jeudi 23 décembre 2010

Image et langage

  • La photographie de ce “Huron post-moderne” par Mark Seliger m’inspire une insurmontable répugnance. Les tatouages et autres “piercings” me dégoûtent, en général, plus ou moins violemment. Ce dégoût n'est pas facile à analyser.Je serais tenté de dire que j'ai  de la répulsion pour toute forme de tatouage, même pour ces tatouages anodins que les jeunes filles et les jeunes femmes s'appliquent aujourd'hui si souvent sur le corps et qui partent au lavage. Pourtant, je  ne serais nullement révulsé par des tatouages rituels, dans un groupe ethnique africain ou océanien, par exemple.

    De même, je ne pourrais pas désirer une femme dont le nez, la lèvre (quelquefois la langue, horreur!), le nombril ou quelque autre partie du corps s’ornerait d’un anneau enfilé dans la chair. Pourtant, je suis très séduit par les boucles d'oreilles, en général; il s'agit pourtant bien d'un "piercing". Mes préventions me paraissent donc plus culturelles que naturelles, et donc relatives.

    Ce qui me rebute dans cette photo, c'est évidemment la saturation : ces sourcils et ces lèvres bardés d'anneaux, cette chair entrelardée de ferraille, cette peau imprégnée de pigments, saturée de motifs d'un goût que je trouve douteux, accumulés comme sur un vieux wagon tagué.

    Cette photo, que n'accompagne aucun commentaire, est du genre provocateur : je n'imagine pas qu'elle puisse laisser indifférent. Ce qu'elle a de plus intéressant, c'est, au fond, la réaction qu'elle provoque, les interrogations, les commentaires qu'elle suscite.

    D'une manière générale, toute photo, et , plus largement, toute image, nécessite d'être commentée pour avoir du sens. Ce commentaire peut émaner de son auteur lui-même et de ceux qui la regardent. Mais une image qui n'est pas éclairée d'un commentaire (quel qu'il soit) n'a à peu près aucun intérêt. Regardant l'autre jour des séries de photographies sur le site Grands Reporters, j'ai constaté que, pour moi du moins, beaucoup de ces photos ne présentaient guère d'intérêt parce qu'elles n'étaient accompagnées d'aucun commentaire précis; du coup, elles me paraissaient d'une totale banalité, alors même qu'elles étaient censées illustrer des situations et des événements dramatiques. Or il est très facile d'arracher une photo à la banalité, car ce qu'on peut en dire, ne serait-ce qu'en examinant attentivement ce qu'elle montre, est à peu près illimité.

    Quand je regarde cette photo de Mark Seliger, le commentaire, c'est moi qui le fais. Mais mon commentaire n'est qu'un des commentaires possibles. Il s'ouvre sur une infinité de commentaires.

    Un exercice fort utile quand on regarde une image (photo, dessin, tableau...), c'est de la décrire avec la plus grande précision possible, à la fois avec méthode (du premier plan vers le fond etc.), et en variant les angles d'approche, en diversifiant le questionnement. Cela me paraît un préalable à une compréhension qui aille au-delà des vagues impressions.

    Notre environnement culturel est saturé d'images. Nous sommes en permanence sollicités par des images que nous ne prenons presque jamais la peine d'analyser, aussi bien du point de vue de leur contenu, que du point de vue du producteur et du diffuseur, que du point de vue de nos réactions.





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