lundi 22 août 2016

On ne s'improvise pas voleur

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Notre fils aîné est passé nous voir aujourd'hui. Un peu inquiet : il vient de perdre ses clés, celles de l'appartement plus quelques autres. Au moment de monter dans sa voiture, il les avait posées sur le toit . Au démarrage, elles ont glissé. C'est une imprudence qu'on ne devrait jamais commettre, mais on la commet plus souvent qu'on ne croit.

Au récit de sa mésaventure, un vieux souvenir me revient.  C'était il y a ... quelques années. Nous habitions Fréjus, à l'époque. Circulant du côté de Fréjus-plage au volant de ma rutilante Fiat 500, je ralentis pour laisser s'engager un automobiliste qui vient de faire le plein dans une station-service. Lui, ce ne sont pas ses clés qu'il a oubliées sur le toit de sa voiture, c'est son portefeuille, qui glisse et tombe sur le bitume, devant ma voiture.

Je ralentis, presque au pas, et, ouvrant ma portière,  d'un geste leste je récupère le portefeuille, dont le propriétaire, sans doute pressé, a disparu au bout de l'avenue.

Rentré chez moi, j'en fais l'inventaire : outre les papiers du véhicule et la carte d'identité du propriétaire, j'y trouve quelque cinq cents nouveaux francs, ce qui, à l'époque, représente une belle somme.

Je décide de me les approprier et de me débarrasser du reste. Au volant de ma rutilante Fiat 500, je prends le chemin des pinèdes ; le long d'une voie aussi déserte que champêtre (c'était l'époque où la commune conservait encore de vastes espaces vierges de constructions), j'ouvre ma portière et, d'un geste leste, je balance dans le fossé herbeux le portefeuille délesté de ses cinq cents francs. Puis je rentre chez moi.

Tempête sous un crâne n° 1 : je me dis que, de ma part, c'est quand même malhonnête, ce que je viens de faire là. Ce pauvre homme va perdre d'un coup tous ses papiers. D'autre part, je suis tombé, en les triant, sur sa carte de membre du club de judo local. Or j'ai dû laisser mes empreintes un peu partout. Je me vois déjà confondu, délesté des cinq cents francs, mais nanti d'un bourre-pif de première.

Au volant de ma rutilante Fiat 500, je reprends le chemin des pinèdes et, sans trop de difficultés, je retrouve le portefeuille là où je l'avais jeté. Rentré chez moi, j'y fourre les cinq cents francs, mets le tout dans un tiroir, et tâche de songer à autre chose.

Couché dans le lit conjugal, aux côtés de ma femme, à qui, évidemment, je n'ai rien dit, j'ai du mal à trouver le sommeil. Sur le coup de minuit, je me dis que cette histoire risque de mal se terminer. Je poursuis une carrière de fonctionnaire sans histoire et donc bien noté ; si je suis découvert, bonjour les ennuis.Allons, débarrassons-nous du tout, et qu'on n'en parle plus !

Avec d'infinies précautions pour ne pas réveiller ma femme, je quitte le lit conjugal. Au volant de ma rutilante Fiat 500, je prends le chemin de Boulouris. A une douzaine de kilomètres de chez moi, dans une voie aussi champêtre que déserte, j'ouvre la portière et, d'un geste leste, je balance l'objet du délit (lesté de ses cinq cents nouveaux francs) dans un fossé herbeux. Puis je rentre chez moi, la conscience délestée d'un poids.

Couché dans le lit conjugal, aux côtés de ma femme, j'ai du mal à trouver le sommeil. Je me dis qu'au point où j'en suis, avec tout le mal que je me suis donné, cet argent m'appartient. Je serais bien bête de le laisser pourrir dans ce fossé herbeux, où personne ne le trouvera.

Avec d'infinies précautions pour ne pas réveiller ma femme, je me glisse hors du lit conjugal et quitte à pas de loup l'appartement. Vers trois heures du matin, au volant de ma rutilante Fiat 500, je prends le chemin de Boulouris. Entre temps, la pluie s'est mise à tomber. Après avoir un peu tourné dans le quartier, je retrouve la voie aussi déserte que champêtre. Je gare la voiture et, sous mon parapluie, j'arpente la berme, inspectant le fossé herbeux ... Mais oui, les miracles, ça existe ! je tombe pile sur le portefeuille que, par on ne sait quel miracle (encore un !), aucun passant n'avait encore repéré.

Le lendemain matin, c'est dimanche. Au petit dej, mon ange gardien (ou saint Christophe, je ne sais pas) m'apparaît. Il m'apostrophe : " Misérable voleur ! Ainsi tu vas t'emparer indûment du peu d'argent économisé par ce pauvre homme qui comptait sur lui pour subsister, jusqu'à la saison prochaine ! ..." etc. etc.

Je suis sur le point de craquer. Dans un sursaut de fierté et de bon sens, je décide de commettre l'irréparable : je sors les billets du portefeuille, et, rageusement, je les froisse en boule un à un. Comme ça, maintenant qu'ils ont comme rétréci au lavage, je ne pourrai plus les rendre à leur propriétaire, qui comprendrait immédiatement ce que j'ai fait. Seule l'obstination dans le crime me tirera de l'impasse où je me suis fourvoyé.

La matinée s'achève dans des tourments moraux sur lesquels je ne m'étendrai pas. Vers deux heures, je branche le fer à repasser et, avec d'infinies précautions, je repasse soigneusement chacun des billets pour leur faire reprendre leur forme originelle. J'y parviens à peu près.

Vers trois heures, au volant de ma rutilante Fiat 500, je prends le chemin de la résidence où je sais qu'habite le propriétaire du portefeuille. Je me gare et, l'objet du délit à la main, je marche vers l'entrée de son immeuble que, justement, lui et sa femme viennent de quitter. Ils m'aperçoivent, il reconnaît son portefeuille, lève les bras au ciel. "Ah ! me dit-il, ça fait tout de même plaisir de rencontrer de temps en temps quelqu'un d'honnête !". Comme il fait chaud, on m'invite à prendre un rafraîchissement. Nous devisons. je raconte comment j'ai récupéré l'objet; j'explique que diverses contraintes m'ont empêché de le leur rapporter plus vite. " Vous avez des enfants ? ", me demande-t-il. Sur ma réponse positive, me tendant la moitié des billets : " Tenez, pour vous remercier, vous leur achèterez un cadeau ! ". Je me récrie. Il n'en est pas question. Je n'ai fait que ce que n'importe qui, à ma place ...

Au volant de ma rutilante Fiat 500 , " Foutu con, que je me dis, foutu con ! ".

Je ris aux anges.

On ne s'improvise pas voleur.


( Posté par : J.-C. Azerty, avatar eugènique qualifié )

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jeudi 18 août 2016

Toutes en burkini !

1374 -


Le maire de Cannes vient de pondre un arrêté d'interdiction, sur les plages de sa commune, du burkini, ce costume de bain "islamique" que des femmes musulmanes ont choisi de porter, estimant qu'il était compatible avec les préceptes de leur religion. Le maire de Cannes invoque le risque de troubles à l'ordre public (???) et le souci de respecter les principes de la laïcité. Plusieurs maires de communes du littoral français, dont ceux de Fréjus et de Nice, lui ont emboîté le pas. A Cannes, les contrevenantes s'exposent à une amende de 38 euros.

Les arguments du maire de Cannes et de ses émules ne valent pas un clou. La prise de position du premier ministre Valls, les assurant de sa "compréhension", n'est pas moins consternante.  Depuis quand le port de vêtements ou d'insignes représentatifs d'une religion dans les espaces publics porte-t-il une atteinte à la laïcité et met-il  en danger l'ordre public ? Jusqu'à ces arrêtés scandaleux, toute personne, en France, pouvait circuler dans la tenue vestimentaire qui lui convenait, pourvu que cette tenue ne portât pas atteinte aux exigences élémentaires de la décence. En quoi le burkini offense-t-il la décence ? Au nom de quoi dénierait-on aux femmes qui le souhaitent le droit de le porter, alors que, manifestement, cette tenue est parfaitement décente ? Au nom de quoi les musulmanes devraient-elles être exclues des droits qu'on reconnaît à toutes les autres femmes, et notamment aux membres des congrégations religieuses chrétiennes ? On ne peut qu'adhérer à la plainte déposée par la Ligue des droits de l'homme contre le maire de Villeneuve-Loubet pour " atteinte grave et manifestement illégale portée à plusieurs libertés fondamentales ". Applaudissons les récentes déclarations d'Isabelle Adjani : " Je me sens toujours mal à l'aise quand on veut imposer la liberté à coups d'interdits. On ne peut refuser à des femmes d'aller à la plage à cause d'une tenue " .

Quelque part sur la plage, entre Cannes et La Bocca, j'ai surpris ce dialogue entre un pandore cannois et une charmante en burkini  :

Pandore – Madame, vous portez un burkini, vous êtes donc en contravention. Veuillez nous verser l’amende de 38 euros.

Dame – Un burkini, qu’est-ce que c’est ?

Pandore – Vous êtes musulmane, vous êtes mieux placée que nous pour le savoir.

Dame – Je ne suis pas musulmane.

Pandore (interloqué, pétant ce qui lui restait de plombs) – Ma qué ! Lé bourkini qué vous portez il est oune ténoue de bain moujoulmane !

Dame – Première nouvelle. J’ai vu cette tenue dans un magasin de maillots de bains, je l’ai trouvée seyante, je l’ai achetée. Vous voulez voir le chèque ?

Pandore – Tou ti fous dé ma goule, zalope ? On est cheu nous ou  quoye ? Et puis à poil ! A poil ! et que ça saute !

( Il l’empoigne. Cris de la dame. Quelques baigneurs, outrés accourent. Pugilat. Le pandore s’enfuit vers la mairie de Cannes, en caleçon. En chemin, il avise une charmante burkinabe).

Pandore -- Toi zaussi en burkini, szalope ! Aboule 38 euros, et plou vite qué ça !

Burkinabe -- C'est pas un burkini. C'est un burkino, la tenue de bain traditionnelle au Burkina-Faso.

Pandore ( avisant une autre contrevenante) -- Et toi, bouffiache, c'est pas ouné bourkini, des fois ?

Baigneuse -- C'est un court kini.

Pandore -- Mais il est long !

Baigneuse -- Va savoir.  C'est selon, comme pour les pandores cannois.

Pandore -- ???

Baigneuse -- Eh bien oui. Il y a deux sortes de pandores cannois : les courts et les longs.

Pandore -- Et moi, j'suis à la fois court et long, ptête ?

Baigneuse --  Gzact.

Pandore (pleurant) -- Bouhouhou ! .... ( Soudaine révélation )  Ali Babar !

Maire de Cannes (qui passait par là, soudaine révélation) -- Cette fois c'est décidé : demain je pars pour la  Syrie. Ali Babar !

Valls (qui passait par là) -- Moi zaussi ! Ali Babar !

Allez, les filles ! Toutes en burkini, et fissa ! Chiche ! Rien que pour voir la  tronche du maire de Cannes et de ses pandores. Sans compter celle de Valls. Sus aux courts et aux longs !

Additum 1 - 
Ces édiles anti-burkini, soucieux de complaire à leur électorat de droite le plus borné, n'ont pas pris garde qu'ils versent de l'huile sur le feu et qu'ils jouent avec la sécurité de leurs administrés en incitant ces islamistes radicaux qu'ils prétendent vouloir combattre à user de représailles. Par exemple, la longue plage de La Bocca est surplombée, sur plusieurs kilomètres, d'une voie bordée d'une rambarde ; même chose pour la plage qui borde la Promenade des Anglais à Nice. Rien de plus facile que d'arroser à la kalachnikov ou à la grenade les innocents baigneurs. Même pas besoin de se camoufler en burkini pour cela.

Additum 2 -

A Strasbourg, un Juif habillé dans une tenue traditionnelle a été poignardé en pleine rue.

Quelle idée aussi de se balader dans un espace public, affublé d’un costume qui affiche ses préférences religieuses, au mépris des règles et usages de notre laïcité ! Qu’attendent nos maires pour interdire ces défroques attentatoires à l’ordre public ?

Sur le fil d’actualités d’Orange.fr, on peut lire ce matin :
« Mis en examen et écroué, l’auteur d’une agression au couteau, commise par un déséquilibré récidiviste contre un sexagénaire juif, vendredi dans la rue à Strasbourg, sera poursuivi pour tentative de meurtre »
C’est comme la victime : il paraît qu’elle aurait été agressée à son insu de son plein gré.



( Posté par : Toinou chérie , avatar eugènique agréé )

















mardi 16 août 2016

" Le Piège " ( Emmanuel Bove ) : Kafka au temps de Vichy

1373 -


On est, semble-t-il, en 1941 ( tiens, j'avais à peu près un an ). Joseph Bridet, journaliste sans travail, se trouve à Lyon, en compagnie de sa femme, Yolande ; tous deux, Parisiens repliés en zone "libre", vivent à l'hôtel.

Bridet n'a pas fait mystère de son projet de rallier De Gaulle à Londres. Il en a sans doute beaucoup trop parlé, à trop de gens ; ce sera, sans doute, la cause de sa perte.

Il  se rend à Vichy, pour tenter d'obtenir, par l'intermédiaire d'un ami, fonctionnaire assez haut placé dans l'administration du nouveau régime, un sauf-conduit qui lui permettrait de rejoindre l'Algérie. L'accueil que fait Basson -- c'est le nom de l'ami -- à la visite de Bridet et à sa demande est pour le moins ambigu. En tout cas, leur rencontre met en branle un engrenage dont Bridet ne pourra plus se libérer et qui le conduira, quelques mois plus tard, devant un peloton d'exécution.

Lisant Le Piège, j'ai beaucoup pensé au Procès de Kafka. Nouveau Joseph K., Bridet, jusqu'à sa désignation pour le peloton d'exécution, ne saura jamais vraiment de quoi au juste on l'accuse, ni qui veut sa peau ni pourquoi. Le lecteur a l'impression d'assister aux allées et venues d'une souris qu'un énorme chat, d'autant plus effrayant qu'il reste invisible, s'amuse à affoler. A moins qu'il ne s'agisse de plusieurs chats.  La force d'évocation du roman, le trouble qui se dégage de sa lecture, tiennent beaucoup à la justesse des nombreux dialogues, aux tonalités diverses, selon les interlocuteurs de Bridet, mais où règnent sans cesse le sous-entendu et le non-dit. Conscience centrale du roman, Bridet reste tragiquement seul pour tenter d'interpréter correctement, sans jamais y parvenir, les propos et les agissements des uns et des autres à commencer par ceux de Yolande, sa femme. Est-elle elle-même souris ? ne serait-elle pas un peu chatte ? C'est probable, même si elle n'en a pas conscience, compte tenu de son indulgence (le mot est faible) pour l'occupant et pour ses serviteurs français.

Jusqu'à la fin cependant, où il se rachète à nos yeux par le courage dont il fait preuve devant la mort, Bridet reste un de ces anti-héros dont les romanciers de l'époque ( Céline, Sartre, Musil, Camus, Beckett ) ont multiplié les figures. Sa principale faiblesse est de rester entre deux chaises, sans jamais vraiment parvenir à se décider, quitte à mettre l'énergie du désespoir dans une tentative pour s'extraire du piège. Trop émotif et trop bavard, avec une pente déplaisante à la jactance, il n'a pas compris que ses meilleures armes étaient le silence, la défiance systématique, l'art de se faire oublier, en somme l'art de prendre ses adversaires à leur propre piège, art que son ami Basson, qui réussira, lui, à rejoindre Londres, aura finalement maîtrisé bien mieux que lui.

Dans cette France en déroute, tout le monde se méfie de tout le monde ; tous ceux -- politiciens de Vichy, fonctionnaires, policiers, juges -- qui conservent une apparence de pouvoir tâchent de s'en servir au mieux pour éviter de s'en trouver dépossédés et d'aller rejoindre ceux de l'autre camp ... dans des camps. Au mieux, c'est-à-dire en servant le seul véritable maître : celui auquel Bridet est enfin confronté dans les derniers jours de sa vie. Dommage qu'il ait tant louvoyé avant de l'identifier et d'en tirer les conséquences. C'était pourtant simple. Affaire de lucidité, puis de courage et d'habileté.

Bridet voulait obtenir des autorités de Vichy qu'elles lui délivrent un sauf-conduit pour rejoindre l'Afrique du Nord. Ce fut aussi le choix d'Emmanuel Bove. Il est possible qu'il ait prêté à son personnage des doutes et des hésitations qui furent d'abord les siens. Mais, à la différence de son personnage, il réussit à rejoindre l'Algérie et put y continuer la lutte.


Emmanuel BoveLe Piège    ( Gallimard / L'Imaginaire )


( Posté par : Babal, avatar eugènique agréé )

vendredi 12 août 2016

Les trois étages de la maison de plaisirs de la lecture

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La lecture-plaisir :

– dans le volume de la collection Quarto que Gallimard vient de consacrer à la réédition d'une série d'articles de Jean Starobinski, je lis un article où il analyse un poème d’André Chénier, qui met en scène la Poésie, célébrant, au banquet des dieux, leur victoire sur les Titans. Je découvre ce poème, inconnu de moi, qu’il cite avant de le commenter : premier plaisir ;

– j’apprécie la justesse des remarques de Starobinski, appuyée sur sa fine connaissance des ressources de la rhétorique classique : second plaisir ;

– je constate qu’il ne souffle mot de détails qui, moi, m’ont retenu, à commencer par la première image que propose Chénier de la Poésie :  " Vierge au visage blanc " ; image qui me paraît pleine de sens ; je gamberge à tout va sur ce détail et sur les autres : troisième plaisir.

" Vierge au visage blanc " ...

Cette image de la Poésie, proposée par André Chénier, semble annoncer le cygne mallarméen, du célèbre sonnet Le Vierge, le vivace .... ,  que le texte de Chénier préfigurerait, en somme. Cependant, la blancheur mallarméenne est ambivalente, associée au pur éclat du cygne mais aussi à la blanche agonie de la glace où son plumage est pris. On ne retrouve pas cette ambivalence dans le poème de Chénier. Ce visage d’un blanc pur m’a fait songer aussi à certaines figures de Chirico ; vierge de tout trait distinctif, il incarne pour moi ce qu’est la Poésie dans son essence (conformément, d’ailleurs, à l’étymologie du mot) : création absolument pure, absolument vierge de tout antécédent, et dont, en dépit de toutes les influences et imitations assumées ou non, on pourrait identifier le noyau chez tout poète authentique. Il est remarquable que cette conception de la Poésie apparaisse chez un poète aussi pétri d’influences classiques qu’André Chénier, aussi soucieux, apparemment, de s'inscrire dans une tradition.

Qu'est-ce qui compte vraiment, quand il s’agit de littérature ? Est-ce le plaisir qu’elle procure, au premier, au second ou au troisième degré ? Est-ce la vérité qu'elle viserait et permettrait d'atteindre ? La vérité n'est pas négligeable sans doute, mais s’il n’y a pas le plaisir, il manque l'essentiel. On me dira  que, si l‘écrivain touche la vérité, le plaisir n’en est que plus grand. Je  le concède. Mais dans la recette du plaisir littéraire, l’ingrédient-vérité ne vient pour moi qu’au second rang. Quand j’écoute un opéra de Verdi, je puis reconnaître sa charge de vérité humaine. Mais c’est la musique qui m’émeut. De même en littérature, sans la fameuse petite musique chère à Céline, le livre est vite refermé.

Je pense à un épisode d’  Illusions perdues  qui m’a toujours bouleversé. Il y a des années que je l’ai lu pour la première fois, et rien que d’y penser, j’en frissonne comme au premier jour. C’est le récit du désespoir de Lucien à la mort de Coralie. On me dira que l’émotion du lecteur n’est si puissante que parce que Balzac touche à ce moment un tragique humain universel, que nous portons tous en nous. Mais Lucien n’est pas un personnage réel. C’est un personnage de fiction, dont le fonctionnement est régi par des lois passablement différentes de celles qui valent dans la réalité. L’épisode dont je parle ne produit tout son effet que parce qu’il est l’aboutissement de tout un processus fictionnel qui est un travail d’art. Et en plus, il y a toute la puissance, toute la maîtrise de l’écriture de Balzac. Musique …


Jean Starobinski  / La beauté du monde  ( Gallimard / Quarto )


( Posté par : Evgueni , avatar eugènique russo-tatar )



lundi 8 août 2016

Les J.O. de Rio sans Brésil mais avec dopage

1371 -


Pendant une grosse quinzaine,  les chaînes publiques auront donc fait le ménage dans leurs programmes pour diffuser les épreuves des Jeux Olympiques de Rio,  plusieurs heures de suite d'affilée, quotidiennement pendant quinze jours, avec une préférence quasi exclusive pour celles où sont engagée les Français. Chauvinisme pas mort. Savoir si ce matraquage aux limites du  délire s'avèrera payant en termes de fidélisation de la clientèle, on ne le saura qu'après la cérémonie de clôture. Ainsi se vérifiera, une fois de plus, la pertinence du proverbe charentais : " c'est à la fin de la foire qu'on ramasse les bouses ".

Mais ni avant les Jeux ni pendant, hormis quelques dérisoires escapades aux environs immédiats de Rio, ces chaînes n'auront proposé le moindre reportage sérieux sur le Brésil, ni sur sa terre ni sur ses habitants, ni sur les problèmes ni sur les réussites de sa société, de son économie, de sa culture. C'était pourtant l'occasion de mieux faire connaître à nos compatriotes ce grand pays, en sortant des habituels clichés sur la samba. Cette impasse  n'est pas seulement pitoyable, elle est  indécente.

Panem et circenses ... Les responsables de nos télévisions publiques doivent penser que, par les temps qui courent, les Français n'ont qu'une envie, celle d'oublier la sinistrose ambiante en se gavant de divertissements élémentaires agrémentés de commentaires infantiles du genre " Mais pourquoi qu'y remettent la balle, c'est les ôt'qu'y-z-ont-y fait fôte !", " Oh j'y crois pas, j'y crois pas, encore la quatrième place!" , "Il l'a-z-eue, sa médaille en chocolat ! Il l'a-t-y-z-eue !". Misère ...

Il est vrai que, depuis fort longtemps, les programmes de nos chaînes publiques (elles et les autres) sont fabriqués, pour l'essentiel, à coups de divertissements à l'intention d'un  "grand public" dont on suppose un peu vite que ses attentes culturelles ne dépassent pas le niveau de l'étiage d'un torrent méditerranéen.


Additum -

Camille Lacourt vient de mettre les pieds dans le plat en dénonçant le dopage des Chinois. Ce faisant, il rappelle ce que tout le monde sait  : le sport de haut niveau, toutes disciplines confondues, est gangrené par le dopage depuis des décennies. C'est dans la logique même de cette façon de pratiquer le sport. Tout sportif de haut niveau, dans quelque discipline que ce soit, compte tenu des enjeux, connaît la tentation du dopage et y succombe très souvent, avec la bénédiction de  ceux qui le "coachent". La consternante palinodie du C.I.O. réintégrant les athlètes russes d'abord exclus doit s'expliquer par la menace des sanctionnés de déballer ce que, de leur côté, ils savent sur leurs concurrents et rivaux en la matière.

Cela n'empêche pas les médias -- nos chaînes télévisées publiques en tête--  de nous inviter régulièrement à admirer les exploits des tricheurs. C'est que, de ce côté des rambardes, seuls comptent le sport-spectacle et les records d'audimat. Panem et circenses ... C'est, depuis toujours, l'opium du populo. Et dieu sait s'il en a besoin, d'opium, le populo, par les temps qui courent.

( Posté par : John Brown , avatar eugènique intermittent )

jeudi 4 août 2016

André Gide et la pédophilie

1370 -


Le mot de pédophilie, très rarement attesté entre le XVIIIe siècle et le XXe, n'a été fréquemment employé qu'à partir de la décennie 70 de ce dernier et ne s'est popularisé dans le langage courant qu'une vingtaine d'années plus tard, allant jusqu'à se substituer au mot pédérastie . De plus le mot s'est chargé de connotations médicales, désignant des tendances pathologiques justiciables d'une psychothérapie  -- signification que pédérastie ne possédait pas. Le délit (ou crime) de pédophilie n'existe cependant pas pour la loi française, qui ne connaît que les atteintes sexuelles aux mineurs (viol, etc.). Mais depuis le début du XXIe siècle, la réprobation de la pédophilie est très forte. Un Gabriel Matzneff n'oserait sans doute plus publier les livres qu'il publia sans encombre vers l'âge de trente ans.

Aux alentours  de 1890, et bien plus tard encore dans sa vie, André Gide s'est adonné à des pratiques sexuelles qui, pour nous aujourd'hui, relèveraient de la pédophilie. Lui-même parlait de pédérastie. Il n'a pas fait mystère de ses amours avec de jeunes garçons, en Algérie, au Maroc et en France. Il prête à Michel, le héros de l'Immoraliste, ses propres préférences et aventures sexuelles.

En un peu plus de deux siècles, notre regard sur la sexualité des mineurs et sur les relations sexuelles entre adultes et mineurs a donc considérablement changé. En France, en 1832, l'âge de la majorité sexuelle était fixé à 11 ans. Il passe à 13 ans en 1863, puis à 15 ans en 1945. Il est possible que, vers 1890, les pratiques sexuelles de Gide n'aient pas été ressenties comme aussi scandaleuses que les perçoivent beaucoup de nos contemporains. En tout cas, le fait que Gide ait élu pour terrain  de chasse des pays colonisés, l'Algérie et le Maroc, rendait sans doute son comportement beaucoup plus tolérable aux yeux de ses contemporains. Inversement, la condamnation de l'homosexualité était sans doute beaucoup plus forte et répandue qu'aujourd'hui, même en France, à l'époque pays bien plus tolérant sur la question que la Grande-Bretagne, comme le montrèrent les déboires d'Oscar Wilde.

Le résultat de cette évolution des moeurs est que nous ne pouvons plus lire  L’Immoraliste  ou  Corydon  comme les contemporains les ont lus. C’est vrai, sans doute, de toute oeuvre littéraire, mais là, c’est à la fois flagrant et gênant. Le principe de non-rétroactivité des lois (et des préférences éthiques généralement admises à telle ou telle époque) vaut, après tout,  pour les oeuvres littéraires autant que pour leurs auteurs. Gide n'avaient aucunement conscience d'être un criminel pervers, et ses contemporains, pour la plupart, ne le considéraient pas comme tel.

Cependant, sans pour autant considérer Gide comme un « moraliste »,  le questionnement moral est au coeur de son oeuvre. Gide a, notamment, lucidement dénoncé les abus du colonialisme dans  Voyage au Congo, ceux du stalinisme dans Retour d'U.R.S.S. et les effets pervers de la relation de pouvoir entre hommes et femmes dans la trilogie de  L’Ecole des femmes. Il est frappant que, sur la question de ses pratiques sexuelles, il ait fait l’impasse de ce questionnement, alors que ces pratiques étaient facilitées par la soumission des populations maghrébines et notamment des pauvres. Dans  L’Immoraliste , Michel, de retour en France, a d’autres relations sexuelles avec des enfants de paysans normands. Comme son personnage, Gide a profité des privilèges que lui conféraient sa double « qualité » d’européen et de grand bourgeois.

Le combat de Gide pour la reconnaissance de la légitimité de l’homosexualité fait partie des causes dont nous le louons aujourd’hui de les avoir défendues. Il n’empêche qu’il a évité d’affronter les zones d’ombre de ses préférences sexuelles et les contradictions auxquelles elles l’exposaient.


( Posté par : La Grande Colette sur son pliant , avatar eugènique invétéré )




Marcel  (avatar eugènique malencontreux) communique -

Au cours d'une vie sexuelle passablement agitée, j'ai été successivement pédophile, zoophile, nécrophile, hémophile et coprophage. Aujourd'hui je me contente d'être banalement gérontophile et islamophobe.

vendredi 29 juillet 2016

" Empire ottoman " ( Yves Ternon ) : d'où viennent les chats angora ?

1364 -


D'Angora, évidemment. D'ailleurs, Diderot, vers 1780, parlait des "chats d'Angora". Angora est l'ancien nom d'Ankara, l'actuelle capitale de la Turquie. Angora fut le théâtre, en 1402, d'une des plus grandes batailles de l'histoire ( selon Yves Ternon ), entre l'émir ottoman Bayezid et Tamerlan, qui, d'ailleurs, n'en tira guère de profit à moyen terme.

Une des plus grandes batailles de l'histoire ? Ah, bon, se dit le lecteur français, qui n'en avait jamais entendu parler, mais qui prend vite la mesure, en lisant Yves Ternon, de son ignorance crasse sur l'histoire d'un des plus grands empires que la terre ait portés, et qui dura près de cinq siècles, l'Empire ottoman. Livre passionnant,  édifiant aussi dans la mesure où il nous aide à prendre conscience du caractère étroitement et abusivement européocentré de notre connaissance de l'histoire. Il est vrai que Chinois, Hindous, Japonais (et bien d'autres) ne sont pas exempts de ce défaut qui consiste à prendre l'heure du passé exclusivement à sa porte.

Tiens, 1453, par exemple. Dès le collège, tout le monde en France connaît cette date : prise de Constantinople par les Turcs. Fin de l'Empire romain d'Orient. Date majeure. Séisme de première grandeur. En réalité, en 1453, cela fait bien plus d'un siècle que l'Empire de Constantin est réduit à sa capitale et à sa proche banlieue, cernée par les terres de l'Etat fondé en 1300 par Osman, et qui n'a cessé de s'agrandir. Depuis plusieurs décennies les émirs ottomans font et défont les derniers empereurs byzantins, depuis que ceux-ci ont commencé à solliciter leur aide contre divers ennemis. Au milieu du XIVe siècle, l'émir Orkhan devient le gendre, le protecteur et l'allié de Jean Cantacuzène.

Ce que les Français, pour la plupart, ignorent aussi, c'est que, depuis le règne de François Ier jusqu'à la Révolution et même au-delà, l'Empire ottoman a été un allié privilégié de la France, préoccupée de contrer les visées du Saint-Empire romain germanique,  de l'Angleterre,  de la Russie.

Autre effet salubre de cette lecture : son actualité. En lisant les interminables démêlés, aux XVIIIe et XIXe siècles, des sultans avec leurs minorités et de ces minorités entre elles, les multiples et contradictoires interventions des puissances (Angleterre, Russie, Autriche, France), on se dit qu'au Moyen-Orient et dans les Balkans les choses n'ont guère changé. Les injustices et les violences d'aujourd'hui sont la suite logique et monotone de celles d'autrefois. Evoquant l'Empire ottoman après la chute de Napoléon en 1815, Yves Ternon écrit :

" Désormais, les peuples existent, les nations existent, les classes existent. Mais les frontières des Etats ne recouvrent pas celles des peuples. Les premières sont artificielles, tracées par les traités. Les secondes ne le sont pas moins : elles enferment dans le même territoire plusieurs peuples, plusieurs langues, plusieurs cultures qui se sont mêlés ou combattus. Chacun a eu, plus ou moins bref, son moment d'histoire nationale et chacun s'estime, en référence à ce moment, le légitime propriétaire de ce territoire. Un traité censé régler ces "questions" met seulement un terme à un conflit survenu après rupture de l'équilibre obtenu par le traité précédent. Ce traité établit un nouveau compromis et les nouvelles frontières quil délimite amputent nécessairement un des partenaires du jeu diplomatique. Celui-ci reçoit parfois des "apaisements" sous forme de compensation territoriale ou économique. Mais cette vente cession ne fait pas tomber sa fièvre irrédentiste. Une apparente stabilité masque une future rupture. "

L'Empire ottoman à son déclin, c'est cela : une mosaïque d'ethnies, de communautés, aux coutumes, aux croyances diverses, difficilement compatibles, aux intérêts généralement contradictoires. " Qui, écrit Yves Ternon, avait,  à Constantinople, à Londres, à Paris ou à Vienne, entendu parler des Kurdes Kizilbaches, des Souliotes d'Epire, des Mirdites d'Albanie, des Lazes de l'arrière-pays de Trébizonde, des barons arméniens de Zeïtoun, des Koutzo-Valaques du nord de la Grèce ? Qui connaissait le nom d'une de ces innombrables tribus bédouines parcourant depuis des temps immémoriaux les déserts d'Arabie et de Syrie ? Qui pouvait dire la croyance des Nestoriens ou des Yézidis des frontières de la Perse ? ". De fait, les Yézidis, personne ne savait qui c'était, jusqu'à ce jour récent où la nouvelle des persécutions infligées à cette communauté par Daech l'a tirée (pour combien de temps ?) des oubliettes. Le livre d'Yves Ternon multiplie les descriptions d'affrontements sans cesse renaissants, souvent féroces, comme ceux qui déchirent la montagne libanaise dans les années 1840/1860, opposant maronites, druzes, catholiques, musulmans, Grecs, ennemis un jour, alliés le lendemain ; ballet sanglant,  changeant, qu'aspirent à chorégraphier le sultan, le pacha d'Egypte, les Anglais, les Français ... Ce qui se passe dans le Liban d'aujourd'hui vous a comme un air de déjà vu, même si les acteurs ne sont plus tout-à-fait les mêmes ...

L'auteur assimile le jeu diplomatique de ce temps-là à "un jeu qui tiendrait des échecs et du go, avec des pièces maîtresses et des pions, et où chaque partenaire conduirait une stratégie d'encerclement. Des reines blanches -- de trois à six selon le moment -- attaquent ou protègent le roi noir, ceinturé de pions. Les unes veulent détruire ce roi noir, les autres le maintenir dans la partie. Le roi perd ses pions un à un et les reines tentent de s'en emparer, chacune à son bénéfice, pour se fortifier et affaiblir ses rivales "

Le roi noir, c'était, jadis, le sultan d'Istanbul. Aujourd'hui, ce pourrait être Bachar al Assad. Les reines blanches, ce sont, comme jadis, les puissances occidentales et la Russie ; et les pions, on peut aisément les énumérer. Nihi novi ...

La fin du livre n'est pas la moins passionnante, qui raconte l'accession au pouvoir de Mustafa Kemal et décrit les grands traits de la révolution  kémaliste. D'un côté, la création d'un Etat laïc, modernisé à marche forcée sur le modèle occidental ; l'islam est l'ennemi d'Atatürk (ce n'est pas un surnom, mais un nom qu'il s'est choisi, comme tous ses concitoyens ont été sommés de le faire, dans un pays où, jusqu'alors, on se contentait d'appeler les gens par leur prénom)  ;  mais l'autre ennemi, ce sont les minorités, arménienne, grecque, kurde, violemment persécutées au nom de la construction de la patrie turque sur la terre anatolienne. Dans les deux cas, l'inspiration vient du nationalisme . Histoire très actuelle puisque l'ambition d'Erdogan semble être de rompre avec le kémalisme pour s'inscrire dans la tradition prestigieuse  de l'empire ottoman tout en restaurant l'emprise de la religion sur la société.


Yves Ternon ,   Empire ottoman, le déclin, la chute, l'effacement  ( Michel de Maule éditeur )


( Posté par : J.-C. Azerty , avatar eugènique agréé )

Palais de Topkapi