mardi 30 novembre 2010

divagation automnale

Un dimanche en décembre, vers 16 heures


A l'approche de la chapelle, voile de nuages gris très clair, opalescents là où leur épaisseur est moindre, au point qu'ils se confondent presque avec le ciel; quelques autres, plus délimités, effrangés, disséminés, d'un gris foncé de souris, flottant en dessous, dérivent très lentement vers le couchant, laissant, à l'est, une grande déchirure, un vaste espace rempli de ce bleu pâle, un peu éteint, modeste parure des ciels d'hiver, le soir.
Rumeur douce des cimes des grands pins d'Alep et des cèdres, restés debout parmi l'enchevêtrement des arbres morts abattus par les tempêtes.

Autour de la chapelle, pivot à la pointe de son rocher, l'espace vire lentement au rythme des pas. Dans les creux et jusque loin là-bas, dans la plaine, au Sud, crépitent des salves : les chasseurs rassemblés brûlent en l'air leurs dernières cartouches. Au fond des vallons, des chiens attardés sur une piste, ou en quête de leur maître, lancent leurs plaintes rauques, désolées. Du village en bas, tourné vers la plaine, une sirène module un unique appel.

Fracas étouffé d'un avion de ligne: invisible, il trace sa route, venant d'Espagne, vers les Alpes italiennes, la Suisse. C'est dans un ciel semblable que, naguère, au printemps, vers six heures du soir, glissaient les escadres de bombardiers venus d'Angleterre, plongeant vers la Méditerranée, vers l'Irak; seules leurs longues traces blanches les dénonçaient, volant très haut, bien plus haut que ces autres bombardiers, partis eux aussi d'Angleterre, qui glissaient, tels de longs poissons, dans le ciel pur d'un soir de juin, en un lent ballet tournoyant, busards fixant leur proie, au-dessus d'une autre plaine quadrillée de peupliers où stationnait un train chargé d'explosifs. C'était l'heure du dîner, Ils se détournèrent du spectacle pour aller s'asseoir des deux côtés de la longue table, dans le prolongement de la seule fenêtre surplombant la pièce; le bleu du ciel virait au gris. Sa mère a commencé de servir la soupe; alors le cadre de la fenêtre s'est détaché violemment, s'abattant sur les assiettes, dans un fracas de vitres brisées; déjà son père les entraînait dans l'escalier de la cave, au milieu d'une brume épaisse de poussière rousse… 

Poudroiement rouge brique baignant la longue crête, loin à l'ouest, puis, au-dessus, la gloire d'un ciel d'un bleu presque vert, follement lumineux : Altdorfer. Tout à l'heure, à cet endroit, deux jeunes chasseurs tenaient en laisse trois chiens blancs élancés, silencieux, tachés d'un roux très clair, scrutant les pentes qui dévalent vers la plaine; ils ont regagné leurs voitures, sont redescendus vers le village. Dans le silence les pas écrasent les feuilles mortes, s'y étouffent, parfois le choc mat d'un caillou, une semelle crisse, des branches râclent le vêtement, froissement de toile de jeans, l'armature du sac gémit un peu. Le bruit le plus infime griffe le silence de sa signature sonore unique, puis se dilue en lui comme l'eau dans l'eau…

Virgile : " Insequitur clamorque virum stridorque rudentum". Latiniste aux prises avec l'impossibilité de traduire sans trahir, Bellessort écrit : "les cris des hommes se mêlent au cri strident des câbles". Mais non. Ils ne se mêlent pas. Ils se superposent. Et tout l'art de Virgile, lui-même ne peut vaincre cette impuissance du langage à peindre exactement la simultanéité de sons superposés; de deux séries de sons, les uns plus graves (clamor virum), les autres plus aigus (stridor rudentum) : cela reste le privilège de la musique.

"Ah! oui! ah! ça, c'est bon!" Et tout de suite après, sa voix entonna un chant rythmé que, du bouquet de pins, à la cassure de la crête elle lança longtemps, et l'air chaud d'août le portait loin jusqu'aux routes, jusqu'aux premières maisons; jusqu'au lac; puis la plainte claire, enfantine, de l'amant débordé, puis à nouveau sa plainte à elle, longtemps…Etendus, nus, soudain la présence d'un gros chien très noir, surgi de la forêt, tout de suite couché, haletant, s'invitant sans façon, fourbu, ravi, écrasant de son poids le rempart de brandes de genêts contre lequel, un autre jour, vint buter un autre intrus, brisant, dans son approche rapide, avec une négligence désinvolte, branchettes et bois mort; puis là, tout près, derrière le rideau des genêts, son grondement profond, puis sa retraite silencieuse dans le dédale des brandes, sans un seul craquement, sans un seul froissement…

Bête grondante rendue au silence, plainte amoureuse éperdue, exténuée, perdue, rauques aboiement éteints, et aboli le vieux chasseur si excité par l'approche du sanglier, juste à cet endroit de la piste où la flèche fauve d'un chevreuil déchira l'air, un instant. 



lundi 29 novembre 2010

De l'invention en littérature

La critique a relevé la parenté entre la donnée du dernier roman de Philip Roth, Némésis, et La Peste, d'Albert Camus. Rien d'étonnant à cela si on se souvient qu'un des premiers essais littéraires de Roth était déjà inspiré de ce roman. Saul Bellow, auquel le jeune écrivain avait soumis son essai, et qui n'appréciait que modérément la production de Camus, l'avait mis en garde contre une imitation trop fidèle de son modèle français. Pour écrire La Peste, Camus s'était lui-même inspiré du Journal de l'année de la peste, de Daniel Defoe. On n’a d'ailleurs pas fini d’inventorier la postérité de Daniel Defoe. Le célèbre et magnifique Vendredi ou les limbes du Pacifique, de Michel Tournier réinterprétait, d 'une manière superbement personnelle, le Robinson Crusoë, notamment par une inversion de sens qui en rendait la lecture si excitante; c'est en effet Vendredi qui, dans le roman de Tournier, est l'éducateur de Robinson. Plus récemment, les Vagues Souvenirs de l’année de la peste, de Jean-Luc Lagarce (aux Solitaires Intempestifs) s'inspirent eux aussi du texte qui avait inspiré Albert Camus. On peut ainsi repérer dans l'Histoire de la littérature de riches et passionnantes filiations. L'écrivain prend son bien où il le trouve, et l'essentiel est de ne pas se montrer indigne du texte célèbre dont on s'inspire.
 
On comprend pourtant la mise en garde de Saul Bellow à Roth. La Peste, de Camus, est bien la plus grisâtre, la plus tristounette, la moins inspirée, la plus assommante des fictions. Quelques années plus tard, le choléra fournissait à Giono l’idée d’un roman autrement plus passionnant, le Hussard sur le toit. L'infériorité du roman de Camus ne vient pas de ce qu'il s'est inspiré de Defoe, mais sans doute de ce qu'il a un peu trop soumis son travail de romancier à la démonstration d'une thèse, ou tout au moins à l'illustration de considérations morales. Sous les oripeaux romanesques, on devine un peu trop l'armature en fil de fer des idées. Or un authentique romancier travaille toujours, à mon avis,  en priorité à partir des données de l'expérience concrète. Entre Camus et Giono, il y a toute la distance entre un écrivain qui asservit son imagination et sa pensée à  un exposé d'idées, et un autre qui leur donne libre cours dans une vivante cohérence.

On pourrait ainsi répartir les oeuvres littéraires, romanesques mais aussi théâtrales ou poétiques, de part et d’autre d ‘une frontière qui séparerait, d’un côté, celles qui se réclament  plus ou moins explicitement d’un modèle, qu’elles imitent, et, autant que possible, renouvellent (ce qui n’a rien de péjoratif, les exemples prestigieux, on l'a vu, abondent); de l’autre celles qui inventent sans se référer à un modèle; d’un côté la Peste, de Camus (laborieuse re-création du texte de Defoe), de l’autre Le Hussard sur le toit, de Giono.

Je sais bien que le célèbre “tout est dit et l’on vient trop tard”, qui ouvre Les Caractères, continue de faire référence. Pierre Assouline, dans un récent article de son blog, lui fait écho en risquant un "on n'invente jamais rien, ou si peu". La remarque de La Bruyère arrivait pourtant au moment où la doctrine classique de l’imitation, dérivée de celle de l’innutrition, était en voie d’épuisement et que les assauts des Modernes étaient en train de lui donner le coup de grâce. Mais la formule d’Assouline, quant à elle, me paraît démentie par toute ‘histoire de la littérature et de l’art, depuis au moins Flaubert, Berlioz et Manet. Il est d’ailleurs curieux que ce soit Assouline qui dise ça, lui qui, l’autre jour, faisait l’éloge d’un tableau aussi novateur que la Terrasse à Sainte-Adresse de Monet, peintre auquel, pour ma part, j’ai toujours préféré Manet, de loin plus inventif et varié.

Sur la question de l’invention et de l’originalité en art, les remarquables analyses que Pierre-Marc de Biasi consacre à  L’Education sentimentale (in Gustave Flaubert, une manière spéciale de vivre) sont très éclairantes. En dépit de mon admiration inconditionnelle, pour L’Etranger, je reste déçu par le retour de Camus à “la forme vieille”, aussi bien dans la Peste que dans son théâtre. En revanche, je continue d’être ébloui par ce jaillissement continu d ‘invention  -- sans modèles repérables -- qu’on trouve dans les romans de Giono, de  Colline  à  L’Iris de Suse. Cette vitalité insatiablement créatrice, qui renouvelle incessamment matériaux et formes, est d'un prix incomparable. C'est ce que la littérature européenne du XXème siècle, dans ses manifestations les plus hautes ( Kafka, Proust, Michaux, Céline, Svevo, Beckett et quelques autres) nous aura légué de plus précieux et de plus exemplaire. C’est pourquoi je reste un admirateur presque inconditionnel de Houellebecq, chez qui la puissance et l'originalité de l’invention romanesque me paraissent assez rares pour être soulignées.

 L'année de la peste (1665)

dimanche 28 novembre 2010

Contre-performance

L'équipe de France de rugby dispose de solides atouts : son entraîneur s'appelle Lièvremont, et son capitaine Dusautoir. On pouvait croire qu'avec des types pareils, face aux Australiens, nos fusées rentreraient dans leur défense comme dans du beurre et que nous serions imbattables à la touche. Eh bien, pas du tout : tandis que les wallabies gambadaient à toute allure aux quatre coins du terrain, nos trois-quarts faisaient du sur-place et nos sauteurs avaient des semelles de plomb. Au bout des 80 minutes, avec 59 points dans leur culotte contre 16 dans leur musette, nos champions étaient blêmes. Comme quoi, en sport, il ne suffit pas d'annoncer la couleur, il faut garder des couleurs jusqu'à la fin du match.

Wallabies avant le sprint

samedi 27 novembre 2010

Portraits d'écrivains

La Maison de Victor Hugo à Paris (quelle chance ils ont, tout de même, ces Parisiens), présente une exposition intitulée Portraits d'écrivains, de 1850 à nos jours. 1850, c'est-à-dire l'époque où sont tirés les premiers portraits photographiques d'écrivains, comme ceux de Gérard de Nerval et de Baudelaire par Nadar. Depuis, de grands photographes ont consacré une bonne partie de leur activité à tirer le portrait d'écrivains restés célèbres ou moins célèbres, comme Gisèle Freund que lança un cliché de Malraux cheveux au vent et clope au bec. Aujourd'hui, une Sophie Bassouls, un Ulf Andersen, ont brillamment pris le relais.

Et c’est vrai que c’est beau, un grand écrivain portraituré par un photographe de talent : Giono, par exemple, ou Joyce, ou Beckett, photographiés par Gisèle Freund. Il faut avouer, cependant, que ce n’est pas, en général, le niveau des photographies d’écrivains tels qu’on peut les découvrir dans la presse spécialisée, comme le Magazine littéraire. On imagine que ces clichés ont reçu l’agrément de l’éditeur, pour qui la tronche de son poulain est un argument publicitaire de choix. Ces dames ont toutes l’air d’en avoir autant dans la tête que dans la culotte, ou dans la culotte que dans la tête (seul cas de figure qui m’intéresse, vu que ce qu’elles ont dans la tête, je m’en fiche comme de ma première culotte). Ces messieurs ont l’air penché qui convient à l’intellectuel de premier choix, mais on sent qu’au plumard ils peuvent aussi avoir du répondant. Quelle misère! Il n’y a guère que Houellebecq qui échappe à cette malédiction : avec sa tronche de cake et son inévitable clébard, chacune de ses photos vous découragerait presque d’acheter ses livres. A croire qu’il le fait exprès. Vu son sens aigu du marketing, on peut être sûr qu’il le fait exprès. On le lui pardonne, d’ailleurs car, comme par hasard, c’est un des seuls qui aient vraiment du talent. Michel, je t’ai-aime !
Pas difficile de repérer, dans ces portraits d’écrivains, y compris ceux signés par des photographes de talent, les traces de l’héritage de la tradiction picturale la plus classique du portrait, depuis le Molière de Mignard au Zola de Manet en passant par le Chateaubriand de Girodet : le cadrage, le rendu du regard, la pose… Celle du penseur, la tête légèrement inclinée, délicatement appuyée sur trois doigts de la main, est particulièrement récurrente. Si je me mettais à collectionner les photos d’écrivains, je privilégierais exclusivement celles qui nous les montreraient dans diverses activités du quotidien, par exemple en train d’essayer d ‘enfoncer une vis rebelle sous une étagère de placard à l’aide d’un tournevis ébréché, de changer la bouteille de butane planquée sous l’évier de la cuisine, de choisir une boîte de haricots dans les rayons d’un supermarché, de faire le poirier au fond du jardin pour entretenir leur forme, etc. etc. Nul doute qu’au jour d ‘aujourd’hui ce soient les plus rares et les plus savoureuses et, de loin, les plus intéressantes. 

Mais pour immortaliser un écrivain ou un artiste, la photographie apparaît déjà comme une technique  dépassée. Instruit des progrès des dernières technologies, j'envisage de fonder une entreprise pour laquelle je cherche des associés. Les profits escomptés relégueraient ceux de la vente des clichés les plus célèbres au rang d’anecdotiques curiosités de l’histoire du commerce des oeuvres d’art. Il s ‘agit d’une entreprise de plastination post mortem entièrement dédiée aux écrivains. J’ai déjà rédigé un contrat-type, qui réserverait 50% des bénéfices aux ayants-droit, 50% aux actionnaires de l’entreprise. On pourrait prévoir un exemplaire original, réservé aux ventes prestigieuses chez Sotheby’s ou chez Drouot, et des tirages en grande série qu’on écoulerait dans les jardineries, ce qui changerait des sempiternels nains de plâtre colorié. Je rêve au prix pharamineux qu’aurait atteint, si la technique avait existé à l’époque, une plastination de Samuel Beckett arpentant un carré de ciment, avec bien entendu, un bout de boîte crânienne sciée, pour laisser aux amateurs le loisir d’examiner les circonvolutions du génie. Sa cote aurait laissé loin derrière elle celle du plus recherché des bronzes de Giacometti. Mais même s’agissant d’un écrivain plus ordinaire, la revente de sa plastination ferait un tabac sur n’importe quel vide-greniers. 

Au vrai, toutes ces photos d’écrivains me fascinent, me glacent et déclenchent en moi des bouffées d’humour potache peu sortable mais protecteur, conjuratoire. C’est qu’à l'égal de la plastination, elles ont toutes — même celles, peut-être surtout celles qui captent quelque chose de la chaleur de la vie, comme cette photo de Simone de Beauvoir, souriante et si jolie, près de Genet et de Marc Barbezat — partie liée avec la raideur et la mort, avec la raideur de la mort, et je ne peux les regarder sans avoir l’échine parcourue par un frisson d’horreur, comme celle qui hérisse les poils de mon chat sous cette neige sournoise qui descend ce matin du ciel gris. Elles sont si loin de cette activité si vivante, si chaude, si pleine d’allégresse, de ce seul commerce où j’aie bonheur à m’investir, celui qui me marie à un livre dans la lecture; c’est seulement par là que la littérature me touche, qu’elle me procure une joie qui parvient seule à égaler celle de caresser l’écorce d’un arbre, la peau de la femme aimée, ou, bien entendu, la fourrure de mon chat. Rares sont en effet les photos d’écrivains — celles de Beckett, celles de Giono, celles de Gombrowicz, celles de Céline, pour lesquelles je partage la dilection de Paul Edel — qu’on aimerait glisser en guise de marque-page dans l’épaisseur d’un de leurs livres, pour y jeter de temps en temps un coup d’oeil, avec un soupir de tendresse, le temps de reprendre un peu souffle, de rêver un peu, en admirant la dérive des nuages, là-bas dans l’Ouest, sur la chaîne de l’Etoile et la Sainte-Victoire, avant de plonger à nouveau, poisson agile et heureux, poisson soluble dans les profondeurs du livre.

www.sophiebassouls.com
www.ulfandersen.photoshelter.com 


Portrait de Gérard de Nerval, par Nadar








vendredi 26 novembre 2010

Le retour de la neige

Cet après-midi, sur le chemin de la crête, dans la montée vers la chapelle, une couche de neige fraîche, pas bien épaisse, mais pure et encore davantage glacée par le vent d'ouest. C'est la saison des couchers de soleil somptueux, sur la Sainte-Baume, la chaîne de l'Etoile, la Sainte-Victoire. Dans les taillis, à mon passage, un grognement de surprise effrayée : un sanglier que j'ai dérangé au moment où il s'apprêtait à s'endormir.

mercredi 24 novembre 2010

Monet sur la terrasse

“La France est un hôtel, pas plus”, a dit Michel Houellebecq dans une récente interview.

Un hôtel, oui. Mais, comparé à d’autres, un hôtel de luxe, même si ce n’est plus le confort du Grand Hôtel de la Plage à Balbec, au temps des bains de mer de la Belle Epoque, au temps où vivre dans certains coins de France (avec les moyens suffisants, sans nager pour autant dans le luxe) nous semble aujourd'hui un inaccessible paradis.

Ce Grand Hôtel de la Plage à Balbec, c'est le génial équivalent littéraire que, dans A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Marcel Proust a donné de la peinture impressionniste. Justement, on peut voir actuellement à Paris, au Grand Palais, importée du MET de New-York, une toile emblématique de cette école, la célèbre Terrasse à Sainte-Adresse, de Claude Monet. Par sa luminosité colorée, la simplicité sereine de sa composition alliée à la richesse du détail, ce tableau résume à lui seul l'essentiel et le meilleur de l'Impressionnisme. Quand je le regarde (enfin, quand je regarde une reproduction), je pense aux vers de Rimbaud :

Elle est retrouvée.
Qui ? L'éternité.
C'est la mer, allée
Avec le soleil.

Ce lumineux Monet suffit, par la seule magie de son apparition, à reléguer aux réserves des musées les pompeuses compositions des Gérôme, Cabanel et autres Thomas Couture, ses contemporains, laborieusement tirées d’une antiquité de pacotille, et leur coupable et vulgaire manie de confondre “grands sujets” avec grand spectacle.

Gérôme considérait les tableaux de son rival Monet comme la honte de l'art français. Juste retour des choses, Monet, à la fin de sa vie, couvert d 'honneurs, fut célébré comme le peintre français par excellence.Pourtant, cette Terrassse à Sainte-Adresse, j'imagine qu'elle aurait pu sans difficulté, à condition de changer le drapeau, s'intituler  “Terrasse à Bournemouth” ou “Terrasse à Newport”.  La véritable identité “nationale” de ce tableau, c’est peut-être son identité atlantique (en annexant à l’Atlantique sa petite succursale, la Manche). Question de latitude, de climat, de Gulf Stream, de marges océaniques passives, de rivages qui, il y a environ 180 millions d ‘années, se mirent à s’écarter imperceptiblement les uns des autres, mais qui n’en ont pas moins conservé la nostalgie amoureuse les uns des autres... 

La rançon du triomphe de Monet et des impressionnistes sur la peinture académique, dont le Musée d’Orsay nous donne actuellement à considérer quelques exemplaires, est qu'il devint, aussitôt acquis, leur talon d’Achille, leur malédiction. Il fallait bien que la France de Clemenceau (ardent et clairvoyant supporter de Manet -- qui fit son portrait -- et de Monet)  se retrouvât un art si tant bien frantsouès : ce fut l’Impressionnisme, promu du même coup par la jeune peinture au rang de nouvel académisme, et ce, d’autant plus vite que, du côté des plus jeunes, un peu partout en Europe, ça gambergeait et ça innovait dur. Mais on peut faire ses délices de Monet sans tomber dans un rejet régressif et passéiste de la peinture moderne, comme l’était celui de Gérôme. L'histoire de la peinture ne s'est pas arrêtée, heureusement, à la magique Terrasse à Sainte-Adresse.

Claude Monet, Terrasse à Sainte-Adresse (1867)

Trafics

"La répression des trafics de drogue reste sans effet", titre Le Monde de ce jour.

Il n'y a pas lieu de s'en étonner. Le trafic des drogues restera florissant et indéracinable tant que le commerce en restera illicite et tant qu'il y aura des consommateurs pour en acheter.

La légalisation de certaines drogues douces, comme le cannabis, réduirait certainement le trafic de façon considérable. Mais si on en légalise le commerce, ce trafic risque de voir ceux qui en tirent profit le remplacer par d'autres activités illégales, encore plus préjudiciables à l'ordre public. La décision de maintenir l'interdiction du cannabis relève certainement en partie d'un calcul cynique : mieux vaut cantonner le trafic dans les cités sensibles, plutôt que de voir exploser certaines formes plus violentes de la délinquance. Cela arrange tout le monde. Quelques descentes de police spectaculaires et médiatisées quand le bouchon a été poussé un peu trop loin sont la recette inusable qu'on sert au bon peuple pour lui faire croire que le problème est en voie de règlement. C'est un des ingrédients, on le sait, du populisme façon Sarkozy.

Mais le problème de fond, c'est l'existence d'une clientèle. Le trafic n'existe que parce que les trafiquants, dès qu'ils proposent leur marchandise, voient arriver des centaines de clients. Une clientèle idéalement captive. La dépendance est là pour ça.

La vie est-elle donc si angoissante, si désespérante pour qu'on l'oublie par la consommation régulière de paradis artificiels? On est bien forcé d'admettre que, pour beaucoup de nos contemporains, souvent jeunes, c'est en effet le cas. Si l'on veut lutter efficacement contre la drogue, c'est , en dernière analyse, à cette désespérance qu'il faut trouver des remèdes. Mais là, c'est une autre paire de manches. On se trouve affronté à des problèmes qui n'ont rien à voir avec celui de la consommation massive de drogue,  qui n'en est que la conséquence. Ces problèmes-là, il est infiniment plus difficile de les résoudre que celui du trafic.

J'appartiens à une génération à laquelle la drogue est restée, heureusement, étrangère. Quand j'avais dix-huit ans, la consommation de drogue était un phénomène exotique, qui ne concernait qu'une fraction infime de la population. "Fumer un joint" était un plaisir inconnu de moi et de mes camarades. Nous ne connaissions même pas l'expression.

Ces temps heureux sont aujourd'hui bien loin. La drogue est devenue un phénomène de société toujours plus important. Sans doute est-ce lié au déclin économique et politique de l'Europe,  aux brassages de populations, à la dilution progressive des repères moraux et culturels. Les causes sont, en fait, multiples .

La Chine, au XIXème siècle, a connu ce phénomène d'addiction de toute une population à la drogue (l'opium). A l'époque, les trafiquants, c'étaient les puissances occidentales, directement intéressées par les bénéfices économiques et politiques juteux de cette dépendance de masse. Elles n'hésitèrent pas à user de la violence pour imposer au pouvoir politique chinois la liberté du trafic (guerres de l'opium). 

Le trafic de drogue est une forme particulièrement obscène de l'exploitation de l'homme par l'homme.  Elle évoque certaines pratiques connues dans le monde animal, comme la traite des pucerons par les fourmis. Quand l'exploitation de l'homme par l'homme est à ce point rémunératrice, l'emploi de la violence par ceux qui en tirent profit, dès que leur source de revenus est menacée, est inévitable. Les mettre hors d'état de nuire n'est jamais une petite affaire.

Cannabis sativa

mardi 23 novembre 2010

Humanisme et sexualité

Dans son récent livre d'entretiens, Benoît XVI  reconnaît que "l'utilisation d'un préservatif peut constituer un premier pas sur le chemin d'une sexualité plus humaine".

On se félicite de ce premier pas du chef de l'Eglise catholique sur le chemin d'une compréhension plus humaine de la sexualité.

Bibliophilie

Sotheby's met en vente ces jours-ci une partie de la bibliothèque de Georges Pompidou. Des ouvrages de collection, adjugés à 20 000 euros pièce minimum.Mais il n'y aura pas celui que conserve une de mes cousines, et qui sort vraiment de l'ordinaire.

C’est à la prison de Fresnes que Georges Pompidou, incarcéré pour quelques menus larcins, fit la connaissance de Jean Genet, dont il partagea la cellule. Initié par son cothurne à divers jeux, doux remèdes à l’ennui des prisonniers, il l’en remercia en lui faisant cadeau d’une superbe édition reliée de Bossuet. C’est en la lisant et en la relisant, au point de savoir le texte par coeur, que Genet se forgea par imprégnation ce style admirable qui lui permit d’enchâsser fellations et enculades dans le balancement somptueux de périodes dignes de celles de l’Aigle de Meaux. Ce magnifique exemplaire fut volé plus tard à Genet par Jean-Paul Sartre qui en fit cadeau à ma cousine, pour la remercier de menus services. L'ouvrage se signale à l’intérêt des collectionneurs par la présence, dans les marges de l’ Oraison Funèbre d’Henriette d ‘Angleterre, de dessins érotiques exécutés alternativement par Pompidou et Genet, et qui font de ce texte admirable une sorte de mariage réussi entre la grande prédication issue du Concile de Trente et les Cent vingt journées de Sodome. Sur la page de garde, une dédicace : ” A Jeannot, son Georges”, avec un coeur et une flèche. Au bas de la même page, on lit, écrit de la main de Genet, à l'encre rouge, rosie par le temps (oh Rosie!) : "T'en as un gros pétard, mon Jojo !", sans qu'on puisse savoir s'il s'agit d'un authentique cri du cul ou d'un clin d'oeil à Proust (ou les deux à la fois).

 RodinBossuet accueillant Pompidou et Genet à la Gay Pride


lundi 22 novembre 2010

" Musica Ricercata ", de György Ligeti : comme un lever de pleine lune dans le ciel immobile

Ce qu'on peut faire avec douze notes. C'est ce que le jeune György Ligeti, tout juste trentenaire, entreprit de montrer dans les onze pièces de Musica ricercata (1953) : juste deux notes dans la première, une de plus dans la deuxième, une de plus dans la suivante, et ainsi de suite jusqu'à la onzième où sont utilisée les douze notes.

Cet exercice, apparemment dans la ligne pure et dure du dodécaphonisme, pourrait n'être qu'un exercice d'école, un peu aride. Il est effectivement austère, au début, comme un lever de pleine lune dans l'immobilité du ciel, mais bien vite, dans le cadre moins contraignant que porteur d'un minimalisme affiché, cela s'anime et se colore, charme par sa diversité, de la rêverie nocturne à l'entraînement de la danse. La tonalité, officieusement bannie, se réinvite avec une impertinente séduction. Toutes les subtilités du piano sont convoquées, toutes les ressources du rythme et de l'expressivité, comme le suggère le programme des pièces :

I.       Sostenuto - Misurato - Prestissimo
II       Mesto, rigido e ceremoniale
III      Allegro con spirito
IV      Tempo de Valse (poco vivace - "à l'orgue de barbarie")
V       Rubato - Lamentoso
VI      Allegro molto capriccioso
VII     Cantabile, molto legato
VIII   Vivace. Energico
IX     (Bela Bartok in memoriam) Adagio - Mesto - allegro maestoso
X      Vivace. Capriccioso
XI      (Omaggio a Girolamo Frescobaldi) Andante misurato e tranquillo

En somme, pour qu'il y ait beaucoup de très bonne musique , pas besoin de beaucoup de moyens, pas besoin de beaucoup de temps, mais beaucoup d'art et de travail tant du compositeur que de l'interprète.


György Ligeti ,  Etudes pour piano, premier et deuxième livres
                           Musica ricercata
                           Etude pour piano n° 15 du troisième livre
                                                                   Pierre-Laurent Aimard, piano 



dimanche 21 novembre 2010

Allergique à Jean Genet ?

La récente publication d'un livre de souvenirs de Tahar Ben Jelloun, qui connut Jean Genet, est l'occasion de raviver la mémoire de cet écrivain, mort en 1986.

Depuis cette date,  l'oeuvre de Genet est entrée dans le classique purgatoire qui suit, pendant quelques décennies, la mort d'un écrivain. Sans doute, la célébrité acquise de son vivant et le parfum sulfureux de ses livres lui assureront encore longtemps un lectorat conséquent. Mais des lecteurs fidèles et passionnés, en nombre, j'aurais tendance à en douter. Je me demande aussi si cette oeuvre attire encore des chercheurs universitaires de qualité. En tout cas, ce n'est pas le numéro de décembre 2010 du Magazine littéraire qui me fera conclure que oui. Son dossier "Genet", publié dans le cadre du centenaire de l'écrivain, propose des contributions d'un intérêt assez modeste, et qui ne communiquent guère l'envie de relire ou de découvrir les romans et, peut-être surtout, le théâtre.

Il y a plus d'un point commun entre Rimbaud et Genet : l'enfance "sage", la rupture de ban à l'adolescence, le parrainage d 'aînés admiratifs, le rejet dédaigneux de la littérature (bien plus radical chez Rimbaud que chez Genet. Mais l'écriture de Rimbaud est autrement novatrice, singulière, bouleversante, que celle de Genet. En ce qui me concerne, c'est justement le contraste, le divorce même, entre le contenu provocateur, rebelle au "moralement correct", et le côté conventionnel de l'écriture qui m'a souvent rebuté chez Genet. Quelques uns de ses romans me sont tombés rapidement des mains, non seulement parce que sa thématique n'éveillait guère d 'échos en moi, mais aussi parce que l'académisme de son écriture m'insupportait.

En revanche, cette écriture me paraît faire merveille dans certaines de ses pièces : Les Bonnes et Le Balcon. Je n'ai pas vu l'intérêt des Nègres dont je n'ai pas dû finir la lecture et la grande machine des Paravents m'assomme. Je garde un assez mauvais souvenir d'une représentation de cette dernière pièce à la Criée de Marseille. Il est vrai que le goût du metteur en scène (Marcel Maréchal) pour les tableaux vivants atteignait les limites du supportable. Par contre, dans Les Bonnes, l'écriture altière, nerveuse, toute en tension, annonce pour moi les textes de Koltès. La force, la profondeur et l'actualité du  Balcon m'ont emballé. C'est pour moi le chef -d'oeuvre de Genet au théâtre .

A la mort de Sartre, Genet, qui, à la fin des années 40, avait été son familier et avait partagé quelques uns de ses engagements, eut des mots très durs pour celui qui lui avait consacré un essai mémorable :
« Sartre qui décède, c’est un peu de fumée qui s’en va », dit-il avec dédain.

Si Genet n’avait pas abhorré Sartre, on aurait pu s’en étonner. Il a avoué lui-même avoir mis des années à se remettre de la lecture de Saint Genet comédien et martyr (1952). Quelle extraordinaire tentative d’assassinat de l’homme et de l’oeuvre (surtout de l’homme et de l’oeuvre à venir) que ce livre, où Sartre propose la recette pour comprendre Genet ! Genet, mode d’emploi… Tentative d’assassinat de la liberté de l’intéressé, mais tout autant de celle du lecteur : en prétendant expliciter le secret de Genet, Sartre bloquait, en somme, “dans le rapport du lecteur au texte, la liberté d’un jeu potentiellement infini”, pour reprendre les termes de Pierre-Marc de Biasi dans son dernier livre sur Flaubert. Il aurait été vital et sain pour Genet de ne pas lire l’essai de Sartre; il n’est pas moins sain pour le lecteur de ne le lire qu’après avoir lu tout Genet.

On aurait tort de sous-estimer l'impact qu'eut, en son temps,(et que continue peut-être d 'avoir) l'essai de Sartre sur Genet et sur la réception de son oeuvre. Sartre est, à l'époque, au faîte de sa notoriété de philosophe, d'intellectuel et d'écrivain. Quant à Genet, bien qu'âgé de 42 ans en 1952, et auteur de plusieurs romans et d 'une pièce de théâtre, il est encore très peu connu du grand public.

                                                                         *

Sur le blog d'Assouline,  la République des livres, un commentateur écrit :

“Genet était un immense écrivain. Ceux qui peuvent lire Notre-dame des fleurs sans être totalement envoûtés par cette écriture profondément poétique, géniale, ne comprennent rien à la littérature.”

Moi, je veux bien. Mais quand on essaie aujourd’hui de lire Notre-Dame-des-Fleurs , on est vite lassé, même avec la meilleure volonté du monde, de cet interminable et insipide défilé de tatas toutes moins tontons les unes que les autres, à la personne et aux aventures desquelles il est vraiment impossible de trouver quelque intérêt, de cette morne apothéose du foutre, de la pisse et de la merde, au fil d’une narration très médiocrement maîtrisée et qui distille très vite un ennui pesant. Au moment de la publication du livre, ça pouvait passer pour une révélation, c’était le frisson de la plongée dans les bas-fonds, on découvrait la réalité des prisons françaises (qui n’avaient pas dû beaucoup changer depuis 42), et le plus intéressant du livre, c’est justement l’évocation du quotidien du narrateur prisonnier, accablé de solitude et d’ennui. Mais aujourd’hui, ça fait tout de même très démodé et provoc à deux balles, comme dans ce passage (édition Folio p. 51):

“…Mignon pisse avec cette attitude : les jambes écartées, les genoux un peu fléchis, et à plus rigides jets dès dix-huit ans. Car, insistons bien sur cela, qu’un nimbe très doux toujours l’isole du contact trop dur de ses propres angles vifs. S’il dit : “Je lâche une perle” ou “Une perlouze a tombé”, il veut dire qu’il a pété d’une certaine façon, très doucement, que le pet s’est coulé sans éclat. Admirons qu’en effet il évoque une perle à l’orient mat : cet écoulement, cette fuite en sourdine nous semblent laiteux autant que la pâleur d’une perle, c’est-à-dire un peu sourds. Mignon nous en apparaît comme une sorte de gigolo précieux, hindou, princesse, buveuse de perles. L’odeur qu’il a laissé fuser silencieusement dans la prison a la matité d’une perle, s’enroule autour de lui, le nimbe de la tête aux pieds, l’isole, mais l’isole bien moins que l’expression que sa beauté n’a pas craint d’énoncer. “Je lâche une perle” indique que le pet est sans éclat. S’il bruit, il est grossier, si c ‘est une cloche qui le lâche, Mignon dit :
– Cabane à mon noeud qui s’écroule !
Merveilleusement, par la magie de sa beauté haute et blonde, Mignon fait surgir une savane et nous enfonce au coeur des continents noirs plus profondément, plus impérieusement que, pour moi, ne le fera l’assassin nègre. Mignon ajoute encore :
– ça cocote dur, je peux pus rester à côté de moi…
Bref, il porte son infamie comme un stigmate au fer rouge, à vif sur sa peau, mais ce stigmate précieux l’ennoblit autant que la fleur de lis sur l’épaule des voyous d’autrefois. Les yeux pochés par des coups de poing sont la honte des macs, mais pour Mignon :
– Mes deux bouquets de violettes, dit-il.
Il dit encore, à propos d’une envie de chier :
– J’ai le cigare sur le bord des lèvres. ”

On retrouve dans cette page au parfum de latrines, très représentative de la fascination, omniprésente dans le livre, du narrateur pour l’anal et le pipi-caca, la volonté de faire l’apologie de l’abjection. On est au plus loin du projet de Dostoïevski ou, plus tard, de Gorki, de réhabiliter les bas-fonds en mettant en lumière l’humanité que cachent l’abjection et la misère. Non. Dans ce roman de Genet comme dans les autres, il s’agit de magnifier l’abjection parce qu’elle est l’abjection, en une inversion des valeurs qui se voudrait porteuse de sens mais qui n’aboutit à rien qu’à dégoûter le lecteur, parce que l’abjection reste l’abjection, et qu’on n’a pas envie de s’attarder à renifler les parfums intimes de Mignon et de ses semblables. Si c'est ça l’écriture “profondément poétique, géniale” de Genet, eh bien, amis de la poésie, bonsoir.

                                                                            *

La nuit portant conseil, je me suis demandé si cette poésie des textes de Genet, je savais la lire, c'est-à-dire si je savais la reconnaître, l'admettre, et la goûter. Si je savais, ou plutôt si je voulais la lire.


Je ne sais pas la lire ou je ne veux pas la lire ?… Je reconnais volontiers aux romans de Genet (à  Notre-Dame-des-Fleurs en particulier) la vertu de lever, avec une saine brutalité, sans concession au confort du lecteur, une censure. Faire voir et admettre au lecteur ce qu’il refuse de voir et d’admettre. Mon allergie à ces textes relève peut-être d ‘une auto-censure, particulièrement vigilante et brutale dans mon cas. Brutalité contre brutalité, en somme. Je ne peux m’empêcher de rapprocher les romans de Genet de ceux de Sade. C’est la même obstination à mettre le nez du lecteur dans son caca, à l’obliger à voir en face une réalité que l’écrivain revendique, avec un sens rageur de la provocation, comme légitime et devant être assumée. Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère…

Or j’éprouve à lire les romans de Genet le même insurmontable ennui que celui que j’éprouve à lire ceux de Sade. Je n’ai garde, bien sûr, d’oublier les sens possibles du mot “ennui” : ça m’emmerde, mais ça me tourmente, ça me travaille… Cet ennui me paraît lié au sérieux des textes de Genet comme de ceux de Sade. Chez ce dernier, je ne supporte pas cette litanie de turpitudes sexuelles, empilées avec un imperturbable sérieux.  Ce n’est que lorsque ces descriptions répétitives sont transcendées par la pensée, comme dans “la Philosophie dans le boudoir”, que Sade devient pour moi un incomparable écrivain.Ce ton uniformément sérieux des textes de Sade et de la plupart des textes de Genet antérieurs à la rencontre avec (Sade) — avec Sartre, voulais-je dire, je garde le lapsus, je le trouve trop rigolo — est, pour moi, de plomb. Un peu d’humour, dans bien des textes littéraires, est une porte d’entrée qui facilite les choses au lecteur rétif. Or l’humour me paraît absolument absent des textes de Sade et je ne trouve pas qu’il soit bien fréquent chez Genet. Il est vrai qu’exiger un peu plus d’humour d’un taulard de Fresnes en 42, c’est pousser un peu loin le bouchon.

Le moyen de surmonter une allergie comme la mienne me paraît résider dans la possibilité de trouver un angle d’approche qui me permette de surmonter mes préventions et mon dégoût. Dans le cas de “Notre-Dame-des Fleurs”, cet angle pourrait être cette position centrale du narrateur, condamné, dans sa cellule nauséabonde, à l’horreur de la solitude et de l’ennui, et qui tente de les conjurer en convoquant autour de lui le tourbillon de ses fantasmes, inséparables d’une réalité “abjecte” qu’il transfigure grâce à l’énergie d’une poésie qui s’apparente à l’énergie du désespoir.

En somme, je suis globalement allergique aux romans de Genet, sensible en revanche à l'originalité et à la force de certaines de ses pièces. Je pense que le théâtre a offert à Genet l'occasion de se renouveler avec bonheur, en s'évadant du climat quelque peu renfermé, nauséabond, pour  ne pas dire parfois franchement puant, de ses romans.

Surmonterai-je un jour les préventions qui me tiennent éloigné de cet univers romanesque ? Je ne me fais pas trop d’illusions, tant la compréhension de la littérature me paraît tributaire des insurmontables frontières qui séparent les sensibilités comme elles séparent les chiens des chats.

                                                                           *

Il faut avouer qu’il y aurait de quoi tirer de Notre-Dame-des-Fleurs le livret d’un fabuleux opéra-rock, avec pets en technicolor, comme dans Du vent dans les branches de sassafras ( “Est-ce que je te demande si ton cheval, il fait des pets en technicolor?”).

                                                                           *

“La langue de Genet, c’est celle de Bossuet” , écrit un correspondant de la République des livres.

Sans remonter si loin, il me semble que la langue de Genet, dans ce qu’elle a de plus classique et de plus solide, c’est d’abord la langue qu’on enseignait, entre les deux guerres, dans les écoles primaires de France. On a peine à se représenter aujourd’hui ce que pouvait être la qualité de cet enseignement, dispensé par ces hussards noirs de la république, dont Péguy fit l’inoubliable éloge. Cette formation trouvait son couronnement dans le certificat d ‘études primaire, que les élèves passaient à l’âge de treize ans révolus. L’enseignement de la langue était au coeur du système. J’écoutais l’autre jour à la radio une lecture de lettres de Genet, à l’époque où il est pensionnaire de la colonie pénitentiaire de Mettray. Il doit avoir entre quinze et seize ans. Ses destinataires sont divers responsables de l’administration pénitentiaire et de la police. La remarquable qualité de la langue, sa tenue tout-à-fait classique, est ce qui frappe immédiatement dans ces lettres, au ton par ailleurs fort sage et déférent. Dès cette époque, Genet est en possession d’un instrument dont il fera un usage évidemment bien plus personnel dans ses premiers romans. Cet instrument, il le doit à ses instituteurs.


Jean Genet les Bonnes  ( Gallimard/Folio)
Jean Genet,     Notre-Dame-des-Fleurs  ( Gallimard/Folio)
Tahar Ben Jelloun,   Jean Genet, menteur sublime (Gallimard)
Jean-Paul Sartre,   Saint Genet comédien et martyr  (Gallimard)
Dossier Jean Genet dans le numéro de décembre 2010 du Magazine littéraire


( Posté par : Jambrun )

 Yvette Etievant et Monique Mélinand dans Les Bonnes (1947)




samedi 20 novembre 2010

Tourisme imaginaire (2) : l'ermite de Villagrossa



Passer les grottes 1 et 2. Entrer dans la grotte 3. Aller au fond de la grotte. Dans une encoignure, entre les toilettes et le local de service, sont les fameuses fresques. Peintes au doigt, avec un enduit à base d'ocre, elles sont scellées par un dépôt de calcite transparente. Elles remontent à 5500 ans avant notre ère. Elles témoignent, avec un réalisme saisissante, des pratiques sexuelles des lointains habitants de Villagrossa. On y voit toute une série de personnages en pleine action, dans des positions dont certaines semblent défier les lois de l'équilibre et les possibilités de l'imagination.

Aucune information sur ces fresques ne sera mise à votre disposition par l'Office du tourisme : depuis l'accident de 1951 (deux infarctus, dans un groupe de religieuses venues visiter les grottes), les édiles de Villagrossa préfèrent ne pas trop ébruiter l'existence de ces chefs-d'oeuvre de l'art pariétal.

Quoi qu'il en soit, depuis cette haute époque, les habitants de Villagrossa jouissent dans toute la région d'une réputation d'acharnés du sexe. Selon leurs proches voisin de Bagni di Salerno, tout leur serait bon : femmes, hommes, cousins, cousines, chiens, chats, et bien entendu, chèvres.
Comme on peut s'en apercevoir sur la photo ci-dessous, les grottes de Villagrossa furent habitées longtemps après la fin des temps préhistoriques, en fait pratiquement jusqu'aux temps modernes. Les fenêtres à meneaux furent sculptées au XVIème siècle sur l'ordre du marquis de Tortora (le village au-dessus), suzerain de Villagrossa, pour sa femme, la belle Emilia, une sacrée ribaude, qui y organisa maintes orgies au cours desquelles, dit-on, elle s'offrait à tout ce qui, dans le village, portait culotte ou ne portait rien du tout.

Le célèbre « Maggio Erotico » de Villagrossa, qui se déroule pendant le week-end de l'Ascension, perpétue le souvenir de ces heureux temps. Pendant quatre jours, la licence règne dans les maisons, les rues et jusque sur les places du village. Les autorités de police ferment les yeux et, d'ailleurs, participent. Inutile de dire qu'on vient de loin pour se donner du bon temps.

Pendant le temps du « Maggio erotico » se tient à Villagrossa un festival de théâtre réservé aux adolescents de 15 à 18 ans. C'est à l'initiative de Fred Waterman, businessman américain enrichi par le commerce des boissons gazeuses, qu'on doit sa création. Tombé amoureux de Villagrossa, dont il a fini par racheter la moitié des maisons, Fred Waterman défraya, dans les années soixante-dix, la chronique à scandales de Los Angeles, en enlevant, au nez et à la barbe des parents, la jeune Karin Watercolor (seize ans), qui participait justement à un festival de théâtre avec la troupe de son lycée. Plainte des parents. Transaction financière. Abandon de la plainte. Mariage. Divorce. Re-transaction financière. Au terme de ces péripéties, Fred Waterman resta néanmoins propriétaire de 51% des parts de son entreprise, ce qui lui permettait largement de continuer ses activités de mécène et de sponsor, tout en menant grande vie dans son immense villa, sur les hauteurs de Villagrossa, dont il est devenu citoyen d'honneur.

Disciple de Baden Powell, Fred Waterman exigea que ce nouveau festival de théâtre lycéen de Villagrossa fût réservé exclusivement aux adolescents et adolescentes âgés de quinze à dix-huit ans. Exposant son projet aux animateurs de troupes et à leurs jeunes acteurs, il leur déclara : « je veux que ce festival se déroule dans un esprit sportif ! Or, avant quinze ans, ce n'est pas du sport, mais du suicide; et après dix-huit ans, c'est aussi sportif qu'une partie de canasta ». On lui laissera l'entière responsabilité de ces propos ambigus mais le fait est que tous les villagrossistes (c'est le nom consacré par la tradition) approuvèrent chaudement ces remarques qui parurent frappées au sceau du bon sens. Le projet fut adopté avec enthousiasme et à l'unanimité, d'autant plus que le couplage du festival avec le Maggio Erotico ouvrait des perspectives pédagogiques du plus haut intérêt.

Toujours inspiré par l'esprit de Baden Powell, Fred Waterman décida que la récompense de la troupe victorieuse consisterait dans l'ascension, sans eau et sans biscuits, du Piz Malinvern (3422m) imposante pyramide ( gneiss, granit, rares bandes de métamorphisme de contact....non, gneiss, granit, migmatites et rares amphibolites... oui, c'est ça), dont les sauvages escarpements ( je serais pas en train de confondre avec la Bérarde, moi?) -- dont les sauvages escarpements dominent directement le village.

Fred Waterman comptait que la perspective d'accomplir une si prestigieuse ascension, sur les pas des Whymper, Tréhot et autres Babolat, galvaniserait les jeunes participants et entretiendrait entre eux une incomparable émulation. Il faut avouer que c'est plutôt le contraire qui s'est produit, et le Maggio teatrale de Villagrossa s'est mué très tôt en une lamentable exhibition de spectacles à chier, où tous rivalisent de nullité , prêts à tout pour éviter d'avoir à se taper l'ascension du Malinvern : textes jamais sus, interpolations (un peu de Novarina, une pincée d'Eric-Emmanuel Schmitt, une cuillerée de Racine), décors et costumes fabriqués au dernier moment avec les rebuts des décharges voisines, distributions systématiquement à contre-emploi, régie-lumières régulièrement sabotée, défections de dernière heure, et j' en passe. Mais le « plus » pédagogique fourni à tous par le Maggio Erotico et la perspective d'être grassement nourris à l'oeil pendant quatre jours assurent malgré tout au festival un succès qui, depuis sa création, ne s'est jamais démenti.

Malgré l'incomparable dynamisme sexuel de ses habitants, Villagrossa, comme beaucoup de villages d'altitude du secteur, est un village qui se dépeuple. En dehors de la période du festival, on n'y rencontre plus guère que des vieux, forcément de moins en moins nombreux. Au point que la Municipalité de Villagrossa a commandé au jeune sculpteur Gugliemo (un des rares trentenaires du coinsteau), une série de personnages de stuc peint, imitant à s'y méprendre divers habitants : par exemple, dans la rue des Momies, on croise la vieille Martine nourrissant ses pigeons, tandis que, sur le trottoir d'en face, Camillo et son vieux copain Peppone, assis sur un banc, la canne entre les jambes, entretiennent une conversation des plus animées, mais muette. Pourtant, il suffit de mettre une pièce de deux euros dans une fente au niveau du nombril pour que les personnages se mettent à parler et vous débitent d'intéressantes informations sur la greffe des oliviers ou la fabrication des panisses. Leurs originaux sont toujours bien vivants mais, à la demande du Conseil municipal qui craignait que leur état de décrépitude ne fasse au village une contre-publicité touristique, les familles les ont bouclés dans la maison de Retraite, la « Madonna degli Angeli », où ils sont d'ailleurs fort bien traités. C'est si vrai que le Docteur Ramona y a fait accepter sa vieille maman, qui aura été, après les chevaux, la seule passion de sa vie. Chaque premier jour du mois, le Docteur vient voir sa maman, allongée sur son lit, à peu près dans la même position que la fois précédente. Il passe sa main plusieurs fois devant son visage, en disant doucement : « Houhou, Mamie? » Elle ne répond rien, n'y étant plus pour personne depuis quelques années. Mais, au souffle chaud qu'il sent dans le creux de sa main, il comprend qu'elle est encore vivante, et il s'en va, content, ici caressant une crinière, flattant, là, une croupe.

Sur les gradins du théâtre de verdure, au bas du village, nous nous étions assises, Jeanne et moi, près d 'un paisible mannequin octogénaire. Jeanne s 'apprêtait à introduire une pièce dans la fente du nombril, quand le mannequin, posant avec décision sur sa cuisse une main caressante, l'invita, d'une voix qui ne l'était pas moins, à l'accompagner dans son deux-pièces cuisine pour y poursuivre une conversation intime. On n'était pourtant qu'à la fin mars. Un peu inquiètes, nous nous sommes éloignées, et avons pris le parti de quitter cet attachant village de Villagrossa.

De notre correspondante : Angélique Chanu 

Rappel : le premier reportage de cette intéressante série, due à Angélique et à son amie Jeanne, nous avait fait découvrir Opsii d'Ombrie.

L'habitat troglodyte de Villagrossa

jeudi 18 novembre 2010

Extinction

"Le Monde" d'aujourd'hui titre : "le thon rouge semble sauvé de l'extinction".

Je suis très sincèrement content pour le thon rouge.

Je regrette simplement de ne pas bénéficier de cette chance.

Anne Ubesfeld ou l'art de lire le théâtre

Anne Ubersfeld n'est plus. Professeur émérite à l'Université de Paris III, elle s'était consacrée, depuis de nombreuses années, à ses recherches sur le théâtre. Spécialiste du drame romantique, mais appuyant aussi sa réflexion sur le théâtre contemporain dont elle suivait avec passion les évolutions les plus récentes, elle laisse notamment une enquête incontournable sur le fait théâtral : Lire le théâtre.

Lire le théâtre, ce n'est pas, pour Anne Ubersfeld, lire seulement le texte de théâtre. Elle considère d'ailleurs que le statut de celui-ci est très proche de celui du livret d'opéra. Ce rapprochement n'a rien de péjoratif, surtout si l'on se rappelle que, dans l'histoire de l'opéra, nombre de livrets sont d'authentiques chefs-d'oeuvre littéraires. Mais à ses yeux, le texte de théâtre n'est qu'un des éléments de la réalisation du spectacle théatral. Lire le théâtre, pour elle, c'est déchiffrer les signifiés auxquels renvoient les divers signifiants de la représentation : les éléments de la scénographie (décors, costumes, éclairages, bande- son etc.), la mise en espace, la direction d'acteurs et le jeu des acteurs.  Cette approche exhaustive et novatrice a conduit Anne Ubersfeld  à définir des concepts éclairants, susceptibles de guider efficacement toute personne engagée dans une pratique théâtrale. Elle nous aide à nous libérer d'une compréhension étriquée du fait théâtral, héritée de la tradition scolaire, pour laquelle, trop souvent, le théâtre, c'est d'abord le texte, au "service" duquel devraient se mettre ces créateurs à part entière que sont metteurs en scènes, scénographes, acteurs etc.

Anne Ubersfeld     Lire le théâtre :   I , II (l'école du spectateur), III (le dialogue de théâtre)  (Belin)


Paul Claudel, le Livre de Christophe Colomb, mise en scène de Gaël Rabas

mercredi 17 novembre 2010

Le retour du pompier

Le Musée d'Orsay consacre une rétrospective à l'oeuvre de Jean Léon Gérôme, le plus représentatif sans doute de ces peintres "pompiers", actifs, grosso-modo, sous le Second Empire et les premières décennies de la Troisième République, et que le triomphe de l'Impressionnisme, puis du fauvisme, du cubisme --etc. -- reléguèrent aux oubliettes.

Avec Gérôme et les peintres qui, à cette époque, travaillent dans le même esprit, comme Cabanel, c'est à l'agonie essoufflée de la peinture classique, de sa technique et de ses "grands" sujets, que l'on assiste. Ces artistes ont appris sérieusement leur métier et sont en possession d'une technique solide. Pourtant, aucun des tableaux de Gérôme ne tient, à mes yeux du moins, la route face au moindre tableau de Manet, de Corot, de Millet ou de Courbet, ses contemporains.

Il serait injuste de réduire l'art de Gérôme à ce qu'on connaît généralement de lui, à savoir ses mises en scène à grand spectacle inspirées de l'antiquité, comme Phryné devant l'aréopage ou Pollice verso, ou celui de Cabanel à son invraisemblable Ophélie. Le discrédit dans lequel ces peintres sont tombés  a progressivement réduit la connaissance que nous avons d'eux à la partie la plus caricaturale de leur oeuvre. La présente exposition donne l'occasion de sortir de cette approche par trop schématique.

Cependant, ce qui disqualifie l'essentiel de leur production, c'est d'abord justement cette confusion presque systématique entre grand spectacle et grand sujet, qui fait que cette peinture est en régression par  rapport au grand art classique dont elle se réclame (Ingres, pour ne pas remonter plus haut). Les scènes que nous donne à voir Gérôme sont cousines, dans leur lourde théâtralité, des mises en scène que proposait à la même époque l'Opéra de Paris : frontalité, décors imposants, distinction entre les vedettes (au premier plan) et la masse des figurants/choristes, attitudes et expressions stéréotypées. C'est une peinture en déficit d'invention à tous les niveaux (et l'invention suppose un goût du risque qui n'était pas spécialement la vertu cardinale de ces peintres à succès, dont les toiles  convenaient au conservatisme, à l'incuriosité, à la vulgarité du public qui les admirait).

Ce qui a condamné cette peinture, en définitive, c'est l'apparition et les progrès constants d'un médium avec lequel elle a cru pouvoir rivaliser victorieusement à force de raffinement vériste : la photographie. La peinture moderne est née de la prise de conscience, par les artistes les plus clairvoyants, entre 1850 et 1900,  que, confrontée à ce nouveau moyen d'enregistrer les apparences, la peinture ne pouvait plus se contenter de donner l'illusion de la réalité mais devait s'ouvrir de nouveaux espaces de recherche. Pendant des millénaires, la peinture européenne a eu pour objectif central de proposer l'illusion d'une représentation  aussi  conforme  que possible à ce que nous percevons par les yeux du réel. Pour y parvenir, elle a élaboré un ensemble de techniques toujours plus complexes et sophistiquées. Lorsque, tout d'un coup, est apparu un médium qui y parvenait aussi bien, et bientôt mieux qu'elle, tout ce savoir-faire devint inutile et le sort de la peinture classique fut scellé; son déclin et sa décadence ont été rapides, moins d'un demi-siècle, de la mort d'Ingres au début du XXe siècle. Gérôme, Cabanel  ou Bouguereau sont, pour l'art français, les représentants de cette décadence.

Aujourd'hui, le cinéma à grand spectacle , à grands renforts d'effets spéciaux, a pris le relais de la peinture  de Gérôme, à laquelle nombre de péplums empruntèrent leurs poncifs.

Néanmoins, les toiles d'un Gérôme, d'un Cabanel ou d'un Bouguereau, peuvent réserver, à l'occasion d'agréables surprises, et donnent en tout cas matière à réflexion sur l'histoire est les destinées de la peinture européenne.

A ce propos, faire d'un Andy Warhol , ou des hyper-réalistes en vogue dans les années 70 du siècle dernier, des héritiers de cet art pompier, me paraît aventureux, tant les enjeux sont différents.

 ( Posté par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )

Gérôme, Phryné devant l'Aréopage (1861)

mardi 16 novembre 2010

Je suis mala-ade, complètement mala-ade !

                           Ne pas être malade trop longtemps
Que l'on se garde d'être malade trop longtemps, car bientôt les témoins s'impatienteront de cette obligation usuelle de montrer leur compassion, ayant trop de peine à se maintenir longtemps dans cet état --et puis ils penseront immédiatement à suspecter votre caractère, avec cette conclusion : "Vous méritez d'être malade, et nous n'avons plus besoin de nous évertuer à la compassion."
                   (Friedrich Nietzsche, Humain, trop humain II, Le Voyageur et son ombre , 314 )

Décidément, ce Nietzsche n'en finit pas de m'étonner; Il n'en rate vraiment pas une. Ce qu'il dit là est rigolo, et j'en rirais volontiers de bon coeur, mais j'ai les lèvres un peu gercées aujourd'hui.

Le Théâtre des Fables

Tout a été dit sur le génie de La Fontaine dans ses Fables : justesse de l'observation, ironie, humour, émotion, souplesse naturelle et expressivité de la phrase, du vers et des rythmes, il y a là de quoi ravir et donner du grain à moudre à qui aime dire les textes à haute voix. Depuis longtemps, le travail sur les Fables est un exercice quasi-obligé de toute école de théâtre, de tout atelier. Plus rarement, elles donnent l'occasion à un metteur en scène, à un acteur ou à une troupe, de monter tout un spectacle dont elle fourniraient la matière exclusive. Cette présence très discrète de La Fontaine au théâtre est étonnante, car des gens de théâtre y trouveraient l'occasion de développer un travail brillant, drôle, émouvant, qui emporterait l'adhésion du public. Et ce ne sont pas les idées de mise en scène qui manqueraient.

On peut se faire une idée de la variété des registres de La Fontaine, en relisant les deux fables qui suivent, très connues, sur le thème de la mort :

                                                        La Mort et le mourant


                                                 La Mort ne surprend point le sage;
                                                 Il est toujours prêt à partir,
                                                 S'étant su lui-même avertir
                                          Du temps où l'on se doit résoudre à ce passage.
                                              Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
                                          Qu'on le partage en jours, en heures, en moments,
                                                  Il n'en est point qu'il ne comprenne
                                          Dans le fatal tribut; tous sont de son domaine ;
                                          Et le premier instant où les enfants des rois
                                                  Ouvrent les yeux à la lumière,
                                                  Est celui qui vient quelquefois
                                                  Fermer pour toujours leur paupière.
                                                  Défendez-vous par la grandeur,
                                          Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse,
                                                  La Mort ravit tout sans pudeur.
                                          Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
                                                  Il n'est rien de moins ignoré,
                                                  Et puisqu'il faut que je le die,
                                                  Rien où l'on soit moins préparé.
                                          Un   mourant qui comptait plus de cent ans de vie,
                                          Se plaignait à la Mort que précipitamment
                                          Elle le contraignait de partir tout à l'heure,
                                                  Sans qu'il eût fait son testament,
                                          Sans l'avertir au moins. Est-il juste qu'on meure
                                          Au pied levé ? dit-il : attendez quelque peu.
                                          Ma femme ne veut pas que je parte sans elle;
                                          Il me reste à pourvoir un arrière-neveu;
                                          Souffrez qu'à mon logis j'ajoute encore une aile.
                                          Que vous êtes pressante, ô  Déesse cruelle !
                                          -- Vieillard, lui dit la Mort, je ne t'ai point surpris
                                          Tu te plains sans raison de mon impatience.
                                          Eh n'as-tu pas cent ans ? trouve-moi dans Paris
                                          Deux mortels aussi vieux, trouve-m'en dix en  France.
                                          Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
                                                   Qui te disposât à la chose :
                                          J'aurais trouvé ton testament tout fait,
                                          Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait;
                                          Ne te donna-t-on pas des avis quand la cause
                                                  Du marcher et du mouvement,
                                                  Quand les esprits, le sentiment,
                                          Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d'ouïe :
                                          Toute chose pour toi semble être évanouie :
                                          Pour toi l'astre des jours prend des soins superflus :
                                          Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
                                                   Je t'ai fait voir tes camarades,
                                                   Ou morts, ou mourants, ou malades.
                                          Qu'est-ce que tout cela, qu'un avertissement ?
                                                    Allons, vieillard, et sans réplique.
                                                    Il n'importe à la république
                                                    Que tu fasses ton testament.
                                           La Mort avait raison. Je voudrais qu'à cet âge
                                           On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,
                                           Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet;
                                           Car de combien peut-on retarder le voyage ?
                                           Tu murmures, vieillard; vois ces jeunes mourir,
                                                    Vois-les marcher, vois-les courir
                                           A  des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
                                           Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
                                           J'ai beau te le crier; mon zèle est indiscret :
                                           Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.


Austère, mais évidente sagesse. Comment ne pas y souscrire? Oui, certes. Oui, oui. Oui. Ouais, ouais ouais.... Mmouais....


                                           Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée,
                                           Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
                                           Gémissant et courbé marchait à pas pesants,
                                           Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
                                           Enfin, n'en pouvant plus d'effort et de douleur,
                                           Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
                                           Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
                                           En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
                                           Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
                                           Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
                                                      Le créancier et la corvée
                                           Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
                                           Il appelle la Mort, elle vient sans tarder,
                                                      Lui demande ce qu'il faut faire.
                                                      C'est, dit-il, afin de m'aider
                                           A recharger ce bois; tu ne tarderas guère.
                                                      Le trépas vient tout guérir;
                                                      Mais ne bougeons d'où nous sommes.
                                                      Plutôt souffrir que mourir,
                                                      C'est la devise des hommes.



Plutôt souffrir que mourir... Dans les temps chrétiens où La Fontaine écrivait, le choix de mourir n'était pas, de toute façon, une  alternative envisageable à de trop terribles souffrances. Aujourd'hui, nous le savons, des hommes,en proie à de telles souffrances, adoptent et appliquent la devise inverse. Plutôt mourir que souffrir...

La Mort est souvent présente dans les Fables. Elle est souvent infligée de façon  brutale et injuste, oeuvre de la violence des puissants. Parfois, elle apparaît comme la conclusion apaisée d'une existence heureuse, comme dans cette fable, dont la relecture suscite toujours en moi une émotion tendre, et qui propose avec lyrisme une sagesse héritée des grands Latins, du Virgile des Géorgiques, de Lucrèce et d' Horace. Epicurisme pas mort...


                                       Le songe d 'un habitant du Mogol


                                 Jadis certain Mogol vit en songe un Vizir
                                 Aux champs Elysiens possesseur d'un plaisir
                                 Aussi pur qu'infini, tant en prix qu'en durée;
                                 Le même songeur vit en une autre contrée
                                         Un Ermite entouré de feux,
                                 Qui touchait de pitié même les malheureux.
                                 Le cas parut étrange, et contre l'ordinaire :
                                 Minos en  ces deux morts semblait s'être mépris.
                                 Le dormeur s'éveilla, tant il en fut surpris.
                                 Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,
                                           Il se fit expliquer l'affaire.
                                 L'interprète lui dit : Ne vous étonnez point;
                                 Votre songe a du sens; et si j'ai sur ce point
                                           Acquis tant soit peu d 'habitude,
                                 C'est un avis des Dieux. Pendant l'humain séjour,
                                 Ce Vizir quelquefois cherchait la solitude;
                                 Cet Ermite aux Vizirs allait faire sa cour.


                                 Si j'osais ajouter au mot de l'interprète,
                                 J'inspirerais ici l'amour de la retraite :
                                 Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
                                 Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
                                 Solitude où je trouve une douceur secrète,
                                 Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais,
                                 Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais ?
                                 Oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles !
                                 Quand pourront les neuf Soeurs, loin des cours et des villes,
                                 M'occuper tout entier, et m'apprendre des Cieux
                                 Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
                                 Les noms et les vertus de ces clartés errantes
                                 Par qui sont nos destins et nos moeurs différentes !
                                 Que si je ne suis né pour de si grands projets,
                                 Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objets !
                                 Que je peigne en mes Vers quelque rive fleurie !
                                 La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie;
                                 Je ne dormirai point sous de riches lambris;
                                 Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?
                                 En est-il moins profond, et moins plein de délices ?
                                 Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
                                 Quand le moment viendra d'aller trouver les morts,
                                 J'aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.


Vivre sans soins (sans soucis), et mourir sans remords, après avoir beaucoup connu les douceurs du sommeil, quel rêve merveilleux ! La sagesse que nous proposent les écrivains classiques est volontiers simplificatrice (comme toute sagesse, peut-être). Dans ce bouquet de fleurs et d'épines qu'est toute vie, elle prétend ne garder que les fleurs. Mais les épines ne sont pas sans prix ni sans vertus. Pourtant, comme il est bon de humer le rare parfum de cette sagesse quintessenciée dans la trame de dentelle d 'un texte quasiment parfait , où l'angoisse et le manque sont magiquement transmués en pur plaisir.

La Fontaine, Fables  (G/F)
Virgile, Géorgiques       (Belles Lettres)
Lucrèce, De Natura rerum  (Belles Lettres)
Horace , Odes  (Belles Lettres)






"Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie..."