vendredi 31 décembre 2010

Espèce maudite

Comme tout le monde ou à peu près, je souhaite, après ma mort, de revivre sur cette terre, parmi les hommes. Mais sur une terre où les hommes ne tueront plus, pour s'en nourrir, les animaux. Et, bien entendu, sur une terre où ils ne se tueront plus non plus les uns les autres.

Sinon, à quoi bon ?

Nos ripailles du Nouvel An sont révoltantes et sacrilèges. Ils se souhaitent la bonne année la bouche encore gluante du sang des bêtes, la panse pleine de la chair des bêtes, massivement inconscients de la souffrance des bêtes.

Animaux dénaturés, nous nous vautrons dans la mort. Nos fêtes sont des célébrations de la mort.

A défaut de connaître un jour une Humanité libérée de la malédiction, prions, avec Francis Jammes, pour aller au Paradis avec les ânes.

Elisabeth de Fontenay     Le Silence des bêtes
                               Sans offenser le genre humain. Réflexions sur la cause animale.
Marcela Iacub                  Bêtes et victimes
Jonathan Safran Foer      Faut-il manger les animaux? (Eating animals)




Sept, ils étaient sept

Ou plutôt huit, en comptant Eli Wallach, le merveilleux partenaire de Carroll Baker dans Baby Doll, d'Elia Kazan. Lui vit encore. Il fera, on l'espère, un alerte centenaire. Il y a aussi Robert Vaughn.( 78 ans seulement).

Mais tous les autres nous ont quittés, Yul Brynner et Steve Mc Queen les premiers, puis James Coburn, Brad Dexter, Horst Buchholhz et Charles Bronson.

Leurs dégaines, leurs visages, leur façon de monter à cheval, de bouger figurent en bonne place dans la galerie des images de cinéma qu'il est impossible d'oublier.

Longtemps encore, sans doute, ce sera un bonheur de les regarder chevaucher au rythme de la musique d'Elmer Bernstein.

 The Magnificent Seven, film de John Sturges (1960)

" Le Vrai sang " de Valère Novarina

Hier soir, avant de m'endormir, j'ai commencé à lire le large extrait de la nouvelle pièce de Valère Novarina, Le Vrai Sang, que publie le Magazine littéraire dans son numéro de janvier.

Et je me suis dit, comme souvent, quand je lis Novarina : "Décidément, ce n'est pas du théâtre. C'est de la poésie. A la rigueur."

Et, repoussant le journal sur la couette, je me suis enseveli dans le tombeau du sommeil.

Ce matin, tout juste émergé des ténèbres, et rendu à la vie par quelques fraîches ablutions, j'ai repris ma lecture. Et j'ai été pris, une fois de plus, par cet émerveillement joyeux que me communiquent les textes de Novarina quand je réapprends à les lire.

Je cite (un peu au hasard) :

" La Femme Sensible. --  Homo homini nanus : L'homme est le seul animal à avoir hésité avant l'hominisation. L'homme, nain pour l'homme, a été fait par l'homme à l'image de l'homme : et l'avenir de l'homme, c'est l'homme; et caeterom; une point c'est l'homme...

L'Homme Juste. --  Nous sommes pensés par autrui.

Le Chantre. --   L'animal avant les bêtes avait déjà cours.

La Machine Linéaire. --  La Société sociétale des cohésions obliques communique : " Deux lévriers viennent d'être déclarés contre-sujets par trois présumés dogues circulaires; ils se sont croisés sans un seul mot : croisant leurs reflets comme des nomades dans un miroir, pour reprendre l'heureuse formule du poète Marie-Godfroy Loubet. "

La Machine à en dire plus . --  L'Agence de l'égalité des chances entre grands et perdants du visible communique : " Un animal se passant de son propre langage va venir. " L'ensemble, faisant sens, resens, et même faisant rythme.

Au chien, avec un porte-voix.

La Femme Sensible. --  Homme, dépose ton bilan ! L'homme est un animal réversible. Regarde !

Le Chantre. --  Ici passe le vieux cadavre du chien Balbulus

L'Homme Juste. --  L'animal qu'il y avait avant la bête est encore en nous.

La Machine Agglutinante. -- L'Agence léthale communique : "Parmi les droits inécrits de l'homme, l'homme a droit de se donner des droits de l'homme etd 'en changer à tout instant, voire de remplacer son nom par : êtrie-umaine, animal in peto, hominirien, créature humanique, engeance homnique, bacille tétrillumain. Ceci sous ressort de ses compétences, et selon ses dispositions et indispositions légales et illégales. Ce procédé étant destiné, néanmoins à déstigmatiser par un méthodique passage au crible, les éventuelles incartades des acteurs sociaux."

Et mes naïves et fausses catégories d'hier soir me revenaient : ce n'est pas du théâtre. C'est de la poésie.

C'est du théatre. Et c'est de la poésie. Ce sont, à vrai dire,  tous les genres mêlés.

Quand je lis Novarina, je songe à cet mot de Tzara dans le Manifeste Dada :

" Je détruis les tiroirs du cerveau..."

Novarina semble s'être donné pour tâche de détruire les tiroirs du cerveau en détruisant les catégories. Catégories des genres. Catégories du langage. A vrai dire, dans ces textes,  n'existe plus qu'une catégorie : celle du langage. Mais d'un langage libéré de ses catégories. Dans cette oeuvre qu'on peut lire aussi comme une longue, ironique, drôle, mais  fervente paraphrase du Nouveau Testament, l'incipit de l'Evangile de Jean règne en gloire : Au commencement était le Verbe.

Le Verbe novarinien réinvente à chaque instant le langage et la pensée. Il fait à chaque instant renaître la vie. Il balaie la poussière de la mort. Il soulève les dalles de ces tombeaux qui sont ceux des catégories, de la doxa, des lieux communs, des discours figés insupportablement déroulés par les pouvoirs, politiques, administratifs, médiatiques, qui sont ses têtes de turc favorites. Toute l'oeuvre de Novarina est une joyeuse insurrection de chaque instant contre la mort sans cesse à l'oeuvre dans l'homme, dans son langage et sa pensée. D'où cette perpétuelle relance de ces textes, comme si chaque mot, chaque phrase, une fois prononcé, une fois écrit, risquait de se figer, de se geler en un nouveau tombeau. Il faut donc ranimer à chaque mot la flamme de la vie, à chaque mot réinventer le langage. Lutte frénétique, incessante et jubilatoire.

Lisant Novarina, je songe à ce moment si bouleversant de l'adagio  de la Neuvième Symphonie de Mahler (dans l'interprétation de Carlo-Maria Giulini), quand, après une longue et funèbre descente vers les ténèbres, l'âme dans un sursaut désespéré, tente de conjurer la mort. Il y a ce sursaut chez Novarina. Je le trouve partout présent. Mais c'est une révolte et un sursaut joyeux. Cette oeuvre se déroule comme une danse macabre à l'envers où toutes les puissances du verbe vivant, armées de la faux des mots, poursuivraient la Mort et la forceraient à garder ses distances.

Ce  théâtre si authentiquement théâtre déborde toutes les mises en scène et scénographies qu'on peut en tenter (y compris celles de l'auteur lui-même), et je me dis que ce n'est pas pour déplaire à Novarina tant son théâtre ne célèbre qu'une seule gloire : celle du Verbe.

Par exemple, ces entrées, si fréquentes, de théories de personnages aux noms pittoresques:

" Le Chantre. --  Ils sortent. entre le Chantre de Vivissenade, un Appelant, le Mangeur de soi-même, le Chantre de Lumière, la Pensée d'un Homme par la fenêtre, Jean Rébus, l'Homme Vénérien, Son Bonhomme Nihil,  le Nouveau Vivant malgré lui. "

Les apparitions fugaces et disparitions immédiates de ces petits personnages évoquent les entrées de clowns au cirque ou un théâtre de marionnettes dont les manipulateurs seraient des enfants.

On pourrait, bien sûr, imaginer de donner une réalité concrète de ces personnages, sur la scène (marionnettes, figures quelconques). Mais ce serait absurde. Ce serait oublier que, chez Novarina, l'imaginaire (celui qui est dans les mots) est théâtralité. Il possède une théâtralité suffisante pour se passer d'une obligatoire incarnation scénique, qui sur-jouerait, en quelque sorte, ce qui n'a besoin que d'être proféré pour exister. A cet égard, Novarina ne fait que nous rappeler la leçon des classiques. Chez lui, l'Imaginaire n'est pas le contraire du réel, il n'est pas ce qui tend à devenir réel, il  EST  le réel lui-même. Et le langage EST le réel lui-même.

La confiance de Novarina dans le langage est celle qu'ont en lui les enfants. Son théâtre est cousin de celui que sont capables d'inventer les enfants. Avec trois bouts de ficelle. Ou plutôt avec rien. Rien d'autre que leurs mots.

Le personnage de l'Enfant Théorique ouvre la nouvelle pièce de Novarina. L'Enfant par excellence. L'Enfant-Voyant.

Je me suis inventé une façon personnelle de lire Novarina. Elle consiste à ouvrir au hasard un de ses livres, à pointer au hasard le doigt sur un passage, à la façon de ces anciens croyants qui, au moment de prendre une décision allaient ainsi chercher dans la Bible une réponse.

Il y a toujours une réponse.

Je me suis demandé pourquoi.

C'est que si proliférante et débridée qu'apparaisse dans cette oeuvre l'invention langagière, elle n'est jamais gratuite. Son inventivité n'a d'égale que la densité du sens.


Lire la belle critique du spectacle de l'Odéon, signée de Fabienne Darge, dans Le Monde du 10 janvier2010.


Personnages,  par Juliette, artiste invitée


















jeudi 30 décembre 2010

" Abbés " de Pierre Michon

Ego scriptor

Il dit tenir ses récits des lointains chroniqueurs qui le précédèrent. Il prend leur suite. Le voilà, à son tour, le scribe dans le scriptorium. Il transmet.

Mais ce Petrus Malleacensis (les mêmes initiales que les siennes), par exemple, lui ressemble beaucoup : « lettré exquis et ambitieux, un peu faussaire, et Limousin de naissance, maître d ‘œuvre d‘une Vie de saint Martial truquée, rusée, imparable… » Ainsi le savant et subtil chroniqueur orne-t-il discrètement son manuscrit d’une petite enluminure, portrait de l’auteur : lui-même, du moins tel qu’il se voit (tel qu’il se rêve ?).

Il peint avec sa minutie singulière, avec cette espèce de brutalité sobre dans la précision, les trois volets de ce triptyque où vit et s‘impose à nous un monde étrange et lointain où « l’eau n’est pas tout à fait de l’eau », ce pays des confins qui s’appela jadis le golfe des Pictons, entre l’embouchure du Lay et celle de la Sèvre Niortaise, là où, nous disent les guides, cent mille hectares ont été gagnés sur la mer, depuis ces temps où des moines hardis installèrent, sur de rares îlots de roc, dans des contrées seulement peuplées, avant leur arrivée, de rustres à demi sauvages, à peine christianisés, ces fondations qui ont nom Saint-Michel-en-l’Herm, Maillezais, Nieul-sur-l’Autize.

Personne avant lui n’avait peint avec cette justesse poétique ces terres singulières, changeantes, incertaines, exposées, fragiles.

On retrouve dans ces textes, comme dans tout ce qu’il écrit, cette densité qui est la leçon de Flaubert : que de notes, que d’esquisses, que de savoir accumulé, pour forger, quelquefois, une seule phrase, voire un seul mot. Mais toute pesanteur érudite est absente de ces pages si visuelles, si sensuelles et si denses, et où, pourtant, sont constamment, systématiquement ménagés – presque à chaque mot – des « trous », où l’imagination du lecteur s’engouffre, s’ aventure, se perd, invitée qu’elle est à compléter, à terminer le tableau.

On y rencontre des êtres frustes, violents et raffinés, sensuels et sensibles, faits pour le silence, faits pour le chant : Eble, l’abbé de l’abbaye naine de Saint-Michel, attiré là « par la lecture violente de la Vie de saint Martin », ou Emma, qui, plutôt que d’être réduite à expier son crime, choisit « la bauge des vasières où on ne la retrouvera pas ». A ces figures, à peine historiques, tant les sources sont rares et laconiques, le chroniqueur prête ses fascinations et ses fantasmes, leur redonnant brièvement une vie forte.

Brièvement, car « toutes choses sont muables et proches de l’incertain »…Tel est le leitmotiv de ces trois récits, où les destinées des personnages s’accordent au pays où ils vivent. Et même les saintes reliques, déclassées, finissent au rebut, tandis qu’au fil de l’eau descend, gonflée, une outre immonde, dont on ne sait si elle fut une femme, naguère jolie et désirée, ou la charogne de quelque bête.

Pierre MichonAbbés (Editions Verdier, prix Décembre 2002)

mercredi 29 décembre 2010

Monsieur Cent mille walts

Cette année-là, le choix s'était porté sur Don Juan revient de guerre, d'Odon von Horvath. Coup de coeur de l'animateur, comme d'habitude, et puis, dans un atelier qui comptait une grosse majorité de filles, c'était le choix quasiment idéal. Les garçons (sauf un, indispensable) s'étaient investis dans l'autre projet, puisque, comme d'habitude, vu le nombre d 'impétrants, on faisait dans le luxe, la surabondance, l'inconscience et l'aventure. Dans l'enthousiasme aussi, la passion, et une espèce de fièvre amoureuse collective. Je me demande, avec le recul, comment l'animateur s'y prenait pour continuer d'enseigner la langue française, la littérature, le latin et le grec , corriger ses copies, etc. --tout en s'occupant (tout de même) de sa petite famille, de son jardin, etc. Ou il était suralimenté, ou il était fou, ou les deux. Avec le recul, je crois que c'était les deux.

Sur Don Juan revient de guerre, je pouvais compter sur les deux Caroline. Toutes les deux du Sud. Appelons-les Caroline du Sud 1 et Caroline du Sud 1bis. Elles y tâtaient, les deux Caroline, et comment. Il ne fallait pas leur en promettre, et ce n'était pas l'imagination ni les idées qui leur manquaient. Caroline du Sud 1 est devenue comédienne. Caroline du Sud 1bis est devenue metteur en scène, une fois sortie de l'école du TNS, ce qui n'est pas une mince référence.

Jean-Philippe, lui, était, en quelque sorte, notre guest star. Jouer la comédie ne l'intéressait pas outre mesure; en revanche, à dix-sept ans, il jouait du saxophone alto comme un ange. Je lui confiai donc deux solos de saxophone, qui donnèrent deux intermèdes fort bien accordés à la tonalité de cette pièce cruelle et sombre qu'est Don Juan revient de guerre.

Ce fut un succès. Une de ces expériences dont ceux qui s'y sont vraiment impliqués se souviennent longtemps . Je pense souvent à ce travail avec émotion et fierté.

Après le bac, Jean-Philippe est monté à Paris pour tenter le Conservatoire, qu'il a réussi. Après sa sortie du Conservatoire, il s'est imposé en quelques années comme une des pointures, comme on dit, du jazz français.

Aussi, quand j'ai appris que mon Jean-Philippe descendait dans notre bonne ville pour un concert avec l' European sextett de Walt Weiskopf, j'ai foncé retenir ma place !

Quinze ans après Don Juan revient de guerre, Jean-Philippe n'est plus tout-à-fait –on s'en doute -- l'adolescent dont j'avais gardé le souvenir. Avec son teint mat, ses sourcils charbonneux et son menton en galoche, il s'est composé une tête de vieux gitan retors, dont on devine qu'il ne ferait pas bon lui marcher sur les pieds. Effectivement, pendant que l'un ou l'autre de ses compères jouait, Jean-Philippe, à l'avant-scène Jardin, le saxo sur le ventre, tenait le rythme des doigts et du genou, d'un air absolument pas commode. Dans la salle, on se tenait à carreau. Derrière lui, le pianiste arborait la tronche d'un qui se serait discrètement fait la malle d'un asile psychiatrique et, sanglé dans un pull rouge trop petit pour lui, ponctuait ses interventions de couinements et de cris d'aise impressionnants. A l'avant-scène Cour se tenait le tromboniste, vêtu d'un costard manifestement acheté aux puces et dont le pantalon tombait nonchalamment, en plis superflus, sur ses godasses. Ses cheveux blonds sommairement arrêtés au ciseau à tout faire à la hauteur des épaules encadraient un profil de cousin de l'Homme de Néanderthal, à exposer dans un musée de préhistoire interactif. Quant à Walt Weiskopf, le leader, c'est une sorte de géant surmonté d 'une boule de billard, d'où sort une voix de basse à côté de laquelle celle de Boris Christoff fait figure de soprano colorature. Débarqué à l'improviste de sa Géorgie natale, en passant par New York City, avec ce culot qu'ont tous les Américains, pour conquérir la vieille Europe. Ces gens-là ne doutent de rien.

On ne fait pas du bon jazz rien qu'avec des tronches, c'est une affaire entendue, mais quand la musique y est, s'il y a les tronches en plus, on ne va pas bouder son plaisir. Je n'ai pas conservé un souvenir très précis des tronches qu'arboraient Wes Motgomery, Johnny Hodges, B.B. King ou Baptiste Trottignon quand je les ai entendus en concert, et je le regrette bien. En revanche, les tronches de ces quatre-là, je ne suis pas près de les oublier, ni leur musique. Le batteur et le bassiste avaient des têtes à peu près normales, aussi les ai-je à peu près complètement zappés.

Le jeu de Jean-Philippe est un jeu virtuose, souple, très mélodique, très dynamique. Il lie toutes ses notes à la faveur de glissandi (j'appelle ça d'un mot qui n'est peut-être pas le bon), ce qui fait qu'aucune n'est vraiment indépendante.

Quant au tromboniste néanderthalien, un souffleur de première, chacune de ses interventions emportait le morceau (c'est le cas de le dire) en vous scotchant à votre fauteuil. Des solos de trombone joués avec cette autorité et cette qualité de son, ça ne s'oublie pas.

Mais, dès le premier solo du grand gars de Géorgie sur son sax ténor, on sut à qui on avait affaire. C'était plié. De longues plages déroulées tambour battant, d'une inventivité confondante, et où chaque note était « piquée», sans aucun glissando, donnée à l'état pur, nette et sans bavure. Du travail de grand Maître.

Vers la fin du concert, Jean-Philippe Scali, avec élégance, rendit hommage au grand musicien avec qui il venait d'avoir l'honneur de jouer.

C'est ça le jazz : pas de chiqué, pas de play-back, pas d'effets pseudo- télévisuels pour avoir l'air de ce qu'on n'est pas . La musique, et elle seule. Et ça passe, ou ça ne passe pas. Et en général, le public du jazz ne prend pas des vessies pour des lanternes. Là, de toute façon, il n'y avait guère de risque d'erreur, vu le niveau des zèbres qu'on écoutait.

Et s'il y a la musique, de la vraie et de la belle musique, le concert de jazz, c'est toujours une histoire d'amour qui se noue entre les musiciens et leur public. C'est là que les tronches ne sont pas inutiles. C'est qu'à la différence du musicien classique fondu dans son orchestre, le musicien de jazz donne à voir son corps et sa tête. Et la tête d'un homme, c'est toute une histoire. Dans la vérité d 'un grand concert de jazz, il y a la vérité du théâtre, quand le théâtre est vrai. Bernard Lubat, entre autres, sait très bien ça.

Walt Weiskopf

" L'île aux oiseaux de fer " , d' André Dhôtel

La première moitié du XXème siècle aura été l'époque privilégiée des grandes fictions futuristes, héritières des romans de Jules Verne et mères de ce genre littéraire un peu trop enfermé dans sa spécialité, la science-fiction. Les livres de Herbert-George Welles, de Zamiatine, d'Aldous Huxley, de George Orwell, font écho aux vastes, rapides et angoissantes évolutions du monde moderne : progrès incessants de la technique, industrialisation, urbanisation, consommation de masse, montée des totalitarismes.

On ne s'attendrait pas à rencontrer André Dhôtel, l'auteur du Pays où l'on n'arrive jamais, parmi ces prophètes des temps futurs. Pourtant, en 1956, il publie un bref récit, L'île aux oiseaux de fer, qui  s'apparente à leurs fictions.

Sur l'île aux oiseaux de fer, perdue dans les immensités de l'Océan Pacifique, vit une étrange communauté entièrement soumise à la domination des machines. Elle pourvoit à leur maintenance, reçoit d'elles sa subsistance, les règles de son existence, obéissant à la moindre de leurs injonctions. C'est ce que découvre peu à peu Julien, le héros du récit, nouveau venu débarqué par hasard sur l'île, quand il en interroge les habitants :

-- Alors vous exécutez tous les ordres que vous recevez, sans réfléchir le moins du monde ?
-- C'est logique, répondit l'un.

Cette logique est en fait la logique des machines, étrangère, comme nous le montre le récit, à la logique du coeur humain, comme le temps des machines est étranger à la temporalité humaine. Les habitants de l'île vivent une existence immuable, jouissent d'un bonheur morne, parce que tous les hasards des rencontres, toutes les surprises du désir, toutes les incertitudes de la liberté, tout appel d'une transcendance, en sont exclus.

L'attirance amoureuse de deux jeunes gens finira par mettre en échec toute cette machinerie.

La réussite de ce récit d'André Dhôtel tient à la simplicité poétique de sa mise en oeuvre, à la légèreté limpide de son écriture. Nulle emphase,  nulle longueur superflue dans ce petit livre plein de charme, qui propose une sagesse avec un tact, une discrétion et une délicatesse rares.

On ne lit plus trop André Dhötel. C'est bien dommage.

André Dhôtel L'île aux oiseaux de fer  (1956)

Mortel sudoku

Depuis qu'il avait pris sa retraite d 'enseignant, il s'était pris de passion pour les jeux. Sa réussite dans ce domaine fut bientôt universellement reconnue, dans le cercle relativement restreint de ses connaissances. Il fut contraint de concéder à quelques unes de ses admiratrices que, oui, ses dons étaient éclatants. Au club de scrabble du chef-lieu de canton, dont il  était un membre actif, on applaudissait sa supériorité. Il ratatinait, une fois par semaine, deux vieilles voisines dans des sessions de rami où son flair faisait merveille. Il fut bientôt un adepte fervent du sudoku. Aucune des grilles -- depuis la catégorie "très facile" jusqu'à la catégorie "expert" -- proposées par son quotidien favori ne lui résistait plus d'un quart d'heure.

Justement, ce matin-là, il s'était attaqué allègrement à la grille "très facile" du numéro du mardi. Pas question de lambiner, il avait quelques courses à faire, il se donna cinq minutes pour torcher l'affaire. 

Ce qui fut fait.

Avec satisfaction, il se mit à replier le journal (avec un certain soin, il détestait que les pages fussent froissées ou en désordre).

C'est alors que, jetant un dernier coup d 'oeil à la grille de sudoku qu'il venait de terrasser, il crut apercevoir DEUX fois le chiffre 3 dans la même colonne.

Un léger tic fit soubresauter sa paupière gauche. Il avait dû se tromper.

Mais bientôt, il dut se rendre à l'évidence. Il y avait bien deux fois le chiffre 3 dans la quatrième colonne verticale en partant de la gauche.

C'était une grossière erreur. Une risible plantade de débutant. Une regrettable inadvertance. Et dans une grille TF (en principe) !

Il chercha la source de l'erreur mais ne parvint pas à la repérer. Quant à refaire la grille, il n'y fallait pas songer : avec son absurde manie de repasser trois fois tous les chiffres au crayon  avec des encres de diverses couleurs, il aboutirait immanquablement à un grabouillage illisible.

Il s'effondra ! En un éclair, la misère de sa vie lui apparut. Après plusieurs échecs humiliants au CAPES et à l'agrégation, il n'avait jamais dépassé le grade de répétiteur adjoint dans ce collège polyvalent relégué au fond d'une ZUT grisâtre, dans un coin très sommairement cartographié (même par l'IGN) de l'Aveyron Septentrional. En cinquante deux ans de vie sexuelle active (depuis sa majorité jusqu'à sa prise de retraite), il n'avait eu que douze maîtresses, ce qui donnait une maîtresse toutes les 4,33 années;  un bilan dérisoire, comparé à celui de plusieurs de ses collègues, qui, pourtant, n'étaient pas des Adonis. Son plus fort gain au loto, pendant la même période, n'avait pas dépassé la somme de huit euros cinquante.

Vacillant, lamentable et blême, il se leva de sa chaise, défit sa cravate, en fit un noeud, et se pendit à la suspension.

Le chat Zébulon en serait quitte pour attendre un peu plus longtemps son Whiskas : la femme de ménage se pointait à midi trente, et elle avait un double des clés.


QUIZZ (niveau débutant)  :


1/     Sous quel Président de la République l'Aveyron Septentrional a-t-il été détaché de l'Aveyron Méridional ?


2/     Que signifie le sigle ZUT ?

3/     Quel quotidien propose une grille de sudoku estampillée "très facile" dans son numéro du mardi (quand les NMPP ne sont pas en grève) ?


4/      Dans quel article de ce blog le chat Zébulon faisait-il déjà une apparition ?


5/      Combien de maîtresses le triste héros de ce fait-divers aurait-il dû avoir pour arriver au chiffre rond de quatre maîtresses tous les cinq ans sur une période de 52 ans ?




mardi 28 décembre 2010

Le luxe sans le savoir

Mon prof de philo, dans la terminale littéraire de ce lycée d'une ville moyenne de l'Ouest (elle a beaucoup grandi depuis) était d'origine corse. On ne pouvait s'y tromper car il était le sosie de Napoléon vers l'âge de cinquante ans. La méthode socratique n'était pas son genre. Sa maïeutique personnelle consistait à écrire son cours au tableau en nous tournant le dos. De temps en temps, il se retournait pour nous regarder gratter avec un sourire de satisfaction quelque peu sadique. Il se murmurait qu'il avait connu quelques ennuis à la Libération. Nous nous contentâmes de cette vague rumeur qui ne reposait sans doute sur rien. Mais je le soupçonnerais presque de l'avoir, sinon entretenue, du moins tolérée, avec un rien de coquetterie narquoise.

Parfois, las de couvrir le tableau de sa belle écriture régulière, il effaçait tout d'un geste large et remplaçait le cours sur Kant par quelques formules non moins sibyllines mais  plus joyeuses : "Colette sur son pliant papote sur le tennis", ou bien "J'ai traversé tous les ponts de Cologne"...Rien que du classique en somme. Puis il se retournait, impavide, attendait que nous ayons deviné, ce qui ne tardait guère. L'éclat de rire général donnait le signal du retour (provisoire) à Kant.

C'était un admirateur inconditionnel de Céline. C'est à lui que je dois d'avoir découvert  Voyage au bout de la nuit, dont il nous lisait des passages : sa lecture du chapitre où Bardamu rejoint l'Afrique à bord de l'Amiral Bragueton m'a donné le sens de l'épopée burlesque célinienne. Virus dont on ne se remet pas, une fois qu'on a succombé à une de ses attaques.

Une fois par semaine, l'après-midi, de deux à quatre, nous avions cours de français. L'absence de sanction au bac laissait au prof quelque marge de manoeuvre. Cette année-là, c'était le jeune prof de l'hypokhâgne récemment créée qui en était chargé. En dehors de ses cours au lycée, il animait  avec talent le ciné-club de la ville. Il était féru aussi de jazz, dont il est souvent question dans ses livres. Nous lui supposions une aventure avec une jeune prof d'italien, fort appétissante ma foi. Il était à peine  trentenaire. Nous ignorions qu'il allait devenir le glorieux inventeur de la narratologie et l'un des maîtres de la théorie de la littérature en France.

A vrai dire, il ne nous a jamais fait ce qu'il est convenu d'appeler un cours. Il se posait au bord de son bureau, ouvrait un livre et, après nous avoir brièvement présenté l'auteur, lisait. J'ai encore dans l'oreille le timbre de sa voix; je trouvais qu'il avait un petit cheveu sur la langue. C'est ainsi que j'ai découvert la Cantatrice chauve, Les Chaises, Victimes du devoir, En attendant Godot, Murphy et Molloy. En 58, des profs de lettres qui initiaient leurs élèves à Beckett et à Ionesco, ce n'était pas courant. Je peux bien dire que ces séances de lecture ont changé ma vie.

Ces sessions de littérature faisaient suite au cours d'histoire, qui avaient lieu le matin. C'était  du solide un peu déroutant, sans doute parce que cela s'éloignait de l'histoire événementielle et chronologique dont nous avions l'habitude. Nous ne savions pas que notre prof  était en train de terminer une thèse qui, sous le titre Paysans de l'Ouest, allait devenir un classique de la nouvelle école historique. L'auteur y montre comment les clivages politiques dans le département de la Sarthe ont respecté, pendant près de deux siècles, la frontière qui, pendant la Révolution, sépara le camp acquis aux Vendéens et aux Chouans, à l'Ouest, du camp républicain, à l'Est. 

En seconde déjà, nous avions été assez gâtés sans le savoir. Notre prof de lettres, que nous avions baptisé "Zizi gratteur", en raison d'une petite manie qui ne nous avait pas échappé, était l'éditeur, chez Garnier, des Mémoires d'Outre-tombe. Nous n'en savions rien du tout. C'étaient plutôt, à l'époque, le Tour de France et les Vingt-quatre heures du Mans qui retenaient notre attention. Mais je lui dois d'avoir commencé à écrire à peu près proprement ma langue maternelle.

Cette année de seconde, les cours de notre jeune prof d'histoire-géo (j'ai complètement oublié son nom) me fascinèrent. Dans la salle de classe du deuxième étage d'où la vue plongeait  sur les arcs-boutants de la  cathédrale Saint-Julien, il avait su éveiller en nous une curiosité fervente et soutenue, performance méritoire, s'agissant d'une escouade d'ados plutôt frustes et tourmentés par leur puberté. Je garde notamment le souvenir d'une séance qu'il consacra à nous expliquer la théorie de la dérive des continents d'Alfred Wegener. Il en parlait avec une faveur évidente, cartes et arguments à l'appui. Cette attitude n'était pas banale car, à cette époque, les idées de Wegener pâtissaient d'un dédain assez généralement répandu dans les milieux universitaires.  C'était en 56. Avec le recul, je me dis que ce jeune prof devait se tenir au courant. C'est dans les années cinquante en effet que les océanographes américains et français accumulèrent les observations décisives qui devaient conduire à la théorie de la tectonique des plaques, qui valida les intuitions de Wegener.

Ces profs remarquables (et quelques autres), je me sens une dette immense envers eux. Ils ont changé ma vie. Ils ont fait de moi ce que je suis. Ils ont fait naître en moi et nourri des passions toujours vivantes en moi, la passion de la littérature, la passion de la connaissance. Ils ont été pour moi des modèles, dans ma vie professionnelle, dans ma vie intellectuelle.

Dans les semaines qui précédèrent le bac, notre prof de philo décida de nous dispenser des cours du soir supplémentaires. Mais le lycée était fermé. Nous nous réunissions donc dans un des grands cafés de la ville, sur un des côtés de l'esplanade des Jacobins, là où, un peu moins de deux siècles auparavant, les troupes républicaines de Kléber infligèrent une terrible et décisive défaite aux Vendéens, à l'issue d'une féroce bataille de rues. Mais, bien entendu, nous n'en savions rien. L'esplanade des Jacobins, au pied de la cathédrale Saint-Julien, c'était surtout pour nous l'endroit où, deux fois par an, nous pouvions rejoindre les filles sur les auto-tamponneuses. Il n'y a pas très longtemps que, dans les talus qui bordent le Quinconce des Jacobins voisin, des archéologues ont exhumé les dépouilles de quelques unes des victimes de la bataille, sommairement enterrées là, pêle-mêle, hommes, femmes et même enfants. Nous avons joué de mémorables parties de rugby juste à côté de ces charniers oubliés.

Nous ignorions jusqu'à l'existence de ce vieux massacre. Attablés à la terrasse du grand café, dans la douceur du soir, nous sirotions notre whisky en écoutant notre prof nous causer philosophie. Car c'était whisky pour tout le monde. A ses frais, bien entendu. Il y avait un côté grand seigneur chez ce Corse aux cheveux plats, qui m'initia à Kant, à Céline et à l'art du contrepet. Et au whisky. Ce qui compose, on en conviendra, un bilan pédagogique extrêmement positif.


Cathédrale Saint-Julien du Mans

lundi 27 décembre 2010

Réalité du progrès

Pas besoin de remonter jusqu'aux temps préhistoriques pour se représenter ce que devait être l'horreur du sommeil des enfants -- même sages -- dans les ténèbres d'une chaumine enfumée, par une glaciale nuit de décembre, il y a pas plus de trois ou de quatre cents ans. Dehors, les loups hurlaient, les chats-huants ululaient, le blizzard blizzait, la Galipote galopait. Dedans, des bruits non identifiés bruissaient, la charpente craquait, les rats grignotaient, les géniteurs ronflaient...

Tandis qu'aujourd'hui, comme on peut le constater sur le document suivant, grâce à la douce chaleur uniformément répartie par les convecteurs (pas nécessairement du dernier modèle), à l'assise suffisamment moëlleuse  mais ferme du canapé acheté naguère à Conforama, et aux ballades nonchalamment égrenées par le piano de Keith Jarrett assisté de son copain Charlie Haden, le sommeil de Juliette est une douce, douce glissade...

Le sommeil de Juliette, bercé par  Keith Jarrett et Charlie Haden (Jasmine)
(voir aussi mon commentaire du mardi 29 juin sur ce disque)

Publicité gratuite ?


” Bien qu’il ne sache rien de sa vie, Jed fut un peu surpris de voir Jasselin arriver au volant d’une Mercedes Classe A. La Mercedes Classe A est la voiture idéale d’un vieux couple sans enfants, vivant en zone urbaine ou périurbaine, ne rechignant cependant pas à s’offrir de temps à autre une escapade dans un hôtel de charme; mais elle peut également convenir à un jeune couple de tempérament conservateur — ce sera souvent, alors, leur première Mercedes. Entrée de gamme de la firme à l’étoile, c’est une voiture discrètement décalée; la Mercedes berline Classe C, la Mercedes berline Classe E sont davantage paradigmatiques. La Mercedes en général est la voiture de ceux qui ne s’intéressent pas tellement aux voitures, qui privilégient la sécurité et le confort aux sensations de conduite — de ceux aussi, bien sûr, qui ont des moyens suffisamment élevés. Depuis plus de cinquante ans — malgré l’impressionnante force de frappe commerciale de Toyota, malgré la pugnacité d’Audi — la bourgeoisie mondiale était, dans son ensemble, demeurée fidèle à Mercedes.”

(Michel Houellebecq La Carte et le territoire , page 355 


Eh bien, moi qui roule au volant d’une Citroen ZX break millésime 1996 et qui ne rechigne pas à m’offrir une fois par an une semaine au Camping des flots bleus, eh bien moi, ça me fait rêver.

Il serait intéressant de savoir si, pour écrire cette page, Michel Houellebecq a été — comme aurait dit l’agité du bocal — “payé” (par l’industrie automobile allemande).

Au fait, ça me fait penser que, pour écrire la page 355 de mon nouveau roman, “le Prospectus et le Concessionnaire”, faut que je passe chez Citroen voir s’il leur en reste, des prospectus du break ZX modèle 1996 (avec barres de toit).

Et puisque j’en suis au rayon réclame, je ne saurais trop conseiller à Michel Houellebecq de se faire offrir pour le Nouvel an un exemplaire du  Bescherelle  (édition 2011). Parce que “Bien qu’il ne sache rien de sa vie, Jed fut un peu surpris…”, ça concorde médiocrement. Je sais bien que, comme le fit remarquer Raymond Queneau, les subjonctifs imparfaits du type “que je visse…”, “que je susse…”, n’ont pas résisté aux plaisanteries les plus élémentaires, n’empêche qu’une phrase comme celle-là peut vous faire louper un prix Goncourt. 

Houellebecq en écrira ce qu'il voudra, la Mecedes Classe A C ou E, ça ne vaudra jamais la 300 SL.

Mercedes 300 SL (1954)

Je précise que je n'ai pas été payé par Mercedes.

dimanche 26 décembre 2010

Danseuse

Danseuse, par Juliette, artiste invitée


samedi 25 décembre 2010

Il est né, le divin enfant !

Une fois encore, le rite de conjuration a fonctionné : le ciel ne nous est pas tombé sur la tête. On imagine fort bien, au fond de leur caverne paléolithique, menacés par un froid polaire et par quelques ours bien endentés, quelques uns de nos lointains ancêtres, encore mâtinés de néanderthaliens, torturés par l'angoisse de voir les jours peu à peu diminuer, se livrer à quelques pratiques chamaniques pour faire renaître le soleil et la chaleur. "Il est mort, le soleil..." : cette belle chanson de Nicoletta garde la trace de cette antique angoisse.

La messe de minuit du petit Jésus a pris le relais des obscurs sacrifices de ces temps lointains. Malgré quelques progrès, les choses, au fond,  n'ont pas tellement changé : nous savons bien que face aux innombrables malheurs et à la mort, nous restons aussi impuissants que les premiers hommes. Et l'Humanité continue d'avoir recours aux illusoires remèdes et consolations des religions. Judaïsme, Christianisme ou Islam ne sont que quelques unes des potions magiques (pas nécessairement les plus récentes ni les plus efficaces) imaginées par les hommes pour conjurer la souffrance et la mort. Que de meccanos spirituels, que de grigris et de gadgets entassés au long des âges dans le bric-à-brac de notre boîte à outils métaphysique, dans la hotte de l'immémorial Père Noël pour adultes !

Rites du solstice d'hiver et naissance du Christ, Toussaint et Halloween, Adonis et Jésus,  Adonaï et  Wotan,  mystères d'Eleusis, rituels agraires printaniers et fête de Pâques, les religions nous proposent sous diverses formes, un peu d'espoir, un peu de sens et un minimum de lien social. Camelotes spirituelles, sacrés opiums.

Foutaises, certes. Mais historiquement pas absolument inutiles. La demande crée l'offre. Même aujourd'hui , il reste préférable de ne pas désespérer Billancourt. Et Billancourt, c'est 95%  de l'Humanité, indécrottable de naïveté, indéfectiblement accrochée à sa demande d'espoir et de sens. Malheureusement pour elle, l'espoir et la quête de sens sont des postulations de la conscience humaine vivante, qui n'existent pas en dehors-d'elle. C'est l'homme vivant et conscient, et lui seul, qui met du sens dans un Univers inscient qui, à jamais, ignore le sens.

C'est étonnant comme la sempiternelle absence de Dieu, qui aurait dû, depuis longtemps, mettre la puce à l'oreille aux uns et aux autres, ne parvient pas à décourager les cohortes serrées des croyants. C'est Jacques Vaché, je crois -- à moins que ce ne soit René Crevel -- qui disait (je cite de mémoire) :
"Je voudrais bien voir la tête que feront tous ces braves gens si Dieu leur fait la plaisanterie de s'absenter le jour du Jugement Dernier".(1)

Mais Dieu n'a pas attendu le Jugement Dernier pour s'absenter. Pour ne citer qu'une de ses absences les plus regrettables, on ne l'a pas vu à Auschwitz. Le poète Paul Celan ne semble pas s'en être jamais remis.

On n'en finirait pas de dresser la liste des absences de Dieu dans des lieux et des circonstances où on aurait eu sacrément besoin de Lui !

Si j'avais à peindre le Dieu de la Bible, je le représenterais aveugle, sourd, paralytique et gaga, plus  crasseux , plus crachotant, glaviotant et marmottant qu'un clodo d'Harold Pinter. Une sorte de sous-Wotan, totalement dégénéré, n'arrêtant pas de se pisser dessus. Ce serait la Vierge Marie qui lui changerait ses couches .Je le verrais bien comme personnage principal d 'un opéra-rock (tendance heavy-metal) que j'intitulerais : "Du Golgotha à Auschwitz". Un titre d 'enfer !

Je rêve d‘une religion qui ne reconnaîtrait pas l’absolu ailleurs que dans le rêve  des coeurs  humains : l’absolu de l’amour, qui sans doute contient tous les autres, l’absolu de la justice, l’absolu de la connaissance, l’absolu de la sagesse. C’est l’inaccessible horizon vers lequel nous allons, que l’Humanité n’atteindra jamais, qui donne sens à nos vies, à celles de ceux qui nous suivront. Qu’on l’appelle Dieu, si l’on veut,  après tout qu’importe. “Je porte le soleil dans mon obscurité “, dit le poète. Dans le coeur des humains, il n’est d’autre soleil qu’humain.Mais pourrait-on nommer religion une espérance qui exclurait toute croyance dans un au-delà et dans un principe spirituel créateur ?

Mais laissons les croyants de toute espèce et de toute obédience à  leurs illusions. Si ça peut leur rendre la vie plus tolérable, je m'en réjouis pour eux.

Vive le Père Noël, tant qu'on ne me force pas à y croire.

(1)  Merci à l'anonyme commentateur qui me signale que cette phrase n'est ni de Jacques Vaché ni de René Crevel, mais de Balzac dans le Père Goriot. Je n'ai pas vérifié mais j'imagine qu'il l'a placée dans la bouche de l'affreux Vautrin.

Georges de la TourNativité

vendredi 24 décembre 2010

Mallarmé revisited

1/
Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d 'aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !

Un cygne d 'autrefois se souvient que c'est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l'espace infligé à l'oiseau qui le nie,
Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.

Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s'immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.

Stéphane Mallarmé


2/             
                     Con-fession

Le cierge, la limace et le pieux Sarkozy
Vont-ils régénérer d’un sacré coup d ‘oeil ivre
Ce lac dur, où plies et queues hantent sous le givre
L'étranglement grossier des folles qui n’ont pas joui?

Insignes d’autres lois, je soutiens que j’ai lui !
Magnifique - ma qué! sans espoir me délivre
Pour n’avoir déjanté la légion des livres
Quand du cri du pivert a retenti l’ennui.

Pas de bol secourable! Certes, Blanche agonise (1)
Se barre et passe enfin, ô ma jolie Nini!
Mais non! Horreur ! Du sol renaît et ressurgit ! (2)

Fantôme, dans mon pieu, d’un dur glas me bassine,
Mobilise mon vit, dans son froid me l’a pris !
Queue vêt d’exil utile la lucide Lucile! (3)

Stéphane Mâle (peu) armé

(1) - c’est ma femme
(2) - Merde!
(3) - C’est maman

 Portrait de Stéphane Mallarmé  par Edouard Manet

jeudi 23 décembre 2010

Image et langage

  • La photographie de ce “Huron post-moderne” par Mark Seliger m’inspire une insurmontable répugnance. Les tatouages et autres “piercings” me dégoûtent, en général, plus ou moins violemment. Ce dégoût n'est pas facile à analyser.Je serais tenté de dire que j'ai  de la répulsion pour toute forme de tatouage, même pour ces tatouages anodins que les jeunes filles et les jeunes femmes s'appliquent aujourd'hui si souvent sur le corps et qui partent au lavage. Pourtant, je  ne serais nullement révulsé par des tatouages rituels, dans un groupe ethnique africain ou océanien, par exemple.

    De même, je ne pourrais pas désirer une femme dont le nez, la lèvre (quelquefois la langue, horreur!), le nombril ou quelque autre partie du corps s’ornerait d’un anneau enfilé dans la chair. Pourtant, je suis très séduit par les boucles d'oreilles, en général; il s'agit pourtant bien d'un "piercing". Mes préventions me paraissent donc plus culturelles que naturelles, et donc relatives.

    Ce qui me rebute dans cette photo, c'est évidemment la saturation : ces sourcils et ces lèvres bardés d'anneaux, cette chair entrelardée de ferraille, cette peau imprégnée de pigments, saturée de motifs d'un goût que je trouve douteux, accumulés comme sur un vieux wagon tagué.

    Cette photo, que n'accompagne aucun commentaire, est du genre provocateur : je n'imagine pas qu'elle puisse laisser indifférent. Ce qu'elle a de plus intéressant, c'est, au fond, la réaction qu'elle provoque, les interrogations, les commentaires qu'elle suscite.

    D'une manière générale, toute photo, et , plus largement, toute image, nécessite d'être commentée pour avoir du sens. Ce commentaire peut émaner de son auteur lui-même et de ceux qui la regardent. Mais une image qui n'est pas éclairée d'un commentaire (quel qu'il soit) n'a à peu près aucun intérêt. Regardant l'autre jour des séries de photographies sur le site Grands Reporters, j'ai constaté que, pour moi du moins, beaucoup de ces photos ne présentaient guère d'intérêt parce qu'elles n'étaient accompagnées d'aucun commentaire précis; du coup, elles me paraissaient d'une totale banalité, alors même qu'elles étaient censées illustrer des situations et des événements dramatiques. Or il est très facile d'arracher une photo à la banalité, car ce qu'on peut en dire, ne serait-ce qu'en examinant attentivement ce qu'elle montre, est à peu près illimité.

    Quand je regarde cette photo de Mark Seliger, le commentaire, c'est moi qui le fais. Mais mon commentaire n'est qu'un des commentaires possibles. Il s'ouvre sur une infinité de commentaires.

    Un exercice fort utile quand on regarde une image (photo, dessin, tableau...), c'est de la décrire avec la plus grande précision possible, à la fois avec méthode (du premier plan vers le fond etc.), et en variant les angles d'approche, en diversifiant le questionnement. Cela me paraît un préalable à une compréhension qui aille au-delà des vagues impressions.

    Notre environnement culturel est saturé d'images. Nous sommes en permanence sollicités par des images que nous ne prenons presque jamais la peine d'analyser, aussi bien du point de vue de leur contenu, que du point de vue du producteur et du diffuseur, que du point de vue de nos réactions.





mercredi 22 décembre 2010

Désespoir de Judas

Désespéré de n'avoir pu trouver un placement correct et discret pour ses trente deniers d'argent, Judas se pendit.

Trente deniers d'argent, ça devait représenter une somme rondelette, à l'époque, encore que le Nouveau Testament ne donne guère de précisions : qu'est-ce qu'on pouvait se payer avec trente deniers?

En tout cas, on comprend le désespoir de Judas. Mais le concept de banque de dépôt était encore dans l'enfance.

Aujourd'hui, Dieu merci, et en dépit de la crise,  les hommes  entreprenants et méritants ont l'assurance de pouvoir placer leur argent à des taux fort convenables, tout en bénéficiant du secret bancaire.

La  paix soit avec Nous. Et avec Notre esprit.

( Rédigé par : Toinou chérie )

Giotto, le Baiser de Judas , fresque,  Padoue, chapelle des Scrovegni

mardi 21 décembre 2010

Comment rire au théâtre

Evoquant une récente mise en scène du Mariage de Nicolas Gogol, au théâtre du Vieux Colombier, Pierre Assouline, sur son blog de la République des livres, remarque :

"Il n’est pas si courant de rire aux éclats au théâtre. Surtout au Vieux-Colombier.” 

En fait, les occasions de rire aux éclats au théâtre sont nombreuses mais rarement suivies d’effet. En dehors de salles vouées au plus ressassé boulevard ou au show du dernier humoriste à la mode fraîchement lancé par quelque histrion télévisuel, salles fréquentées par une clientèle censée être de basse extraction et culturellement disqualifiée, les théâtres dignes de ce nom, tels que le Vieux Colombier, fréquentés par les classes honorablement cultivées – celles qui se guident sur Télérama ou sur le Monde Magazine pour choisir leurs sorties, et qui, à 50%, ne confondent pas Monet avec Manet ni Jacqueline de Romilly avec Liliane Bettencourt, ni celle-ci avec une pasionaria colombienne –, ces théâtres, dis-je, sont rarement le théâtre (au double sens du terme) de crises collectives d’une hilarité bruyante propres à réduire la durée de vie des fauteuils. Car, ne l’oublions pas, le rire à gorge déployée, à gueule ouverte, s’accompagne de manifestations physiologiques spectaculaires et violemment dérangeantes dont il est préférable de s’abstenir dans les salles convenables, sous peine de frapper de terreur la dame distinguée (et cardiaque) que le hasard a placée dans le fauteuil d’à côté ou de provoquer des réactions de fureur des spectateurs des rangs de devant.

A vrai dire, le rire ne "s'accompagne pas" de manifestations physiologiques, il est tout entier entrée en scène du physiologique, entrée en scène du corps, très partiellement contrôlable (le fou-rire est difficile à maîtriser, il faut du temps pour qu'il s'apaise). Avec le rire, c'est notre animalité qui s'invite au spectacle et qui se fait bruyamment entendre. Celui qui ne partage pas le rire des autres supporte généralement assez mal ces démonstrations qu'il juge vite inconvenantes; il y discerne  une agressivité vaguement terroriste. Pour ceux qui ne rient pas, le rieur se tient mal, ne sait pas se tenir, étale abusivement et indécemment son idiosyncrasie, au mépris des usages du savoir-vivre ensemble.

Aussi la plupart se contentent-ils de glousser discrètement (la bouche fermée) avec un rictus entendu mais invisible des voisins. Sans compter qu’on n’est jamais tout-à-fait sûr de rire à bon escient et qu’on risque de se retrouver bêtement seul à beugler de façon animale. Cela m’est arrivé un soir où j’assistais au premier rang et le nez au ras du plateau à une représentation du Mariage (l’autre, celui de Gombrowicz) dans une mise en scène (d’Hubert Colas) que je trouvais emmerdissime et totalement dépourvue d’inspiration et d’humour. Psychiquement épuisé par près d’une heure d’un spectacle dont le metteur en scène semblait s’être systématiquement acharné à traquer toutes les occasions de s’amuser pour les exterminer, je perçus soudainement la tension anale extrême des sept cents spectateurs tentant désespérément d’y comprendre que pouic. C’est alors que, faisant preuve d’une louable résistance aux entreprises du Colas, le texte de Gombrowicz fit exploser son intrinsèque loufoquerie. C’était le moment où, à l’avant-scène Jardin, le Roi Ignace entonnait avec application La Truite de Schubert, tandis que, figé à l’avant-scène aussi, juste au-dessus de moi, son fils Henri l’écoutait, recueilli. Sous l’effet de ces causes conjuguées, un irrépressible fou-rire m’envahit et je me mis à aboyer longuement avec jubilation, sans pour autant initier le moindre mouvement d’imitation dans l’obscurité de la salle. Mais l’angoisse s’empara de moi quand je vis monter sur le masque figé de l’interprète d ‘Henri (Thierry Reynaud) la contagion de mon hilarité; en plus, j’apercevais distinctement et avec horreur s’arrondir sur son collant le rond d’une trace humide, signe d ‘un début de miction. A ma droite, ma jeune compagne, sentant venir le scandale, me tordait violemment les parties d’une main amicale mais ferme, mais en vain.

C’est dans la même salle que, l’autre jour, assistant à la représentation de On purge bébé dans la mise en scène d’Alain Françon, je me retrouvai en train d’enfoncer mon fauteuil par mes soubresauts convulsifs, tandis que, par un effet de vases communicants, mes deux charmantes et légères voisines étaient propulsées vers le plafond, leurs croupes moulées dans d’appétissantes jupes serrées se retrouvant à la hauteur de mes oreilles et des accoudoirs. Profitant de ce qu’elles accompagnaient leurs élans vers le ciel d’allègres et aigus hennisssements, je m’avisai, les bras écartés, tel le Christ recrucifié de Pâris Brandone, de qlisser mes mains sous lesdites croupes et ne tardai pas à recueillir dans mes paumes ouvertes les indiscutables et tangibles stigmates d’un double,  intime et délicieux émoi.

Rire au théâtre n’est jamais quelque chose d’aussi simple ni d’aussi naturel qu’on pourrait le penser. Un groupe d’une dizaine de jeunes que j’avais accompagnés, voici quelques années, dans un théâtre parisien voir Mortadela, d’Alfredo Arias (spectacle qui n’engendrait pas spécialement la mélancolie) furent assez violemment pris à partie par des spectateurs placés quelques rangs devant eux pour avoir ri UN PEU trop fort. L’un d’eux leur intima même l’ordre de “la fermer”. Il me semblait pourtant qu’ils avaient ri à bon escient, et nullement dans l’intention de faire du tapage. Mais il semblait entendu, pour une bonne partie du public de ce soir-là, que le spectacle pouvait offrir, à la rigueur, des occasions de sourire, mais non de rire. Peut-être ces spectateurs étaient-ils venus avec une certaine idée du spectacle, formée à partir des critiques qu’ils en avaient lues. Mes jeunes, eux, n’avaient lu aucune de ces critiques. Perdus au milieu d’un public dont la moyenne d’âge devait atteindre la quarantaine, ils trouvaient ingénument le spectacle drôle, c’est tout, et le faisaient entendre sans penser à mal. A la fin, les comédiens qu’ils applaudissaient vivement leur adressèrent un petit salut amical, signe qu’ils avaient apprécié leur réaction.

Il y aurait toute une étude à tenter sur la manière dont les ondes du rire se propagent dans une grande salle, gagnant de proche en proche, se heurtant à des groupes rétifs, à des rocs de sérieux; Il y a des spectacles comme ça où, tandis que les uns rient de bon coeur, les autres ne trouvent aucune raison de rire, bien au contraire. Des clans se forment, de mini-batailles d’Hernani se livrent, ici ou là, dans l’obscurité de la salle.

Les réactions du public de théâtre me paraissent souvent manquer par trop de liberté et de spontanéité. La fréquentation des concerts de jazz donne l’occasion d’acquérir cette nécessaire souplesse. Je garde le souvenir reconnaissant d’un concert de Bernard Lubat et de ses compères qui avait commencé par un solo de piano époustouflant d’un bon quart d’heure du Maître, vêtu d’une blouse bleue et le chef coiffé d’un béret basque, solo entrecoupé de la vocifération d’un texte improbable où s’entremêlaient des slogans occitans et des extraits de poèmes d’André Breton. La salle pleine à craquer ne pipait quasiment pas, ne sachant pas trop si c’était du lard ou du cochon et où tout ça allait la mener. Seuls montaient, ici ou là, de rares couinements et jappements de satisfaction (dont les miens), prélude à une douce euphorie qui peu à peu gagna tous les spectateurs. Il y a parfois, chez tel ou tel spectateur, un bonheur de se sentir, le temps d'un éclat de rire, une âme militante.


( Posté par : Guy le Mômô )



dimanche 19 décembre 2010

Le recul inexorable des humanités classiques

Jacqueline de Romilly vient de mourir, à 97 ans. Cette grande helléniste, spécialiste de Thucydide, était connue du grand public pour sa défense acharnée de l'enseignement du grec et du latin, et des humanités classiques, dans l'enseignement secondaire et supérieur. Combat perdu. Depuis presque cinquante ans, cet enseignement n'a cessé de régresser au point de quasiment disparaître des collèges, puis des lycées, n'étant plus réservé qu'à une poignée d'élèves, dans quelques établissements privilégiés des grandes villes.

Pour Jacqueline de Romilly, l'apprentissage du grec et du latin, en donnant accès aux textes qui fondent la culture occidentale, se devait de faire partie du bagage de tout honnête homme.

Malheureusement pour elle, notre système d'enseignement s'est trouvé confronté  à des difficultés et à des urgences qui ont ôté tout caractère prioritaire à la défense des humanités classiques. C'était déjà un objectif de plus en plus ambitieux et de plus en plus difficile à atteindre que de maintenir la qualité de l' enseignement du français et de notre littérature.

Et puis, Jacqueline de Romilly défendait une conception par trop rigide et par trop hiérarchisée, par trop obsolète aussi, de la culture, dans un monde en rapide transformation.  Comme si l'enseignement des langues vivantes et des cultures auxquelles elles donnent accès, comme si l'enseignement des sciences, n'étaient pas tout aussi prioritaires et d 'une valeur culturelle aussi grande que l'enseignement du grec et du latin.

Le problème, c'est que le recul des humanités classiques  et la légitime mise en cause d'une conception  d'un enseignement secondaire organisé en filières par trop hiérarchisées et cloisonnées n'ont pas donné lieu  à la mise en place de filières suffisamment souples et diversifiées et d 'une qualité comparable à ce que proposaient les lycées jusqu'aux années soixante. Notamment, l'enseignement des langues vivantes et des cultures étrangères n'a pas véritablement progressé, faute de moyens. Le déclin d'une conception traditionnelle a rencontré les difficultés d'un enseignement de masse dans une société en voie d 'appauvrissement pour générer un déclin plus général et, sans doute, irréversible.

Je lis dans le supplément Education du Monde en date du 15 décembre 2010 ces réflexions de Bertrand Legendre, responsable du master "politiques éditoriales" de Paris XIII-Villetanneuse :

"... seulement un tiers [des étudiants recrutés] sont des littéraires, les autres sont historiens, sociologues, juristes, voire scientifiques, ou viennent de Sciences Po ou d'une école de commerce. Les profils littéraires sont trop "classiques" et ignorent souvent la littérature contemporaine. "

Sans commentaire.

samedi 18 décembre 2010

Froidure

Température négative. Une neige givrée en paillettes recouvre soigneusement la piste et le sentier. Un soupçon de mistral bien frais. Ciel pur. Silence profond, paisible. Rien que le craquement des semelles dans la neige. De temps en temps une douche froide dans le cou : c’est une branche de chêne ou de pin que mon passage a tirée de son immobilité méditative et qui me fait malicieusement cadeau de son poids de neige. Dans le nord, la longue crête de la Lure et la forteresse du Dévoluy. exposent au soleil la blancheur de leur grand corps. Là-bas dans le sud, derrière la barrière bleu-vert des Maures, Saint-Tropez, ses quais, ses cafés, ses bateaux. Mais il est temps déjà de rentrer, le soleil descend sur la chaîne de l’Etoile. Dans le raidillon de la chapelle, j’ai dérangé un oiseau qui s’arrangeait pour la nuit. 


vendredi 17 décembre 2010

Hitler n'a (presque) rien inventé

La Bibliothèque numérique Gallica de la BNF propose à la lecture en ligne un ouvrage particulièrement instructif :  Le Juif, voilà l'ennemi! Appel aux catholiques , publié en 1890 par le Docteur Martinez, "professeur de théologie", chez l'éditeur Albert Savine, qui proposait, outre ce titre, plusieurs ouvrages regroupés dans sa « Bibliothèque anti-sémitique ». On y rencontre sans surprise, parmi les noms de divers plumitifs aujourd'hui oubliés, celui d'Edouard Drumont, le chef de file de l'antisémitisme en France à la fin du XIXe siècle. Le Dr Martinez, dans sa préface, lui rend d'ailleurs un vibrant hommage.

 Le Juif, voilà l'ennemi!  développe, au long de plus de 300 pages, d'une façon particulièrement haineuse et violente, un  argumentaire antisémite serré. La table des matières en donne une idée assez fidèle . Après un avant-propos qui rend hommage à Edouard Drumont, auquel son ouvrage emprunte beaucoup, l'auteur, dans un premier chapitre intitulé « Qu'est-ce que le Juif ?», nous présente le Juif comme un « objet de répulsion universelle » : être essentiellement immoral , sa conscience est «  à l'envers ». Toutes les valeurs chrétiennes ou, plus largement, humaines, sont bafouées par lui, aussi bien dans la vie familiale que dans l'univers des relations sociales . Il traite sa femme comme une esclave, un « morceau de viande de boucherie », enseigne des obscénités à ses enfants.  Doté d'un insatiable appétit de richesses, il est un accapareur et un voleur. Il ignore le patriotisme, a  la trahison  dans le sang et conspire pour atteindre à la domination universelle. Il mène, de concert avec la Franc-Maçonnerie organisation qu'il inspire et qu'il noyaute, une guerre inexpiable contre le christianisme et l'Eglise catholique. La fin de l'ouvrage justifie la guerre contre les Juifs L'auteur reprend la solution préconisée par Drumont pour en finir avec le péril Juif : expulser les Juifs du territoire national.

Dès les premières lignes, l'exposé revêt un caractère obsessionnel et haineux. L'argumentation généralisante tend à englober tous les Juifs dans la catégorie DU Juif, excluant évidemment toute  vérification et toute critique rationnelle. L'ouvrage, à cet égard, est tout-à-fait représentatif d'un discours antisémite qui se nourrit de lui-même, en l'absence de toute enquête sérieuse et de toute recherche de preuve.

Il manque à ce tableau (sauf d'une façon incidente), ce qui, dans l'antisémitisme hitlérien, prendra une place essentielle : les considérations raciales qui aboutiront à la "théorie" du sous-homme, et qui se prétendront scientifiquement fondées.De ce nouveau discours antisémite, le livre du Docteur Montandon, publié sous l'Occupation, Comment reconnaître le Juif , donnera un exemple français. L'antisémitisme du Dr Martinez, antérieur d'un demi-siècle, reste un antisémitisme traditionnel, à dimension essentiellement religieuse. La source religieuse de l'antisémitisme européen n'en est que plus fortement rappelée par ce livre. Pourtant, le rêve d'exclure de l'Humanité les Juifs, présentés comme hostiles à toutes les valeurs humaines, est  bien présent dans le texte. Le racisme pseudo-scientifique du nazisme ne fera que fournir un alibi et un renfort à  ce qui est déjà bel et bien un racisme. Il arrive d'ailleurs au  Dr Martinez de suggérer que les Juifs forment une race à part.

Pendant des siècles, l'antisémitisme des sociétés européennes chrétiennes a préparé et rendu possible la Shoah. Mais le recours à la "solution finale" fut le fait, au sein d'une société laïque séduite par les solutions totalitaires, d' une organisation qui tournait le dos aux valeurs chrétiennes et que tentait un retour au paganisme. En dépit des persécutions et des pogroms, l'adhésion de l'Europe aux valeurs chrétiennes lui interdit pendant des siècles le recours aux solutions extrémistes des nazis. Si ces derniers avaient été en mesure de perpétuer leur domination, on peut d'ailleurs se demander à quelles conséquences auraient menées les contradictions entre leur rejet des valeurs chrétiennes et humanistes et la persistance de ces valeurs dans une société qui en était encore profondément imprégnée.

Néanmoins, en parcourant ce texte, on se rend compte à quel point cet  antisémitisme français d'avant la guerre de 1914 annonce l'antisémitisme nazi. C'est la même haine inexpiable. C'est le même souci de l'argumenter et de la théoriser. C'est la même tentation des solutions extrêmes pour se débarrasser de "l'ennemi". Rappelons qu'avant d'opter pour la solution finale, Hitler, lui aussi, avait envisagé d'expulser tous les Juifs d 'Allemagne.

De tels délires sont intellectuellement si misérables, ils tournent à ce point le dos aux exigences de la raison, qu'on se demande comment des millions de  gens en Europe y ont adhéré, condition de l'actualisation de leur potentiel meurtrier. Au vrai, pendant des siècles, l'Europe a barboté dans ce fond de crasse psychique qu'est l'antisémitisme (qu'est toute forme de racisme), sans jamais faire l'effort de s'en débarbouiller. On voudrait qualifier cela de bestialité. Mais les bêtes ignorent ces délires haineux.

L'affaire Dreyfus et la Grande Guerre occulteront pour un temps la virulence de cet antisémitisme à la française qui ressurgit dans les années 30. Les délires d'un Céline dans ses pamphlets sont les héritiers directs des délires d'un Drumont ou d'un Dr Martinez.

Les hasards de l'Histoire feront que ce soit en Allemagne que cet antisémitisme européen trouve son aboutissement logique : le meurtre de masse. Mais on comprend que les antisémites français aient vécu la défaite de 1940 et l'occupation de la France comme une divine surprise. Le temps du règlement de comptes qu'ils appelaient depuis si longtemps de leurs voeux était enfin venu. Même si Céline s'est "contenté" d'appeler au meurtre, même s'il n'a pas directement de sang sur les mains, il n'y a pas de différence essentielle entre l'antisémitisme du Docteur Martinez, l'antisémitisme du Docteur Destouches, et l'antisémitisme du Docteur Mengele. Les deux premiers n'ont fait que prendre leurs fantasmes pour la réalité. Seul le troisième est passé à l'acte. Mais prendre ses fantasmes pour des réalités, c'est déjà être au bord du passage à l'acte.


( Posté par : La grande Colette sur son pliant )


Qu'est-ce que vivre ?

" Où ai-je lu cette excellente histoire du lord et de son majordome? On demande à un jeune lord qui vit retiré pourquoi il ne prend pas part à la vie. Il est bouleversé par la question : qu'est-ce que la vie ? Eh bien, la société, les courses, les amis, se marier, fonder une famille, lui dit-on. Ah bon, répond alors le lord, si c'est ça la vie, mon majordome s'en charge pour moi. "

(Imre KertészJournal de galère,  traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba (Actes-Sud)


Imre Kertesz, prix Nobel de littérature 2002

Exercice de diction

Prononcer, d'abord lentement, puis de plus en plus vite, la phrase suivante :

Loncle et Lang, choquants clones de la clique à Gbagbo

jeudi 16 décembre 2010

Novarina au village

J'ai rompu avec Josette. Elle s'obstinait à prendre Philippe Sollers pour un grand écrivain. Pire, elle s'était mis dans la tête de me faire partager sa marotte. Comme j'ai fait de la résistance, elle a eu des mots regrettables sur mes goûts littéraires, au point que, la discussions s'envenimant, nous nous sommes quittés brouillés :
Elle  - Il est regrettable que tes écrivains de prédilection soient à peu près tous moralement suspects. Quand tu ne te délectes pas des délires pornographiques du marquis de Sade, c'est pour passer aux délires antisémites de Céline. Quant à ton Houellebecq, dont tu fais si grand cas, je l'ai toujours trouvé glauque.
Moi  - Novarina, dont je fais tout aussi grand cas,  n'a rien d'immoral !
Elle  - C'est peut-être pire. Lui, il est illisible. Et comme il est illisible, on ne peut pas vérifier son degré de moralité.
Inutile donc de compter sur Josette pour m'aider à convaincre Jean-Paul de monter un  Novarina. Jean-Paul dirige  la troupe amateur du village, dont nous faisons partie, Josette et moi. J'avais déjà fait une première tentative en offrant à Jean-Paul, pour les étrennes, Le Repas. Il a pris tout son  temps pour le lire. Aux environs de Pâques, je lui ai demandé s'il l'avait lu. -- " J'ai essayé, m'a-t-il répondu, loyal mais laconique. "--Et alors?" -- " Spécial, très spécial." -- "Tu crois qu'on pourrait le monter?" -- " Le monter ? Je crains que notre public ne nous suive pas. Et je doute que ça plaise à Finiani."

Finiani est le maire du village. C'est un fervent supporter de la troupe. Et quand le clan Finiani se déplace pour nous voir jouer, on est à peu près sûr de faire salle pleine. C'est vrai que la salle Léandro n'a rien à voir avec le Zénith. Mais si les Finiani ne venaient pas, on aurait l'impression d'un grand vide. Le problème, c'est qu'en matière de théâtre contemporain, les goûts de Finiani et de son clan, c'est plutôt Robert Lamoureux, à la rigueur Robert Thomas. Et c'est Finiani qui distribue les subventions.

“De toute façon, a ajouté Jean-Paul, je n’ai pas le personnel”.

Je lui ai fait valoir qu'au prix de quelques ajustements et coupures, on pouvait monter la pièce avec trois acteurs seulement.

“Je n’en suis pas persuadé, a dit Jean-Paul, mais (ouvrant le livre au hasard), qu’est-ce que tu veux que je fasse en scène avec ça (par exemple) :

La Bouche Hélas - Nous n’avons été que ce que nous avons mangé, de même que nous ne serons que ce que le sort nous avala.
La Personne creuse - Nous n’aurions rien été si nous n’avions rien ingurgi.
La Bouche Hélas - Nous ne serions que ce que nous mangerions, si nous n’avions souvenir d’avoir été bien plus que tout l’ensemble de ce que nous avons dévoré.
Jean qui dévore corps - Nous avons été ce que nous avons été, et nous n’avons été que ce que nous avons été.
L’Homme mordant ça - Nous ne sommes pas ce qu’il y a dans les plats.

” Sans remonter jusqu’à Stanislavski, a continué Jean-Paul, tout le monde aujourd’hui, ou presque, est à peu près d’accord pour qu’il se passe un minimum en scène. Même chez Peter Brook, même chez Wadji Mouawad, même quand c’est très long, ça bouge quand même un peu. Et là, je ne vois vraiment pas quoi faire de ça en scène, rien que pour la mise en espace. C’est un défi perdu d’avance. Et tu vois Josette accepter d’interpréter “la Bouche Hélas”?… Non. Je n’insiste pas.

Et puis, a ajouté Jean-Paul qui, depuis qu’il a lu L'Acteur et la cible ne jure plus que par Declan Donnellan, tu sais bien qu’au théâtre, un acteur doit toujours identifier la cible de son personnage. et la cible du personnage, elle change tout le temps, c’est comme le tir aux pigeons d’argile. Déjà que dans Shakespeare c’est épuisant, alors là, pour le coup, je n’ai pas l’intention d’y laisser ma santé. En plus, tu sais que la cible du personnage, c’est le but que vise son désir. Et qui dit désir dit contre-désir… et où tu la vois, toi, la dialectique du désir et du contre-désir? Sans compter que Josette est un peu bloquée sur ce terrain-là. Je ne voudrais pas insister sur la question de la réception par le public local, mais ça risque d'être chaud. Enfin, chaud, c'est une façon de parler."


J'ai dit à Jean-Claude : "Peut-être que Donnellan ne convient pas pour Novarina. Essaie-donc de lire la Lettre aux acteurs." Jean-Claude est monté dans sa chambre avec un exemplaire que j’étais allé acheter en catastrophe chez Marie-Noëlle, ma copine libraire. Tout à l’heure, j’ai entendu un fort bruit de mandibules qui passait sous la porte de la chambre. Inquiet, j’ai demandé : “ça va? — ça va. Je relis Le Repas — Et alors? — Alors je mastique et je remastique. J’ingurgi et je régurgi. Je m’incorpore et je me désincorpore. — Et le résultat? — ça croque un peu sous la dent, mais ça se laisse manger.”
Jean-Paul restait tout de même sceptique sur la chance que nous avions de séduire le public du village en lui proposant une pièce de Novarina au lieu du Robert Lamoureux habituel, surtout au moment des fêtes, puisque nous ne comptions pas être prêts avant Noël. Pour en avoir le coeur net, au mois de juillet, il s'est déplacé au Festival d' Avignon, pour voir ce que ça donnait, une mise en scène de Novarina. Le voyage avait été long, il est arrivé avec un quart d ‘heure de retard, le spectacle était commencé. Jean-Paul a doucement poussé la grande porte du Tinel de la Chartreuse, tout le monde dormait déjà, il est reparti sur la pointe des pieds.

Jean-Paul a ramené de son expédition en Avignon un grand respect pour le théâtre expérimental et d'avant-garde, mais son passage au Tinel de la Chartreuse l'a visiblement refroidi.. Cette saison, il se contentera d ‘essayer de faire passer un Grumberg : je reconnais que, vu le contexte, c'est méritoire de sa part, d'autant plus que c’est  loin d'être gagné. Surtout qu'il a choisi Les Rouquins. Or Finiani compte sur les voix du FN pour être réélu. Pour assurer la subvention de l'an prochain, Robert Lamoureux, c'était plus sûr.

Pour ce qui est de Novarina, je me demande tout de même si la grille de lecture de Jean-Paul est la bonne. On ne m'enlèvera pas de l'idée que la méthode Donnellan ne fonctionne pas avec Novarina. Tout ce que je peux dire, c'est que si je veux appliquer à Novarina la stratégie du désir/contre-désir, mon désir, c’est de continuer à lire Novarina; mon contre-désir, c’est de lire Eric-Emmanuel Schmitt.

Inutile de dire que Josette est une inconditionnelle d'Eric-Emmanuel Schmitt.

" Il faudrait tout de même, m'a-t-elle écrit, que tu te décides à reconnaître que, quand on a, comme toi, des goûts spéciaux, ça peut rebuter une femme."

La réconciliation n'est pas pour demain, je le crains.


Le repas, de Valère Novarina, mise en scène de Thomas Quillardet

mercredi 15 décembre 2010

Sacrilège ?

A l'enterrement d'un vieux voisin. Pendant la messe, le curé chante : "Souviens-toi, Seigneur, de ton amour".

Tandis que je l'écoute, le nez sur mes chaussures, je ne peux m'empêcher de trouver cette prière un tantinet sacrilège. Elle laisse entendre en effet que Dieu pourrait oublier son amour pour l'Humanité, chose inconcevable de la part d'un Dieu omnipotent et omniscient. Elle me semble témoigner de notre difficulté à nous représenter la Divinité autrement que d'une façon peu ou prou anthropomorphique.

Cette imploration me paraît d'autant plus absurde que, si je me rappelle bien, dans la théologie chrétienne, Dieu est amour. Dans ces conditions, comment pourrait-il s'y prendre pour cesser d'aimer,en général, et , en particulier, de nous aimer, nous les humains? Ce serait renier sa propre essence.

Mais après tout, vu le train quotidien du monde, on peut très bien se représenter Dieu le Père au petit déj s'exclamant : "Merde ! j'ai encore oublié mon amour pour l'Humanité !"

 Ingres, Jupiter et Téthys