samedi 18 novembre 2017

Annie Lapétasse ou le pathétique témoignage d'une victime d'abus sexuels

Pas plus tard qu'à matin, sur le site "Balance ton porc.com", j'ai posté le message suivant :

"Je m'appelle Annie Lapétasse. Je suis secrétaire du patron d'une grosse entreprise de la région Pacaca.  L'autre matin, Albert Dugland (c'est mon patron) m'a mis la main au cul en hurlant : "Tiens, prends-ça pour toi, Lapétasse !" Ensuite il a baissé son futal et m'a montré son truc tout  raide en m'invitant à le sucer, moyennant une prime de dix euros  pour la Noël. Vu mes ressources limitées, j'ai jugé bon de m'exécuter. Mais ensuite, sur  le conseil d'une amie, j'ai décidé de porter plainte. Devant monsieur le Juge, mon patron a prétendu que j'avais rêvé tout ça. Et alors ? Le poète n'a-t-il pas dit que le rêve est une seconde vie ?

Bravo pour votre site de délation organisée en ligne qui permet à une pauvre Annie Lapétasse de porter à la face de l'humanité l'injustice atroce qu'elle a subie. Et merci encore. "

Par curiosité, j'ai consulté une partie des messages postés sur le site. La plupart m'ont paru du même tonneau que le mien. Comment, dans tout ce fatras, faire la part exacte de  la calomnie, du fantasme, du délire mythomaniaque ou de la simple farce ?


( Posté par : Annie Lapétasse, avatar eugènique abusée )

vendredi 17 novembre 2017

Le mot le plus long de la langue française

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Pas plus tard qu'à matin, j'ai inventé le mot le plus long de la langue française.

Voici le procès-verbal très verbal de mon invention :


Constitution est un mot qui comporte douze lettres.

Présupposition en compte deux de plus.

De quelqu'un qui, par principe, est hostile à toute forme de présupposition, on peut dire qu'il est antiprésuppositionnel .

L'adverbe qui désigne la façon d'être antiprésuppositionnelle est antiprésuppositionnellement.

Antiprésuppositionnellement compte donc deux lettres de plus que l'abusivement célèbre anticonstitutionnellement.

Antiprésuppositionnellement est donc bien le mot le plus long de la langue française.


On me dira que, tant que ma découverte reste confinée au domaine restreint de mes élucubrations matinales, elle ne risque pas d'être homologuée par l'Académie.

J'ai donc décidé de contacter une douzaine de journalistes et écrivains pour leur proposer -- moyennant une confortable rétribution -- d'introduire dans leurs écrits quelques occurrences de ma trouvaille.

Après quoi, Robert et Larousse ne devraient pas réchigner à la faire figurer dans leurs listes.


Parallèlement à mes travaux linguistiques, je mène des recherches d'avenir dans le domaine de la pharmacopée.

Je viens de proposer à plusieurs laboratoires ma dernière invention, amenée à révolutionner le traitement de quelques affections intestinales et autres :  le présuppositoire .

Riche et célèbre : le pied !


( Posté par : le Pré Suppopo de sa Tante, avatar eugènique lexicographique )

jeudi 16 novembre 2017

La technique de suicide tendance : le gaz carbonique

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Des compagnons et compagnes qui ont partagé ma vie, il n'était pas le moins aimé. Et puis, ce fut la dérive brutale. Je le revois étalé sur le carrelage dans son pipi, me fixant de ses yeux verts toujours vifs. " Vous allez le tenir dans vos bras, pendant que je lui ferai la piqûre qui va l'endormir ", me dit la vétérinaire. " Ensuite, vous partirez, et nous lui ferons l'injection létale ".

A cette époque, il m'arrivait de me dire que les animaux avaient bien de la chance de pouvoir finir ainsi, tranquillement, sans souffrance. Les humains n'avaient pas encore la possibilité d'aller en Suisse ou en Belgique dans une clinique pour en finir à la manière de mon chat. Encore faut-il y être admis et pouvoir régler les frais. Mais il existe d'autres façons, moins compliquées, moins onéreuses et pratiquement non douloureuses, de prendre congé de la vie.

Il y a quelques mois, le célèbre juge Lambert a choisi d'en finir d'une manière fort simple, inspirée par un jeu dangereux en vogue, il y a encore peu, dans les cours de récréation. Il suffit de se procurer un sac en plastique souple comme ceux où l'on entasse les déchets de cuisine. On s'en coiffe, on serre l'ouverture au niveau du cou, à l'aide d'un lacet quelconque ( une cravate dans le cas du juge Lambert ). Puis on attend. Pas longtemps. Quelques minutes suffisent pour que vienne la perte de connaissance brutale, puis la mort par asphyxie ; on s'est contenté d'inhaler le gaz carbonique rejeté par les poumons. On ne saurait imaginer suicide plus simple et pratiquement sans douleur. L'année dernière, un douteux photographe amateur de fillettes avait procédé de la même manière.

L'autre matin s'étalait en première page du Monde ce gros titre surdimensionné : " Bientôt, il sera trop tard ". Il s'agissait de l'alarme lancée par quelque 1500 scientifiques à propos des catastrophes de plus en plus menaçantes engendrées par notre mode de vie. En particulier, le taux de CO2  ne cesse d'augmenter dans l'atmosphère terrestre qu'on peut comparer, en somme, à l'intérieur d'un sac plastique ; nous en respirons tous le contenu . Le jour où le CO2 atteindra le seuil critique au-delà duquel les poumons des humains déclareront forfait, l'humanité toute entière disparaîtra dans un gigantesque suicide collectif.

Mais après tout, ce jour-là, les gens qui ont à peu près mon âge n'y seront plus. Après nous, le déluge carbonique !


( Posté par : Didi Occis de Carbone, avatar eugènique en phase terminale )

mardi 14 novembre 2017

Tombée enceinte !

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Il m'arrive de suivre, sur la 2, une émission du  début de l'après-midi, où des femmes viennent confier leurs déboires ou leurs coups de chance. Dans leurs propos revient souvent une expression que je trouve d'une insondable vulgarité : " tomber enceinte ". " Je suis tombée enceinte ", nous confie l'une ou l'autre de ces dames, sans qu'on sache trop si elle a perçu l'événement comme un bonheur ou comme une catastrophe ; on pencherait plutôt pour la seconde interprétation, tant elles semblent faire l'aveu semi-conscient d'une épouvantable tuile.

" Tomber enceinte " : l'expression, à ranger aux côtés de quelques autres, comme " tomber malade " ou " tomber des nues ", auxquelles, d'ailleurs, elle fait irrésistiblement penser, est si fréquemment employée que personne, ou presque, ne s'amuse plus de ce qu'elle a de burlesque, surtout dans la bouche de celles à qui c'est arrivé. " Enceinte " n'est déjà pas très heureux. Allons, mesdames, efforcez-vous de trouver une formule plusse distinglée, par exemple, comme on dit dans les bonnes familles :

" La comtesse de Hautecloque est tombée en cloque ".

Une amie m'a confié : " Je suis tombée amoureuse et, après ça, je suis tombée enceinte. Quand je l'ai appris, j'en suis tombée sur le cul. "

C'est ce qui s'appelle enchaîner les tuiles.


( Posté par : Jeannot le spermato, avatar eugènique mimisogyniquetamère )

dimanche 12 novembre 2017

Tous atteints de la maladie d'Alzheimer

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Lu récemment une courte nouvelle de Jerome K. Jerome, l'auteur du célébrissime Trois hommes dans un bateau. Elle s'intitule The absent-minded man, que la traduction dont je dispose rend par L'homme distrait, ce que je ne trouve pas très heureux. Il s'agit en effet moins de banales distractions que d'absences mémorielles. Le narrateur nous y parle d'un de ses amis, qui souffre de telles absences spectaculaires de mémoire, oubliant des rendez-vous pourtant calés de longue date, confondant les uns avec les autres. A la fin, après l'avoir perdu de vue un certain temps, il le retrouve par hasard une nuit, dans une rue d'une quelconque station balnéaire, affalé au bord d'un trottoir, incapable de se rappeler dans quel hôtel ou quelle maison d'hôte il a laissé sa femme ( certains prétendent que, le jour des noces, il avait tout bonnement oublié qu'il en avait déjà épousé plusieurs autres ).

A l'époque où la nouvelle a été publiée (1895), la maladie d'Alzheimer n'avait pas encore été décrite par le médecin allemand qui lui a donné son nom (1906). C'est pourtant bien à elle que l'on songe en lisant cette histoire plus inquiétante qu'humoristique ; en tout cas, l'humour y est plutôt noir.

Cependant, le cas  du personnage mis en scène par Jerome K. Jerome reste relativement bénin, puisqu'il se souvient ( après coup ) des rendez-vous manqués et qu'il a une femme ( quoique, apparemment, il aît oublié qu'il en avait épousé d'autres ).

Quoi qu'il en soit, cette histoire nous rappelle à quel point la mémoire est indispensable à la constitution de notre personnalité, à quel point elle conditionne notre aptitude à la vie sociale, à quel point elle est indispensable à toute vie sociale. Tout se passe en effet comme si ce qu'on a oublié n'existait plus, n'avait jamais existé, en tout cas pour qui ne se souvient plus. L'oubli anéantit le passé.

J'ai fait tout récemment l'expérience de ces ravages. C'était en rangeant ma bibliothèque. J'ai constaté que de nombreux ouvrages que j'avais attentivement lus, souvent il y a de nombreuses années, mais parfois voici deux ou trois ans seulement, ouvrages qui, en les lisant, avaient retenu tout mon intérêt, m'avaient passionné même, n'avaient laissé aucune trace dans ma mémoire, au point que j'étais incapable de formuler, même  sommairement, ce dont il y était question. C'est comme si je ne les avais jamais lus.

Pensant aux souvenirs qui me restent de mon passé, au cours d'une vie déjà bien longue, je constate que le nombre de souvenirs relativement précis encore présents à ma  mémoire et que je n'ai pas trop de peine à convoquer est remarquablement restreint. Il s'agit d'ailleurs souvent du souvenir de cadres de vie ( les maisons où j'ai habité ) , d'actes ou de situations répétés,  souvent anodins d'ailleurs, plutôt que d'événements précis et de quelque importance. Des années entières de ma vie n'ont déposé en moi à peu près aucune trace, et il me semble que ce ne sont pas les années les plus éloignées du présent. Il m'arrive d'être sidéré de l'étendue de ces espaces du temps de ma vie dont il ne me reste à peu près aucun témoignage intime. Comme d'autres, j'aurais été bien inspiré de tenir un journal pour pallier ces difficultés mémorielles.

Bien sûr, il est possible que beaucoup d'autres personnes jouissent d'une mémoire bien meilleure que la mienne ; il est probable aussi que  les problèmes de santé graves que j'ai dû affronter ces dernières années n'ont pas arrangé les choses. Pourtant je ne puis m'empêcher de me dire que, de toute une vie, il  ne reste dans la mémoire d'un être humain que des traces assez insignifiantes, signe peu contestable de l'insignifiance de toute existence humaine.

Mais, après tout, et si l'oubli massif de ce que nous avons vécu, loin de devoir être perçu comme une fatalité tragique, ne devait pas plutôt être accepté par nous comme une  chance ? Il nous dispense, en tout cas, de la rumination nostalgique, morose, cruelle, d'un passé qui, de toute façon, ayant sombré corps et biens, a cessé de nous encombrer et de nous concerner. En nous débarrassant du fardeau du passé, l'oubli nous rend une légèreté, une allégresse juvéniles. Nos actes passés ne nous engagent plus, l'oubli nous permet de devenir un autre : nous voilà dispensés d'aller à confesse. Ne comptez pas sur moi pour faire l'aveu piteux de mes turpitudes : j'ai tout oublié !

Au diable le passé, vive le présent !

Jerome K. JeromeThe absent-minded man  (nouvelles bilingues, diffusion Le Monde )


( Posté par : Piotr Alzimémère, avatar eugènique évanescent )

mercredi 1 novembre 2017

Eugène vend (1) : "L'Homme et ses symboles" (C.G. Jung)

1472 -


J'ai décidé d'utiliser ce blog pour proposer à la vente des objets en ma possession, essentiellement des livres et des disques (vinyle). Chaque objet proposé à la vente sera décrit. Il sera proposé  à un prix justifié par son état, sa rareté etc. La vente pourra faire l'objet d'une enchère, si plusieurs acheteurs se présentent. Le contact entre vendeur et acheteur(s) se fera par e-mail, courrier, téléphone. L'objet vendu pourra être expédié par la poste  ou récupéré au domicile du vendeur.

Le premier ouvrage que je mets en vente est le suivant :

L'Homme et ses symboles, conçu et réalisé par C.G. Jung , Robert Laffont (1982)

Ouvrage relié sous jaquette illustrée.

Etat : très bon. Seule la jaquette est très légèrement écornée en-haut et en-bas.

Publié pour la première fois en anglais en 1964, l'ouvrage contient des textes de C.G. Jung, John Freeman, Marie-Louise von Franz, Joseph L. Henderson, Jolande Jacobi, Aniéla Jaffé. Nombreuses illustrations, en couleur et en noir.

Dernier ouvrage de Jung, L'Homme et ses symboles a été conçu comme une introduction à sa pensée, à l'intention du grand public. Les textes des autres auteurs que Jung ont été relus et approuvés par lui.

Catégorie : sciences humaines


Prix : 130 euros  ( frais de port compris ), à comparer aux prix proposés sur les sites de vente en ligne les plus connus.


Si cette proposition vous intéresse, contactez-moi sur ma messagerie : thebes-moloch@orange.fr



Additum   ( 13 novembre 2013 ) -

Personne ne s'étant présenté pour acheter ce superbe ouvrage, je vais sans doute bientôt le retirer de la vente. Cela me permettra de le lire : voilà bientôt trente ans qu'il attend mon bon plaisir sur les rayons de ma bibliothèque !

Prochaine proposition de vente : Terrains à vendre au bord de la mer, de Henry Céard .

dimanche 29 octobre 2017

La biographie n'est pas une science exacte ( 2 )

Juste avant de me lancer dans la lecture de Madame Proust, d'Evelyne Bloch-Dano, j'avais achevé une autre biographie, consacrée, celle-là, à Charles Péguy, intitulée Charles Péguy / L'inclassable, dont l'auteur, Géraldi Leroy, avait déjà consacré à Péguy une étude intitulée Péguy entre l'ordre et la révolution.

On ne peut guère imaginer d'ouvrages plus dissemblables que ces deux-là. Le travail d'Evelyne Bloch-Dano porte sur un personnage dont le principal mérite est d'être la mère d'un grand écrivain, et qui n'a laissé elle-même que peu de témoignages sur sa vie. L'auteure, je l'ai dit, n'hésite pas à faire largement appel à son imagination pour reconstituer des épisodes de cette vie en visant la plus grande vraisemblance possible. Cette vie se déroula pour l'essentiel dans l'intimité du cercle familial. Géraldi Leroy, lui, nous parle d'un écrivain qui fut un peu le contraire de Proust ; Péguy fut un militant et un homme public autant  qu'un écrivain, et son oeuvre "engagée" fut écrite essentiellement pour défendre des positions politiques, idéologiques, morales religieuses. Autant le travail d'Evelyne Bloch- Dano est centré sur l'intimité des relations familiales, autant Géraldi Leroy s'intéresse assez peu à la vie intime de Charles Péguy, homme marié, père de famille. Son but principal est de retracer, documents tirés de l'oeuvre de Péguy à l'appui, son parcours intellectuel et l'évolution de ses engagements.

Péguy l'inclassable ? On découvre dans ce livre une pensée polarisée, en effet, comme l'indiquait le titre du précédent ouvrage de Leroy, par l'ordre et par la révolution. Cette fois, au lieu de ce sous-titre, "L'inclassable", celui de "De la révolution à l'ordre" aurait parfaitement convenu pour résumer le parcours de l'animateur des Cahiers de la Quinzaine. L'année 1905 ( date ronde ) peut être considérée comme le moment où le Péguy première manière, militant socialiste déterminé, proche à certains égards des anarchistes, admirateur fervent de Jaurès, ardent dreyfusard, fait place à un Péguy beaucoup plus critique à l'égard de l'idéologie socialiste, témoin férocement ironique de la récupération politicienne et de l'affadissement de l'idéal dreyfusiste, patriote et nationaliste de plus en plus affirmé, vouant aux gémonies, Jaurès, son ancienne idole, devenu l'ennemi à abattre en priorité. Romain Rolland évoquera plus tard ces propos intolérablement haineux de Péguy en 1913 :

" Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. "

De ses préférences et de ses amitiés de naguère, Péguy va s'éloigner de façon spectaculaire et  peu glorieuse. Géraldi Leroy écrit :

" Les années 1906/1909 ont connu une exceptionnelle agitation sociale avec un paroxysme sous le gouvernement Clemenceau (25 octobre 1906-20 juillet 1909). Très curieusement, Péguy observe un silence total sur ces graves événements. Mais son sentiment à leur égard n'est pas douteux : il en réprouve l'esprit de même qu'il en condamne les inspirateurs. "

La crise de Tanger ( 1905 ) déclenche chez en lui  un accès de fureurs anti-allemandes et une conversion à un nationalisme aussi ombrageux, aussi  entier, aussi fanatique pour tout dire, que l'avaient été ses positions socialisantes et dreyfusardes. Les passages des Cahiers de la Quinzaine  et d'autres textes cités par Géraldi Leroy, étalent plus d'une fois ces dispositions haineuses de Péguy pour qui a le malheur de ne pas partager son avis, aggravées par une tendance à la mauvaise foi la plus déplaisante. J'avoue n'avoir été guère séduit par la personnalité de ce Péguy tel qu'il se dévoile dans les pages de ce livre. Son nationalisme exacerbé et sans nuance lui dicte par exemple ces lignes burlesques évoquant les effets de la défaite de 1870 :

" Du plus loin que je remonte, c'est bien l'impression d'outrage qui est l'impression dominante ; la France était de toute antiquité, par droit de naissance, par droit divin, comme une reine des nations ; [...] nous avions accoutumé de parler en maîtres, ou du moins en arbitres et de traiter les affaires des peuples ; nous parlions un langage naturellement universel, volontiers prophétique, mais toujours de bonne et de grande compagnie ; [...] quand les autres peuples avaient leur politique à eux, leur politique individuelle de pauvres peuples simples peuples ; nous n'avions pas, nous, de politique à nous, de politique individuelle ; notre politique était toujours, au fond, la politique de l'humanité, disons la politique divine ".

La France, vue par Péguy, est :

" [...] je dirai un peuple unique parmi les peuples modernes, le seul dont  la destinée fût éminente et singulière, le seul qui fût comparable aux anciens peuples élus, comparable au peuple d'Israël, comparable au peuple hellénique, et au peuple romain, le seul peuple de tout le monde moderne, le seul qui dans les aberrations du monde moderne eût conservé la droite ligne de ce qu'était l'ancienne humanité, le seul qui dans les étroitesses et dans les spécialisations du monde moderne eût conservé le sens et le goût de l'ancienne humanité ; le dernier peuple humain vraiment ".

Etc. Il y a dans ces outrances quelque chose de puissamment moliéresque. Qui a dit que Péguy était un de nos grands auteurs comiques, d'un comique involontaire, bien entendu ? Moi.

Le temps où les Cahiers de la Quinzaine dénonçaient l'oppression  coloniale est bien révolue. Pour le Péguy d'après 1905, la colonisation est une des gloires de la France qui, par ce moyen, apporte la civilisation au monde.

Géraldi Leroy évoque assez rapidement l'oeuvre poétique de Péguy, constatant que l'auteur de la Tapisserie de Notre  Dame est resté fidèle aux formes les plus traditionnelles, alors qu'en 1913 Guillaume Apollinaire publie Alcools, recueil d'une toute autre modernité. Quant à moi, la poésie de Péguy m'est toujours tombée des mains, tant en raison de sa forme désuète que d'une thématique qui me puait au nez. Au vrai, les plus authentiques et solides qualités poétiques de Péguy me paraissent vivifier ses plus remarquables oeuvres en prose comme Notre jeunesse , L'Argent ou Victor-Marie, comte Hugo.

Dans L'Argent suite, Péguy chante les vertus d'un peuple dont le "travail était une prière. Et l'atelier un oratoire ". Il écrit :

" Il fallait  qu'un bâton de chaise fût bien fait. C'était entendu. C'était un primat. Il ne fallait pas qu'il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne fallait pas qu'il fût bien fait pour le patron ni pour les connaissances ni pour les clients du patron. il fallait qu'il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même. Une tradition, venue, montée du plus profond de la race, une histoire, un absolu, un honneur voulait que ce bâton de chaise fût bien fait. Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, était aussi exactement aussi parfaitement faite que ce qu'un voyait. "

On peut trouver ces considérations historiquement et sociologiquement hasardeuses. Il n'empêche que, dans ces lignes célèbres, Péguy pose un problème qui  reste d'une actualité brûlante. Ce problème est celui de la déroute du sacré dans un monde moderne obsédé par l'argent, par le profit. Nous savons les effets catastrophiques de cette déroute en un temps de capitalisme mondialisé. L'autre jour, à la télévision, on interrogeait, en Guyane, le promoteur d'un projet de création d'une exploitation d'un gisement aurifère. L'intéressé faisait valoir les quelques dizaines de milliers d'emplois dont ce projet accoucherait. Piètre justification, dès lors que ces emplois sont voués à disparaître quand la mine aura cessé d'être rentable. Au vrai, il ne s'agit que de générer du profit, au détriment d'un environnement qui en subirait les effets délétères et de la population qui y vit.

Que Péguy pose le sacré comme une valeur fondamentale pour les humains, j'opine ! Mais n'allons pas sacraliser l'écrivain, et surtout le penseur Péguy ! L'intérêt du livre de Géraldi Leroy est, selon moi, avant tout, qu'il nous invite à relire Péguy sans a priori , en privilégiant ce qu'il y a de moderne dans une réflexion qui s'élabora en un temps et  dans une société pas si éloignés des nôtres, tant s'en faut.

Dans L'Argent suite, Péguy développe, à propos des ouvriers et des paysans de son enfance, un récit qui relève du mythe. Ce récit est mythique autant que le récit biblique ou que l'épopée de Gilgamesh. Si Péguy admire autant Victor Hugo, c'est que, dans les Misérables comme dans la Légende des siècles , celui-ci est capable d'élaborer des récits puissamment vivifiés par leur dimension mythique. Quel qu'il soit, le mythe est toujours au service de la sacralisation des valeurs. Une société peut-elle se passer de récits mythiques ?