dimanche 8 août 2010

Ce que l'on peut promettre (suite)

Nietzsche poursuit :

" La promesse de toujours aimer quelqu'un signifie donc : aussi longtemps que je t'aimerai, je te le témoignerai par des actes d'amour; si je ne t'aime plus, tu n'en continueras pas moins à être de ma part l'objet des mêmes actes, quoique pour d 'autres motifs : de sorte qu'il persistera dans la tête de nos semblables l'illusion que l'amour demeure inchangé et pareil à lui-même. -- On promet donc la continuité des apparences de l'amour lorsque, sans s'aveugler soi-même, on jure à quelqu'un un éternel amour ".

Le passage que je souligne ne peut se comprendre que si l'on admet que Nietzsche songe à une situation comme le mariage ou comme une liaison "officialisée" (telle que celle qui a uni pendant des années Zola à sa maîtresse). Ce me suggère cette remarque de Nietzsche, c'est que, tant que ce lien n'est pas officiellement dénoncé par l'un des deux ou par les deux partenaires, celui ou celle qui a fait (parfois il y a bien des années) une promesse d'amour reste engagé par cette promesse, et devrait se faire une règle de l'honorer, au moins par ses actes, même si l'amour n'existe plus. Autrement, s'il ne s'en estime pas capable, il s'en va.

On pourrait penser que Nietzsche exprime ici une position sceptique et cynique: on ne peut fonder une vie, une relation, sur des sentiments, nécessairement fragiles, éphémères, fugaces; ce qui compte, c'est de sauver les apparences, seule façon de sauver une continuité et une durée.
Mais je pense que ce serait en rester à une compréhension admissible, certes, mais superficielle. Au vrai, cette description par Nietzsche du sens et des implications de la promesse d'amour n'est pas seulement logique et claire; elle recèle potentiellement une grande beauté et une grande noblesse. Sa remarque  peut conduire à exclure de sa vie les petits arrangements, la chèvre et le chou ménagés, la mesquinerie et la bassesse où vous conduisent nécessairement les choix qu'on remet toujours à plus tard. Dans ces lignes, la rigueur philosophique informe avec éclat la vie courante. A condition, évidemment, de tirer une règle de vie de ce qui se présente comme une observation. Nietzsche, observateur critique des comportements moraux, se garde bien d'édicter lui-même des règles.

"...si je ne t'aime plus..." ..
... à moins que je ne t'aime toujours....   " quoique, comme écrit le philosophe, pour d'autres motifs..."

Pour leur anniversaire, qui, par un heureux hasard, tombait le même jour, chacun offrit à l'aimé un  même cadeau emballé dans un papier kraft des plus sobres sur lequel était simplement écrit : "Je t'aime". A l'intérieur, ils découvrirent les pièces d'un puzzle d'une complexité vraiment infernale. Cinquante ans plus tard, ni l'un ni l'autre n'était parvenu à le reconstituer.


( Posté par : Delphine )

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