samedi 25 décembre 2010

Il est né, le divin enfant !

Une fois encore, le rite de conjuration a fonctionné : le ciel ne nous est pas tombé sur la tête. On imagine fort bien, au fond de leur caverne paléolithique, menacés par un froid polaire et par quelques ours bien endentés, quelques uns de nos lointains ancêtres, encore mâtinés de néanderthaliens, torturés par l'angoisse de voir les jours peu à peu diminuer, se livrer à quelques pratiques chamaniques pour faire renaître le soleil et la chaleur. "Il est mort, le soleil..." : cette belle chanson de Nicoletta garde la trace de cette antique angoisse.

La messe de minuit du petit Jésus a pris le relais des obscurs sacrifices de ces temps lointains. Malgré quelques progrès, les choses, au fond,  n'ont pas tellement changé : nous savons bien que face aux innombrables malheurs et à la mort, nous restons aussi impuissants que les premiers hommes. Et l'Humanité continue d'avoir recours aux illusoires remèdes et consolations des religions. Judaïsme, Christianisme ou Islam ne sont que quelques unes des potions magiques (pas nécessairement les plus récentes ni les plus efficaces) imaginées par les hommes pour conjurer la souffrance et la mort. Que de meccanos spirituels, que de grigris et de gadgets entassés au long des âges dans le bric-à-brac de notre boîte à outils métaphysique, dans la hotte de l'immémorial Père Noël pour adultes !

Rites du solstice d'hiver et naissance du Christ, Toussaint et Halloween, Adonis et Jésus,  Adonaï et  Wotan,  mystères d'Eleusis, rituels agraires printaniers et fête de Pâques, les religions nous proposent sous diverses formes, un peu d'espoir, un peu de sens et un minimum de lien social. Camelotes spirituelles, sacrés opiums.

Foutaises, certes. Mais historiquement pas absolument inutiles. La demande crée l'offre. Même aujourd'hui , il reste préférable de ne pas désespérer Billancourt. Et Billancourt, c'est 95%  de l'Humanité, indécrottable de naïveté, indéfectiblement accrochée à sa demande d'espoir et de sens. Malheureusement pour elle, l'espoir et la quête de sens sont des postulations de la conscience humaine vivante, qui n'existent pas en dehors-d'elle. C'est l'homme vivant et conscient, et lui seul, qui met du sens dans un Univers inscient qui, à jamais, ignore le sens.

C'est étonnant comme la sempiternelle absence de Dieu, qui aurait dû, depuis longtemps, mettre la puce à l'oreille aux uns et aux autres, ne parvient pas à décourager les cohortes serrées des croyants. C'est Jacques Vaché, je crois -- à moins que ce ne soit René Crevel -- qui disait (je cite de mémoire) :
"Je voudrais bien voir la tête que feront tous ces braves gens si Dieu leur fait la plaisanterie de s'absenter le jour du Jugement Dernier".(1)

Mais Dieu n'a pas attendu le Jugement Dernier pour s'absenter. Pour ne citer qu'une de ses absences les plus regrettables, on ne l'a pas vu à Auschwitz. Le poète Paul Celan ne semble pas s'en être jamais remis.

On n'en finirait pas de dresser la liste des absences de Dieu dans des lieux et des circonstances où on aurait eu sacrément besoin de Lui !

Si j'avais à peindre le Dieu de la Bible, je le représenterais aveugle, sourd, paralytique et gaga, plus  crasseux , plus crachotant, glaviotant et marmottant qu'un clodo d'Harold Pinter. Une sorte de sous-Wotan, totalement dégénéré, n'arrêtant pas de se pisser dessus. Ce serait la Vierge Marie qui lui changerait ses couches .Je le verrais bien comme personnage principal d 'un opéra-rock (tendance heavy-metal) que j'intitulerais : "Du Golgotha à Auschwitz". Un titre d 'enfer !

Je rêve d‘une religion qui ne reconnaîtrait pas l’absolu ailleurs que dans le rêve  des coeurs  humains : l’absolu de l’amour, qui sans doute contient tous les autres, l’absolu de la justice, l’absolu de la connaissance, l’absolu de la sagesse. C’est l’inaccessible horizon vers lequel nous allons, que l’Humanité n’atteindra jamais, qui donne sens à nos vies, à celles de ceux qui nous suivront. Qu’on l’appelle Dieu, si l’on veut,  après tout qu’importe. “Je porte le soleil dans mon obscurité “, dit le poète. Dans le coeur des humains, il n’est d’autre soleil qu’humain.Mais pourrait-on nommer religion une espérance qui exclurait toute croyance dans un au-delà et dans un principe spirituel créateur ?

Mais laissons les croyants de toute espèce et de toute obédience à  leurs illusions. Si ça peut leur rendre la vie plus tolérable, je m'en réjouis pour eux.

Vive le Père Noël, tant qu'on ne me force pas à y croire.

(1)  Merci à l'anonyme commentateur qui me signale que cette phrase n'est ni de Jacques Vaché ni de René Crevel, mais de Balzac dans le Père Goriot. Je n'ai pas vérifié mais j'imagine qu'il l'a placée dans la bouche de l'affreux Vautrin.

Georges de la TourNativité

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Ni Vaché, ni Crevel : "Certes, là est la vertu dans toute la fleur de sa bêtise, mais là est la misère. Je vois d'ici la grimace de ces braves gens si Dieu nous faisait la mauvaise plaisanterie de s'absenter au jugement dernier", Balzac, Le père Goriot, Chapitre 2, "L'entrée dans le monde".