samedi 3 décembre 2016

Décohérence, ou le paradis perdu

1406 -


Au commencement était … l’atome ? Disons (pour simplifier) l’atome, un seul atome ; ou plus probablement, bien plus petit  que l'atome, le primordial infiniment petit, réunissant en lui l’infini de ses possibles infiniment superposés ; le tout-en-un du divin bricoleur, quoi ; le royaume de l’imprévisible et tout-puissant Hasard ; et puis, voici que se produit la catastrophe, d’où naît l’univers macroscopique; et voici en marche la causalité, et sa soeur, la rationalité ; la catastrophe porte, dans le jargon de la physique quantique, un nom précis : décohérence. La décohérence, c'est la fin des états superposés, la fin des possibles en liberté, l'avènement du déterminisme et de la logique. A ne saurait plus être en même temps non-A. L’Univers tel que nous le connaissons, et nous mêmes dedans, sommes le produit de la décohérence et sommes soumis à son pouvoir. Comme tous les imprévisibles chats, celui de Schrödinger s’est escapé (à jamais) dès la naissance du monde. Z’avez pas vu Mirza ?

Tout le monde le sait, Mirza est un chien, ou plutôt une chienne, ce qui complique encore. Je peux appeler Mirza le chat de Schrödinger, parce que le chat de Schrôdinger vit dans le paradis antérieur à la décohérence ; outre qu'il est à la fois vivant et mort, il est donc aussi bien un chien, une chienne,une méduse, qu’un chat. En revanche, je ne peux pas appeler mon chat Mirza, parce que mon chat ne peut pas être à la fois un chat et une chienne ; il vit en effet dans un monde régi par la décohérence, comme vous et moi. Or de quoi souffrons-nous ? de quelle irrémédiable nostalgie sommes-nous affectés ? De ne pas être à la fois nous-mêmes, le voisin ou la voisine (de préférence la voisine),un chat, un chien, une méduse, un arbre etc. Tout cela ne pourrait se produire que grâce à la superposition des possibles, à l’infini. Je pose que le paradis perdu dont nous avons la nostalgie, c’est celui-là, celui de la superposition à l’infini, celui de l’Un-Multiple, celui du tout-en-un. Etre un comprimé d’infiniment petit qui contiendrait tout ! le pied ! Il existe bien tout de même des moyens (modestes, mais on fait avec ce qu’on a) de lutter contre la décohérence : l’amour, la mystique, la littérature … Mais ils ne suffisent pas à nous guérir de notre nostalgie.

Je pose que le retour au paradis perdu ( celui de l’infinie superposition, antérieur à la décohérence) est possible. Il dépend d’un paramètre, bien connu des astrophysiciens : celui de la masse critique de l’Univers. Il semble que les discussions continuent d’aller bon train sur la question. Si cette masse critique atteint ou dépasse un certain seuil, c’est l’effet élastique : le retour fissa au comprimé d’infiniment petit contenant tout (virtuellement) ; sinon c’est l’expansion, le refroidissement, la décohérence et l’ennui, jusqu’à la mort. 

Cependant, avant de retrouver le paradis, il faudrait peut-être ( sait-on jamais, avec ces satanées probabilités ) en passer par une étape assez pénible : revivre, mais en sens inverse, depuis la mort (rebaptisée "naissance") jusqu'à la naissance (rebaptisée "mort") ; refaire toutes les expérience de la vie antérieure, mais à l'envers. De cette vie antérieure, il faut espérer que nous ne conserverons aucun souvenir, sinon, ce serait par trop fastidieux, et pas très drôle. Tant pis pour Baudelaire, qui n'avait pas prévu le coup. Je crois qu'un film récent, que je n'ai pas vu et dont j'ai oublié le titre, développe un tel scénario.



mardi 29 novembre 2016

Un Sarkozy de l'âge du bronze !

1405 -


Des archéologues israéliens viennent de faire une étonnante découverte, sur un site datant de l'âge du bronze, près de Tel-Aviv. Il s'agit d'une très singulière statuette, que voici :




Ce personnage est, de toute évidence, un sosie de Sarko.  Comment se peut-il cela ? Eh bien, voilivoilà :

On le sait, le Moyen-Orient est le pays des prophéties et des prophètes. Cela a commencé bien avant les temps bibliques. Cette statuette en est la preuve. Elle représente en effet, avec près de quatre mille ans d'avance, Sarko en méditation après la séance de fist-fucking à lui infligée par les électeurs de la primaire de la droite.

Selon les deux inventeurs, Nathan Kulazek et Sam Vazline, de l'Université de Tel-Aviv, la partie basse de la figurine, nettement disproportionnée, serait, de façon non moins prophétique, un hommage par anticipation à l'hyper-réalisme.

On vient d'apprendre que des tracts signés du p'tit Nicolas circulent à Paris. Ils disent : " J'y vais quand même ! " . Mais c'est qu'il y prend goût au fist fucking, le p'tit pépère !

vendredi 25 novembre 2016

En lisant "La Montagne magique" (3)

1404 -


Les discussions -- le mot débats conviendrait mieux -- entre les deux intellos, Settembrini et son adversaire juré Naphta, qui abordent successivement un nombre remarquablement varié de sujets , occupent dans le roman une place considérable : quelque cent des grandes pages de la nouvelle édition, réparties en trois ou quatre séquences principales, dont  la plus développée forme un sous-chapitre intitulé Operationes spirituales, qui compte pas moins de trente pages. Elles prennent en effet le plus souvent l'allure de débats (plutôt que de discussions privées, dont ces débats sont d'ailleurs donnés comme le prolongement, les duellistes passant apparemment, chaque fois qu'ils se rencontrent, une grande partie de leur temps à se jeter à la tête leurs arguments respectifs). Débats rend mieux compte de la théâtralité de ces affrontements qui se déroulent devant un public restreint mais captivé ; les deux adversaires ont  sûrement l'un et l'autre le sentiment, obscur peut-être mais satisfait à coup sûr, de se produire à leur avantage dans une performance qui suppose une scène et des auditeurs-spectateurs. Il n'est pas impossible d'ailleurs que Thomas Mann nous propose ici une version parodique de débats intellectuels qui devaient passionner le public cultivé de l'époque et auxquels les moyens médiatiques modernes assurent aujourd'hui une publicité et une audience considérables. Les questions abordées ont conservé, pour la plupart, leur actualité, et la considération de quelques événements récents nous fait prêter une oreille plus attentive à  certains échanges, celui-ci par exemple :

" Il [Settembrini] détenait, déclara-t-il, des informations confidentielles selon lesquelles les Jeunes-Turcs venaient de mettre la dernière main à une entreprise visant à renverser l'Etat. La Turquie, Etat national et constitutionnel, quel triomphe pour l'humanité !
  " La libéralisation de l'islam, ironisa Naphta. Formidable ! Le fanatisme éclairé, très bien. Du reste, cela vous concerne, fit-il en s'adressant à Joachim. Si Abdul Hamid tombe, c'en est fini de votre influence en Turquie, et l'Angleterre va s'ériger en protectrice ... Vous devriez prendre très au sérieux les contacts et les informations de notre ami Settembrini ", dit-il aux deux cousins, ce qui passa pour une nouvelle impertinence, puisqu'il les croyait manifestement capables de ne pas prendre au sérieux M. Settembrini. " Il s'y connaît, en révolutions nationales. Dans son pays, on entretient de bonnes relations avec le comité anglais des Balkans. mais qu'adviendra-t-il du traité de Reval, Lodovico, si vos Turcs progressistes ont de la chance ? Edouard VII ne pourra plus concéder aux Russes l'accès aux Dardanelles et, si l'Autriche se décide malgré tout à avoir une politique active dans les Balkans ...
  -- Vous et vos sombres prophéties ! protesta Settembrini. Nicolas aime la paix. On lui doit les conventions de La Haye, qui sont un cadre moral de premier plan.
  -- Tiens donc, la Russie devrait s'accorder un répit, après ses petits déboires à l'Est !
  -- Voyons, monsieur ! Vous ne devriez pas tourner en dérision l'aspiration de l'humanité au perfectionnement social. Le peuple qui entravera cet élan sera sans nul doute frappé d'ostracisme, en matière de morale.
  -- A quoi sert la politique, sinon à fournir aux uns et aux autres l'occasion de commettre des entorses à la morale ?
  -- Vous êtes partisan du pangermanisme ? "
Naphta haussa les épaules, lesquelles n'étaient pas tout à fait à la même hauteur. Une certaine asymétrie venait sans doute s'ajouter à ses autres disgrâces. Il ne daigna pas répondre. Settembrini émit un jugement :
  " En tout cas, ce que vous dites là est cynique. Les généreux efforts que fait la démocratie pour s'imposer sur le plan international ne sont, à vos yeux, que roublardises de politiciens ...
  -- Vous voudriez que j'y voie de l'idéalisme et même de la religiosité ? Il s'agit des derniers sursauts précaires de l'instinct de conservation dont dispose encore vaguement un système mondial qui est condamné. La catastrophe va arriver, c'est inévitable, par tous les chemins et par tous les moyens. ".

Le bref éloge ironique du "fanatisme éclairé" par Naphta sonne fort désagréablement pour nous, à l'heure où le dictateur Erdogan a entrepris de liquider l'héritage Jeune-Turc de Mustapha Kemal. "A quoi sert la politique, demande-t-il, sinon à fournir aux uns et aux autres l'occasion de commettre des entorses à la morale ? ". Il suffit de songer à ce qui se passe en Syrie pour être tenté de lui donner raison. Oui,  le réalisme cynique, le pessimisme de Naphta nous paraissent avoir été confirmés par la suite des événements jusqu'à nos jours, et l'idéalisme de Settembrini nous semble bien naïf.

Bien savoureuse aussi, à l'heure où les récents projets ministériels sur l'enseignement du grec et du latin sont accusés de préparer l'enterrement de la culture classique, est l'empoignade où, contre Settembrini, défenseur de cette culture, Naphta, tout professeur de latin qu'il est, se fait l'avocat ... du diable, s'en prenant d'abord à Virgile :

"  [...] Certes, il avait plus ou moins provoqué Naphta, qui passa tout de suite à l'attaque en s'en prenant au poète latin que Settembrini, comme chacun sait, adorait, idolâtrait, voire plaçait au-dessus d'Homère, alors que Naphta l'avait, à maintes reprises, écrasé de son mépris le plus cinglant, comme d'ailleurs la poésie latine en général. [...] Du reste, les docteurs de la jeune Eglise avaient dénoncé sans relâche les mensonges des philosophes et poètes antiques, et surtout les écrits entachés par l'éloquence touffue de Virgile ; de nos jours, un siècle venait de descendre dans la tombe, une aube prolétarienne commençait à poindre, et c'était vraiment bien le moment de s'identifier à ces penseurs. Pour répondre à toutes les questions de M. Settembrini, il le priait de croire que lui, l'orateur, exerçait son activité quelque peu bourgeoise, à laquelle il avait eu la bonté de faire allusion, avec toute la reservatio mentalis qui s'imposait. Ce n'était pas sans ironie qu'il prenait part à une activité pédagogique dont la durée de vie, à en croire les tempéraments sanguins, se mesurait tout au plus en décennies. "

Là, on est obligé de constater que Naphta s'est trompé puisque, plus d'un siècle après cette prophétie, ladite activité pédagogique continue d'être exercée dans divers pays d'Europe, dont la France. En tout cas, on voit que la question de l'obsolescence supposée des humanités classiques et de la forme de culture vers laquelle l'Europe devait s'orienter se posait déjà.

L'amateur de romans où l'action se maintient à un rythme soutenu peut trouver un peu longuettes ces discussions et  l'on peut se dire, en effet, que Thomas Mann a un peu négligé, dans ces parties de l'oeuvre, ces ingrédients importants d'un roman bien conduit que sont l'action et l'intrigue, et qu'il a cédé à la tentation de nous faire part de ses idées personnelles sur divers sujets. Cette objection me semble recevable, mais il ne faut pas perdre de vue que, dans ce roman-ci, l'auteur décrit les effets divers, positifs et négatifs, qu'ont les conditions particulières liées à la maladie et à son traitement, dans un cadre particulier, sur la forme de vie qu'adoptent les pensionnaires du Berghof. Les formes de vie, serait-il plus juste de dire, puisque chacun d'eux réagit différemment, selon son tempérament, ses connaissances, ses dispositions, ses aptitudes et ses moyens, à ces contraintes. Néanmoins, on peut constater qu'à certains égards existent un certain nombre de traits communs à ces formes de vie individuées.

Comme on dit, à quelque chose malheur est bon ; on fait contre mauvaise fortune bon coeur ; on fait avec, en essayant de faire au mieux. On fait : on crée, on invente, on intègre les données de la maladie à une combinatoire aléatoire et ouverte, créatrice de formes inédites de vie.Mais la description et la réflexion de Thomas Mann vont plus loin. Elles suggèrent que la maladie crée un espace et un temps favorables, dans les meilleurs des cas tout au moins, à l'expression des plus hautes dispositions. Depuis qu'il vit parmi ceux d'en-haut, Hans a développé en lui des dispositions à la méditation qu'il avait jusque là ignorées, s'est pris de curiosité pour des aspects du réel qui, autrement, l'auraient sans doute laissé indifférent, sa vie durant ; il a ouvert des livres qu'il n'aurait jamais ouverts autrement, accumulé des connaissances étrangères au domaine de ses préoccupations professionnelles. Son intérêt pour les spéculations de Settembrini et de Naphta témoigne de cette ouverture d'esprit neuve chez lui. Son regard sur les autres a aussi profondément changé. A la vérité, il n'est plus le même homme. L'homme d'en-haut a tourné le dos à l'homme des plaines.

Mann propose ainsi du problème existentiel que pose aux humains la maladie une approche qui annonce celle que développera un Georges Canguilhem dans Le normal et le pathologique (1943). Pour celui-ci, l'incidence de la maladie sur la forme que prend  une vie ne saurait s'apprécier exclusivement en termes d'amoindrissement, d'appauvrissement, de diminution, de manque. Non seulement la maladie n'est qu'un des éléments de la forme d'une vie mais elle ouvre des possibilités de vie, des possibilités d'enrichissement de la vie. Selon Marielle Macé ( dans Styles / Critique de nos formes de vie ), Canguilhem a entrepris de " redéfinir les rapports entre l'état de santé et l'état de maladie. Il réfutait une vision commune de la maladie, qui consiste à voir une altération quantitative de l'état normal ( un hypo ou un hyper ) ; et définissait au contraire la maladie comme " une autre allure de la vie " : une allure globale, engageant le sujet tout entier dans un nouvel arrangement qualitatif ".

Si Marcel Proust n'avait pas souffert de son asthme, il n'aurait peut-être jamais écrit A la recherche du temps perdu . Il en alla sans doute semblablement d'un Roland Barthes, dont la même Marielle Macé nous dit :

" Tout a sans doute commencé en effet lorsque la vie du jeune Barthes s'est trouvée affectée par les soins infligés aux tuberculeux. Soins d'un autre temps ( au moment où l'on commençait à traiter les malades aux antibiotiques, Barthes faisait l'objet de cures du XIXe siècle -- cures de soleil, cures de "déclive", cures de silence même ) ; soins qui le condamnaient à  des formes de retrait social contredisant tout ( son âge, ses besoins, ses projets ) ; soins qui offensaient la formation de son existence politique, et l'éloignaient du moment historique ( celui de la guerre et de ses engagements ). Voilà une vie refermée aussitôt qu'ouverte, à l'âge  qui aurait dû être celui de tous les possibles ; voilà une retraite forcée, et non choisie, qui a décidé de toute une couleur du vivre ( isolement, silence, désengagement, ennui, plainte ...). Barthes est ce jeune homme qui a eu la maladie et la convalescence pour séjour principal, pour foyer, pour ethos pendant près de quinze ans.
   Et le plus frappant est peut-être  qu'il ait d'emblée vécu la maladie comme une véritable " forme de vie ". Une forme, une configuration, avec ses coordonnées rythmiques (rythmes physiques, rythmes psychiques ), ses coordonnées spatiales, ses coordonnées gestuelles, ses protocoles, sa plasticité, et surtout avec l'acquiescement à l'interrogation morale et politique qu'ouvre toute forme de vie, c'est-à-dire tout aménagement du  vivre. L'événement de la maladie s'est imposé dès 1934 comme l'exigence d'une "vie nouvelle", le choc d'une vie nouvelle, une vie séparée dans une société séparée. L'aventure a été considérable, produisant pour toujours un savoir pratique de la gravité de la vie et de la vulnérabilité qui gît dans l'incertitude de ses formes. Je crois qu'elle a ouvert Barthes à une attention constante à la portée éthique de toute  forme  de vie [...] ".

Il est clair que ces lignes auraient pu être écrites pour rendre compte de ce que Thomas Mann fait vivre et découvrir à son héros Hans Castorp.

Le sous-chapitre intitulé Neige illustre ces possibles inédits induits par la nouvelle vie de Hans. Las d'être réduit par l'hiver à fréquenter seulement les abords immédiats du sanatorium, il loue une paire de skis et se trouve bientôt capable de s'éloigner de la station et de quitter les chemins balisés pour découvrir des aspects de la montagne encore inconnus de lui ;  une montagne fort intimidante au demeurant :

" Non, ce monde au silence illimité n'avait rien d'hospitalier ; il ne faisait qu'admettre, sans vraiment l'accueillir ni l'adopter, le visiteur qui s'y trouvait pour son propre compte, à ses risques et périls : face à cette intrusion et à cette présence, il avait une tolérance inquiétante et de mauvais augure, donnant l'impression d'une force élémentaire au silence menaçant, qui n'était mêmepas hostile, mais d'une indifférence funeste. L'enfant de la civilisation, étranger à une nature sauvage toujours éloignée de lui, est bien plus réceptif à sa grandeur que le robuste fils de la nature, qui dépend d'elle depuis l'enfance et la côtoie avec une familiarité pragmatique".

Au cours d'une halte, près d'un chalet d'alpage, Hans s'endort et se retrouve dans un vaste parc, au bord de la mer, où les hommes vivent sereinement en harmonie avec la nature ; pourtant cette vision idyllique s'achève sur une scène sanglante et barbare : dans le rêve comme dans le "réel", la violence et la douleur, sous leurs formes les moins supportables, ne sont jamais éloignées de l'harmonie et de la douceur. Toutefois, ce rêve n'est pas perçu par Hans -- ni par nous -- comme un rêve, mais comme une autre réalité : le rêve, lui aussi, fait apercevoir d'autres possibilités, ouvre sur d'autres formes de vie. N'est-il pas comme "une seconde vie" ?

Roman d'apprentissage que La Montagne magique ? Sûrement. Mais, plus sûrement encore, grande et belle leçon de vie.

Thomas MannLa Montagne magique  ( Fayard )

Georges CanguilhemLe Normal et le pathologique ( P.U.F. )

Marielle MacéStyles / Critique de nos formes de vie  ( Gallimard )



mardi 22 novembre 2016

De quelques formes que prend la vie un samedi matin

1403 -


" Individuations : les moments fragiles d'un individu "   ( Roland Barthes , Le Neutre )

" Non si dà vita vera se non nella falsa "   ( Franco Fortini )


A travers le volet filtre la vague lueur grise du jour naissant. Je m'apparais au réveil, couché sur le côté, épiant déjà (c'est devenu une habitude) les signaux, ou signes, ou symptômes que mon corps adresse à ma conscience. Du rez-de-chaussée monte le bruissement de ses pas glissés, à elle, qui s'affaire lentement, à son rythme. Dans le couloir, j'éprouve cette difficulté douloureuse à marcher, la plante du pied, le genou, qui disparaît au bout de quelques pas, le temps cependant que m'apparaisse une autre incarnation de moi, celui qui (bientôt ?) se traînera entre deux béquilles.

Dans la cuisine ou dans le séjour, nous nous découvrons l'un à l'autre, comme chaque matin. Rien de trop changé. Cela devrait me rassurer. J'épie cependant, comme chaque fois, comme tout à l'heure j'épiais les signaux de mon corps, les signes, signaux, symptômes que ses regards, ses mouvements incertains, ses paroles confuses m'adressent : y a-t-il de quoi constater l'aggravation, presque imperceptible, mais continue, de son état ? Combien de temps pourrai-je faire face seul, moi qui suis, comme on dit, "comme un oiseau sur la branche" ? Quelques mois ? Quelques semaines ?

Lever du rideau. Ouverture de la porte qui donne sur la véranda : apparaît sur le seuil le troisième larron, ses yeux bleus piqués sur sa fourrure blanche ; il entre en force, se frotte à nos jambes, puis file vers sa gamelle. Joyeux, nous n'avons d'yeux que pour lui. Rituel revigorant, rassurant. Rires, plaisanteries, toujours les mêmes, à quelques menues variantes près. Heureux d'exister pour les deux autres, de voir les deux autres,  et d'être vus par eux, de les entendre, de les toucher. Un temps, le temps est plein.

Mais ce matin, il  faut écourter la récréation : comme chaque samedi, il faut sacrifier au rituel des courses, et pour cela, se donner en représentation aux autres. Les autres à qui, si nous  étions morts tous les trois cette nuit, ça n'aurait fait ni chaud ni froid, vu que, pour les autres, nous n'existons pas. Eux non plus d'ailleurs. Au moins la nuit.

Sur  la route qui mène au supermarché, nous  commençons à exister pour les autres et réciproquement.  Oh, guère comme êtres humains, et les quelques visages figés rapidement aperçus ne suffisent assurément pas à restaurer entre eux et nous une communauté humaine. Non : seulement comme paquets métallisés lancés à vive allure les uns vers les autres, dangers multipliés d'anéantissement brutal dans un choc frontal. Le sentiment d'appartenir à une même espèce d' "usagers" (de la route) est vraiment trop fugitif pour que nous reconnaissions (surtout moi, qui suis concentré sur ma conduite) nos semblables dans ces mannequins tassés dans leurs habitacles et dont n'est visible, d'ailleurs, que la partie supérieure ; on me dira que prendre conscience qu'ils ont comme nous des couilles, des genoux, des talons, ça nous ferait vraiment une belle jambe. Voici qu'une boîte de tôle à roulettes nous rattrapant à vive allure vient se coller à notre pare-choc arrière ; la partie supérieure du mannequin au volant semble agitée de soubresauts, signes manifestes d'une impatience irritée ; c'est que nos rythmes vitaux ne sont pas accordés. Si on multiplie par le nombre d'agités en déplacement matinal sur cette route, on se rend compte d'un déficit grave d'harmonie préétablie.

La "grande surface" où nous nous rendons est implantée dans une zone semi-campagnarde, à bonne distance des agglomérations. Cela a pour effet d'éliminer pratiquement de sa clientèle les non-motorisés, qui correspondent grosso-modo aux pauvres-pauvres ( comme dirait Muriel Robin ).  Les mendiants notamment, si nombreux dans les centres urbains, sont complètement absents. Ne s'y montrent donc guère que des représentants des classes moyennes ou médiocrement moyennes ; on est à peu près entre soi. L'harmonie préétablie regagne du terrain. Mais c'est sans doute aussi pourquoi on y paraît si peu curieux des autres ; s'il est vrai que la conscience de la différence est le germe de la curiosité, on souhaiterait volontiers un peu moins d'harmonie, d'une harmonie de ce genre en tout cas. Notre commune condition de consommateurs gomme les multiples et bien réelles différences qui nous distinguent tous les uns des autres. Faire renaître en soi, à tout prix et à tout moment, la conscience curieuse, ouverte, des différences, c'est aviver son humanité, c'est aussi lutter contre l' "innocent" processus de ségrégation, parmi bien d'autres, qu'engendre l'organisation de la consommation de masse inféodée aux règles du commerce. Mais à neuf heures du matin, quand on s'est donné une heure pour faire les courses de la semaine, s'ouvrir curieusement à la diversité du monde, c'est sans doute plus facile à dire qu'à faire.

La conscience d'être proches (tout au moins spatialement) d'une humanité encore bien éparse à cette heure matinale ne se réveille vraiment que sur le parking, lorsque nous doublons ou croisons des couples poussant leur caddie, lorsque nous garons la voiture juste en face des deux vieux peu amènes qui viennent d'arriver et nous regardent les yeux ronds, avec bien moins d'intelligence que le chat tout à l'heure.

A nous de pousser le nôtre, de caddie, doublés par des gens pressés ou qui, pas même pressés, vont bien plus vite que nous, qui allons lentement, lentement, en vieux fatigués, très fatigués que nous sommes. Nous les voyons en général de dos, sans qu'un seul nous manifeste le moindre intérêt. Nous existons pour eux comme des obstacles à contourner, et fissa, car c'est à qui verra le premier s'ouvrir pour lui les portes de verre du grand magasin. La fréquentation de ces endroits a ceci de commun avec les défilés militaires que la face humaine s'y exhibe, somme toute, assez rarement : en général, c'est plutôt son cul qu'on y présente aux autres.

Dans le hall cependant, trois militants d'une association pour la sauvegarde des chats abandonnés recueillent des fonds. C'était le cas du nôtre ; j'en profite pour engager la conversation ; sympathie aussitôt affichée ; sourires détendus ; propos amènes. Décidément les chats sont la providence des humains en mal de liens.

Première amorce de socialisation positive sur un terrain commun. Toujours  bon à prendre, vu que rien ne dit que ça va durer.

Dans le magasin, nous suivons le parcours quasiment fléché qui nous est habituel, et dont les étapes ont été déterminées, moins par nos besoins que par les études de spécialistes du marketing. Nous pérégrinons donc des présentoirs de la presse aux cases à baguettes de pain, en passant successivement par le rayon des aliments pour chats, les produits pour la vaisselle, les boîtes et rouleaux de papiers utiles, tout ce qu'il faut pour faire sa toilette, les vins et spiritueux et, enfin, la bouffe, la bouffe et encore la bouffe : la moitié de la surface de ce très vaste magasin lui est consacrée, à croire que les clients -- et le genre humain dont ils sont un échantillon représentatif -- passent leur temps à se remplir l'estomac de multiples denrées solides et liquides. Pas étonnant que le diabète, les maladies cardio-vasculaires et les cancers soient les fléaux de l'époque. Les animaux sont interdits dans le magasin, sauf morts et correctement emballés : sous cette forme, en revanche, ils  s'y montrent en rangs serrés ; on n'a aucune peine à se convaincre, en allant du rayon boucherie au rayon poissonnerie, sans oublier la charcuterie et les plats préparés, que notre espèce a choisi de fonder sa survie sur l'assassinat massif des autres espèces.

Certains jours, le patron papillonne entre les rayons, serrant des mains à droite et à gauche, échangeant des blagues. Cela fait comme un ersatz de chaleur humaine, pas inutile à la prospérité d'un commerce. Si on comptait pour cela  sur les occasions d'échanges inter-humains à l'intérieur du magasin, il faudrait déchanter, tant elles sont rares, offertes seulement par quelque embouteillage de caddies et les attentes aux caisses. Il arrive alors qu'on  se sourie, qu'on se dise quelques mots, que parfois même on engage une brève conversation. Tous ces visages, souvent fermés, tristes, qu'on aura croisés, tous ces corps qu'on aura frôlés, si vite oubliés, toutes ces fugaces apparitions, tous ces fantômes ...

Il ne reste plus qu'à faire le parcours inverse, à s'enfermer dans sa boîte de tôle sur roulettes, et à courir vivement sur la route, parmi d'autres boîtes de tôle -- mais qu'est-ce qu'elle fout, celle-là ? -- pour rejoindre son chez-soi, sans jamais perdre son quant-à-soi.


Savoir à quoi tenir / Savoir à quoi s'en tenir . L'un suppose l'autre. L'un est inséparable de l'autre . On ne peut tenter de répondre à la première question sans être allé aussi loin que possible, aussi lucidement que possible, dans la réponse à la seconde. Sans oublier que le coefficient d'incertitude reste toujours grand, les réponses toujours à reconsidérer, les interrogations toujours ouvertes.

Marielle MacéStyles / Critique de nos formes de vie   ( Gallimard / NRF essais )



vendredi 18 novembre 2016

Plaisirs du prosélytisme

Ce matin, conversation avec deux voisins, elle catholique intégriste, lui musulman qui ne l’est pas moins. Je leur ai benoîtement fait part de mon athéisme. Ma profession de non-foi les a plongés dans un état d’incrédulité teintée d’indignation furibarde. J’étais l’incarnation de ce qu’ils avaient toujours eu la plus grande peine à admettre, et même à concevoir, une insulte vivante à l’Ordre Divin, le Mal Absolu là, tout d'un coup, sur ce coin de trottoir. J’ai tenté de me rattraper en leur faisant part de l’état de satisfaction intense, pour ainsi dire béate, où m’avait maintenu depuis l’âge de dix ans mon athéisme résolument matérialiste, version épicurienne progressivement complétée par la lecture de Nietzsche et de Marx. Rien à craindre de la mort ; elle vient à son heure, sans faire d’histoires ; j’ai cité Lucrèce, en latin ; je leur ai avoué avoir abondamment joui, en guise de préparation à la mort, de tous les plaisirs de la vie, à commencer par ceux que j’ai si souvent goûtés dans les bras des dames (je suis marié, qu’on imagine leur tête) ; j’ai confessé me moquer des tables de la Loi et avoir bafoué au quotidien les dix commandements et les autres ; je me suis fait une gloire de n’avoir perdu aucune minute de ma vie en génuflexions, prosternations et autres salamalecs inutiles, dans aucune église, temple, synagogue ou mosquée ; j’ai avoué en ricanant avoir toujours mis les écrits du Divin Marquis à cent lieues au-dessus des paroles divines. Dans une alerte péroraison, j'ai conclu sur le délicieux sentiment d'irresponsabilité où se complaît, a priori, l'athée convaincu : du sort de l'univers en général et de celui de ses semblables en particulier, il se contrefiche. Après lui, le déluge.

Histoire de déplomber l'ambiance, je leur ai sorti ma blague du jour : l'Ancien Testament = l'Ancien atteste et ment.  Ouarf ! J'ai été le seul à m'esclaffer.

Sur ce, les priant de vouloir bien m'excuser de céder à un besoin pressant, je me suis retourné contre le mur pour pisser un coup.

Ils ont filé sans demander le reste en marmonnant des imprécations.





lundi 14 novembre 2016

L'immortalité, propriété du vivant

1401 -


On est immortel, tant qu'on est vivant" déclare Philip Roth.

A mon sens, il ne fait que reprendre  un propos bien connu d'Epicure sur notre rapport à la mort. Pour Epicure, nous ne rencontrons jamais la mort. C'est pourquoi il n'y a pas lieu de la craindre. Il s'en explique dans sa lettre à Ménécée :

" Maintenant habitue-toi à la pensée que la mort n'est rien pour nous, puisqu'il n'y a de bien et de mal que dans la sensation et la mort est absence de sensation. [...] Ainsi le mal qui effraie le plus, la mort, n'est rien pour nous, puisque lorsque nous existons la mort n'est pas là et lorsque la mort est là nous n'existons pas. Donc la mort n'est rien pour ceux qui sont en vie, puisqu'elle n'a pas d'existence pour eux, et elle n'est rien pour les morts, puisqu'ils n'existent plus. "

On peut donc à bon droit soutenir que l'immortalité est une propriété du vivant, à condition d'ôter à "immortalité" ses habituelles connotations temporelles, métaphysiques et religieuses. Edgar Morin, dans une autre perspective il est vrai, a employé un jour le mot amortalité  (dans L'Homme et la mort ). La conscience est a-mortelle parce qu'elle ne peut être conscience de son propre anéantissement. Toute personne qui a subi une anesthésie générale le sait parfaitement : après l'injection, la conscience demeure quelques instants, réduite à quelques perceptions fugaces, puis... plus rien. Une telle expérience est d'ailleurs fort utile pour nous aider à lutter contre l'angoisse de la mort. Un sommeil sans rêves est une autre approche de l'anéantissement de la conscience dans la mort.

La conscience ne peut donc "vivre" son propre anéantissement. L'une exclut l'autre. On peut donc déclarer, avec Philippe Roth, qu'on est immortel (ou a-mortel) tant qu'on est vivant, et surtout tant qu'on est conscient.

Thomas Mann, dans La Montagne magique, évoque ce passage de la Lettre à Ménécée, et propose une illustration des remarques d'Epicure à propos de la mort de Joachim (fin du chapitre VI) :

"  De fait, notre mort concerne plus les survivants que nous-mêmes, et le mot de ce sage spirituel, que nous citons en substance, garde toute sa validité sur le plan moral :  quand nous sommes, la mort n'est pas là et, quand elle est là, nous ne sommes plus. Par conséquent, entre la mort et nous, il n'y a pas le moindre rapport réel, c'est une chose qui ne nous concerne absolument pas, et regarde tout au plus le monde et la nature. Voilà pourquoi tous les êtres l'envisagent avec tant de tranquillité, d'indifférence, d'irresponsabilité et d'innocence égoïste. "

L'envisagent, ou plutôt ne l'envisagent pas. Tous les êtres ? Je dirais quant à moi : tous les êtres  sauf l'homme. S'il est le seul à faire des histoires, c'est sans doute parce qu'il est "le seul animal qui sache qu'il doit mourir".

Nous avons une connaissance directe et indirecte (par le langage, les images...) de la mort des autres. Par la précédente, nous avons une connaissance indirecte de notre propre mort. Mais de celle-ci, nous ne pouvons  avoir une connaissance directe. C'est pourquoi, le bon Joachim de Thomas Mann meurt sans faire d'histoires et, à la vérité, sans s'en apercevoir. Comme nous tous.

Dans un passage du De Natura rerum (III, 830-842), Lucrèce reprend l'observation d'Epicure dans la Lettre à Ménécée :

" Nil igitur mors est ad nos neque pertinet hilum,
quandoquidem natura animi mortalis habetur.
Et velut ante acto nil tempore sensimus aegri,
ad confligendum venientibus undique Poenis,
omnia cum belli trepido concussa tumultu
horrida contremuere sub altis aetheris oris
in dubioque fuere utrorum ad regna cadendum
omnibus humanis esset terraque marique,
sic, ubi non erimus, cum corporis atque animai
discidium fuerit quibus e sumus uniter apti,
scilicet haud nobis quicquam, qui non erimus tum,
accidere omnino poterit sensumque movere,
non si terra mari miscebitur et mare caelo. "

( " La mort n'est rien pour nous et ne nous touche en rien
puisque l'esprit révèle sa nature mortelle.
Et de même qu'autrefois nous n'avons souffert de rien
quand les Carthaginois se lançaient de partout au combat,
quand le monde entier, frappé par ce choc effroyable
tremblait d'épouvante sous les hautes rives de l'éther
et qu'on ne  savait auquel des deux camps échoirait
l'empire des humains sur terre et sur mer,
de même, quand nous ne serons plus, lorsque, do corps et de l'âme,
 dont l'unité formait la nôtre, aura eu lieu la séparation,
il est clair que rien, absolument rien, nous qui ne serons plus,
ne pourra nous atteindre ou émouvoir nos sens,
non, pas même si la terre se mêle à la mer et la mer au ciel. " ).

" sic, ubi non erimus, cum corporis atque animai
discidium fuerit quibus e sumus uniter apti " ...
Lucrèce écrit animai (l'âme) et non animi (l'esprit), mais c'est sans doute pour une simple raison métrique, afin d'avoir deux voyelles longues pour le spondée sixième de son hexamètre. Il serait donc risqué  de greffer là-dessus une méditation dérivée des variations claudéliennes sur le couple animus/anima.
En revanche, il évoque le corporis atque animai discidium , la séparation du corps et de l'âme. On pourrait y voir une trace non consciemment assumée d'un dualisme que la (méta)physique épicurienne exclut pourtant explicitement : l'esprit/âme est de nature matérielle, comme le corps; tous deux sont formés d'atomes. Il me semble que, ni dans la Lettre à Ménécée, où Epicure évoque la mort en termes de perte de sensations et  non de perte de conscience, ni dans ce passage de Lucrèce, on ne trouve une description matérialiste du rapport esprit/corps suffisamment conséquente. Ni l'un ni l'autre ne vont en effet jusqu'à décrire l'esprit comme une fonction physiologique du corps, fonction à laquelle la mort met un terme comme elle met un terme aux autres fonctions physiologiques (battements cardiaques, circulation du sang, respiration...). Dans cette perspective, toute idée de séparation entre corps et esprit est évidemment à exclure.

Buste d'Epicure


vendredi 11 novembre 2016

De la démocratie en Amérique

1400 -


Voici quelques décennies, Coluche, notre pitre le plus populaire, annonçait sa candidature à l'élection présidentielle. Son initiative fut très favorablement accueillie par un grand nombre de gens. Ce succès fut souvent interprété comme le signe d'un fort discrédit des institutions et du personnel politique. Quelques semaines après, ayant, semble-t-il, subi des pressions et même des menaces, Coluche retira sa candidature. S'il l'avait maintenue, rien ne dit que, même s'il n'avait pas été  élu président, il n'eût pas recueilli un nombre considérable de voix, au point d'être en mesure de figurer au second tour. La preuve était faite, en tout cas, qu'en France, un personnage sans expérience politique, n'ayant jamais été élu, pouvait accéder à la  plus haute magistrature, à condition de jouir d'une popularité médiatique suffisante auprès de ses concitoyens.

C'est ce qui vient de se produire aux Etats-Unis où, cette fois, le pitre a été élu. Un pitre pourtant bien moins sympathique que ne l'était Coluche. Combien d'entre nous ont été sidérés d'apprendre que la démocratie sans doute la plus prestigieuse du globe venait de se choisir pour président une canaille odieuse et grotesque ? Ce milliardaire qui va gouverner ses concitoyens pendant quatre ans s'est vanté publiquement d'avoir échappé au fisc depuis des années ; il a, tout au long de sa campagne, multiplié les déclarations méprisantes pour les femmes. Il a été publiquement accusé à plusieurs reprises de harcèlement sexuel. Celui qui accuse la Chine de travailler à ruiner l'économie américaine n'a pourtant pas hésité à faire fabriquer dans ce pays les casquettes dont s'affublent ses supporters. Son "programme" se résume à une série de propositions plus imbéciles, délirantes et dangereuses les unes que les autres. Etc etc.

Nous serions naïfs de croire que celles et ceux qui ont voté pour ce pitre sinistre avaient oublié, en pénétrant dans le bureau de vote, qui il  était. C'est le contraire qui est vrai. C'est parce qu'il est ce qu'il est, c'est parce qu'il ne cache pas ses turpitudes, sa bêtise, sa malhonnêteté foncière mais au contraire s'en vante et s'en fait gloire qu'il a été élu. Ceux qui l'ont élu se sont reconnus en lui, et se sont reconnus dans ce qu'il a de pire. Il incarne ce qu'ils ont toujours rêvé d'être, il est leur rêve américain : gagner plein de pognon tout en fraudant le fisc, se taper plein de pétasses tout en étalant un mépris de fer pour les femmes, devenir une vedette de télé-réalité, brailler sans retenue, dans les micros et devant les caméras. ses opinions simplistes pour café du commerce. Trump est une certaine incarnation de l'Américain moyen et de ses rêves.

Le rêve  américain, parlons-en, justement. Plus de quarante millions d'Américains survivent grâce aux bons d'alimentation distribués par l'Etat. Les salaires régressent ou stagnent. 1% des Américains disposent de bien plus de 80 % des revenus du pays. Trump est, jusqu'à la caricature, un représentant de ces ultra-privilégiés. L'ascenseur social dont l'école jouait naguère le rôle est en panne. Les études qui donnent accès aux diplômes utiles sont de moins en moins accessibles, vu leur cherté, aux enfants des classes populaires. En quelques décennies, les Etats-Unis ont perdu plus du tiers de leurs emplois industriels, qui avaient au moins le mérite de procurer des ressources aux moins favorisés de la culture et de  l'argent.

Ce sont pourtant les faibles, les exclus, les victimes d'un système violemment inégalitaire qui viennent de porter au pouvoir un démagogue cynique et incompétent. Ils seront sans aucun doute les premiers à subir de plein fouet les effets négatifs de sa gestion. N'importe : ils se reconnaissent en lui. Sa "réussite" est celle dont ils ont toujours rêvé pour eux-mêmes. Ils ont élu le président qui leur ressemble et qu'ils méritent.

Quelle image du peuple américain les supporters de Trump ont-ils offerte au monde entier, tout au long de cette campagne?  Celle d'une masse de veaux incultes, décérébrés,  travaillés par les nostalgies les plus réactionnaires, hantés par la conscience obscure de la crise profonde d'un modèle social que leurs gardiens de troupeau leur ont si longtemps vanté. Ces brutes ignobles, obèses, ce qui leur tient lieu de cerveau bourré au fond de leur grotesque casquette, n'attendaient que cela : que se présente un clown obscène, fort de la puissance de son fric, habile à produire sur les scènes médiatiques l'image de l'homme providentiel qu'ils appelaient de leur voeux. Ils se sont aussitôt précipités en foule pour le plébisciter.

En 1933, en Allemagne, un autre pitre fut porté au pouvoir à la faveur d'une élection au suffrage universel. Avec les résultats que l'on sait.

Il  est bien loin le temps où Tocqueville vantait les bienfaits et la santé de la démocratie américaine. Cette élection et la campagne indigne qui l'a précédée en dévoilent au contraire crûment  les tares et l'état de décrépitude. Ni Trump ni son adversaire, l'arrogante et malhonnête Madame Clinton, ne doivent d'ailleurs à leurs seuls efforts de s'être hissés à ce niveau. Ils ont bénéficié du soutien de l'appareil de leur parti respectif, qui, du coup exhibe sa nullité.

Pour nous comme pour les Américains,  la question posée par Brecht est d'une brûlante actualité : l'ascension de Donald Trump était-elle résistible ? Si oui, à quelles conditions ? Faute de  trouver la réponse et les remèdes, nous risquons, nous aussi, de porter au pouvoir un autre Arthur.

Additum - 

Il va de soi que je ne confonds pas Trump et ses suppporters -- tels du moins que les télévisions nous les ont montrés -- avec le peuple américain. Ma sympathie est acquise à tous les citoyens américains qui ont exprimé, parfois avec violence, si j'en juge par les récentes manifestations, leur rejet viscéral du bouffon. Viscéral, c'est le mot : il y a dans les façons de se faire voir, de s'exprimer, d'être physiquement qui sont celles de Trump et de ceux qui l'admirent et s'en inspirent, un degré de bêtise et de vulgarité violentes qui m'est personnellement insupportable. Chiens et chat. Je suis allergique à ce style-là, et j'en suis fier !

J'ai été quelque peu sidéré de la courtoisie dont Obama a fait preuve à l'égard de son successeur, lui présentant ses voeux de réussite. Quelle réussite ? Réussir à virer tous les musulmans des Etats-Unis ? Réussir à faire construire -- aux frais du Mexique -- le mur anti-migrants ?  Réussir à abolir la couverture-maladie pour les pauvres, création d'Obama ? Je sais bien que ces gracieusetés font partie du rituel obligé, mais tout de même ! Embrassons-nous, Folleville !