, cela suffisait bien "... Je me demande si le charme qu'a exercé sur moi ce livre ne tient pas au fait que moi aussi, j'ai été toute ma vie plus sensible à la grande houle terrestre des feuillages forestiers agités par le vent qu'à celles de l'océan. Affaire de souvenirs d'enfance, sans doute. J'ai vécu de longues années au bord de la mer, dans une station balnéaire de la côte méditerranéenne, mais, dès que l'occasion s'en présentait, je tournais le dos à la mer pour filer retrouver les solitudes montagnardes de l'arrière-pays et leurs forêts touffues.

Bien sûr, la thématique forestière n'est pas le seul centre d'intérêt de cette riche évocation. L'agitation guerrière dans le secteur de Verdun donne lieu à des descriptions justes et fortes :

" Le plateau barrois était la peincipale base arrière du front. Dans tous les villages, des camps de toile, des baraquements de planche, des parcs de cavalerie au-dessus desquels s'élevaient paisiblement les feux des cuisines roulantes avaient grossi les agglomérations rurales d'une innombrable population d'hommes et de chevaux. Les lignes géométriques des installations provisoires et les mouvements imprévisibles des rassemblements humains, l'ordre militaire et le désordre du soldat, avaient été jetés par la guerre sur la campagne. En dix-huit mois à peine, les sédimentations poétiques de petites communautés humaines séculaires étaient devenues méconnaissables. Contenues dans un creux de vallée, sur le gué d'une rivière, la clairière d'une grande forêt sur lesquels montait la flèche d'une église, elles qui, lentement mûries sur la campagne, faisaient autrefois corps avec le monde, n'en étaient plus que les boursouflures.
  Au nord et à l'ouest de la ville, les rondes du conducteur Ravel atteignaient les secteurs dévastés deux ans auparavant par les combats de la bataille de la Marne, en septembre 1914. Il circulait dans les ruines. Partout il y avait des militaires au travail, à l'entraînement, en déplacement ou au repos. Dans la campagne assombrie par la mauvaise saison, entre les masses de bois que violaçait la montée en sève de mars, sur les routes et chemins embourbés par un trafic excessif, le bleu pâle des uniformes était répandu par places, comme l'eau sur les plaines à la fin de l'hiver. Des soldats désoeuvrés, les mains dans les poches, traînaient leur ennui dans les rues des villages. Ils flairaient, au seuil d'une étable, devant la boutique du maréchal-ferrant, le fumet du pays natal laissé plus au sud. Au seuil des granges où ils couchaient, d'autres fumaient la pipe ou causaient avec des gosses, un vieux paysan et des filles de ferme qui riaient de leurs plaisanteries. "

La réussite de ces descriptions tient sans doute au mariage entre les dons poétiques du peintre et l'exactitude des informations de l'historien-biographe, qui, dans le cas de Michel Bernard, énarque qui fait carrière dans la préfectorale, est aussi un bon connaisseur, voire un spécialiste des plans d'organisation collective. Ici, l'abstraction du plan de bataille, qui a jeté sur le terrain des centaines de milliers de soldats, trouve sa correspondance  concrète, l'âpre saveur de sa réalisation vivante.

Mettre en scène Maurice Ravel était sans doute inconcevable sans évoquer le musicien ! L'activité du compositeur, qui, dans la première partie du livre -- guerre oblige -- reste en mineur, tient davantage de place dans la suite, après son retour du front. Des pages superbes nous montrent le compositeur au piano, travaillant à La Valse, à L'Enfant et les sortilèges, au Concerto pour la main gauche :

" Ce morne séjour dans l'hiver du Vivarais produisait l'effet souhaité. Eloigné de toute distraction, maintenu en lui-même par le mauvais temps et l'âpreté hivernale de la campagne, il écrivait et l'oeuvre avançait, prenait forme. Il éprouvait comme autrefois, avant-guerre, sa capacité à donner corps au néant des songes et faire tenir debout dans le monde réel quelque chose qui n'y était pas auparavant et allait le modifier. Il n'avait pas perdu la main, même si elle était moins légère. Effet de l'âge, de l'expérience, des épreuves, son imagination montait davantage dans les graves. La couleur du tragique, un  noir profond, et celle d'une colère rageuse, le rouge, en bonnes couches, étaient fraîchement étalées sur sa palette. Pendant la promenade, il entendait ses pas sonner sur le sol gelé et les ailes des corbeaux s'appuyer sur l'air qui sentait la neige. "

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent et se marient dans l'esprit de Ravel pour mieux aider à la genèse de ce qui va devenir La Valse :

" L'excitation et la vive lumière montée de la rue parisienne prenaient alors, dans le salon familial, le caractère d'un enchantement. Il se rappelait le sentiment si particulier éprouvé ces soirs-là : l'assurance d'être aimé absolument, définitivement. Ce sentiment, il se le rappelait, avait un reflet d'éternité. C'était autrefois. Maintenant, toutes ces choses adorées dont il se souvenait avec une précision cruelle mais qui ne reviendraient jamais plus, le torturaient. Ces figures disparues, proches à les toucher, sa mère surtout, un espoir obscur, primitif, douloureux et vain, les retenait près de lui. Il ne parvenait pas à se résigner, à les laisser s'éloigner et devenir enfin les fantômes familiers qui accompagnent affectueusement l'autre moitié de la vie. Il s'obstinait dans le froid et la tristesse. Il travaillait avec une énergie désespérée. Elle accélérait les tournoiements de la musique qu'il était en train d'écrire, jusqu'à l'exaspération, avant le démembrement et le silence. Il abandonna le titre envisagé bien avant la guerre et baptisa l'oeuvre née dans l'hiver du Vivarais : La Valse . "

Il est probable que, pour écrire ce livre, l'auteur a très attentivement consulté les écrits et la correspondance de Ravel ainsi que les témoignages de ses amis et connaissances. Il n'en reste pas moins que l'imagination guidée par une intuition elle-même soutenue par son empathie pour le musicien lui permet d'écrire de telles pages qui sonnent aussi comme autant de confidences personnelles. L'inspiration de l'écrivain est cousine de celle du compositeur ; dans les deux cas, il s'agit d'écrire ce que nourrit l'expérience vécue. Dans les deux cas, il s'agit de "donner corps au néant des songes et faire tenir debout dans le monde réel  quelque chose qui n'y était pas auparavant " et qui va le modifier.

Ainsi, ce beau travail de Michel Bernard nous rappelle ce qu'est, au sens premier du terme, un auteur.
Le mot vient du latin auctor , qui, nous rappelle Giorgio Agamben, possède "l'idée générale d'un "faire-surgir, produire à l'existence" où Benveniste voyait le sens originaire du verbe augere.  On sait que le monde classique ignore l'idée de création ex nihilo, et que pour lui tout acte de création suppose quelque chose d'autre, matière informe, être incomplet, qu'il s'agit de perfectionner et de "faire croître". Tout créateur est un co-créateur, tout auteur, un coauteur. "

A ce compte, Michel Bernard n'est pas moins le créateur de ce Ravel, si connu et pourtant encore inconnu, que Ravel n'est le créateur de Michel Bernard. Tous deux, au vrai, sont co-créateurs l'un de l'autre. Et les qualités humaines de l'écrivain, jointes à sa probité, font de lui le témoin de Ravel. Car le témoin est, lui aussi, auctor : il fait exister ce qui, sans lui, ne serait pas venu à l'existence, n'ayant trouvé personne pour le dire ; il en est le garant. La qualité de ses paroles garantit leur vérité.


Michel Bernard , Les forêts de Ravel  ( La Table Ronde / la Petite vermillon )


( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique agréé )





dimanche 11 septembre 2016

La beauté du monde (1)

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