samedi 31 décembre 2011

On m'a volé mon biau chapeau oh oh oyh !

Je remontais le flux de mistral, dans mon manteau noir, mon pantalon noir, mes gants noirs, mon écharpe noire remontée jusqu'aux yeux, sous mon chapeau noir (vide supra).

Très content de mon look. Je me faisais penser à Sartre dans les courants d'air ou à quelque Arsène Lapin sorti de son trou pour tenter un coup. D'ailleurs, entré en coup de vent chez la boulangère, je sortis d'un coup mes mitaines de mes poches et lui fis le coup  de Jack l'Etouffeur en lui réclamant la caisse d'une  voix étranglée. "Arrête, Jeannot, me fit Carine (une certaine intimité nous lie), arrête Jeannot me fit Nadine, je t'ai reconnu sous ta burka. ". Ah ah ah !

Quelque peu peu déconfit et retrouvant le vent, j'omis un instant de tenir mon chapeau, le temps de fourrer la miche de Nadine de Carine dans ma  nuisette dans ma musette. C'est alors qu'un qui ? qu'un quiqui ? qu'un quidam que je pris d'abord pour un so pour un soso pour un sosie (manteau noir, gants noir, pantalon noir, écharpe noire), n'étaient d'épaisses papillotes (ou ramistouflettes) artistement tressées, et une barbe fleurie (noires),  me rafla mon coufre-Jeff  mon couvre-chef du chef, s'en coiffa le self de chien le chien de Jeff  le sien de chef et s'enfuya et s'en fut et s'enfuit.  Pffui.

" Eh, mion biau chapiau, ho ho hoy ! ", m'écriai-djeuh !

-- L'an prochain à Jérusalem ! me lança mon voleur, avant de s'engouffrer dans la rue de la Collégiale, poussé et troussé par un mistral furibard et complice. Détroussé et défrisé, je mordis rageusement dans la miche de Nadine ( de Carine ).

-- Ah ! mon vieux complice ! s'écria la grosse Germaine, me reconnaissant à mon absence de chapeau.

-- Eh, la peau de mes couilles aussi, ma bonne amie. Ce que c'est que deux nouilles ce que c'est que de nous.

La paix soit avec Nous. Et avec Nos esprits animaux.


Serait-ce mon voleur ? Mais alors les papillotes ? rasées ? Postiches ? Et puis je ne lui trouve pas tellement l'air d'un vieux croyant.

jeudi 29 décembre 2011

Le noeud gordien

L'analyse hegelienne de la relation maître / esclave aura été d'une grande conséquence pour l'histoire de l'Europe et du monde au XXe siècle.

Selon Hegel, le maître et l'esclave sont unis dans une  relation dialectique sans cesse renaissante : l'esclave dépend du maître pour sa survie et sa sécurité; le maître dépend de l'esclave dont le travail assure la perpétuation de son statut de maître.

Cependant, le maître dépend de l'esclave beaucoup plus que l'esclave ne dépend de lui. C'est le travail de l'esclave qui lui assure une puissance dont il lui reste à prendre conscience. Lorsque l'esclave prend conscience de sa dignité d'homme et de sa liberté ,  il prend alors en mains sa destinée : le lien dialectique qui l'unit à son maître est  brisé.

La reprise de cette analyse par Marx a eu la fortune que l'on sait. Le moment de la prise de conscience de son aliénation par le prolétariat doit précéder de peu le moment de la révolution sociale qui mettra fin à l'exploitation de l'homme par l'homme dans le cadre du système capitaliste.

Toutefois, une longue et confuse période de latence précède ce moment où tout bascule : c'est que, dans la société réelle, les mécanismes de l'exploitation sont masqués; les clivages entre exploiteurs et exploités n'apparaissent pas nettement. Un certain capitalisme paternaliste a d'ailleurs mis à profit ce flou, dès la seconde moitié du XIXe siècle, pour contrer l'analyse marxiste. A ce stade de l'évolution historique, les rapports sociaux sont aussi inextricable qu'un noeud de vipères, ou que le fameux noeud gordien qu'Alexandre trancha d'un coup d'épée.

La révolution russe de 1917 donne l'occasion à ses promoteurs de clarifier les choses et de mettre les uns et les autres à leur place, de chaque côté d'une frontière bien marquée : d'un côté les bourgeois des villes et des campagnes (les koulaks), de l'autre le prolétariat, à qui sa supériorité numérique et le basculement du pouvoir politique et militaire assurent la suprématie. Plus tard, au Cambodge, les leaders du Kampuchea démocratique procéderont au même tri. Dès lors, par le coup de force volontariste des leaders du mouvement révolutionnaire,  la complexité sociale est  radicalement simplifiée. Le noeud gordien est tranché.

Dans l'Allemagne nazie, puis dans l'Europe dominée par elle, il se passe un phénomène très proche. La relation prolétaire / capitaliste est remplacée -- ou plutôt doublée -- par la relation peuple / Juif.

Une des constantes de la propagande antisémite en France (au moins depuis Drumont) est le thème de la suprématie masquée des Juifs dans une société qu'ils gangrènent, occupant peu à peu les postes-clés dans la politique, l'économie, la finance, le journalisme, la littérature et les arts : c'est notamment le leitmotiv des pamphlets antisémites de Céline. Drumont, Céline et les autres décrivent en somme cette période de latence où, le jeu de la relation dialectique restant masqué, les exploités n'ont pas encore pris conscience de leur situation et de leur force. La revendication des antisémites est donc constamment celle-ci : il faut repérer les Juifs, les identifier, puis les empêcher de nuire par des mesures drastiques de mise à l'écart du reste de la société. Ces mesures ne pourront évidemment pas être prises que tant qu'une révolution "nationale" n'en aura pas créé les conditions. Seul le nouveau pouvoir mis en place par elle sera en mesure de trancher le noeud gordien.

La même logique s'observe donc dans les révolutions marxistes-léninistes de Russie, de Chine ou du Cambodge, et dans la "révolution nationale" promue en Allemagne par les Nazis : dans les deux cas, il s'agit de désigner l'ennemi collectif, puis de l'identifier individuellement, enfin de l'isoler du reste du corps social. Cet isolement prend, dans les deux cas, les mêmes formes : les prisons, les camps, l'extermination.

"Chaque conscience poursuit la mort de l'autre", a affirmé Hegel. Cela veut dire que, dans le jeu dialectique des rapports à autrui, chacun cherche à faire triompher son point de vue, sa pensée , son discours sur ceux de l'autre, en somme à vaincre l'autre, en le réduisant au silence, ou  à l'acquiescement -- ce qui revient au même.

Cette mise à mort de l'autre est évidemment une mise à mort intellectuelle, pas nécessairement irrévocable d'ailleurs : le "mort" peut ressusciter et mettre à mort son vainqueur à son tour (quoique mon interprétation ne me paraisse pas très hégélienne). Elle n'implique pas, en tout cas, la mise à mort physique de l'autre.

Les dictatures de masse du XXe siècle ont apporté à la thèse hegelienne ce perfectionnement incontestable : la mise à mort physique de l'autre présente l'avantage de lui clore définitivement le bec.  Quoique... Le pire n'est pas toujours sûr, disait Claudel.

" Le sommeil de la raison engendre des monstres" : Goya, homme des Lumières, ne pouvait sans doute imaginer que la raison triomphante était sur le point d'élaborer une conception optimiste de l'Histoire qui allait pourtant accoucher du pire des cauchemars.

La paix soit avec Nous. Et avec Nos esprits animaux.


( Posté par : SgrA° )


mercredi 28 décembre 2011

Viva Dubillard !

J'ai lu récemment un article effrayant sur le saumon de Norvège. Ce poisson, tant consommé à la période des fêtes, provient, paraît-il, à 80%, de l'aquaculture, dont les parcs sont de plus en plus pollués par les produits qu'on y déverse pour éviter les maladies et faire grossir les bestiaux plus vite. Plus de 20% du cheptel en crève et les résidus empoisonnent l'environnement.

Je vais donc me passer de saumon, de Norvège ou d'ailleurs, pour me rabattre sur des espèces moins menacées, mais en reste-t-il encore beaucoup ?

Il en reste encore quelques unes tout de même, auxquelles on ne penserait pas spontanément : par exemple  la limande de montagne.

Les moeurs de ce poisson, à la chair délicate et goûtue, ont été décrites par un spécialiste mondialement connu. En voici un extrait :

" Un    :  les limandes ? Il y a des limandes dans votre pays ?

Deux  :  Mais oui


Un      :  Des limandes dans la montagne !


Deux   :  Mais oui. Ce sont des limandes comme les autres, mais comme les anguilles, elles migrent. Elles sortent de la mer au début de l'hiver, et puis, quand il commence à neiger, elles grimpent le long des pentes, sous la neige, en s'agrippant avec leurs dents. quand elles sont arrivées en haut, vous savez comme sont les limandes ?


Un      :  Plates.


Deux   :  Alors elles se laissent glisser, à plat, sur les pentes neigeuses. Pour s'arrêter, quand elles ont envie de s'arrêter, elles plongent, la tête la première. C'est la Limande-des-Neiges.

Un      :   Et quand la neige fond ?

Deux   :  Au printemps ? Ah, alors, celles qui n'ont pas eu le temps de remonter jusqu'aux neiges éternelles, c'est fini : elles s'arrêtent. On ne retrouve plus que leurs arêtes. Dans l'herbe jaune." 

On voit tout de suite l'intérêt de consommer ce savoureux poisson, qui a grandi dans une région saine, sous un climat sain, à l'abri des pollutions maritimes de toutes sortes, et n'a consommé que des nourritures saines. Il reste à mettre au point des techniques de pêche adaptées, qui préservent la ressource. Mais faisons confiance à l'inventivité de nos pêcheurs et aux  techniques modernes.

Dans la langue française, le mot loufoquerie est trop souvent pris en mauvaise part. C'est oublier qu'il existe des formes de loufoquerie noble, et que cette loufoquerie-là n'est pas forcément brouillée avec la profondeur, loin de là.

Roland Dubillard, qui vient de mourir, était un de ces grands loufoques. Il avait marqué son territoire, entre ceux d'Alphonse Allais, de Samuel Beckett , d'Eugène Ionesco , d'Alexandre Vialatte, de Pierre Dac ou encore de Jean-Michel Ribes qui était bien ému, l'autre soir, en présentant les Diablogues. Dubillard était de ceux, avec Ionesco, qui savent pousser la logique dans ses derniers retranchements pour nous faire entrer dans des univers parallèles à la Lewis Carroll. Il le faisait à sa manière subtile et raffinée. L'esprit d'enfance s'unit chez lui au goût britannique du non-sense :  il faut avoir au moins une petite idée de ce mariage heureux pour posséder la clé de son univers.

Les Diablogues  sont l'oeuvre la plus connue de Dubillard. Monter ces courts textes drôles et déroutants ne va pas de soi. Cinquante acteurs peuvent s'y atteler, ou deux. Les choix de scénographie et de mise en scène sont innombrables, un peu comme pour la Cantatrice chauve d'Ionesco. Il s'agit d'éviter les redites et, surtout, les lourdeurs, qui sont la peste et le choléra pour ce théâtre si aérien, si lunaire.

François Morel et Jacques Gamblin  proposaient l'autre soir, dans une mise en scène astucieusement sobre d' Anne Bourgeois, une interprétation constamment drôle et souvent émouvante de quelques uns des Diablogues. La personnalité et la virtuosité des deux compères y était pour beaucoup, mais surtout ils introduisaient dans leurs échanges une complicité fraternelle qui faisait penser parfois à celle qui unit Vladimir et Estragon, les deux clochards d' En attendant Godot.  Du beau travail et un bien bel hommage.


Roland Dubillard,    Les Diablogues et autres inventions à deux voix  ( Gallimard  / Folio )

Jean-Michel Ribes,      Palace     ( Actes Sud  /  Babel )

Jacques Gamblin et François Morel dans Les Diablogues  ( Théâtre du Rond-Point / France 2 )







mardi 27 décembre 2011

Prosélytisme Amish

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les Amish ne  vivent pas qu'au  Machachaussettes. Voici quelques années déjà qu'ils se sont installés en nombre dans les hautes vallées du Moyen Verdon. L'éloignement du gros de la communauté d'origine, le climat particulier de ces basses vallées du Haut-Verdon, et, il faut le reconnaître, une consommation assidue et enthousiaste de Saint-Julien-d'Aille (rouge), ont conduit les Amish des moyennes vallées du Bas-Verdon à introduire quelques variantes d'importance dans la doctrine. Ils fêtent la naissance du Christ à la Chandeleur, mettent Pâques à la Trinité, professent la divinité du chat (noir), et communient exclusivement avec du paris-brest à la crème pralinée (autrement goûtu que le fadasse pain azyme que l'archiprêtre s'obstine à nous servir à la collégiale (je le lui ai pourtant dit, mais il s'obstine, ah là là, enfin...).

Les Amish des falaises Nord (mais orientées au Sud) du Verdon ne dédaignent pas le prosélytisme. Ils expédient chez les autochtones des collines du Moyen-Argens et de la Bresque Supérieure des prédicatrices inspirées par l'amour du chat (noir) et du paris-brest. Sur la photo ci-dessous, on peut voir en pleine action une de ces prédicantes. On constatera que son chapeau est nimbé d'une douce lumière céleste, signe indubitable que l'Esprit-Saint est présent juste sous la coiffe.

La paix soit avec vous. Et avec vos esprits animaux (formule de salutation Amish de la Florieye supérieure)

prédicante Amish implorant la descente du paris-brest


lundi 26 décembre 2011

" Poésie de la pensée " , de George Steiner

Ce qui sépare la philosophie  et la religion de la science, c'est qu'elles  ne peuvent prétendre à l'universalité et qu'elles échappent à la preuve. Après Hegel, la philosophie occidentale, émancipée de la théologie, a renoncé à démontrer l'existence de Dieu par des "preuves" qui n'ont jamais convaincu personne. A partir de Schopenhauer, et plus encore avec Nietzsche, elle tend à prendre ses distances -- quoique avec de grosses difficultés -- avec une prétention à l'universel que contredit le simple fait qu'une doctrine, un système philosophique, c'est d'abord, et inévitablement, la pensée d'un individu singulier, sa vision personnelle du monde. Cette idiosyncrasie du penseur se remarque aisément chez Schopenhauer et surtout chez Nietzsche, qui la revendique ouvertement. L'imposture du marxisme est de s'être dès l'origine revendiqué comme science; sans cette prétention , les horreurs du goulag ou du Cambodge n'auraient  pas eu lieu. Les excès de la psychanalyse dérivent aussi de cette même  abusive revendication.

Le dernier livre de George Steiner, Poésie de la pensée, présente justement l'intérêt de montrer que tout exposé philosophique est inséparable d'une  poétique, d'une rhétorique, d'un art du discours. On le constate dès les Présocratiques, dont les énoncés sont construits sur le modèle de ceux de la poésie épique, ou chez Platon, dont l'art du dialogue est influencé par le théâtre (il commença peut-être d'ailleurs par écrire des pièces de théâtre). Mais de plus,  le discours philosophique est tout imprégné de la personnalité du penseur, de ses humeurs, en somme de son idiosyncrasie. C'est pourquoi, même si tous trois s'inspirent des modèles de la poésie épique, il est impossible de confondre un énoncé d'Héraclite avec un énoncé de Parménide ou avec un énoncé d'Empédocle, non seulement, bien sûr, parce que les préoccupations et la pensée sont dfifférentes, mais par le fait que le texte est imprégné d'un ton et d'une couleur à chaque fois singuliers.

Ainsi, une doctrine philosophique, quel qu'ait été son succès dans l'histoire de la pensée, et qu'il s'agisse de Platon ou de Kant, c'est d 'abord la pensée d'un seul homme dont elle porte la marque singulière à chaque instant. Ce sont les innombrables commentaires et les commentaires de commentaires qui figent dans une rigidité dogmatique l'oeuvre qui, à l'origine, se présentait à nous avec ses hésitations, ses contradictions, ses repentirs et ses repeints. Ce qui est vrai de la philosophie l'est encore plus des textes religieux : les livres de l'Ancien testament ont chacun leur style et chacun des quatre Evangiles porte la marque singulière de celui qui l'a écrit (voir en particulier l'Evangile de Jean), et le Coran, ce n'est pas autre chose que la pensée singulière de Mahomet portée par son souffle lyrique. En l'absence d'un improbable Dieu, les créations de l'esprit sont l'affaire exclusive des hommes.

Ce livre, qui n'est sans doute pas le meilleur de son auteur, retient cependant globalement l'intérêt en dépit de ses faiblesses : certains  renvois un peu faciles, un bon nombre de banalités, et surtout des survols, engendrés peut-être par le plan un peu trop convenu et facile, qui suit l'ordre chronologique, nous menant des Présocratiques au XXe siècle ;  à cet égard, on aurait souhaité une originalité probablement plus productive. De coup, Schopenhauer est aux abonnés absents, Nietzsche est rapidement expédié  (son cas illustrait la thèse de façon un peu trop évidente) . Aux approches de Santayana, ça commence à patouiller ferme et le manque de rigueur du propos s'affiche avec une  insistance gênante.

Il y  a néanmoins en Steiner (ce n'est pas du tout péjoratif !) un très brillant conférencier. C'est un admirable éveilleur, un admirable passeur. Sa vaste culture, la beauté des citations (il cite en particulier dans le texte original des passages magnifiques, pas toujours forcément très accessibles, d'auteurs anglais comme Pope ou Tennyson), la densité de l'exposé, l'éclat des formules, tout cela emporte l'adhésion.  Steiner rend son lustre au beau mot de paraphrase, art dans lequel tout bon critique devrait être expert, s'il veut donner à son lecteur l'envie de lire -- ou de relire -- ce dont il parle; on peut s'en rendre compte, notamment, dans le chapitre qu'il consacre à Platon, comme dans les pages -- étincelantes -- où il parle de Marx.

Entre littérature, art et philosophie, les frontières sont indécises.Le livre de George Steiner restitue à l'oeuvre philosophique sa musique et sa couleur propres, parties intégrantes de la pensée. Le vers épique chez les Présocratiques, la  théâtralité chez Platon, le lyrisme de Schopenhauer, ne sont pas des ornements surajoutés, ils sont le tissu même de la pensée.

La paix soit avec Nous. Et avec Nos esprits animaux.

Additum (1er  mai 2012)   -  "Aux approches de Santayana, ça commence à patouiller ferme", écrivais-je. Reprenant la lecture du livre de Steiner, ses faiblesses me sautent aux yeux. Le livre finit par me tomber des mains. C'est que le propos se dilue peu à peu dans un bavardage sans rigueur où l'on saute du coq-à -l'âne, de formule creuse en formule creuse, d'approximation en approximation, de platitude en platitude. C'est du laïus de conférencier aimablement mondain, et contreproductif en plus : au lieu de donner envie de lire les oeuvres évoquées, ce trop long survol donne au lecteur le sentiment qu'au fond, tout se vaut. On dirait d'une dame très riche encombrée d'innombrables valises qui embarquerait sur un Titanic promis au naufrage. Steiner nous avait tout de même habitués à beaucoup mieux que ça.

George Steiner,   Poésie de la Pensée, Gallimard, NRF Essais

Buste d'Héraclite


samedi 24 décembre 2011

Où sont passés les loubards d'antan ?

Planté devant un étalage du spermarché (pas fait exprès, celle-là, je la ressortirai), j'entends débouler un groupe de djeunhn's (dans les 18/20).  Braillements. Insultes. "Je t'mmerde. Et j'nique ta mère ! Culé ! -- Oh oh t't'arrêtes-là ! t't'arrêtes de m'parler comm'ça, gros con !  -- J'nique ta mère, j'te dis !".

Le reste se perd dans la travée voisine, en borborygmes mixés avec l'inusable Papa Rossi  / Tino nono Noël.

C'est pas possible. Même dans le 93, on n'entend plus ça. Il  est vrai que les modes changent plus lentement en province.

Où est passée la classe des loubards d'antan ?

La paix soit avec vous. Et avec vos esprits animaux.

mercredi 21 décembre 2011

" Malone meurt ", de Samuel Beckett , ou la lettre d'amour type

C'est la rançon des progrès de la technologie : on s'écrit de moins en moins de lettres d'amour. On se contente généralement d'étiques et abrégés SMS, ou alors d'échanges  Twitter encore plus spartiates du genre "je t'm mouanonpu". Pas de quoi étancher la soif de câlins verbaux des vrais sentimentaux. Quant à moi, je ne suis pas le plus sevré de tous : mes diverses maîtresses m'expédient sur mes diverses messageries de touchantes missives que, cependant ( on n'est jamais content ) je persiste à trouver bien courtes.

A l'approche des fêtes et des voeux de nouvel an , je pense utile de favoriser le retour à la bonne vieille lettre d'amour traditionnelle, par exemple en proposant aux amantes et amants en panne d'idées des modèles à imiter, puisés aux meilleurs auteurs.  Par exemple celui-ci :

" Chéri, il ne se passe pas un jour que je ne remercie Dieu, à genoux, de t'avoir trouvé, avant de mourir. Car nous mourrons bientôt tous les deux, cela tombe sous le sens. Que ce soit au même instant précis, c'est tout ce que je demande. D'ailleurs j'ai la clef de la pharmacie. Mais profitons d'abord de ce superbe couchant, inopiné pour en dire le moins, après la longue journée d'orage ! N'es-tu pas de cet avis ? Chéri ! Que ne nous sommes-nous rencontrés il y a soixante-dix ans ! Non, tout est pour le mieux, nous n'aurons pas le temps d'apprendre à nous abominer, de voir notre jeunesse s'en aller, de nous rappeler dans la nausée l'ancienne ivresse, de chercher chez des tiers, chacun pour soi, ce qu'ensemble nous ne pouvons plus, enfin bref de nous habituer l'un à l'autre. Il faut voir les choses comme elles sont, n'est-ce pas, mon loulou ? Quand tu me tiens dans tes bras, et moi toi dans les miens, ce n'est pas grand'chose évidemment, par rapport aux frénésies de la jeunesse, et même de l'âge mûr. Mais tout est relatif, c'est ce qu'il faut se dire, aux cerfs et aux biches leurs besoins et à nous les nôtres. C'est même étonnant que tu t'en tires si bien, je n'en reviens pas, ce que tu as dû vivre sobre et  chaste ! Moi aussi, tu as dû t'en apercevoir. Songe aussi que la chair n'est pas tout, spécialement à notre âge, et cherche les amants pouvant de leurs yeux ce que nous pouvons des nôtres, qui auront bientôt tout vu et ont souvent du mal à rester ouverts, et de leur tendresse, privée du secours de la passion, ce que réduits à ce seul moyen nous réalisons journellement, quand mes obligations nous séparent. Considère d'autre part, puisque nous en sommes à tout nous dire, que je n'ai jamais été belle ni bien faite, mais plutôt laide et presque difforme, à en juger par les témoignages que j'ai reçus. Papa notamment me disait que j'étais foutue comme un magot, j'ai retenu l'expression. Quant à toi, mon amour, quand tu avais l'âge de faire battre plus vite le coeur des belles, en réunissais-tu les autres conditions ? J'en doute. Mais en vieillissant nous voilà devenus à peine plus hideux que nos contemporains les mieux proportionnés, et toi, en particulier, tu as gardé tes cheveux. Et pour n'avoir jamais servi, jamais compris,  nous ne sommes pas sans fraîcheur ni innocence, à ce qu'il me semble. Conclusion, c'est pour nous  enfin la saison des amours, profitons-en, il y a des poires qui ne mûrissent qu'en décembre. Pour ce qui est de la marche à suivre, remets-t'en à moi, nous ferons encore des choses étonnantes, tu verras. Quant au tête-bêche, je ne suis pas de ton avis, j'estime qu'il faut persévérer. Laisse-toi faire, tu m'en diras des nouvelles. Gros polisson, va ! Ce sont tous ces os qui nous gênent, c'est un fait certain. enfin, prenons-nous tels que nous sommes. Et surtout ne nous frappons pas, ce ne sont là que des amusettes. Pensons aux heures où, enlacés, las, dans le noir, nos coeurs peinant à l'unisson, nous entendons dire au vent ce que c'est que d'être dehors, la nuit, en hiver, et ce que c'est que d'avoir été ce que nous avons été, et sombrons ensemble dans un malheur sans nom, en nous serrant. Voilà ce qu'il faut voir. Courage donc, vieux bébé poilu que j'adore, et gros baisers là où tu devines de ta Poupée Pompette. "

En recopiant cette sublime missive, digne, à tout le moins, de la Religieuse portugaise, j'en pleurais, de rire ou de désespoir je ne sais trop, des deux peut-être. En tout cas, à une époque où l'espérance de vie ne cesse de s'allonger, voilà un modèle qui devrait rendre des services. Il a pour auteur celui qui sut unir le génie de Pascal à celui des Fratellini, comme l'a dit un critique qui, pour une fois, trouva le mot juste.

La paix soit avec vous. Et avec vos esprits animaux.


Samuel Beckett ,    Malone meurt     ( Editions de Minuit)

Quelques modèles de lettres d'amour , par Jambrun, à paraître sur les Presses de l'Université Libre du Haut-Verdon

Samuel Beckett, par David Levine






mardi 20 décembre 2011

Sans vergogne ni honte

C'est le jour de la potion magique. Mon voisin de lit et moi engageons la conversation. Il a suivi le même parcours du combattant que moi : colectomie, puis  hépatectomie droite. Mais, tandis que j'ai été dirigé sur un des meilleurs hôpitaux publics de France spécialisés dans le cancer, l'Institut Paoli-Calmettes de Marseille, particulièrement pointu, au surplus, dans le domaine de  la chirurgie hépatique, son gastro-entérologue l'a orienté sur une  clinique privée .

Aux indications  qu'il me donne sur ses remboursements (20 euros pour une consultation de spécialiste de 60 euros), j'en conclus qu'il n'est pas couvert par une mutuelle ou que, s'il en a une, elle ne le rembourse que chichement.

A ladite clinique (je ne la nommerai pas) , il se voit demander par le chirurgien qui doit procéder à l'ablation du lobe droit de son foie un dessous de table de mille euros. Le même chirurgien accepte, finalement, de "se contenter" de cinq cents euros. L'anesthésiste passe ensuite et réclame cent cinquante euros.

L'opération est bâclée. "Ils m'ont bousillé", me dit mon voisin. Effectuée par un chirurgien peu compétent, elle laisse des séquelles lourdes.

De mon côté, les trois opérations successives que nécessite une hépatectomie ("nettoyage" du lobe qu'on garde / embolisation portale / hépatectomie droite) ont été brillamment conduites par de jeunes chirurgiens passionnés par leur métier. Personne ne m'a réclamé le moindre dessous de table. Ma mutuelle a couvert les frais (importants) des interventions sans que j'aie à débourser un sou. Mais il s'agit d'un  hôpital public, et pour les médecins qui y exercent, le mot  vocation a encore un sens.

Vous avez dit médecine à deux vitesses ? Nous y sommes. Mais si, en  plus, des spécialistes déjà fort bien payés et souvent actionnaires de l'entreprise réclament à leurs patients des rallonges conséquentes, pour faire en plus un boulot de cochon, il y a scandale en la demeure. Où est passée la conscience professionnelle de gens pareils, où est passée leur conscience morale ? à la trappe du père Ubu ?

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

dessin de Serre

lundi 19 décembre 2011

Ceci est ma chair, ceci est mon sang

Pour la messe de Noël, j'ai proposé à l'archiprêtre de commander chez le meilleur pâtissier du coin un Christ en croix grandeur nature, entièrement en nougatine et pâte d'amandes de diverses couleurs, fourré à la crème pâtissière, avec, à la place de la traditionnelle couronne d'épines, un paris-brest du bon diamètre. Les épines et les clous seraient en chocolat (Côte d 'or noir de noir, c'est celui que je préfère). Des plaies, grâce à un ingénieux mécanisme, jailliraient des giclées de liqueur à la cerise, les larmes seraient au grand-marnier. Ainsi, pour relayer un peu le miracle de Saint-Janvier, on aurait un miracle de Saint-Décembre. La communion consisterait en une cuillerée de crème pâtissière, un bout de nougatine ou de pâte d'amande, au choix, administrée par l'archiprêtre. En tant que généreux donateur, je me garderai le paris-brest. L'archiprêtre a réservé sa réponse, j'espère que ce sera oui.

Je compte bien que, grâce à cette initiative, les paroissiens afflueront à la collégiale, signe d'un renouveau de la foi et, pourquoi pas, des vocations.

Notre époque est favorable aux progrès de la religion, il  suffit de prendre les bonnes initiatives. Quand je pense que ce pauvre Christ et ce brave Mahomet ne pouvaient compter, pour écouter leurs prédications, que sur quelques centaines de pouilleux probablement analphabètes et totalement incultes, je me dis que, grâce aux miracles de la technologie, ma prédication pour la crème anglaise, la nougatine, le chocolat Côte d'or (noir de noir !) peut être accueillie, avec la faveur que l'on imagine, directement à domicile et au coin du feu, par des centaines de millions d'andouilles à travers le vaste monde. Quel progrès ! Et quelle satisfaction pour un  esprit vraiment religieux, tel que moi !  

Je crois aux miracles. L'autre jour, au supermarché, je suis resté en arrêt et en extase, au moins un bon quart d'heures, devant un paris-brest tout frais pour huit personnes. Je me suis agenouillé en prières. Le miracle n'a pas eu lieu mais il finira bien par avoir lieu. Vive Dieu et la crème pralinée !

La paix soit avec vous. Et avec vos esprits animaux.

dimanche 18 décembre 2011

Samuel Beckett au ralenti

Je ne sais plus où j'ai lu que Samuel Beckett restait souvent prostré des heures,  sur un lit, dans une immobilité hébétée. On retrouve cette immobilité, ou sinon une lenteur souvent extrême, partout dans son oeuvre : immobilité de Nell et Nagg, enfouis dans les poubelles de Fin de partie, de la Winnie de Oh les beaux jours ensevelie jusqu'au cou dans son tas de sable, des deux personnages de Comédie dans leurs jarres, de Malone , le grabataire halluciné de Malone meurt,  quasi-immobilité de Vladimir et Estragon rivés à leur arbre dans le désert d 'En attendant Godot,  déambulation fantomatique et hagarde de la vieille dans Mal vu mal dit. J'ai assisté naguère à un spectacle de marionnettes sur un texte narratif de Beckett (j'ai oublié lequel précisément), où le marionnettiste-metteur en scène avait tablé sur l'extrême étirement,  l'extrême lenteur du spectacle pour accentuer le pouvoir de fascination exercé par le texte. Ce n'était là qu'une demi-bonne idée car le tempo de la lecture n'est pas celui des images censées  traduire les mots : du coup, le texte était surjoué et le spectateur s'ennuyait un peu.

Habituellement, au théâtre, il est difficile au spectateur de s'identifier aux personnages, quoi qu'on en dise. L'univers du spectateur reste séparé de celui de la scène. Cette identification est particulièrement difficile dans le cas des personnages de Beckett, que nous avons tendance spontanément à regarder comme des sortes de monstres de foire. Beckett les a conçus  en effet, pour la plupart, comme des clowns quelque peu monstrueux. Et pourtant, à travers ces personnages, c'est la sensibilité au monde si spéciale de Beckett, c'est sa méditation sur la vie, sur notre rapport au monde et à nos "semblables" qui nous sont livrées. Au vrai, les textes de Beckett --  pièces de théâtre et romans -- sont des confessions à peine cachées. Les aborder dans cette optique amène à les lire, à les ressentir et à les comprendre autrement, à les découvrir sous un jour très neuf. Comme le Hugo des Contemplations  (titre que Beckett aurait pu, au fond, donner à l'ensemble de son oeuvre), Beckett aurait pu nous dire : "Ah! insensé qui crois que je ne suis pas toi.". Nous devons donc faire l'effort de tenter cette identification aux personnages de son théâtre et de ses romans car, s'ils sont Beckett lui-même, ils sont nous-mêmes tout autant. Le mieux, évidemment, pour s'en rendre bien compte, serait de les jouer et, en les jouant, de s'y reconnaître.

Une  telle identification est sans doute plus aisée quand on lit ses romans que quand on assiste à la représentation d'une de ses pièces, ou même quand on en lit le texte. Par exemple dans cette page extraordinaire de Malone meurt, le plus directement autobiographique peut-être des textes de Beckett, où le lecteur se laisse aller à partager la contemplation fascinée et fascinante du personnage :

"  Sapo restait seul, près de la fenêtre, le bol de lait de chèvre sur la table devant lui, oublié. C'était l'été. La pièce restait sombre malgré la porte et la fenêtre ouvertes à la grande lumière du  dehors. Par ces ouvertures étroites et loin l'une de l'autre la clarté coulait, faisait briller un petit espace, puis mourait, sans s'être déployée. Ce n'était pas une chose certaine, assurée tant que durerait le jour. Le jour n'était nulle part dans la pièce comme il  était partout dehors, tranquille et continu entre le ciel et la terre. Mais il y entrait sans cesse, débité et renouvelé par le dehors, il y entrait sans cesse et y mourait, dévoré par l'ombre au fur et à mesure. Et pour peu que le débit vînt à s'affaiblir la pièce s'obscurcissait de plus en plus, jusqu'à ce que plus rien n'y fût visible. Car l'ombre avait vaincu. Et Sapo, tourné vers la terre rutilante qui lui faisait mal aux yeux, avait dans le dos, et tout autour de lui, l'ombre invincible, et elle rampait autour de son visage éclairé. Quelquefois brusquement il se tournait vers elle, s'y exposait, s'y baignait, avec une sorte de soulagement. Alors il entendait mieux le bruit des affairés, de la fille qui criait après les chèvres, du père qui invectivait son mulet. Mais au fond de l'ombre c'était le silence, celui de la poussière et des choses qui ne bougeraient jamais, s'il ne dépendait que d'elles. Et du réveil qu'il ne voyait pas le tic-tac était comme la voix du silence qui lui aussi, comme l'ombre, vaincrait un jour. Et alors tout serait silencieux et noir et les choses seraient à leur place pour toujours, enfin. "

Immobilité, ombre, silence, conditions de la méditation et de la paix. Sapo prend un  bain d'ombre comme on prend un bain de soleil, aussi soûlant et apaisant que lui. Une expérience qui  évoque le Tao, le bouddhisme ou la philosophie de Schopenhauer, sans être réductible à aucune de ces démarches spirituelles.

Le terme d'hébétude est généralement utilisé de façon péjorative. L'hébétude est pourtant l'état où se trouve plongé qui se laisse attirer par les choses, s'abandonne à la fascination qu'elles exercent. C'est un état que connaît bien l'amateur d'art. Etat commun au sage et au simple d'esprit...

" Tout le malheur des hommes, écrivait Pascal, vient d'une  seule chose, qui est de ne  savoir pas demeurer en repos dans une chambre " . Ce célèbre aphorisme pourrait servir d'épigraphe à Malone meurt.


Au moment où, dans La Nouvelle Revue Française (n° 598) , les uns et les autres s'interrogent sur la mort annoncée du roman et sur la légitimité du concept d'autofiction, il serait utile de se rappeler que Samuel Beckett faisait de l'autofiction comme on respire, et trouvait l'inspiration de ses pages les plus belles dans les expériences apparemment les plus banales de la vie quotidienne.

La paix soit avec vous. Et avec vos esprits animaux.


Samuel Beckett,   Malone meurt  (1951)     , Les Editions de Minuit


Narcisses à  la tombée du jour

samedi 17 décembre 2011

Un damné de la critique : Tassoupline-Patchouline

« Du 18 novembre 2011 au 17 décembre 2011 :

1 /Lu :

Reynald Secher             448 pages
J.-M. Delacomptée        222 -
Enrique Vila-Matas        175 -
Thérésa Révay              480 -
J.-L. Coudray                187 -
J.-J. Lefrère                 1259   (1259 pages ! c'est pas vrai ! chier à la fin!)
Dictionnaire Malraux      890 (je vais craquer, je craque))
Gabriel Liiceanu             je sais pu
Gilles Rozier                  440 -
Arlette Farge                  77 -

Total                          4178   sans Liiceanu

 Soit une moyenne de    140 pages / jour   et j'ai dit du bien de toutes ces conneries ! Insensé !

2/ Ecrit

21 articles environ (je sais pu le compte exact)
D’ environ 15 mots/ ligne (j’ai compté)
D’environ 100 lignes (en moyenne)
Donc (si je me goure pas) : 15 x 100 x 21 = 31 500 mots
Soit 126 pages d’un poulet Gallimard quelconque

126 pages payées quasiment des nèfles, mais où je vais, où je vais ?


3/ Activités khulturelles

- Participé aux Rencontres méditerranéennes (2 jours + voyage AR, sans compter les chamailleries et les embrouilles. Crevant)

- Eu été à l'expo ( 1 fois. En suis revenu, c'est l'essentiel... petit pan de mur jaune...petit pan de mur jaune...

- Eu été au théâtre (1 fois, plus peut-être mais je sais pu, ma tête ma tête)

- Eu été au cinéma (1 fois ? ma pauvre tête)


4/ Divers

- Relu  On achève bien les chevaux . Mais c’est moi ! c’est moi tout craché !

A ce rythme-là, si j’accroche les 60 berges, je veux bien être pendu !


- 18 décembre

Relu Dix petits nègres . Euréka ! Tous mes problèmes de surmenage vont être résolus ! En combinant cette méthode avec la méthode Joseph Mâché-Toutrond, je triple ma capacité de production !

Bon Dieu, mais c'est bien sûr ! "



(Extrait des « Carnets de Tassoupline- Patchouline », publié par Arlette Farge. Ce document, subtilement analysé par la célèbre historienne, éclaire de façon pathétique et bouleversifiante la vie littéraire dans les années 2010 de notre siècle.)

N.B.    Tassoupline-Patchouline, dont le patronyme semble tirer sa justification de la mollesse avachie de ses articles et de son air béatement mélancolique, campa dans le premier tiers du XXIème siècle une figure de critique calamiteux comme on n'en fait heureusement plus aujourd'hui. Brouillé avec la  grammaire et l'orthographe, il se distinguait par le ton invariablement pleurard de ses chroniques et ses dons de cireur de pompes (surtout quand il s'agissait de celles de plumitifs  édités par son patron -- enfin, un de ses patrons, car, à l'instar de son compère Joseph Mâché-Toutrond, le célèbre plagiaire qu'il défendit mordicus en dépit de l'évidence, il cumulait les emplois -- fictifs pour la plupart, une armée de nègres lui épargnant la besogne. Ayant acquis non sans peine un vernis de culture dans les salles de rédaction et dans les innombrables colloques et conférences où il usa bon nombre de fonds de pantalon, il parvint à faire figure d'autorité auprès de la cinquantaine de fidèles -- vieilles filles imbaisables et retraités cacochymes ( sans  oublier un quarteron d'impénitents Juifs sionistes )-- qui constituèrent le gros de son lectorat à partir du jour où, las de se faire injurier par des visiteurs justement  indignés, il verrouilla son blog et passa ses après-midi à filtrer les messages, entre une branlette et une potée auvergnate en boîte. Il mourut d'intranquillité aggravée en  ****

N.B. --  Il va de soi que toute ressemblance avec des personnes réelles ne peut être que le produit d'un malencontreux hasard et non d'une intention maligne de l'auteur de ces lignes. Par exemple les "vieilles filles imbaisables" dont il est question sont des vieilles filles fictivement imbaisables. Il n'y a pas lieu  de les confondre avec les vieilles filles  réellement  imbaisables. Soit dit en repassant (publicité gratuite pour Calor) (1)


Note 1 (1er novembre 2013) -  " publicité gratuite pour Calor " : alors là, si je me rappelle le sens de cette vanne moisie (au sens le plus concret du terme), je veux bien qu'on m'enfonce le petit bout de bois dans les oneilles.

Additum (1er novembre 2013) / "en repassant" ! "Calor" ! J'ai tout recompris !

La paix soit avec vous. Et avec vos esprits animaux.


( Posté par : Guy le Mômô )

Zob souffrant


mercredi 14 décembre 2011

Mon beau chapeau oh oh oh oh oh !

«  Elles sont belles, ces salopes ! « 

C'est la réflexion que, ce matin au marché, entre le marchand de nougats et le poissonnier, je me fis. In petto.

Frappé par la pertinence de cette intime conviction, je m'arrêtai un instant, le temps de délibérer si j'avais formulé là un jugement synthétique a priori ou un jugement analytique a posteriori. J'optai pour la seconde interprétation, on saisira sans peine pourquoi.


Mais au moment où, reprenant mon chemin, j'orientais  ma brioche en direction des quiches de Marine, je fus traversé d'une intuition fulgurante.

Je pense, ai-je pensé en un éclair, je pense, donc je suis. Cogito ergo sum (je pense aussi en latin).

J'ai vécu en une seconde, intellectuellement s'entend, l'équivalent d'un orgasme après une longue période d'abstinence. Il faut dire que je n'avais pas pensé depuis longtemps : au moins depuis ma prise de retraite. Et dans les années qui la précédèrent, je n'avais pas pensé non plus beaucoup. Une sorte de seconde naissance, quoi.

J'ai éprouvé aussi un fort sentiment d'existence. Il était temps. Côté existence , en effet, toujours depuis ma prise de retraite, j'avais des doutes. Il m'arrivait de me tâter, pour me convaincre que j'existais encore un peu.

Me voilà tout d'un coup rassuré, là, entre le poissonnier et le marchand de nougats. Je pense, et en prime j'existe. Le pied.

Je suis le seul à m'en apercevoir, ce qui ne fait pas honneur aux phénomènes déambulants qui m'entourent.

Incontinent jet décidé  (d'acheter un chapeau).

Quel rapport, dira-t-on, entre un coup de chapeau et un coup de cogito ? Eh bien, c'est que, pris d'une tardive considération pour cette tête pensante que je croyais plus vide qu'une coloquinte de Noël, il m'a paru décent de la récompenser et de la couronner comme elle le méritait.

Il fallait aussi la protéger des intempéries : qui sait ? Peut-être serait-elle capable de futures performances tout aussi renversantes. Il urgeait de ne pas la laisser exposée aux pluies acides qui pénétrant mon crâne et rongeant mes neurones, réduiraient mes intuitions à des vagissements du genre : « Je cucu-panpan, donc je cucu-cuicuis « 

J'ai donc fait l'emplette d'un feutre taupé, mou mais de bonne facture, m'en suis coiffé et suis rentré, fier comme Artapone, à la maison.

-- Josette, ai-je crié, je pense donc je suis, donc j'ai acheté un chapeau.

-- Mon Dieu, quelle horreur ! Quand admettras-tu que tu n'as pas une tête à chapeau ? Enlève ça tout de suite, tu vas faire peur au chien. Il ne pense pas, mais il existe et il mord.

Qu'à cela ne tienne. Quand j'aurai un gros besoin de penser, j'irai me cacher dans les toilettes et je penserai très fort. Sous mon chapeau.

La paix soit avec vous. Et avec vos esprits animaux.



mardi 13 décembre 2011

Si le Bon Dieu l'avait voulu...

                                   ...Lanturlurette lanturlu
                                     J'aurais connu la Cléopâtre
                                     Et je ne t'aurais pas connue.
                                     J'aurais connu la Cléopâtre
                                     Et je ne t'aurais pas connue.
                                     Sans ton amour que j'idolâtre
                                    Las que fussé-je devenu.

                                    Si le Bon Dieu l'avait voulu
                                    J'aurais connu la Messaline,
                                    Agnès, Odette et Mélusine
                                    Et je ne  t'aurais pas connue.
                                    J'aurais connu la Pompadour
                                    Noémi,  Sarah, Rebecca,
                                    La fille du Royal Tambour
                                    Et la Mogador et Clara.

                                   Mais le Bon Dieu n'a pas voulu
                                   Que je connaisse leurs amours :
                                   Je t'ai connue, tu m'as connu,
                                   Gloire à Dieu au plus haut des nues.
                                   Las ! que fussé-je devenu
                                   Sans toi la nuit, sans toi le jour ?
                                   Je t'ai connue, tu m'as connu,
                                   Gloire à Dieu au plus haut des nues.

                                                                                                Paul Fort

lundi 12 décembre 2011

Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare

L' année 1859 restera mémorable au moins pour deux raisons : une philosophique et une littéraire. C'est cette année-là que parut la dernière édition, publiée du vivant de l'auteur, du Monde comme volonté et représentation. La même année, Charles Baudelaire compose le Voyage, que nous lisons aujourd'hui à la fin des Fleurs du Mal.

Pourquoi ce rapprochement ? C'est que le philosophe et le poète y disent, pour l'essentiel, la même chose.

Pour Schopenhauer , le monde des phénomènes où nous sommes condamnés à vivre, est voué à la souffrance. Elle est partout. Nul  n'y échappe. C'est que l'impitoyable vouloir-vivre jette les vivants les uns contre les autres, en un cycle de souffrances sans cesse recommencé. Le seul moyen d'y échapper, c'est de renoncer à vouloir, de pratiquer un non-vouloir sans cesse plus poussé, à l'instar des de l'Inde védique et bouddhique, et des saints du christianisme. Cette éthique de l'ascèse se double d 'une éthique de la compassion, qui nous interdit de faire du mal à d'autres vivants, car la souffrance infligée à autrui se retourne contre qui l'inflige.

Cesser de vouloir, autant dire cesser de vivre : l'ascèse préconisée par Schopenhauer est une préparation à la mort, à l'entrée dans ce néant qui nous terrifie. Mais qu'est-ce que le néant ? Ce qui reste quand nous en avons retranché ce monde de la vie auquel nous restons fanatiquement attachés contre toute raison. Ainsi, ce néant que nous affectons d'un signe -, ne devrions-nous pas au contraire l'affecter d'un signe + ? C'est ce que nous disent avec une force et un lyrisme magnifique les deux dernières pages du Monde comme volonté et représentation :

"  Alors, devant nous, seul subsiste encore le néant. Or ce qui répugne à cette dissolution dans le néant, notre nature, n'est précisément rien d'autre que la volonté de vivre que nous sommes, tout comme elle est notre monde. Le fait que nous ayons tant en horreur le néant n'est qu'une autre expression de ce que nous voulons tellement la vie, de ce que nous ne sommes rien d'autre que cette volonté, de ce que nous ne connaissons rien d'autre qu'elle. -- Mais si nous tournons notre regard de notre propre insuffisance, de notre propre horizon borné, vers ceux qui  ont vaincu le monde, vers ceux chez qui la volonté, arrivée à la pleine connaissance d'elle-même, s'est reconnue dans le tout pour ensuite se nier librement, vers ceux qui n'ont plus qu'à attendre que sa dernière trace s'efface avec le corps qu'elle anime, alors nous voyons, au lieu de l'infatigable et tumultueuse agitation, au lieu de l'incessant passage du souhait à la crainte, de la joie à la douleur, au lieu de l'espoir jamais comblé et inépuisable dont est tissée la vie rêvée d'un homme animé par la volonté,  cette paix supérieure à toute raison, ce calme absolu de l'esprit, cette profonde quiétude, cette assurance inébranlable, cette sérénité dont le simple reflet dans un visage, comme ont pu le peindre un Raphaël, un Corrège, annonce déjà la Bonne Nouvelle avec une parfaite certitude : la connaissance seule est restée, la volonté a disparu. Quant à nous, nous considérons d'un profond et langoureux désir cet état à côté duquel le nôtre, par contraste, apparaît dans toute sa misère et dans tout son désespoir. Et pourtant, cette considération  est la seule qui soit capable de nous consoler d'une manière durable lorsque nous avons essentiellement compris, d'une part, que la souffrance incurable et la misère infinie sont le phénomène de la volonté, le monde, et que nous voyons, d'autre part, après l'abolition de la volonté, que le monde se dissout, que devant nous subsiste le seul vide du néant. C'est donc de cette manière, en considérant la vie et la conduite des saints -- qu'il n'est que trop rarement donné de rencontrer dans sa propre expérience, mais que leur histoire retracée ou l'art, frappé du sceau de la vérité intérieure, nous met sous les yeux --, que nous devons chasser, comme les enfants qui redoutent les ténèbres, la sombre impression de ce néant qui flotte comme but ultime de toute vertu et de toute sainteté, plutôt même que de le contourner, comme les Indiens, par des mythes ou par des mots dépourvus de sens, tels la résorption dans le brahman, ou le nirvâna des bouddhistes. Nous le reconnaissons franchement : ce qui subsiste après la totale abolition de la volonté est certainement néant pour tous ceux qui sont encore remplis de volonté. Mais tout à l'inverse, pour ceux chez qui la volonté s'est convertie et niée, c'est notre monde si réel avec tous ses soleils et avec toutes ses voies lactées qui est -- néant. "


"    O Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l'ancre !
     Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
     Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
     Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons !

     Verse-nous ton poison pour qu'il nous réconforte !
     Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
     Plonger au fond du gouffre , Enfer ou Ciel qu'importe ?
     Au fond de l'Inconnu pour trouver du  nouveau !   "

Tels sont dans les Fleurs du Mal , les derniers mots de celui dont l'âme aspirait à se retrouver  " n'importe où ! n'importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! "


Baudelaire et Schopenhauer ne se sont pas connus. Pourtant le poète des Phares et celui qui écrivit des pages non moins sublimes sur la signification de la création artistique étaient vraiment faits pour se comprendre.


samedi 10 décembre 2011

Menues pincées (1)

                         On peut tout faire avec les morts, même s'asseoir dessus

C'est d' ailleurs ce que font quotidiennement la plupart des humains. Les morts, si débonnaires, si merveilleusement discrets (quel exemple ils nous donnent!) ne s 'en formalisent pas plus que ça.

La paix soit avec vous. Et avec vos esprits animaux.


vendredi 9 décembre 2011

L'énigme de la femme blonde résolue !

On sait que DSK fut vu et filmé à l'hôtel Sofitel de New-York en compagnie d'une mystérieuse femme blonde, dont les uns et les autres cherchent actuellement avec ardeur à découvrir l'identité.

Eh bien, sans connaître encore cette identité, je suis en mesure de donner une explication lumineuse de la présence de cette femme blonde aux côtés de DSK et, selon toute probabilité, dans  sa carrée du Sofitel.

On ne l'a pas assez remarqué mais moi, si  :  DSK s'intéresse préférentiellement aux femmes blondes . Voir Tristane Banon. (Natissafou) (Tassifanou) Nafitassou  Diallo, toute fascinante qu'elle est, n'est que l'exception qui confirme la règle.

Et pourquoi cet intérêt ? Je réponds, sans crainte  de me tromper : scientifique. Exclusivement scientifique. DSK est un martyr de la recherche scientifique. Il ne s'agit pas moins que de percer le secret d'une énigme biologico-culturelle qui taraude les chercheurs dignes de ce nom depuis au moins l'arrivée des Vikings.

Je le sais, car dès l'enfance, je me suis lancé dans la même enquête que lui. Enquête difficile et périlleuse ô combien.

Moins obstiné que DSK, je fus dissuadé de la  poursuivre le jour où, à l'âge de 8 (huit) ans, je me ramassai une paire de  va-te-laver paternelle pour avoir chanté à table, devant mes parents et ma petite soeur, une chanson que je venais d'apprendre à l'école de la bouche d'un petit camarade intellectuellement très avancé pour son âge et précocement intéressé par les sciences naturelles, chanson qui disait :

Je ne sais pas pourquoi
Mais je voudrais savoir
Pourquoi les femmes blondes
Ont les poils du cul noir

A quoi tient une vocation (scientifique) !

jeudi 8 décembre 2011

" L'Ecole d'Athènes " de Raphaël

Je l'ai cherché, et trouvé (grâce à l'article fort bien fait de Wikipedia). Le peintre l'a placé tout à gauche, appuyé sur une colonne. Visage souriant, yeux mi-clos, il écrit, appuyé sur une colonne. Il fait un peu bande à part, tournant le dos aux deux vedettes qui s'avancent au centre, vers nous, Platon et son disciple Aristote. Mais enfin, il est là, seul représentant du matérialisme antique, Epicure. L'inventeur de la théorie des atomes, Démocrite, est ignoré. Les stoïciens n'ont pas non plus la part belle : Chrysippe est absent et l'on ne sait trop si le Zénon représenté est Zénon de Kittion ou Zénon d'Elée. Il fallait s'y attendre, dans la mesure où le matérialisme antique et le stoïcisme sont les courants de pensée les moins aisément récupérables par les théologiens du catholicisme, même ceux de la Renaissance.

Cette Ecole d'Athènes est assez mal nommée : sur la soixantaine de personnages représentés, seuls Antisthène, Platon et son maître Socrate, naquirent et vécurent à Athènes, Aristote y fonda l'école du Lycée. Les autres  -- philosophes, savants -- ont vécu dans d'autres lieux de la Grèce et de la Grande Grèce, représentants de la diffusion de la culture grecque autour du bassin méditerranéen :  Ionie,  Sicile, Egypte...

Cette fresque, l'une des quatre peintes par Raphaël pour Jules II, le pape humaniste, orne la Chambre de la Signature, ainsi nommée parce que le pape y rédigeait et y signait ses bulles. Elle dit la gloire de la philosophie grecque antique et, associée aux trois autres ( le Parnasse, la Dispute du Saint Sacrement, les Vertus cardinales et théologales ), elle célèbre la réconciliation du Christianisme et de l'Esprit humain dans ses plus belles réalisations : l'esprit de la Renaissance inspire donc l'ensemble de ce programme iconographique majeur.

Rien que de très noblement humain, en tout cas, dans cette "Ecole d'Athènes" où les personnages évoluent dans un majestueux décor inspiré des réalisations de la Rome antique, ordonné selon les règles de la perspective récemment étudiées et codifiées par Brunelleschi. Seuls les personnages d'Aristote et de Platon, au centre de la composition, semblent un peu plus grands que ne le voudrait la perspective : cette entorse symbolique (si Raphaël l'a vraiment commise) pourrait dire le statut spécial de ces deux philosophes, reconnus comme des Maîtres par la pensée médiévale. Mais cette rigoureuse mise en perspective, obéissant à la géométrie des rayons lumineux, suggère qu'Aristote et Euclide sont désormais dépassés, et que l'ère de la science moderne, fondée sur l'expérience, commence.

Dans un médaillon de la voûte, la formule latine Causarum cognitio affirme la primauté de la connaissance des causes, autrement dit du principe de Raison. Principe de raison et principe de causalité se confondent. La raison et la science s'attachent à déterminer des causes et des effets. Tout phénomène est à la fois cause et effet. Raison et science nous font remonter sans fin la chaîne des causes et des effets. Croire qu'un objet quelconque puisse être sans cause, être cause de soi, que la raison puise remonter jusqu'à une cause ultime qui serait cause de tout le reste mais ne serait l'effet d 'aucune cause, cette croyance est irrationnelle. La cause ultime, cause de soi et cause du reste, est une fiction relevant de la fantaisie ou de la "révélation" religieuse, spécialité des religions monothéistes.

Pour une identification des personnages de l'Ecole d 'Athènes, consulter l'article de Wikipedia.
Pour l'histoire de la perspective : Pierre Francastel,   Peinture et société

Raphaël, l'Ecole d'Athènes

mardi 6 décembre 2011

Sur un poème de Lord Byron

Elle et moi, nous l'évitâmes, parce que nous étions encore très jeunes, très inexpérimentés, et qu'un fond  de bon sens nous arrêta au bord de la catastrophe.


When we two parted
    In silence and tears,
Half-broken  hearted
    To sever for years,
Pale grew thy cheek and cold,
    Colder thy kiss;
Truly that hour foretold
    Sorrow to this.

The dew of the morning
    Sunk chill on my brow --
It felt like the warning
    Of what I feel now.  
Thy vows are all broken,
    And light is thy fame :
I hear thy name spoken,
     And share in its shame.

They name thee before me,
    A knell to mine ear;
A shudder comes o'er me --
    Why wert thou so dear ?
They know not I knew thee,
    Who knew thee too well : --
Long, long shall I rue thee,
    Too deeply to tell.


In secret we met --
     In silence I  grieve,
That thy heart could forget,
     Thy spirit deceive.
Il I should meet thee
    After long years,
How should I greet thee ?
    With silence and tears.

                                                  Lord Byron ,  1808


Cette petite édition de poèmes de Byron, parue aux éditions Allia, ne se recommande pas par la qualité de ses traductions ( par Florence Guilhot et Jean-Louis Paul ). Manifestement les deux traducteurs ont eu pour premier souci de trouver des équivalents à la rythmique et au système de rimes du poète. Mais cela les conduit trop  souvent à sacrifier une élémentaire exactitude. Quand les oublis savonnent  le sens et que les approximations vont jusqu'au contresens, traduttore = traditore !

Lord Byron, Poèmes, traduits par Florence Guilhot et Jean-Louis Paul, éditions Allia


( Posté par : J.-C. Azerty )





Léonie Ryzanek, dans le rôle de Sieglinde




dimanche 4 décembre 2011

Une chanteuse au nom prédestiné

Au long de sa courte carrière et de sa courte vie, Amy Winehouse n'aura eu de cesse que de conformer son destin à son patronyme : à la fin de sa vie, son corps n'était plus qu'une maison de vin. Elle y a péri noyée.

Le concert qu'elle donna en 2007 au Porchester Hall de Londres, alors qu'elle venait d'accéder à la grande célébrité, constitue à ce titre, un document édifiant et pénible. Le protagoniste est ce verre de rouge qu'elle s'envoie entre chaque chanson, parfois au milieu d'une chanson. Elle a dû commencer le concert déjà bien éméchée, elle continue tout au long le travail de sape. Le résultat se voit et s'entend : visage lourdement figé, gestuelle somnambulique, démarche rare et incertaine. La voix est pâteuse, monocorde, sans vraie énergie, l'interprétation sans aucune invention, sans feeling,  bâclée, à la vérité. On a affaire à une pocharde qui s'efforce tant bien que mal de faire illusion et d 'arriver au bout du concert sans être tombée par terre. Heureusement pour elle, ses accompagnateurs (batteur, saxophoniste, trompettiste) sont des musiciens de classe et ils insufflent aux morceaux le swing qui l'a abandonnée.

On a connu d'autres grands du jazz (Billie Holiday, Ray Charles, Thelonious Monk) capables de donner leur meilleur sous l'empire de la drogue, de l'alcool, mais elle, non. L'alcool lamine son  talent, le réduit à sa plus simples expression, quand le soul se dilue dans les borborygmes d'une  soûlarde, quand le scat n'est plus qu'abandon à la fatigue de l'ivrognerie. Ce concert n'est plus que l'instantané d'une étape vers la déchéance. Le public, nombreux et ravi, apparemment n'y voit que du feu.

Elle avait en elle tout ce qu'il fallait pour devenir une grande chanteuse de jazz, de blues et de rock. Mais l'alcool est un terrible compagnon.


samedi 3 décembre 2011

Protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m'en charge

Quel plus bel éloge du génie que celui-ci :

"  Il est beaucoup plus facile de relever les défauts et les erreurs dans l'oeuvre d'un grand esprit que de donner une explication claire et complète de sa valeur. Car les défauts sont des choses singulières et limitées qu'on peut par conséquent parfaitement circonscrire. Au contraire, la marque que le génie imprime à ses oeuvres consiste justement en ce que leur excellence demeure insondable et inépuisable. C'est aussi pourquoi  elles seront, pour une longue suite de siècles, un maître qui ne prendra jamais une ride. Le chef-d'oeuvre accompli d'un esprit vraiment grand agit si profondément et avec une telle énergie sur tout le genre humain qu'il est impossible de calculer jusqu'où, à travers les siècles et les pays, pourra atteindre son influence éclairante. Il en sera toujours ainsi car,  si cultivée et riche que soit l'époque dans laquelle il est né, le chef-d'oeuvre, semblable à un palmier, s'élève toujours au-dessus du sol où il plonge ses racines. "

Ce génie, c'est Emmanuel Kant, auquel Arthur Schopenhauer rend hommage en ces termes, au début de sa Critique de la philosophie kantienne. Car, pour Schopenhauer, Kant est le premier philosophe de l'ère moderne, celui qui a mis un terme à bien plus d 'un millénaire de philosophie scolastique, c'est-à-dire de philosophie servante de la théologie. De plus, c'est à Kant que Schopenhauer doit l'une des deux pierres fondatrices de son propre système :

" J'ai établi plus haut que le mérite essentiel de Kant avait été de séparer le phénomène de la chose en soi, de définir l'ensemble du monde visible comme phénomène, et par conséquent de dénier aux lois de ce monde toute validité au-delà des phénomènes. ".

A la fin de son éloge liminaire du penseur de Königsberg, Schopenhauer écrit :

" Ces quelques mots, qui n'épuisent en aucune façon mon objet, peuvent suffire pour témoigner de ma reconnaissance envers ce qui constitue les grands mérites de Kant. J'ai rendu ici ce témoignage pour ma satisfaction personnelle et parce que la justice voulait que je rappelle ces mérites au lecteur qui veut me suivre dans la mise au jour intransigeante de ses défauts, vers laquelle je m'achemine à présent. "

Mieux valait rédiger cette mise au point car, ce coup de chapeau une fois tiré, Schopenhauer va aussitôt entreprendre de démontrer à son lecteur qu'il entend donner au mot critique son entière signification et à la chose que désigne le mot toute sa féroce vigueur.

C'est ainsi qu'une trentaine de pages après ce coup de chapeau liminaire, il écrit :

" Si  Kant, comme je l'ai dit plus haut, avait sérieusement cherché dans quelle mesure deux facultés de connaissance aussi différentes, dont l'une est le signe distinctif de l'espèce humaine, se manifestent; s'il avait cherché ce que signifient raison et entendement selon l'usage linguistique de tous les peuples et de tous les philosophes, alors il n'aurait jamais, sans plus d'autorité que celle de l' intellectus theoreticus et praticus, dont la scolastique fait un usage tout différent, divisé la raison en raison théorique et raison pratique, et fait de cette dernière la source de l'action vertueuse. De même, avant de séparer si minutieusement les concepts d'entendement (qu'il comprend partie comme ses catégories, partie comme l'ensemble des concepts généraux) et les concepts de la raison (ce qu'il nomme "Idées"), avant d'en faire le matériau de sa philosophie, laquelle ne traite, pour l'essentiel, que de la validité de l'application, de l'origine de tous ces concepts -- avant tout cela, dis-je, il aurait dû se demander une bonne fois ce qu'est en général un CONCEPT.  Seulement, même cette recherche si nécessaire n'a pas eu lieu, et cela a contribué à la déplorable confusion des connaissances intuitive et abstraite, confusion dont je vais bientôt faire la preuve. -- Faute d 'une réflexion suffisante, il a donc négligé les questions suivantes : qu'est-ce que l'intuition ? la réflexion ? le concept ? la raison ? l'entendement ? Pour la même raison, il  a négligé également de se poser des questions aussi indispensables que nécessaires que celles-ci : qu'est-ce que j'appelle ob-jet et que je distingue de la représentation ? Qu'est-ce que l'existence ? l'objet ? le sujet ? la vérité, l'apparence, l'erreur ? -- Mais il suit son schéma logique et sa symétrie sans y réfléchir ou chercher plus loin. "

Ben dis donc ! Pauvre Emmanuel avec ses théorèmes et ses corollaires, il a les oreilles qui lui sonnent. Manque de sérieux, confusions déplorables, charrue avant les boeufs,  paresse intellectuelle, incapacité à définir des notions de base. Un professeur de philosophie d'aujourd'hui  n'oserait jamais annoter en ces termes la copie d'un candidat bachelier, surtout en zone sensible.

On se doute que l'Arthur, remonté comme il l'est, ne va pas s'en tenir là. En effet , après avoir déclaré que " l'Esthétique transcendantale est une oeuvre si méritoire qu'à elle seule, elle eût suffi pour immortaliser le nom de Kant" et que les démonstrations et les théorèmes qu'on y trouve possèdent une telle force de persuasion qu'il les met au nombre des vérités inébranlables, il entreprend de passer ledit ouvrage à la moulinette de son examen critique. C'est pas triste.

Il n'est guère d'aspect de l'oeuvre de Kant qui échappe à cette critique, dont la  lecture est souvent difficile pour qui n'a pas forcément sous la  main les textes de Kant auxquels Schopenhauer se réfère. Il a d'ailleurs prévenu son lecteur que la compréhension de son ouvrage nécessitait une solide connaissance de l'oeuvre de Kant. Et pourtant, quoique fort technique, lire ce texte, où se confrontent deux systèmes, ne cesse de me captiver, parce que je ne cesse d'y apprendre, ne serait-ce qu'à raisonner, et par la force d'entraînement d'un exposé d'une vivacité passionnée.

" La DOCTRINE DU DROIT est une des oeuvres les plus tardives de Kant. Sa faiblesse est telle que, malgré mon désaccord total, je tiens pour superflu de polémiquer contre elle : comme si elle n'était pas l'oeuvre de ce grand homme, mais le produit d'un quelconque mortel, ses propres faiblesses doivent la faire mourir d'une mort naturelle. "

On allait féliciter Schopenhauer pour ce mouvement de générosité apitoyée, mais cette magnanime déclaration d'intention oubliée à peine écrite, l'entreprise de démolition reprend de plus belle.

Quand on lit sa Critique de la philosophie kantienne, on se dit qu'à tout prendre il valait mieux compter au nombre des amis de Schopenhauer que de ses ennemis. Un philosophe aussi pugnace ne pouvait assurément se passer de quelques têtes de Turc, de quelques punching-balls philosophiques, parmi lesquels Schelling et Hegel, sa bête noire :

" Mais le plus grand inconvénient de l'exposition par endroits obscure de Kant, c'est qu'elle a eu l'effet d'un exemplar vitiis imitabile [ un modèle dont les défauts sont imitables ], en sorte qu'elle fut, à tort, interprétée comme une autorisation pernicieuse. Le public avait été contraint à considérer que ce qui est obscur n'est pas toujours dépourvu de sens : aussitôt l'absurdité se réfugia derrière l'obscurité de l'exposition. Fichte fut le premier à se servir de ce privilège et à en faire un usage intensif. Schelling en fit au moins autant que lui, puis une armée d'écrivassiers affamés dépourvus d'esprit et de probité les surpassa bientôt tous les deux. Mais la plus grande impudence dans l'étalage de purs non-sens, dans l'écrivaillerie de bavardages absurdes et déments, comme on en n' avait entendu jusqu'alors que dans les maisons de fous, c'est chez Hegel qu'elle apparut finalement. Ce fut l'instrument de la plus grossière mystification générale qui fut jamais et elle obtint un succès qui paraîtra, aux yeux de la postérité, comme une chose invraisemblable et restera un monument de la niaiserie allemande. "

Il reste que, toute serrée et pertinente qu'elle soit, la critique de la philosophie de Kant par Schopenhauer reste, avec le recul du temps, menée d'un point de vue de métaphysicien classique. Même si Schopenhauer a le mérite d'affirmer avec force l'antériorité et la primauté de la connaissance intuitive (donc de la connaissance par le corps) sur la connaissance abstraite, discursive, il ne prend à peu près pas en compte la dimension historique de la genèse de la pensée humaine : en d'autres termes il lui manque une approche génétique de notre approche du réel et de la formation de nos concepts. C'est à Nietzsche que reviendra, à mon sens, le mérite de cette avancée. Une étude serrée de la naissance de l'appréhension  du réel et des progrès de la pensée chez l'enfant ainsi que de la dégradation des mêmes facultés chez le vieillard nous en apprendrait plus qu'une argumentation in abstracto, développée au nom d'un "nous" lui-même problématique.

Lire Schopenhauer dans la magnifique traduction nouvelle de Christian Sommer, Vincent Stanek et Marianne Dautrey est en tout cas un bonheur de tous les instants (collection Folio/Essais, deux tomes).