lundi 27 septembre 2010

XK120C : la classe!

Pour être juste, dans le genre bête de course, la Jaguar XK120C, victorieuse au Mans en 1951, n'était déjà pas mal non plus. Pour la première fois furent montés, en 1953, sur une Jaguar de ce type, des freins à disques, technique empruntée à l'aviation. Cette année-là, Jaguar écrasa la concurrence et pulvérisa le record de la distance, en dépassant pour la première fois les 4000km à plus de 170 km/h de moyenne.


( Posté par : Pétoulet )

250/TR 60 : la classe !

La Ferrari 250 TR60 "Testa Rossa" restera sans doute comme un des meilleurs compromis entre vitesse et fiabilité dans l'histoire des courses d'endurance. Pilotée par Oliver Gendebien et Paul Frère, elle remporta les 24 heures du Mans 1960, victoire qui permit à la marque de remporter le championnat du monde à la barbe de Porsche.

Olivier Gendebien, gentleman-driver par excellence, fut quatre fois vainqueur au Mans. Sa courtoisie et son accent détimbré, très classe, en faisaient la coqueluche des dames et des reporters sportifs.

Puisqu'on parle des dames, la mienne, qui n'était alors que ma belle fiancée, avait rapidement délaissé le spectacle des bolides pour se concentrer sur la baraque de Jackson, juste après le virage de la passerelle Dunlop. Sur l'estrade de Jackson s'exhibaient, torse nu, de superbes athlètes aux biscotteaux impressionnants et aux tablettes de chocolat impeccables. Entre deux démonstrations de catch, une des attractions de Jackson les plus prisées consistait à défier des spectateurs avides d'en découdre. Ma belle fiancée m'invitait à y participer, espérant sans doute me voir tirer la langue dans une grimace horrible, coincé par une clé au bras bien méchante. On ne dira jamais assez la duplicité des femmes.


( Posté par : Pétoulet )




dimanche 26 septembre 2010

Tourisme imaginaire (1) : En Italie, avec mon amie Angélique

Pas de pays plus charmant à découvrir que l'Italie au début d'un automne, de préférence pluvieux. Cela vous change agréablement de ces étés étouffants, interminables, attentatoires à la dignité humaine, incompatibles avec le plaisir de vivre. Presque plus ou plus du tout de touristes dans les rues pentues de ces petites cités des Apennins, dont nous faisons nos délices, mon amie Angélique et moi. C'est tout juste si, parfois, au détour d'une ruelle, on croise quelque institutrice Néerlandaise en retraite, laissant voir, sous le capuchon ruisselant, deux yeux écarquillés dans un visage rougeaud, le reflex posé sur une poitrine rebondie mais généralement informe.

Cette année, notre première halte fut pour Opsii, petite ville d'Ombrie, aujourd'hui assoupie autour de son ancienne cathédrale, et qui, en dehors de ses célèbres "truffaldini" et de ses rillons de sanglier, vit surtout du tourisme. Mais elle fut autrefois une cité opulente et culturellement active.

Au premier plan sur la photo ci-dessous, on voit la pelouse (classée monument historique) sur laquelle Frédéric Barberousse répéta, trois semaines durant, l'agenouillement de Canossa, sous le regard éberlué du jeune berger Andrea Siffredi et de ses moutons.

C'est au sommet du campanile de la Madonna della Finestra (à gauche sur la photo) que se retrouvaient en secret Giovanni Columbetta, un des plus fameux trouvères du Trecento, et la belle Gisela Farfallo, issue d'une famille de riches marchands de la ville, pour des rencontres que les pieuses chroniques disent chastes, sans trop de preuves. Après la mort de Columbetta (bouffé par les loups en voulant franchir les solitudes neigeuses du Grosso Margeso, pendant le terrible hiver 1375), Gisela Farfallo, qui n'avait eu à connaître aucune suite fâcheuse (ou agréable, selon) de ses rencontres avec le fringant trovatore, envisagea de les poursuivre --toujours dans le campanile -- avec son cousin Pietro. C'est alors que la Supérieure du couvent lui représenta, avec une certaine énergie, que le temps était venu pour elle de prononcer ses voeux, perpétuels si possible. Ce qu'elle fit. Au terme d'une vie de prière et d'abstinence, elle mourut en odeur de sainteté. Son corps momifié, conservé dans une châsse, surprend les visiteurs de l'église paroissiale (ancienne cathédrale San Bernardino), par sa petitesse (1m22 de la pointe des pieds au sommet du crâne).

Mais c'est dans la sombre Torre degli Scafaragii ( à droite, près de l'église, sur la photo) que se déroula une des plus sinistres tragédies des temps anciens d'Opsii. C'est dans cette tour, en effet, que fut enfermé pour le restant de ses jours le célèbre compositeur Carlo Besualdo (1515-1569), condamné à la prison à vie à l'âge de vingt et trois ans, pour avoir assassiné sa femme Francesca, en l'étranglant à l'aide d'un lacet, après qu'il eut découvert qu'elle le trompait de façon éhontée avec le délégué local de l'Inquisition.

Au moment de son incarcération pour meurtre et blasphème, sur l'ordre de son rival l'Inquisiteur, Besualdo était déjà un compositeur renommé, auteur d'un grand nombre de partitions remarquables, tant religieuses que profanes.

L'Inquisiteur concocta contre lui une vengeance terrible.

Besualdo ne pouvait vivre sans composer. Le plus clair de son temps, il le consacrait chaque jour à couvrir de musique des pages et des pages.

L'Inquisiteur consentit qu'on le fournît quotidiennement en plumes, encre et papier. Mais, par un raffinement de cruauté diabolique, aucun papier hygiénique ne fut donné au prisonnier.

On peut être un grand criminel et un grand pudique. C'était le cas de Besualdo, grand seigneur habitué dès l'enfance aux plus subtils raffinements de l'hygiène. Rester non torché? Pas question! Garder le cul breneux était pour lui un insupportable supplice que l'infâme nourriture qu'on lui servait renouvelait plusieurs fois par jour.

Le malheureux Besualdo en fut bientôt réduit à se torcher avec ses propres compositions! Motets et messes sublimes, suites de danses et madrigaux délicieux prirent incessamment le chemin des latrines, et cela pendant des années. C'est ce qu'avait prévu le machiavélique Inquisiteur.

L'esprit déjà faible de Besualdo n'était pas fait pour résister à pareille humiliation. II devint fou. Un matin, il se saisit d'une feuille de papier, y jeta fiévreusement les notes et les paroles d'une chanson satirique et obscène, dont le héros était son cruel persécuteur. Puis, ayant déféqué, il s'en torcha, placarda le poulet sur la porte de sa cellule, et, dans un ultime geste de défi, il se ficha sa plume d'oie là où vous pensez. Puis il se jeta sur sa paillasse et attendit, prostré.

La vengeance de l'Inquisiteur ne se fit pas attendre. Le soir même, à l'aide d'un chevalet dressé au-dessus du trou des latrines, Besualdo, suspendu par les pieds, fut descendu lentement vers les matières, et s'y noya. Dans le réfectoire du monastère voisin, l'abbé, d'une voix sonore, bénissait le repas que la communauté allait prendre.

Foutre cul ! Même Maurice Druon assisté de tous ses nègres n'aurait pas imaginé un si horrible supplice pour ses Rois maudits !

Son forfait perpétré, l'Inquisiteur fit murer l'accès de la cellule et celui de la tour. L'oubli, peu à peu,se fit. Aux coeurs blessés, l'ombre et le silence, comme le répète Frère Honoré.

Récemment, la municipalité d'Opsii a décidé d'installer dans la tour une annexe du Centre aéré communal. Par une première ouverture pratiquée dans l'épaisse muraille, soudain est apparu un imposant coprolithe, un parallélépipède de 10m de haut sur 6m de côté.

Des fouilles d'urgence ont été entreprises. Déjà les chercheurs enthousiastes exhument, avec  d 'infinies précautions, des feuillets couverts de l'écriture fiévreuse et serrée de Besualdo, des feuillets qui contiennent de quoi révolutionner l'Histoire de la musique de la Renaissance. Mais leur restauration et leur déchiffrement présentent des difficultés seulement comparables à ceux des manuscrits de la Mer Morte. On espère atteindre le corps confit du supplicié vers 2050. L'ensemble du coprolithe devrait donner du pain sur la planche aux archéologues jusqu'en 2200, sans compter que les enseignements que comptent en tirer les chercheurs ne concernent pas que la musique, loin de là.

Mais il est temps de quitter Opsii d'Ombrie, non sans avoir signalé aux randonneurs la silhouette lointaine de l'Asti Sfumante, volcan aujourd'hui éteint, mais dont les éruptions cataclysmiques (avec lapilli, bombes, geysers de feu, empilements de cendres, nuées ardentes et tout), semèrent à maintes reprises la désolation dans la contrée, en des temps heureusement très préhistoriques. C'est d 'ailleurs à un de ces dépôts de cendres que l'on doit la préservation du squelette bien conservé de "l'Homme d'Opsii", chasseur cueilleur plus ou moins cannibale, lointain parent de l'Homme de Néanderthal, retrouvé parmi des pièces d'outillage, vaguement moustérien, d'après les spécialistes.

Nous confessons avoir quitté Opsii sans avoir pris le temps d'admirer toutes ces vieilleries, conservées au Museo Communale : on ne peut pas tout voir, hélas, et, dans cette admirable Ombrie, trop peu connue, d'autres merveilles nous attendaient!

Prochain article :  Villagrossa.

( Posté par : Ingrid Estétubèze )


Opsii d'Ombrie, avec, au fond, l'Asti Sfumante (photo: Angélique)

samedi 25 septembre 2010

Que reste-t-il de nos barouds?



Dans une revue américaine de stratégie, un général de là-bas compare les défenseurs de Dien Bien Phu aux combattants des Thermopyles.

Il n'y a qu'un général américain pour avoir une idée aussi saugrenue.

Qui, en France, aujourd'hui, s'intéresse encore aux riches heures de nos guerres coloniales? Peut-être un quarteron d'octogénaires ou de nonagénaires rancis, conservant pieusement dans la naphtaline leur béret et leurs rubans? Mais quel jeune de moins de dix-huit ans ne confond pas Dien Bien Phu avec un asile d'aliénés? Rapprochement judicieux,d 'ailleurs. Il fallait en effet être Bien Phu pour aller se coller dans ce merdier. Naguère, Jules Roy analysa avec pertinence les aberrations de nos stratèges de l'époque. Le brave général Navarre en prit pour son grade.

Mais aucun Jules Roy ne se lancerait aujourd'hui dans le récit des derniers jours du camp retranché. Il craindrait trop de ne trouver aucun éditeur ou de voir son livre mis rapidement au pilon pour cause de mévente. Quel collectionneur de fascicules de "l'Illustration" mettrait ne serait-ce qu'un euro dans un antique numéro de "Paris Match" relatant, photos à l'appui, l'héroïque défense du fort de Ping Pang Pong contre les hordes Vietminh?

Les anciens se font rares pour évoquer les vieux souvenirs de l'Indo et de la Corée. C'est dommage d'ailleurs : on aimait bien les écouter, tous ces baroudeurs, ils avaient plein d'histoires à raconter. "J'étais dans les rizières, j'avais dix femmes à moi...". Moi qui n'en ai eu que huit, ça me fait tout de même rêver.
Mais rien ne se démode plus vite que les guerres. Plus elles sont récentes, plus vite on les oublie, pour passer à une autre...

Bien sûr celle de l'an quarante ne m'a pas tout à fait déçu,
Elle fut longue et massacrante, et je ne crache pas dessus,
Mais à mon sens elle ne vaut guère
Vaut guère mieux qu'un accessit...
Moi, mon colon, celle que j'préfère,
C'est la guerre de Quatorze-Dix-huit...


( Posté par : Adjudant Tifrice )


vendredi 24 septembre 2010

De l'utilité de l'art

A quoi sert l'art? A quoi servent les artistes?

Le but de l'art, le but des oeuvres d'art, quelles qu'elles soient, n'est autre que d'offrir à ceux qui les regardent, qui les écoutent, qui les lisent, le plaisir d'un divertissement plus ou moins raffiné.

Tout autre but est secondaire.

Par exemple, la recherche de la vérité, la description fidèle de la réalité, ne sont pas des buts essentiels. Dans ces domaines, l'art ne saurait rivaliser ni avec la philosophie ni avec la science. Cela ne signifie pas qu'il n'est pas légitime qu'un artiste se fixe pour but d'atteindre la vérité ou de décrire le réel. S'il y réussit, cela ne peut, bien évidemment, qu'augmenter l'intérêt et la valeur de ses oeuvres. Mais son objectif essentiel ne saurait résider en cela.

Les efforts d'un individu pour décrire son moi et sa vie, pour parvenir à la vérité dans ce domaine, sous la forme de confessions et de mémoires, n'ont aucun besoin d'une mise en oeuvre artistique pour parvenir à être fidèles à la réalité. C'est la beauté formelle des Confessions de Rousseau ou des Mémoires d'Outre-tombe de Chateaubriand, qui en fait des oeuvres d'art, pas leur contenu.

Il s'ensuit qu'un historien qui s'attache à reconstituer une société du passé ne peut s'appuyer sur des oeuvres d'art qu'avec beaucoup de précautions. Elles ne peuvent, en tout état de cause, constituer des sources historiques (sauf, évidemment, dans le domaine particulier de l'Histoire de l'art). Les romans de Balzac, de Stendhal, de Flaubert, de Zola, de Maupassant, ne peuvent constituer que des références d'appoint, pour un historien de l'Histoire du XIXe siècle.

De toute façon, des pans entiers, probablement essentiels, de la réalité historique, pour une période donnée, nous échapperont toujours, quels que soient l'abondance des documents et les efforts des historiens. 

En Histoire, comme dans tous les autres secteurs de la connaissance, notre approche de la réalité est condamnée à rester fragmentaire et superficielle.


( Posté par : Linda )

jeudi 23 septembre 2010

Une entreprise ringarde ?

Dans un "roman" qui n'est qu'en apparence une oeuvre de fiction, Passé sous silence, Alice Ferney met en scène, sous le nom de Jean Donadieu , un personnage dans lequel il n'est pas difficile de reconnaître ce "soldat perdu" que fut Bastien-Thiry.

La sympathie de l'auteur pour ce personnage contestable que fut Bastien-Thiry ne fait pas de doute.  Cela, déjà, est déplaisant. Pierre Assouline, sur son site de la République des livres, fait le point sur une ambigüité que favorise un mélange des genres qui ne trompe personne. Mais ce qu'on peut reprocher surtout à cette entreprise, c'est qu'elle est ringarde. Elle l'est autant que le serait la réédition d'un roman de Lartéguy.  On mesure, en effet, en lisant un tel livre, à quel point le passage du temps a relativisé l'importance d'événements qui, pourtant firent la Une des journaux, au point de leur ôter à peu près toute importance à nos yeux.

Combien, parmi les Français nés après 1960, sont en mesure de mettre quoi que ce soit sous le nom de Bastien Thiry? Ce nom est aussi ignoré aujourd'hui que l'est celui de Jacques Doniol-Valcroze, vainqueur bien oublié du tour de France 58, ou que celui de Roger Walkowiak, improbable réalisateur dont même le plus calé des cinéphiles serait bien incapable de citer le moindre film. Pour en avoir le coeur net, je me suis livré dans la rue au petit jeu de l'interview-surprise. A ma question "Qui était Bastien Thiry", l'un m'a cité le créateur d'une chaîne de magasins de prêt-à-porter, un autre un distributeur de produits surgelés; un monsieur d'un certain âge m'a soutenu qu'il avait été titulaire de l'orgue de Saint-Martin-des-petits-champs, et une jeune fille a même évoqué un directeur de zoo!

Etait-il bien urgent de raviver la mémoire du piteux instigateur d'un attentat raté, que la moindre candidate au suicide réussirait aujourd'hui sans coup férir? Pas besoin d'être sorti de Polytechnique pour en arriver là! Comme Argoud, comme Aussaresses, comme Erulin et consorts, Bastien Thiry fut un de ces dérisoires acteurs des ultimes soubresauts de nos foireuses équipées coloniales, acteurs dont plus d'un trimbale au bout de la queue des casseroles dont la moins lourde suffirait à justifier une comparution devant un tribunal international pour crimes contre l'humanité. Le sort de ces gens-là ne peut plus guère émouvoir qu'une poignée d'octogénaires ou de nonagénaires rancis, qui conservent dans la naphtaline leur carte d'adhérent à Jeune Nation ou à Occident. Laissons donc ces moribonds pleurer leurs morts chéris, leurs "martyrs" à la noix de coco.

Pour moi, je n'ai pas attendu le livre d'Alice Ferney pour savoir que Thiry fut pendu pour avoir fomenté l'attentat de l'Observatoire contre Valéry Giscard d'Estaing. C'est peu, mais cela suffit bien à lester, sur ce point d'histoire, le bagage culturel d 'un honnête homme soucieux de faire bonne figure en société.

A vrai dire, est-elle vraiment si ringarde, cette entreprise d'Alice Ferney, et mérite-t-elle seulement qu'on en plaisante ? Il faudrait pour cela que ce qui nous arriva entre 1954 et 1962 ait cessé de nous concerner et ne contienne aucune source de réflexion profitable pour l'avenir. Aveuglée par son "empathie" avec son douteux "héros", Alice Ferney semble avoir exclu de son livre toute réflexion morale et politique sérieuse. Elle paraît oublier que Jean Bastien-Thiry, colonel de l'armée française, fomenta et exécuta le projet d'assassiner le chef démocratiquement élu d'un Etat qui le payait et qui avait fait de lui ce qu'il était. Dans tous les pays, cela s'appelle une trahison, une forfaiture et une félonie, et, pour s'y être abandonné, Bastien-Thiry subit un châtiment mérité. Les Français ne devraient pas oublier que, dans ces années terribles, ils échappèrent par miracle aux décisions politiques aberrantes et aux exactions abominables que leur auraient infligées ces nervis de haut de gamme, précurseurs de Pinochet, ces Salan, ces Jouhaud, ces Challe, ces Zeller, ces Argoud, ces Bastien-Thiry, et d'autres, si leurs projets avaient réussi. Ces gens-là n'eurent jamais honte, comme le montrèrent les déclarations pleines de morgue de Bastien-Thiry lors de son procès et les aveux tardifs d'un Aussaresses en fin de vie. Or la honte, comme l'a rappelé tout à l'heure Boris Cyrulnik au journal d'Antenne 2, est un des fondements de la moralité. Qui est inaccessible à la honte est inacessible à la morale. L'actualité récente vient encore de le montrer, avec les aveux effarants de ce neuropsychiâtre de renom, qui a reconnu avoir détruit le dossier médicale de sa cliente, Liliane Bettencourt, après qu'il eut reçu la convocation d'un juge d'instruction qui souhaitait l'interroger sur la sincérité de ses déclarations sur l'état de santé de sa cliente -- apparemment parce qu'il ne souhaitait pas être mis en contradiction avec lui-même. L'orgueil et l'inaptitude à la honte sont les plus sûrs ferments de la corruption des élites dans les sociétés démocratiques et, par conséquent, une source de corruption pour la démocratie elle-même. A cet égard, les errements de ces "soldats perdus" de la fin de la guerre d'Algérie devraient donner à tout démocrate matière à réflexion.

Alice Ferney, Passé sous silence (Actes-Sud)


( Posté par : Onésiphore de Prébois )

Après l'attentat du Petit-Clamart

mercredi 22 septembre 2010

Pour une langue moderne et rationnelle

A mon avis, nous vivons sur un état de langue archaïque, héritage d 'époques plus ou moins lointaines.

Une des preuves les plus évidentes du déficit de rationalité de notre langue, c'est la polysémie, qui gangrène notre vocabulaire.

Un même mot peut avoir, en effet, deux, voire plusieurs significations différentes.

C'est ainsi que, faisant mes emplettes dans mon supermarché habituel, au moment de choisir des pâtes, mon attention a été attirée par une inscription en gros caractères sur un paquet : MINI PIPE.

Croyant à une offre promotionnelle, je me suis rendu à l'accueil et j'ai demandé quelle employée je devais contacter pour bénéficier de cette offre.

On m'a demandé de patienter. Après quelques instants d'attente, j'ai vu arriver deux vigiles baraqués qui, négligeant mes protestations, m'ont mis la main au collet et proprement foutu dehors.

Pourquoi tant de haine?


( Posté par : Tu causes, tu causes...)

René Magritte, Ceci n'est pas une pipe

Les dernières Cartouches de Carhaix

Il y a quelques années (beaucoup d'années), j'ai été un supporter occasionnel mais inconditionnel des joueurs des Dernières Cartouches de Carhaix, venus un dimanche d'automne disputer je ne sais quel derby contre le club local. Nous formions à l'époque, moi, mon (futur) beau-frère et un certain Yaya, un trio doté d'un réel sens de la provoc et d 'une certaine dose d'inconscience. Cet après-midi là, nous avions donc décidé de soutenir les Dernières Cartouches de Carhaix, envers et contre tous, et apparemment seuls contre tous, les Bretons n'ayant sans doute pas eu les moyens de payer un car à leurs supporters. Nous nous épomounions donc  --"épomounions donc? c'est pas joli, y a quéquechose de pas clair là-dedans, je reprends --. Nous nous époumonions donc avec une louable obstination : "Allez, les dernières cartouches de Carhaix ! " .  Si on prend tout son temps pour le crier, c'est long, et ça a un effet saisissant sur les nerfs des auditeurs,  surtout  s'ils ne sont pas acquis à la cause des Dernières Cartouches de Carhaix. "Pécout, rentre ton air bête !", lança même mon (futur) beau-frère.

Fatale erreur. Pécout était un grand escogriffe qui tenait le poste d'arrière central dans l'équipe locale. Il jouissait, en raison justement de sa grande taille et de son air con, d'une solide cote d'amour auprès du public, qui lui prêtait, à tort ou à raison, une enfance malheureuse.

A un bruyant remue-ménage en haut des tribunes, nous sentîmes que la coupe venait de déborder. Effectivement, déboulait vers nous en nombre une escouade de justiciers congestionnés dont certains tombaient déjà la veste. Nous comprîmes qu'il était temps  pour nous de tester nos dispositions pour le demi-fond.

Je croyais que les Dernières Cartouches de Carhaix avaient disparu depuis longtemps. Pas du tout. Ce club, plus que centenaire (fondé en 1907), continue de faire les beaux-jours de la Ligue de Bretagne. On apprend, en consultant son site Internet (fort bien fait) que ses fondateurs le baptisèrent ainsi en l'honneur du général Lambert, natif de Carhaix, héros des combats de Bazeilles en 1870.

Et puis, à Carhaix, il ont bien quelques vieilles charrues, je ne vois pas pourquoi il ne leur resterait pas quelques cartouches.

A ma connaissance, il n'est pas question de Carhaix dans la Comédie humaine. Pourquoi Fougères, pourquoi Guérande, et pas Carhaix? Balzac aura raté Carhaix. Tant pis pour lui (et pour nous).

A la réflexion, peut-être vaut-il mieux pour les Carhaisiens que Balzac ait raté Carhaix. Il n'a pas raté Guérande en tout cas. Il ne fait circuler, dans les rues pourtant si pittoresques de cette petite ville, que des crétins, des pitres et des tarés. Il y a bien Camille Maupin, mais elle reste cloîtrée chez elle, ignorant le Landerneau.

Du reste, l'hostilité des romanciers français à l'égard des villes de province me plonge dans la sidération. Voyez Huysmans avec Chartres. Il y a bien la cathédrale, mais les Chartrains, il les assassine aux petits oignons. Voyez Jouhandeau avec Guéret.  Houellebecq lui-même n'est pas tendre avec la Creuse et le Loiret.

Pourquoi tant de haine pour nous autes, pôv provinciaux?


( Posté par : John Brown )

 Eglise à Carhaix

mardi 21 septembre 2010

La conduite pépère

Il y a une trentaine d'années, alors que les panneaux de limitation de vitesse commençaient à fleurir un peu partout en France (130km/h sur autoroute, 90 sur route, 50 en agglomération), ma pratique de la conduite automobile pouvait être considérée comme normale : je roulais à 150 kmh sur les autoroutes, à 110 sur les routes, et à 80kmh dans les agglomérations. D'une manière générale, je n'indiquais mes changements de direction qu'en cas de force majeure. Je traitais l'arrêt au stop comme une obligation facultative.

Quelques années plus tard, l'âge venant et les contrôles semblant se faire plus fréquents, j'adoptai un style de conduite que je baptisai, un peu plus tard, "conduite pépère n° 1" : je réduisis ma vitesse moyenne à environ 10% au-dessus de la vitesse autorisée; j'indiquai plus fréquemment mes changements de direction; je me fis un devoir de n'entrer dans les giratoires qu'à 50 kmh environ environ; je cessai de me gratter de la main droite telle ou telle partie du corps au moment de négocier un virage en épingle à cheveu.

Puis vint l'époque de la conduite pépère n° 2 : les 10% au-dessus de la vitesse limite autorisée se réduisirent à 5%; je n'entrai plus dans les giratoires qu'à 30kmh; j'indiquai presque systématiquement mes changements de direction; il m'arriva de rétrograder avant d'aborder un virage serré, je cessai pratiquement de doubler en haut d'une côte en franchissant la ligne continue ou de me livrer à l'exercice, pourtant bien jouissif, de la queue de poisson.

Eh bien, en dépit de tous ces efforts, je fus flashé à 96 kmh sur une quelconque rocade, je dus payer une amende de 45 euros, et vis mon permis amputé d'un point. Ce fut une épreuve humiliante et douloureuse.

Depuis cette mésaventure, j'ai adopté la "conduite pépère n° 3 : je roule systématiquement à 5% au moins EN DESSOUS de la vitesse limite autorisée, j'indique SYSTEMATIQUEMENT mes changements de direction, je respecte de façon exemplaire la distance de sécurité, j'aborde les giratoires AU PAS et ne m'y engage qu'après m'être assuré qu'aucun véhicule ne risque de couper ma trajectoire. Et, en plus, je roule les codes allumés en permanence.

Inutile de dire que ce nouveau style de conduite m'a valu, en quelques mois, de me faire copieusement injurier; doigts d'honneur et gestes obscènes ont fleuri sur mon passage. Je me suis senti mis à l'index, au propre et au figuré. Quelles fautes avais-je donc encore commises? Quelles négligences, reste sans doute incompressible de tant d'années de laisser-aller, me valaient l'hostilité des autres automobilistes?

Voulant en avoir le coeur net, je me suis reporté au Code de la route. Et là, ô surprise, j'ai constaté que ma conduite pépère n° 3 correspondait exactement et en tous points aux prescription du Code et aux recommandations de la Prévention routière!

Comme disait Rousseau, je deviens vieux en apprenant toujours.

Heureusement.


( Posté par : Guy le Mômô )


Le Corniaud, film de Gérard Oury (1965)

S'envoyer en l'air en mobylette

Les falaises du Verdon dans le secteur de Moustiers-Sainte-Marie sont un des lieux de rendez-vous favoris des parapentistes. Parfois, en saison, une bonne dizaine d'entre eux à la fois survolent les abords du lac de Sainte-Croix.

Rien de plus joli à voir que les évolutions lentes de ces voilures colorées; rien de plus paisible. Parfois, les harmoniques vibrantes des ailes d'un planeur viennent déchirer un peu le silence.

Mais voilà-t-il pas que l'autre après-midi, comme je descendais de mes crêtes favorites, le ronron insistant d'un  gros bourdon trouble la quiétude environnante.

C'était un parapentiste, équipé d'un moteur de mobylette, qui traversait (à l'allure d'une mobylette poussive) tout l'espace du ciel !

Un, c'est juste supportable. Mais quand ce sera dix, bonjour la paix des montagnes et des champs !

Il paraît qu'en ce début de saison de chasse, il y a des promos sur les fusils.

Et pourquoi que moi aussi je ne me mettrais pas à la chasse à la galinette cendrée? 


( Posté par : Peregrinus )


lundi 20 septembre 2010

La littérature comme aquifère


Chaque fois que je m'apprête à rejoindre mes hauteurs chéries, par un sentier bien raidasse mais pas trop cagnardeux, plongé qu'il est dans la pénombre de la hêtraie, je commence par remplir ma bouteille au canon de la fontaine qui jaillit du rocher, au bord de la route, toujours abondante et fraîche, même à la fin des étés les plus secs. S'il en est ainsi, je m'imagine que c'est en raison du rapport entre le diamètre du conduit de fer et le volume de l'aquifère souterrain que dissimule le beau calcaire jurassique, et qui déverse là son trop-plein, à la faveur de quelque surface de charriage (Dieu! que c'est bien écrit! On dirait du wikipedia relouqué par Houellebecq ou du Maurice Gidon relouqué par moi).

Je me représente la production littéraire, passée, présente et future, comme un immense réservoir, très semblable à mon aquifère, au fond duquel se déposent les sédiments des textes déjà publiés, et dont l'étroit pertuis laisse s'écouler, filtrée par les comités de lecture, la production présente; j'y puise de quoi remplir les derniers interstices libres des rayons de ma bibliothèque et les poches de mon sac. Que ce soit Balzac, Proust, Michon, Houellebecq, Assouline ou Tartempion qui pisse de la copie, cela importe peu pour le lecteur compulsif et toujours assoiffé que je suis : l'essentiel est que de la copie soit incessamment pissée. Et elle l'est : d'innombrables vessies torturées y pourvoient. Heureusement. Sinon, ce serait la sécheresse, la soif, le marasme, l'ennui, la désespérance et la mort.
Ainsi, le sac lesté de ma bouteille et des deux volumes de "Humain, trop humain", j'attaque les premiers lacets, en m'accrochant aux buis, sous peine de chuter directement sur la galerie de toit de quelque touriste néerlandais. Là-haut, je me propose de lire les aphorismes nietzschéens aux chamois, aux vautours ou à quelque vipère discrète et mélancolique.

Là-haut, tout recommence toujours, et tout change toujours. 

Comme dans la Comédie humaine.


( Posté par : Jambrun )

Pierre-Auguste Renoir, Claude Monet ou le liseur (1874)

samedi 18 septembre 2010

En lisant Houellebecq

Après-midi de lecture presque parfait. Apparemment, tous les parents du quartier ont acompagné leurs chiards à la fête foraine. Pas un ado à l'horizon. Pas un cri. Pas un rugissement de pétrolette ou de bagnole. Il a même plu un peu sur ce pays, avachi d'ordinaire sous un soleil qu'avec délectation je sens peu à peu décliner. Dans une petite heure, ce sera enfin la nuit. Et bientôt, ce sera l'hiver, " saison de l'art lucide, de l'art serein", si j'en crois Mallarmé.

Je lis La carte et le territoire, de Michel Houellebecq. Jubilation constante. J'en suis au chapitre  IV, particulièrement savoureux et hilarant, où Jed Martin retourne en Irlande chez Houellebecq (le personnage) pour une séance de photos. Dans le car, qui l'emmène à l'aéroport de Beauvais, "personne ne parlait autour de lui, même les enfants étaient calmes, et peu à peu Jed se sentit gagné par une espèce de paix". Au retour, dans le même aéroport : "devant lui, un blondinet d'environ quatre ans geignait, réclamant on ne savait trop quoi, puis d'un seul coup il se jeta à terre en hurlant, tremblant de rage; sa mère échangea un regard épuisé avec son mari, qui tenta de relever la vicieuse petite charogne".

J'ai lu dans la presse et sur les blogs littéraires que je fréquente trop de propos hargneux, touillés dans un jus de haine recuite et de mépris, tenus par des gens qui, souvent, n'avaient même pas pris la peine de lire le livre en entier et dont la sensibilité littéraire est à peu près nulle.

Eh bien, je dis qu'un romancier qui parle des enfants avec cette justesse ne peut pas être un écrivain médiocre ni un méchant homme. Ce que Houellebecq définit clairement ici, c'est une condition fondamentale du bonheur et de l'accès à une existence adulte digne de ce nom. Et cette condition est que les enfants, les adolescents, et plus généralement ceux qu'on désigne de ce mot ignoble, "les jeunes", soient neutralisés, maintenus dans le respect et la réserve, qu'ils LA FERMENT. Le boucan, l'agitation stupide et stérile, sont la preuve la plus sûre de l'infantilisation de nos sociétés confites dans le culte de la jeunesse, comme l'avait naguère montré Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée.

J'ajoute que Michel Houellebecq (le personnage) se livre à un convaincant éloge du cochon, qui achève de me le rendre estimable et sympathique : " le porc, écrit-il, est un animal admirable, intelligent, sensible, capable d'une affection sincère et exclusive pour son maître. Et son intelligence, réellement, surprend, on n'en connaît même pas exactement les limites. Savez-vous qu'on a pu leur enseigner à maîtriser les opérations simples? Enfin au moins l'addition et je crois la soustraction chez certains spécimens très doués".

On ne saurait en dire autant de plus d'un ayatollah, sans compter une masse considérable d'élèves de nos collèges.

De livre en livre, Michel Houellebecq construit une oeuvre majeure, passionnante de bout en bout. Les polémiques et les levées de boucliers que chacun de ses romans suscite sont à la mesure de sa stature d'écrivain.

Michel Houellebecq, La carte et le territoire (Flammarion)


( Posté par : Lector in fabula )

Michel Houellebecq, en compagnie d'un ami.

jeudi 16 septembre 2010

Comment on pourrit une langue

Lu sous la plume d'un journaliste, dans un article sur le taux élevé de sélénium dans les nappes phréatiques du bassin parisien :

"(...) la teneur de l'eau extraite de certains forages flirte, voire excède, la valeur limite de potabilité, fixée à 10 microgrammes par litre."

Passons sur l'horrible néologisme "potabilité", inconnu à ce jour du Larousse et du TLF. Passons, à la rigueur, sur l'inutile virgule qui suit "excède" et sépare indûment le verbe de son complément. Mais comment tolérer le monstrueux solécisme sur lequel est "construite" cette phrase? Jusqu'à nouvel ordre, on dit et on écrit en effet : "flirter avec".

Il fallait écrire : " la teneur de l'eau extraite de certains forages flirte avec la valeur limite de potabilité, fixée à 10 microgrammes par litre, voire l'excède ".

C'est ainsi que d'incultes plumitifs, en multipliant les attentats contre le français, finissent par en détruire la rigueur et la beauté. Il faudrait punir avec la plus grande sévérité de tels crimes contre la langue, quand ils sont perpétrés par des professionnels de l'écriture. Pour ma part, j'irais jusqu'à proposer la peine de mort, que, si l'on m'en croyait, on infligerait au coupable dans les conditions les plus infamantes.

( Posté par : Tu causes, tu causes... )

mercredi 15 septembre 2010

Comment débuter en littérature




Sur son blog, La République des livres, Pierre Assouline semble regretter que Claude Chabrol n'ait adapté que deux romans de Georges Simenon. Il n'y a pourtant pas lieu de s'en affliger. Au contraire, on devrait déplorer que tant de cinéastes, et non des moindres -- Visconti, par exemple, j'hésite à  citer Autan-Lara, très mal vu --  aient jugé bon d'adapter des fictions aussi ringardes que Madame Bovary, Germinal, Le Guépard, Le Diable au corps et autres Princesse de Clèves, etc. etc. Le manque d'imagination des scénaristes est vraiment sidérant, quand on y pense. Alors que c'est si facile d'inventer une histoire originale et qui tienne la route.

Je ne voudrais pas proposer mon cas pour exemple, mais tiens, pas plus tard que tout à l’heure, en visionnant au passage quelques images d’un épisode des “Feux de l’amour”, que ma femme regardait d’un oeil distrait tout en se grattant de l’autre main la grille de son sudoku, la phrase suivante m’est soudain venue à l’esprit:

“Jack, je vous donne ma parole d’honneur que Samantha n’est pas l’auteur des photos de votre femme dans les bras de Nicolas”.

Pas besoin d’être sorti vingt-quatrième de Saint-Cyr pour mesurer immmédiatement les énormes potentialités (j’aime ce mot) fictionnelles (j’aime aussi ce mot) de cette phrase, où tout fait problème et ouvre des perspectives quasiment illimitées. On s’en aperçoit tout de suite si on se pose la question : où et quand? Les réponses possibles vont de la City de Londres en pleine crise financière au Chicago de la prohibition, en passant par toutes les autres solutions imaginables.

Quant à moi, brûlant de passer aux actes, j’ai opté pour l’île Fraser (grande île sableuse au large des côtes orientales de l’Australie) en 1824.

Pourquoi l’île Fraser? Et pourquoi pas? On ne va pas me chicaner là-dessus.

Pourquoi 1824? Parce que 1824 est l’année de la mort de Lord Byron à Missolonghi (24 avril) et que c’est le seul anniversaire que je célèbre rituellement, avec le 21 janvier (1793, mort de Louis XVI) et ceux de ma femme et de ma maîtresse,évidemment.

Le lieu et la date étant ainsi définis, cerner les personnages devient plus facile :

1/ le locuteur. Pasteur évangéliste venu évangéliser les Aborigènes. Appelons-le John Evangelista, en raison d’une lointaine ascendance espagnole.

2/ Jack. Aborigène. Chef d’une tribu adonnée au cannibalisme (au moins rituel).

3/ L’épouse de Jack. Fanny. Fille naturelle de Diderot et de la grande Catherine, unique rescapée du naufrage de la Méduse (oui, je sais, il eut lieu au large des côtes du Sénégal, mais les radeaux et les dérives, ça existe).

4/ Nicolas. Le type même du French Lover. Dernier survivant des mutins de la “Bounty”, ce Français de lointaine ascendance Rom (j’en vois déjà qui se lancent dans un scénario différent du mien) s’adonne à la méditation transcendentale et à la peinture. Bien des années après, Gauguin, de passage dans l’île, récupérera ses tableaux et les fera passer pour siens (à quoi tiennent les attributions, les réputations et les cotes subséquentes).

Reste Samantha. J’en fais la fille du pasteur et d’une aborigène dénommée Nadira (après baptême), morte de la dengue en 1810, et qu’une passion fougeuse unit à John Evangelista en dépit des obstacles de la taille, de la race et de la culture (mais, après tout, nous sommes tous des Aborigènes roumains, comme dirait l'autre.

Quant à Lord Byron et à la Grèce révoltée contre l’oppression ottomane, on peut très bien les intégrer. Je suppose par exemple que, pendant que son inconsolable papa se polit, se pollue (petit clin d‘oeil autobiographique, mais je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas, moi aussi, dans l’autofiction), je suppose donc que Samantha a des visions nocturnes en technicolor et 16/9e de combats épiques, de poète en transes etc. Cela donnerait un montage avec effets d‘abyme, de miroirs et autres, auprès desquels les plus ambitieuses constructions de Tata NDiaye et de Tonton Michon ne seraient que roupie de sansonnet, comme dirait Michel (pas Houellebecq, l’autre, Tournier).

Et puisqu’on parle du loup, eh bien, avec des données aussi prometteuse, je me fais fort de développer tout ça en 200 pages bien avant la Toussaint, ce qui laisserait le temps à mon éditeur de faire inscrire mon histoire sur la liste complémentaire des goncourables. On pourrait ainsi rejouer à Houellebecq le coup de Weyergans. On m’objectera peut-être que mon roman sera probablement nul. Je réponds que le Weyergans était nullissime, ça me laisse donc une chance.

Je ne suis pas mécontent de ce début, même si un détail me semble clocher. Je ne l’ai pas encore identifié. En tout cas je me verrais sans déplaisir sponsorisé par Nikon (par exemple).


( Posté par : Guy le Mômô )

Samantha photographiée par Nicolas sur l'île Fraser en 1824

mardi 14 septembre 2010

La chasse au gros gibier

C'était il y a quelques années, quelque part dans le massif des Maures, le jour de l'ouverture de la chasse. Popol (appelons-le Popol), seize ans, intronisé chasseur émérite par ses aînés, participait à sa première battue. Posté en lisière de forêt, Popol voit bouger quelque chose dans un bosquet. C'est sûr que le cochon que rabattent depuis deux heures les copains, il est pour lui. Popol tire. Chute de la bête. Avec précaution, Popol s'approche, écarte les branches.

Mince, c'est son grand-père.

Un peu plus tard, un Popol passablement défrisé pousse la porte de la demeure familiale.

Popol     -  J'ai tué Pépé.

Je n'invente rien. Même la réplique était dans le journal.

Petit con. La prochaine fois, fais les sommations d'usage.

On ne sait pas si, depuis, Popol a aussi tué Mémé.

Qu'y a-t-il de plus con qu'un chasseur?

Un autre chasseur, évidemment.

Surtout dans ce pays, où dans le genre con, il est difficile de faire plus gratiné.


( Posté par :  Nemrod en pantoufles )

La chasse à la galinette cendrée dans le massif des Maures

lundi 13 septembre 2010

Claude Chabrol : Adieu l'humoriste!

Au début des années soixante du siècle dernier, la Semaine de la pensée marxiste était un moment fort de la culture à Paris. Je crois que c’étaient même “LES” semaines de la pensée marxiste, pluriel peut-être excessif : la “pensée marxiste”, on n’avait pas besoin de plusieurs semaines pour en faire le tour, à une époque où les idéologues du PC, dans des ouvrages prétendument théoriques, décrivaient les lendemains chantants sur l’air bien connu de “demain, on rasera gratis”. Clément Rosset a, depuis, rendu férocement justice à cette sous-littérature, dans quel livre, ça ne me revient pas maintenant. Mais le militant enthousiaste de l’UEC que j’étais alors n’en buvait pas moins ça comme du petit lait. J'ai bien changé...

Cela se passait dans la grande salle de la Mutualité. Ce soir-là, il était question de la culture. La salle était comble. Comme, en ces temps antédiluviens mais néanmoins postérieurs au XXe Congrès, le PC s'essayait à l'ouverture, les organisateurs avaient invité des représentants de la culture non-marxistes mais pas non plus abominablement réacs. Figuraient parmi les invités Sartre et Beauvoir. Pour représenter les gens de cinéma, on avait fait appel à Claude Chabrol. Pourquoi l’avait-on invité, lui, pourquoi avait-il accepté l’invitation, mystère. Je suppose qu’il en fallait un et qu’il se trouvait libre ce soir-là.

Je me souviens que le couple Beauvoir/Sartre arriva un peu en retard. L’intervention de Sartre fut — on s’en doute — très attentivement écoutée.
Vint le tour de Chabrol. Invité d’honneur, il siégeait à peu près au centre de la longue table. Je revois une bouille de pierrot lunaire quelque peu ébouriffée. On lui tendit obligeamment un micro. Il prit la parole.
Alors sortit des micros un borborygme absolument incompréhensible qui dura une bonne minute. On vérifia le branchement du micro. On parcourut l’intégralité du fil. On tapota l’engin. Tout était en ordre. Chabrol reprit la parole. Même résultat. Borborygme encore plus affreux. Je crois qu’il essaya encore une fois, avec un résultat aussi piteux. Et ce fut tout. Le jeune cinéma s’était exprimé.
Je crois qu’en fait, Chabrol n’avait rien préparé de précis et qu’au dernier moment, pour se dispenser d’intervenir, il inventa ce gag.


J’ai encore dans l’oreille le timbre métallique de la voix de Sartre, mais de son contenu, j’ai tout oublié; je le regrette, bien sûr, mais ça ne m’empêche pas de dormir.
En revanche, je garde un souvenir précis et ravi de la performance de Chabrol.


Si “l’Anthologie de l’humour noir” était encore à écrire et si Breton vivait, il accorderait sans doute une place d’honneur à ce maître de l’humour (noir de préférence) que fut l’auteur de “Que la bête meure” et de “Poulet au vinaigre”., mais aussi de " le Tigre se parfume à la dynamite". S’il est un film de Chabrol que je voudrais revoir, en cette époque d’ouverture de la chasse, c’est ce court métrage dont le héros est un jeune cadre dynamique, invité par son patron à une chasse à courre sur son domaine. Il y court. Il court les bois. Jusqu’au moment où il se rend compte que le gibier qu’on traque, c’est lui! A l’instant de l’égorgement, il lui pousse même une ramure, et il brame!

Vive Chabrol !


( Rédigé par : Jambrun )



dimanche 12 septembre 2010

La connaissance par l'amour

" Qui veut réellement connaître quelque chose de nouveau (que ce soit un homme, un événement, un livre) fera bien d'accueillir cette nouveauté avec tout l'amour possible, de détourner promptement le regard de ce qui lui en paraît hostile, choquant, faux, voire même de l'oublier : on donnera par exemple la plus grande avance à l'auteur d'un livre et alors, comme dans une course, on désirera vraiment, le coeur battant, le voir toucher au but. C'est en effet par ce procédé que l'on pénétrera jusqu'au coeur de la nouveauté, jusqu'à son point moteur : et c'est précisément ce qui s'appelle connaître. Une fois arrivé là, le raisonnement fera ses restrictions après coup; cet excès d'estime, cette suspension du pendule critique, ce n'était justement qu'un artifice pour amener l'âme de la chose à se montrer."

Friedrich NIETZSCHEHumain, trop humain, I,9, 621 : L'artifice de l'amour  (traduit par Robert Rovini / Folio)

Ce texte lumineux, que tout amoureux de la lecture, en particulier, et peut-être aussi tout amoureux tout court, devrait savoir par coeur, nous invite donc à corriger (éventuellement) la générosité de l'amour, initialement dispensé comme condition d'accès à toute connaissance, par l'exercice de la raison critique, qui tranche en dernier ressort. En somme : je t'ouvre mon coeur, montre-toi toute nue, et on verra après. Je trouve délicieuse cette ruse de l'esprit avide du seul bien qui compte pour lui : connaître.


( Posté par : Nietzsche for ever )


Note (21/06/2014) -

Tiens, j'avais complètement oublié le contenu de ce post et le pseudo de cet avatar d'Eugène. Eh bien, je ne vois rien à ajouter à mon commentaire de l'époque, sinon qu'en littérature, un George Steiner me paraît posséder les qualités définies par Nietzsche.


Saint loto

Croire en Dieu, c'est comme croire qu'on va gagner au loto. Sauf que, dans le premier cas, on n'a vraiment aucune chance de gagner.

Nietzsche écrit (Humain trop humain) :

" Il y a des gens qui veulent rendre la vie pénible aux hommes sans autre raison que de leur offrir par après leurs recettes pour soulager la vie, par exemple leur christianisme."

Rien de plus vrai. Tout vendeur à la sauvette sait cela : rien de tel pour fourguer sa camelote que de persuader les chalands qu'ils en ont besoin.


( Posté par : Nietzsche for ever )

vendredi 10 septembre 2010

Circé en septembre

Arrivés à l'endroit où font halte  les touristes pour admirer le panorama du lac, ils ont quitté la voiture, garée sur le bas-côté. Ils sont debout, face à face. Ils sont jeunes et beaux. Elle, dos tourné au paysage, blonde, mince et svelte dans sa jolie robe imprimée, lui a noué les bras autour du cou. Sourire aux lèvres, les yeux brillants, elle semble plaider sa cause d'une voix suave. J'imagine un couple d'amants partis ensemble pour une brève escapade. Quelque part une épouse s'affaire aux tâches ménagères et pouponne, confiante, dans une quiétude trompeuse. Lui, plus grand qu'elle, semble l'écouter distraitement un peu dédaigneux et comme sur la réserve. Est-elle vraiment l'amoureuse éperdue, offerte, sans recours, que semblent décrire ses paroles? Ou bien, n'est-elle pas plutôt vipère pendue à son cou, prête à le mordre au coeur, à lui injecter le venin mortel de la passion? C'est la saison où elles sont le plus dangereuses. Mais je sens en lui le bourreau des coeurs cynique, rompu à ces joutes pour le pouvoir que sont toutes liaisons amoureuses, et bien décidé à garder la main quoi qu'il arrive. Bien plus tard, après tant de larmes versées et de cruelles souffrances,  d'avanies et d'humiliations de toutes sortes, elle prendra enfin conscience de l'erreur qu'elle commit de s'être un instant abandonnée à l'illusion que sa rayonnante beauté lui donnait, si peu que ce fût, barre sur lui.

Ah! comme je souhaite que, de mille tortures savamment infligées, elle paie longuement son insupportable prétention!
 
L'obtuse pétasse! Elle l'aura bien mérité.


( Posté par : John Brown , avatar eugènique agréé)



jeudi 9 septembre 2010

Lascia la spina...

Il  est un air de concert de Haendel, adapté de son opéra Rinaldo, dont les paroles disent:

Lascia la spina, cogli la rosa... "

Ces paroles sont d'une grande sagesse, et l'on serait tenté d'en faire l'article fondamental d'un art de vivre. C'est ce que j'ai fait. C'est devenu ma devise (une de mes devises).

La difficulté est évidemment de savoir identifier l'épine et la rose. Or ce n'est pas, si l'on y réfléchit, une mince affaire. Chacun aura sa définition personnelle de l'épine et de la rose. Et ce n'est certainement qu'après mûre réflexion, et non sans de longues hésitations et incertitudes qu'on décidera ce qu'est -- pour soi en tout cas -- l'épine, et ce qu'est la rose. Sans compter que certaines roses ne peuvent se cueillir qu'au prix de bien cruelles griffures d'épines.

Mais l'air est si beau qu'il est impossible de ne pas adhérer à ce doux programme.


Opera proibita, airs de concert (Scarlatti, Haendel, Caldara) , par Cecilia Bartoli, mezzo-soprano (merci à Romuald d'avoir rectifié).


( Posté par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )

Cecilia Bartoli

" La Piscine " (Jacques Deray)

Malgré de nombreux films, parfois très réussis (Borsalino, Un peu de soleil dans l'eau froide), la carrière de Jacques Deray ne le classe pas parmi les très grands metteurs en scène. Son meilleur film restera sans doute celui qui, en 1968, le fit vraiment connaître, la Piscine. Je l'avais vu lors de sa sortie en salle et, si j'avais été sensible à son charme mélancolique et amer ainsi qu'à sa rigueur, je n'en avais pas vraiment saisi, à l'époque, toute la beauté et toute la profondeur. Je l'ai revu hier soir à la télévision et j'ai pu constater qu'il n'avait pas du tout vieilli. Incontestablement, c'est un chef-d'oeuvre.

Bien plus que le théâtre, le cinéma mise sur le corps des acteurs. Au théâtre, le corps de l'acteur est toujours quelque peu modifié, codifié, masqué, par le maquillage, par le costume, par les éclairages. La distance qui sépare le spectateur de la scène ne lui permet pas de voir les détails de ce corps. Au cinéma, le corps de l'acteur est offert au public de façon beaucoup plus réaliste, précise,  intime.

La Piscine est un film d'acteurs, au meilleur sens du terme. Tout le film repose sur la performance des quatre comédiens réunis par Deray pour interpréter le quatuor des personnages principaux : Romy Schneider, Alain Delon, Maurice Ronet, Jane Birkin. Tous les autres ( à l'exception de l'inspecteur de police, interprété par Paul Crauchet) ne sont que des comparses.

Ces quatre-là, réunis dans un huis-clos, pour le plaisir, puis pour le drame, le long des quatre côtés de ce rectangle d'eau bleue où ils se caressent, se poursuivent, se croisent, s'affrontent, sont magnifiés tout au long du film par la mise en scène et les prises de vue. A eux seuls (ou presque) le metteur en scène a réservé les plans rapprochés (plan moyen, plan américain, gros plan). Les comparses ne sont presque jamais vus qu'en groupe et à une distance qui les rend plus petits, plus insignifiants, que les quatre, qui, du coup, paraissent au spectateur comme dotés d'une autre stature que le commun des mortels.

Schneider, Delon, Ronet, Birkin : ils sont jeunes et beaux. Beauté des corps, des peaux, des visages, des regards. Beaux. Solaires. Tout le film dit et magnifie l'existence d'une aristocratie de la beauté physique. Aristocratie à laquelle renvoie le décor de cette luxueuse villa, perdue dans la campagne tropézienne.

Cette beauté physique des quatre principaux acteurs n'a d'égale que leur insignifiance en tant que personnages. On apprend peu de choses d'eux. On comprend vaguement que Marianne (Romy Schneider) connaît une réussite professionnelle enviable dans un secteur qui pourrait être celui du journalisme, tandis que Jean-Paul (Alain Delon),écrivain sans éditeur, travaille sans grande conviction dans une agence de publicité. Harry (Maurice Ronet) a fait fortune dans la production de disques, voyage beaucoup, aime la fête, et sa fille Pénélope (Jane Birkin), tout juste sortie de l'adolescence, ne semble guère avoir de projets d'avenir. Marianne, qui a été naguère la maîtresse d'Harry, lui avoue se sentir plus heureuse avec Jean-Paul qu'avec les autres hommes qu'elle a aimés avant lui. Harry exhibe partout avec lui sa fille un peu comme il fait voir sa voiture de luxe, et Pénélope est une très jeune femme solitaire et délaissée. On ne sait pas trop jusqu'à quel point Jean-Paul est attaché à Marianne. Ces liens personnels et affectifs  flous et lâches entre les personnages engendrent des dialogues généralement insignifiants. L'intrusion des comparses ne fait qu'accentuer cette banalité; c'est ainsi que la venue à la villa, après la mort d'Harry, d'un groupe d'amis, se solde, après un bref échange de propos conventionnels, par une partie de rami...Tout se passe comme si l'on n'avait  rien d'autre  à se dire que des choses anodines et comme si la banalité des échanges était la condition et la garantie de rapports interpersonnels apaisés. Les seuls échanges qui dépassent la banalité (les confidences de Pénélope à Jean-Paul et les reproches grossiers d'Harry au même) débouchent directement sur le drame.
 
Le faible niveau d 'intensité apparent des rapports affectifs, sociaux, intellectuels, entre les quatre protagonistes, ne fait que conférer plus d 'importance encore à leur existence physique. C'est physiquement qu'ils sont présents les uns aux autres et qu'ils nous imposent leur existence. C'est physiquement aussi qu'ils entrent vraiment en relation les uns avec les autres, pour le meilleur et pour le pire. Rarement un film m'aura fait autant éprouver à la fois la force du magnétisme physique dans les rapports humains et la fragilité de ces rapports. D'où  aussi cette impression de solitude profonde que donnent les protagonistes. Solaires et solitaires...
 
Réunis provisoirement tous les quatre dans la parenthèse de l'été et des vacances, de passage tous les quatre dans cette villa qu'on leur a prêtée, dans ce coin de Provence synonyme de plaisir, de luxe et de loisir,  il s'agit au fond pour eux de passer le temps et de tromper l'ennui. Dans la torpeur de ce huis-clos, dans ce décor si séduisant qu'on n'a plus envie de s'en éloigner et qu'il fonctionne comme un piège, caresses,baignade, bains de soleil, brèves escapades hors de la villa, esquisses de tentatives pour changer la donne sentimentale sont les seuls moyens dont ils disposent pour y parvenir.  Et ces moyens sont, en définitive, toujours insuffisants, toujours débordés par l'ennui et la vacuité.Dans ce vide de l'existence quotidienne, qu'incarne si bien le réservoir d'eau bleue si propre et si pure de la piscine, tout, finalement peut arriver; un incident peut prendre soudain des proportions dramatiques, le jeu peut tourner au  drame à chaque instant. Du vide naît ainsi la possibilité du meurtre.  Un meurtre qui s'inscrit dans la banalité des actes quotidiens, et tout aussi évitable (ou inévitable) qu'eux. La mort d'Harry arrache les personnages à leur torpeur, à leur hébétude ensoleillée, instaure irréversiblement un autre tempo.

L'ennui et la vacuité sont le quotidien des personnages. "Qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui?" demande Marianne. A quoi Jean-Paul répond : "ce que tu voudras." Mais Marianne ne sait pas trop bien ce qu'elle veut faire. Ennui générateur d'angoisse. Angoisse de Marianne, qui sent que Jean-Paul s'éloigne d'elle pour se laisser attirer par Pénélope. Angoisse de Jean-Paul, en mal d'affirmation de soi. Angoisse de Pénélope, à qui ni son père ni sa mère ne s'intéressent vraiment. Angoisse mieux dissimulée par Harry derrière une façade de réussite, mais qui s'en va tâcher d'oublier sa solitude dans la fête et l'alcool. Tout cela est suggéré avec une remarquable et louable économie de moyens; quelques plans, quelques mots suffisent pour faire affleurer ce qui, autrement, est caché dans le silence, l'absence. Dans ce film, ce qui n'est ni dit ni vu mais qu'on pressent et devine à demi est au moins aussi important que ce qui est dit et vu, et tout cela contribue à créer l'atmosphère pesante d'un huis-clos étouffant, sous une apparence d'insouciance et de légèreté.

Paul Crauchet campe un inspecteur de police dont le rôle est moins de découvrir la vérité (il est cependant tout près de la découvrir) que de sceller l'alliance des deux amants unis dans leur complicité. La dernière image du film nous les montre enlacés, derrière un rideau de pluie. Rien n'est sûr. Tout est à craindre.

Tout en donnant à voir la splendeur des corps, la Piscine montre la fragilité des êtres, leur solitude et suggère l'impossibilité du plaisir.

Jacques Deray n'aura pas vraiment réédité ce coup  de maître qu'est la Piscine . Il restera sans doute  dans les mémoires comme le très honorable réalisateur de films policiers à la française. Il  est d'ailleurs possible qu'à partir du projet initial (réunir à nouveau le couple Delon/ Schneider, ou plutôt le trio Delon/Ronet/Schneider du film de René Clément, Plein soleil, à la faveur d'une intrigue policière, dans le séduisant cadre estival d'une riche villa tropézienne) la réussite du film ait dépassé les ambitions de ses auteurs. Le film est un discret hommage à celui de René Clément : la relation de Jean-Paul et de Harry est très proche de celle de leurs personnages respectifs dans Plein soleil, et dans les deux cas, cela se termine par un meurtre. Une donnée essentielle du film de Clément est cependant absente de celui de Deray, c'est (outre la préméditation) la substitution d'identité, qui confère à Plein soleil sa profondeur et son pouvoir de fascination et permet à Delon de déployer cette grâce aérienne de funambule toujours au bord de la chute. Près de dix ans après, la séduction de l'acteur est intacte mais elle a naturellement évolué vers plus de maturité et de gravité. De même, Romy Schneider, mariée et maman d'un petit garçon, n'a plus rien de cette Sissi qui lui colla si longtemps à la peau. Bien que plus jeune que Delon, elle campe une Marianne manifestement plus âgée et plus expérimentée que son amant, déjà hantée par la peur de vieillir et de ne pas soutenir la rivalité avec l'éclat de la beauté juvénile de Pénélope. Discrètement suggérée, cette angoisse, qui fut aussi celle de l'actrice, rend son personnage plus émouvant et plus vrai. Romy Schneider a sans doute mis beaucoup d'elle-même dans son personnage qu'elle joue avec une grande sincérité, qui est aussi celle de ses partenaires. L'accord entre la personnalité des acteurs et leur personnage est à coup sûr une clé de la justesse du film.

Que vaut un homme? On peut être amené à se poser cette question en regardant la Piscine, comme en regardant Plein soleil . A près de dix ans de distance, Delon incarne deux personnages sans caractère ni envergure, qui signent leur médiocrité par les choix qu'ils font. Ce n'est pas seulement parce qu'il est un assassin qu'on peut dire du Tom Ripley de Plein soleil que c'est un vaurien. A la lettre, il ne vaut rien, il n'existe pas. Et c'est parce qu'il n'est personne qu'il se grise de l'illusion momentanée d'être quelqu'un, en usurpant l'identité de l'homme qu'il a tué. Delon exprime merveilleusement cette griserie qui s'empare de son personnage quand il découvre que, comme par enchantement, tout lui devient accessible et facile., et qu'il est devenu sans effort quelqu'un d'intéressant. Dès lors, il est condamné à une fuite en  avant qui prend brutalement fin quand la réalité fait son retour. Dans la Piscine, la médiocrité de Jean-Paul se révèle dans les minutes qui suivent le meurtre d'Harry. Il n'est pas nécessaire de beaucoup de temps pour qu'un homme montre ce qu'il vaut, il suffit de quelques minutes, parfois moins encore, le temps de faire un choix. Après avoir noyé Harry, Jean-Paul ne prévient pas Marianne, ne songe pas un instant à solliciter son aide ( ce qu'il aurait sans doute fait si le lien qui les unit avait dépassé le stade d'une simple complicité sensuelle ),  quitte à tout lui avouer plus tard (bourde supplémentaire).  Il maquille grossièrement en accident ce qui n'avait nullement besoin de l'être. Du coup,  par ce choix solitaire et imbécile, il signe son meurtre et attire les soupçons de l'inspecteur, et il perd Marianne qui découvre dans son amant, quand il lui avoue avoir délibérément noyé Harry, un homme qu'elle ne connaissait pas, moins un homme capable de tout qu'un homme capable de n'importe quoi, un homme pour qui , en définitive, elle ne compte guère. Du reste, dès qu'il lui a avoué son meurtre, sa séduction physique s'évapore, il devient, même physiquement, le personnage médiocre dont on s'aperçoit qu'il méritait le mépris dont Harry l'accable juste avant de mourir.

L'aristocratie de la beauté physique est peu de chose quand elle n'est pas soutenue par celle du caractère, du coeur et de l'esprit.


( Posté par : Le Perv des salles obscures , avatar eugènique agréé)


mercredi 8 septembre 2010

Le retour du monstre cévenol

Cette fois,  c'est par l'Ouest qu'il s'est annoncé. Vers deux heures du matin, par une ligne de sourds roulements de tambours de guerre comme montant de sous l'horizon. Il a pris tout son temps, près d'une heure, pour parvenir au contact des Gallo-Romains qui n'en menaient pas large, calfeutrés dans leurs cagnas. Enfin, dénouant l'angoisse d'une longue attente, une pluie légère s'est mise à tomber. On se rassurait  déjà... C'était une ruse! L'assaut du Barbare fut soudain : une muraille de grêle et d'eau s'abattit avec fracas au ras des volets. Coups de foudre aux quatre coins du ciel, vacarme insupportable. Déjà, on s'activait dans les chaumières. Serpillères et balais ne chômaient pas. Tel maître de maison, dans le  plus simple appareil, rattrapait in extremis par la queue son  chat bien décidé à partir à l'aventure pisser sous le déluge.
Mais déjà le monstre s'éloignait. Epuisé sans doute par ses excès du côté de l'Ardèche, son corps s'était effiloché au-dessus de la belle Provence. Parvenu jusque chez nous, il ne lui restait plus guère que les dents.


( Posté par : Jambrun )

Jean-François Millet, Ciel d'orage

Je ne mangerai pas halal

La chaîne des restaurants Quick propose désormais des menus exclusivement à base de viande halal.

Intrigué par cette décision , je me suis intéressé à l'actionnariat majoritaire de Quick. Après tout les investisseurs arabes sont fortement présents dans les économies occidentales. Qui décide, en dernier ressort, me demandais-je, de ne proposer que des menus Halal chez Quick?

Et là, surprise : pas d'actionnariat musulman majoritaire chez Quick.  La chaîne est la propriété de la Caisse des Dépôts et Consignations, autrement dit par l'Etat français.

Dès lors, la question est : comment se fait-il que l'Etat français, Etat laïc, actionnaire majoritaire de la chaîne, tolère que ses restaurants deviennent une sorte de sanctuaire de pratiques confessionnelles, au surplus de pratiques confessionnelles très minoritaires dans la population? J'espère qu'une question écrite a été déposée à ce sujet sur le bureau de l'Assemblée Nationale. Sinon, il serait bon qu'elle le soit.

En attendant la réponse, considérons les restaurants Quick comme des établissements d'obédience confessionnelle, exclusivement réservés aux Musulmans pratiquants, et traitons-les comme tels, autrement dit allons chez les concurrents voir si la viande y est meilleure. On verra, au bout d'un certain temps de ce boycott pour la défense des principes de la laïcité, quelle tête feront les actionnaires de Quick.


( Posté par : Myriam Ben Rataboum )


Tartuffe, de Molière, mise en scène d'Ariane Mnouchkine

mardi 7 septembre 2010

M. le Maudit

Dans la région de Lille, un homme, violeur récidiviste, vient d'avouer avoir assassiné une jeune femme qui faisait son jogging. Condamné à dix ans de prison en 2006, pour des faits similaires, cet homme avait été libéré après avoir purgé seulement la moitié de sa peine; des expertises psychiatriques favorables au condamné avaient entraîné cette décision des juges.

Ce sont  les plus faibles -- des femmes, souvent jeunes, des enfants -- qui sont les victimes trop fréquentes de ces crimes révoltants. Même si les récidives ne doivent pas conduire à remettre en cause l'aménagement des peines en fonction de la conduite des condamnés en prison et de leurs chances de réinsertion, l'opinion accepte de plus en plus mal que soient libérés après avoir purgé seulement une partie de leur peine, par des juges aisément taxés d'irresponsabilité bien qu'ils ne fassent qu'appliquer la loi, des individus dont la dangerosité ne se révèle, hélas, qu'au moment du passage à l'acte. Ce qui constitue d'ailleurs, de la part de ceux qui pensent ainsi, une erreur de logique : comment peut-on, en effet, juger de la dangerosité d'un détenu libéré tant qu'il n'a pas récidivé? Mais qu'on  reconnaisse à ces criminels toutes les excuses et les atténuations de responsabilité qu'on voudra, leur dangerosité supposée fait d'eux, aux yeux de la majorité, des parias, qu'il vaut mieux traiter comme des parias. C'est-à-dire en les mettant définitivement hors d'état de nuire, soit en les bouclant à vie, soit en les éliminant.

Dans M le Maudit, Fritz Lang met en scène l'histoire d'un assassin d'enfants (génialement interprété par Peter Lorre) qui sévit dans les rues d'une ville allemande. Désespérant de l'arrêter, la police confie à la pègre la tâche de l'identifier et d'en débarrasser la société. Les truands réussissent en effet là où les policiers avaient échoué. M est capturé; puis, à l'issue d'un procès où il plaide lui-même son irresponsabilité mentale de façon bouleversante, il est liquidé.
Craignons que, si des cas semblables à celui de ce violeur de Lille venaient à se répéter trop fréquemment, des citoyens ne se chargent d'exercer une justice expéditive pour remédier aux carences supposées de la justice de leur pays.


( Posté par : Le Justicier de ces dames )

Peter Lorre, dans M le Maudit, de Fritz Lang

lundi 6 septembre 2010

"Catch me if you can" (Steven Spielberg)

Quel bonheur que ces films dont les grands studios américains ont le secret, et qui savent toucher le grand public en lui proposant un divertissement habilement mené, qui s'adresse à la fois à sa sensibilité et à sa réflexion. Pour peu que le maître d 'oeuvre soit un grand metteur en scène, ces films deviennent rapidement des classiques. C'est le cas avec Arrête-moi si tu peux ( "Attrape-moi si tu peux" aurait été plus fidèle et plus juste pour traduire le titre original, Catch me if you can, sans compter que la possibilité d'une allusion/clin d'oeil au roman-culte de J.-D.Salinger, The Catcher in the rye, dont le héros est aussi un adolescent en rupture, restait préservée). Steven Spielberg, au sommet de son art, signe là un film à la fois drôle, émouvant et grave sur les thèmes du lien de paternité,  de la quête d'identité, de l'art difficile de devenir adulte, de la fascination du jeu à la fois illégitime et nécessaire, du pouvoir de l'illusion, des innombrables failles d'une société aussi complexe que les réseaux informatiques et donc aussi fragile,  au fil d'une histoire qui est aussi (et peut-être surtout) un récit d'apprentissage. Des moments très forts et très beaux témoignent de la maîtrise du metteur en scène, comme cette séquence clé-- admirablement mise en place et filmée -- du tunnel de l'aéroport, où tant de choses sont dites, où tout dans l'image tend à être signifiant, mais ne peut y  parvenir que parce qu'elle est prise dans un continuum d'images, de langage et de sons qui entrecroisent, et tissent tout un réseau de signifiants, tous, en définitive, polysémiques. Leonardo di Caprio interprète brillamment le rôle de ce très jeune homme surdoué qui devient en un tournemain un escroc international recherché par toutes les polices. Tom Hanks lui renvoie la balle avec un égal brio. Les rôles secondaires sont remarquablement interprétés eux aussi, dont celui de la mère, où le charme ambigu de Nathalie Baye est subtilement utilisé par le metteur en scène. On voit sur ce cas tout ce qui sépare le travail d'un acteur de cinéma de celui d'un acteur de théâtre. Des acteurs célèbres se sont parfois imaginé pouvoir tourner un grand film en préposant à la mise en scène un tâcheron de second ordre et en tablant sur leur omniprésence dans le film et sur leurs dons d 'acteur. Ce fut, à l'occasion, l'erreur d'un Depardieu ou d'un Delon. Mais Delon n'est magique, dans Plein soleil, que parce qu'il y a, sur lui et sur l'histoire qu'il interprète, le regard de René Clément.


( Posté par : Le Perv des salles obscures )


Sur le sentier de Bure

Le pic de Bure, dans le Dévoluy, n'est pas d'un accès facile par les sentiers. Il n'y en a que deux, longs, et qui présentent des passages délicats. Ce jour-là, parti trop tard, par l'itinéraire qui débute au-dessus du hameau de la Montagne, je ne dépassai pas le niveau des derniers arbres, à 2000m, sous lesquels coule la dernière source. Au-delà s'étendaient les solitudes blanches et désertiques des pierriers et des falaises qui défendent sur tout son pourtour l'accès du plateau de Bure. Pas si désertiques que cela d'ailleurs, puisque, dès que je quittais l'abri des sapins, le cri d'une aigle qui nichait probablement dans la falaise (à gauche sur la photo) proclamait à chaque fois la présence d'un intrus. Le sentier (invisible sur la photo) passe à l'Est (à droite).

( Posté par : Peregrinus )



dimanche 5 septembre 2010

"Rigoletto" : une musique raffinée

Pour certains, l'opéra italien du XIXe siècle est le lieu d'une musique tonitruante, aux lourds effets. Rien de tel dans le Rigoletto de Verdi. Jamais le compositeur n'a écrit une musique aussi délicatement raffinée, aussi poétiquement évocatrice que dans cette oeuvre. Sa maîtrise de l'écriture pour les voix y est éclatante; duos, trios et quatuors vocaux, plus admirables les uns que les autres, s'y enchaînent. "Si je pouvais dans mes drames faire parler quatre personnages à la fois de façon que le public pût saisir les paroles et les divers sentiments, j'obtiendrais un effet pareil à celui-ci", écrivit Hugo, qui n'avait d'abord pas du tout apprécié l'adaptation que Verdi et son librettiste Francesco Maria Piave avaient faite de son drame, Le Roi s'amuse, au point de fulminer un furibond  et mégalomaniaque "Défense de déposer de la musique au pied de mes vers" !
L'interprétation qu'en propose la télévision, en trois séquences et en direct (samedi 4 et dimanche 5 septembre), s'approche de la perfection. La distribution est quasi idéale : Placido Domingo a maintenant la voix qu'il faut pour interpréter le rôle titre (écrit pour un baryton) et ses dons d'acteur font le reste. Raimondi est à la hauteur de sa réputation et a le physique de l'emploi. Vittorio Grigolo (le duc) et Julia Novikova ( merveilleuse Gilda) sont excellents. Zubin Mehta (chef parfois discuté) et l'orchestre de la RAI  rendent magnifiquement la finesse de la partition. La mise en scène (en décors réels) de Marco Bellochio et sa direction d'acteur sont d'un raffinement admirable et d'une adéquation à l'esprit de l'oeuvre exemplaire.

Le choix de présenter le spectacle  en trois séquences et en direct a l'inconvénient évident de nuire à l'intensité dramatique de l'oeuvre, mais le fait qu'on assiste, en somme, au tournage d'un film en temps réel et sans  repentir possible compense largement cet inconvénient et permet d'apprécier la qualité de la mise en place du détail, fixée au terme d'une longue série de répétitions. Du beau travail !

Rigoletto, de Giuseppe Verdi, sur un livret de Francesco Maria Piave, d'après Le Roi s'amuse, de Victor Hugo, avec Placido Domingo (Rigoletto), Ruggero Raimondi (Sparafucile), Julia Novikova (Gilda), Vittori Grigolo (le duc de Mantoue), Nina Surguladze (Maddalena)
Choeur et orchestre symphonique de la RAI, Zubin Mehta.


( Posté par : Sébastien , avatar eugènique agréé)

samedi 4 septembre 2010

Thomas Bernhardt et les prix littéraires

C'est bientôt l'automne,  la saison des prix littéraires. Le petit monde de la critique se déchire pour décider qui, de Houellebecq ou de Despentes, terrassera l'autre, dans la course au Goncourt. Sur la question de la valeur et du sens de ces prix, si prestigieux, et dont les lauréats sont souvent aussi rapidement oubliés qu'ils ont été distingués, il faut d'urgence lire ou relire le livre admirable de Thomas Berhardt : Mes Prix littéraires (traduit par Daniel Mirsky chez Gallimard). Dans une série de textes aussi profonds qu'hilarants, l'auteur de Place des héros met en lumière l'inévitable malentendu, le divorce nécessaire, qui séparent une société d'un écrivain qui met son oeuvre au service d'exigences que cette société ignore et bafoue au quotidien.


( Posté par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )


Thomas Bernhardt

vendredi 3 septembre 2010

Laurent Fignon : simple et vrai

    " Je n'ai pas peur de mourir,  je n'en ai juste pas envie"
                     
                                                      ( Laurent Fignon )



Route du col d'Izoard


( Posté par : Jambrun )