lundi 31 janvier 2011

Une règle pour vivre

Serai-je un jour capable d 'écrire seulement trois lignes -- qui n'en soient pas trop indignes -- sur ce livre austère, d'une lucidité amère et fière, qu'est Ostinato, de Louis-René des Forêts ? Fragments d'une autobiographie qui est avant tout une autobiographie spirituelle et affective, d'un homme qui préféra le silence à des succès faciles qu'il  savait à sa portée, à une réussite qui n'aurait été que le masque et l'alibi de l'échec. Silence relatif d'ailleurs, puisqu'il a tout de même publié plusieurs livres, et qui d'ailleurs ne pouvait plus servir de refuge "à qui en a rompu le voeu et presque oublié l'usage ", parce qu'il s'est résolu à "en  passer par  la misère des mots", ne serait-ce que parce que "taire le malheur serait manquer plus gravement encore à ce qu'il eut d'indicible". Méditation sur l'échec, qui ne prétend pas, avec une fière modestie, se retourner vaniteusement en réussite par un tour de passe-passe que d 'autres n'auraient pas eu la pudeur de ne pas tenter. Méditation sur le doute, sur le deuil, la mémoire et la mort. Livre poignant et altier. Impossible de prendre congé de lui en quelques lignes. Impossible de ne pas peser longuement chaque mot qui lui fasse écho, pour qui tente d'approcher  une expérience spirituelle si singulière que le premier devoir, quand on a l'audace d'en parler, rompant à son tour la révérence prudente du silence,  est de fuir tout risque, sous couleur de la "comprendre", de réduction banalisante de cette expérience au déjà connu, au déjà lu.

Au moins ferai-je mienne, ce soir, cette règle de vie qu'il se proposa :

" Va de l'avant sans te soucier du lendemain comme le nomade qui ne voit pas plus loin que le bout de ses semelles. Que gagnerais-tu à savoir où te mènent les tiennes ? "


Louis-René des Forêts

I R M

Cette grosse machine débonnaire vous introduit tout cru et tout nu (ou presque) directement dans son tube digestif, et, sans doute pour exprimer sa satisfaction , émet divers bruits d'une étonnante diversité, tant au point de vue des hauteurs  que des timbres et des rythmes. Encore n'en ai-je sans doute expérimenté qu'un faible échantillonnage, vu qu'elle ne s'intéressait qu'à une petite partie de ma personne. On a vraiment l'impression qu'elle se tient un discours, avec commentaires, moments de silence méditatif,  entrecoupés de grognements à la signification indécise et suivis de brusques élans de fureur enthousiaste. semblables à ceux d'un marteau-piqueur qui aurait décidé de vivre sa vie à sa guise. C'est du moins l'impression qu'elle m'a faite. Le seul inconvénient est qu'elle s'exprime de façon tonitruante, mais on vous fournit un casque atténuateur de bruit.

Charlotte Gainsbourg, qui a eu l'occasion de tester ce monstre, somme toute plutôt sympathique, a tiré de sa rencontre avec lui un album intitulé IRM, dont la musique s'inspire à l'occasion des cris de la bête.

Charlotte Gainsbourg,   IRM    (Because/Warner)

dimanche 30 janvier 2011

La vie littéraire

Les périodiques littéraires publiés en France, tels que le Magazine littéraire ou le Monde des livres, contiennent, dans chacun de leurs numéros, des dizaines de comptes-rendus d'ouvrages de tous genres (roman, poésie, théâtre, essai, critique d'art, histoire,  philosophie,  etc.) et signalent, sans en rendre compte, la parution d'à peu près autant d'ouvrages. Cela ne concerne, évidemment , qu'une très faible partie des écrits publiés en France chaque semaine, chaque mois, sur papier ou, de plus en plus, sur Internet.

Qui s'attristerait de ne prendre connaissance, pour toutes sortes de bonnes raisons, que d 'une infime partie de cette énorme production, en se désolant de rater peut-être, sûrement même, quelques uns des livres du siècle et, en tout cas, de s'exclure, par sa coupable paresse et sa négligence, de la vie intellectuelle et littéraire, si intense et si fascinante, de son temps, serait bien sot.

Car, dans sa désolation , il oublierait que cette alléchante production qui, sous des couvertures séduisantes, s'expose aux vitrines et sur les étals des libraires, est d'abord une marchandise comme une autre, qu'il s'agit d'écouler au plus vite car elle se périme aussi vite qu'une escalope de dinde sous vide sur un rayon de supermarché.

On plaint l'éditeur qui s'imaginerait pouvoir survivre longtemps en se contentant d'offrir au chaland les invendus des mois précédents. Ce serait la faillite assurée. Le roulement incessant des nouveautés est une règle commerciale aussi essentielle pour les producteurs de marchandises "intellectuelles" que pour tous les autres producteurs.

Céline se moquait un jour de "tous ces petits romans émasculés" dont nous inondent les éditeurs. "Des milliers par an. Mais, des romans comme ça, moi, j'en chie un à l'heure ", ajoutait-il avec sa crudité coutumière.

Cette façon énergique de relativiser les productions de l'esprit est tout ce qu'il y a de sain.

Ce qui est vrai de l'écrit l'est tout autant des productions théâtrales, cinématographiques ou musicales. Il faut bien  redonner incessamment des couleurs plus fraîches à l'offre, car la demande est versatile et vite  blasée.

Mais c'est le fleuve incessant de la vie, après tout, l'agitation des vivants, leur avidité, leur hâte de se faire entendre, de se faire connaître, de présenter leur numéro, de faire leur petit tour et puis s'en va. Quoi de plus naturel et de plus innocent.

Sur mes étagères, dans toutes les pièces, dans des cartons au grenier, s'entassent des milliers de livres, des centaines de disques que je n'aurai jamais le temps de relire ou de réécouter. Il m'arrive parfois de m'en attrister bêtement. J'ai bien du temps à perdre. Je ferais mieux de donner tout ça à qui peut y trouver de l'intérêt.

Pourtant, je continue de lire au quotidien. Et même, de temps en temps, de fouiller fébrilement dans le désordre d'une étagère ou l'empilement d'un carton pour retrouver la perle rare dont il me souvient que je la possédais et dont l'envie soudaine me vient de contempler à nouveau l'éclat. Tout détaché que je crois  être, je lis encore beaucoup, c'est ma drogue favorite, tout autant qu'à dix ans. J'écoute aussi parfois de la musique. Parfois, je vais au théâtre, au cinéma. La curiosité n'est nullement morte. Mais elle a pris, avec l'âge, un tour souriant, un peu détaché en effet. C'est que tout sentiment d'urgence, et même,  secrètement, d'importance, s'est évanoui.

Louis-René des Forêts, dans Ostinato -- ce beau livre -- évoque le temps de sa vie "où il laissait se perdre dans le commerce pernicieux des livres sa violence et sa fièvre".

Commerce pernicieux que celui des livres? Si on leur attache trop d'importance sans doute. Si on leur consacre trop de temps. S'il y a trop de solitude à combler. Trop de retrait orgueilleux. Trop d'indifférence au monde réel. Trop de propension à l'ennui. Ce qui l'en a sauvé, dit-il, c'est la rencontre d 'un ami. c'est la parole vivante de cet ami, trop vite perdu.

Il y a, comme ça, dans la vie, des heures pluvieuses, où la rage vous prend de brûler ce que vous avez adoré.

Mea culpa.



Louis-René des Forêts, Ostinato,  ( "L'Imaginaire", Gallimard)

Crespi, Trompe-l'oeil  (1710)

samedi 29 janvier 2011

L'ours de Poitiers

Dans tous les ateliers-théâtre, on pratique l'exercice appelé "Ours de Poitiers". Pourquoi cet ours est-il de Poitiers? Je l'ignore. C'est, je crois, Augusto Boal qui l'a baptisé ainsi dans son désormais classique  Jeux pour acteurs et non-acteurs (Ed. de la Découverte).

L'Ours de Poitiers est un jeu destiné à travailler à la fois la décontraction physique et la concentration mentale. Dans une forêt (des environs de Poitiers?), des bûcherons bûcheronnent joyeusement. Survient un ours affamé, genre grizzly (enfin, très gros), poussant un horrible grognement. Comme un seul homme, les bûcherons s'abattent à terre et font les morts : l'ours est supposé ne pas consommer la chair des cadavres. L'ours (l'animateur) se met en devoir de vérifier si  tous ces morts le sont bien réellement, en manipulant bras et jambes, risquant quelques chatouilles etc. Celui qui réagit un tant soit peu sort du jeu. Le gagnant est celui qui a su conserver jusqu'au bout la mollesse inerte du cadavre encore chaud (car on sait que la rigidité cadavérique ne s 'installe qu'au bout d'un certain temps). La difficulté de l'exercice consiste à conserver une parfaite décontraction physique alors que, mentalement, on s'attend à tout instant à être manipulé.

Le Massif du Mercantour tire son nom du Mont Mercantour, un sommet qui n'en est pas le point culminant (il n'atteint que 2772 m) mais qui en imposait suffisamment, vu de Saint-Martin -Vésubie, pour passer longtemps pour le sommet le plus élevé de la région. On y  monte par le chemin du  col Cerise (jadis très fréquenté par les contrebandiers), puis, arrivé au Lac du Mercantour, on grimpe directement au sommet. C'est une balade à la portée du randonneur moyen que je suis.

Un jour de juin, il y a quelques années, je grimpai donc au  mont Mercantour, puis parvenu au sommet, je  décidai, pour varier les plaisirs, de redescendre par le vallon qui descend du col Guilié, qui le longe, à l'Est. C'est un vallon moins fréquenté que celui du col Cerise, surtout en cette saison. J'étais seul, accompagné par le grondement du torrent. La journée était belle mais des nuages bas masquaient en partie les névés encore épais qui subsistaient sur les crêtes du Caïre Nègre du  Pelago, sur la rive gauche. Caïre Nègre, parce que les roches de la région sont des roches noires, schistes surtout. Comme disent les montagnards, il régnait une belle ambiance, pas trop rassurante, malgré l'absence totale de danger. J'ai toujours admiré l'imagination des habitants de ces régions qui se sont ingéniés à baptiser leurs montagnes de noms à vous ficher la chair de poule : le Pelago, le Basto, le Gélas, la Maledie, le Malinvern, le Bego, la Valmasque et, bien entendu, la Cime du Diable. Ce sont des montagnes austères.

Je n'en descendais pas moins la joie au coeur le chemin charmant qui descend du col Guilié. L'après-midi s'avançait, et comme d'habitude en cette saison, le vent remontait du sud vers les crêtes frontières, masquant mon odeur et mon approche. Si bien que je n'eus que le temps de freiner in-extremis sur mes gros croquenauds, pour ne pas écraser une bande d'une douzaine de mulots (étaient-ce des mulots? ça y ressemblait) affairés à  croquer des graines sur le sentier.

Que faire quand on est mulot et qu'on se retrouve à portée immédiate d'un prédateur inconnu mais monstrueusement disproportionné? L'Ours de Poitiers !

En un clin d'oeil , avec un ensemble parfait, mes douze mulots se renversèrent sur le dos, à vingt centimètres de mes chaussures, et firent les morts : pattes raides et écartées, moustaches étalées, ventre offert, queue dans le prolongement du corps,dans une immobilité cadavérique d'une vérité hallucinante.

Appuyé sur mes bâtons, je nouai la conversation. "Arrêtez cette comédie ridicule, leur dis-je, j'ai bien vu que vous n'étiez pas morts." Etc.

Aucune réaction. Pas un mouvement. Pas un signe de vie. Mais au-dedans, je te dis pas la tempête sous un crâne de mulot que ça devait être.

Il fallait en avoir le coeur net. Je me penchai doucement et tendis l'index vers un des petits ventres, voir si un gratouillage, des fois...

Mais au moment où la pointe de mon doigt n'était plus qu'à dix centimètres dudit ventre, la bande se réveilla soudain, comme un seul mulot,  s'égailla en un clin d'oeil de tous les côtés, et disparut.

Et voilà! Voilà le résultat de ma lourde niaiserie d'humain : je me retrouvais à nouveau tout seul sur mon sentier, comme un con, avec mes bâtons, mes croquenauds et tout mon attirail ridicule.Je crois même que j'étais coiffé d'une casquette jaune "Ricard", récupérée au dernier passage du Tour au col de la Bonette-Restefond

Je n'ai jamais su m'y prendre avec les animaux.

Il ne me restait plus qu'à rejoindre le hameau du Boréon dont les toits, bientôt, miroitèrent au soleil là-bas dessous.


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )

 Lui, c'est un opossum (je n'ai pas trouvé de mulots). Mais ce n'est pas mal imité non plus.


Peur de la mort ?

Je n'ai pas peur de la mort. La mort n'est rien. Mais ce qui est dur, c'est la fin de l'amour. Ne plus pouvoir aimer. Ni personne,ni les animaux, ni les arbres ni tout ce que j'aime en ce monde. Ne plus voir ceux que j'aime. Ne plus leur dire que je les aime. Ne plus pouvoir le leur montrer, le leur prouver. Oui, ça, c'est dur. Je souhaite que les atomes qu' à ma mort,  je rendrai à l'Univers, soient doués d'une capacité d'amour. Je n'y crois pas trop, mais qui sait ? En tout cas, c'est le souhait enfantin que je forme.

jeudi 27 janvier 2011

Un " Caligula " édulcoré ?

Avec Le Malentendu, Caligula est la meilleure pièce de Camus, bien au-dessus des Justes et de l'Etat de siège , grosses machines verbeuses empêtrées dans leurs cas de conscience pseudo-cornéliens, ou de la laborieuse adaptation des Possédés de Dostoïevski.

La rédaction de Caligula est à peu près contemporaine de celle de l'Etranger. On y retrouve le même souflle de violence anarchisante, la même fièvre de révolte.

Le vrai sujet de Caligula, c'est l'attitude de l'homme devant la mort, c'est le sens de la vie sous le soleil noir de la mort .“Caligula ou le sens de la mort” : ce titre noté par Camus sur un carnet en 1937 contient déjà le vrai sens et la vraie portée de la pièce qu’il va écrire.

Pièce impitoyablement démonstrative. “Il faut vivre comme si l’on ne devait jamais mourir”, a dit je ne sais plus qui. Redoutable sottise. Il faut vivre, au contraire, comme si l’on devait mourir à chaque instant, pour mobiliser en soi à chaque instant toutes les ressources de son énergie vitale et de son courage. Caligula vit entouré de gagne-petits de la vie qui se bercent du rêve de ne jamais mourir et dont la grande affaire est de prolonger coûte que coûte (en fait au prix de n’importe quelle lâcheté) le lot confortable d’existence auquel chacun estime avoir droit. Caligula fait payer au prix fort leur erreur frileuse à ce tas de sans couilles, et on ne peut que lui donner raison. “Je suis encore vivant ! “, hurle-t-il en riant au moment où les épées des conjurés se croisent dans son corps : il sera mort l’instant d’après, mais qu’importe, puisqu’on ne rencontre pas sa mort. La conscience aura pris congé juste avant.

Caligula est le seul personnage sympahique de la pièce. C'est qu'il est le contraire d'un tyran irresonspable et sanguinaire, soumis à ses seules pulsions et lubies. Paradoxalement, c'est par amour des hommes qu'il agit.. Son but est pédagogique. Si l'on n'est pas prêt à tout risquer à chaque instant pour elle, la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. Caligula constate que "les hommes meurent et ne sont pas heureux". Mais s'il en est ainsi, c'est qu'ils ne sont jamais prêts à tout risquer pour l'être, dans une tension tragique de tous les instants.Ses décisions perverses et folles, Caligula ne les prend que pour rendre fous ceux qu'il persécute, les forçant enfin à dépasser leur peur de la mort et à devenir des hommes.

Dans cette pièce, jouée en 1944, on peu reconnaître la plus haute leçon de la Résistance : elle est une leçon donnée à tous ceux qui sont prêts à racheter leur droit de vivre -- pire, à le mendier -- au prix de n'importe quelle démission, au prix de n'importe quelle lâcheté.

Caligula finit cependant par se dire que sa conduite "n'est pas la solution". Les conjurés ne lui laisseront  pas le temps d'en chercher une autre. Mais au moins ne sera-t-il pas aller quêter une solution dans la prétendue révélation d'un quelconque livre saint, ne laissant qu'à sa conscience le soin de donner son sens à sa vie, puisque, selon la arole irréfutable de l'Ivan Karamazov de Dostoiëvski, "Si  Dieu n'existe pas, alors tout est permis".

Caligula n'est pas une pièce historique. Même si, à l'époque où Camus l'a écrite, il se passionnait pour les récits de Suétone, toute réflexion historique sur le règne  et la personnalité du successeur de Tibère tels qu'on peut les reconstituer à partir des témoignages et des travaux des historiens reste absolument secondaire
.
Il esiste une “version primitive” de la pièce, datée de 1941, C'est ce texte que le metteur en scène  Christophe Olivié Bisson, a choisi de monter,  préférant montrer en Caligula “un homme devenu un monstre pour chacun dès lors qu’il est livré à lui-même” , et une sorte de "génie du mal".Je crains que, ce faisant, il ne châtre la pièce de sa violence rafraîchissante et salubre pour la tirer vers un humanisme gnangnan , bien dans le ton, d’ailleurs, des futures productions de Camus, une fois que, oublieux des rages juvéniles de l’Etranger et de Caligula, il se sera converti à l’humanisme baveux de “la Peste”.

A la réflexion, ce qualificatif d' "humanisme baveux" appliqué à La Peste me paraît bien facilement dédaigneux. Décidément, parmi mes innombrables qualités, ce n'est pas le sens de la nuance qui m'aura manqué. De fait, après Caligula, Camus n'aura de cesse que de chercher "la solution" que Caligula n'avait pas eu le temps de trouver. Cette solution,  c'est celle d 'un humanisme athée, dont Camus n'aura pas eu le temps (car, à lui aussi, le temps aura été compté) , de donner une formule à mes yeux pleinement satisfaisante, dans des textes qui, au surplus, ne retrouveront plus la vitalité nerveuse et altière de Caligula.


mercredi 26 janvier 2011

L'ordre règne à Varsovie

C'est par ces mots, restés célèbres, que, devant la Chambre, le général Sébastiani, ministre de la Guerre, commenta, non sans satisfaction, la réussite de la répression de l'insurrection polonaise de novembre 1830 par l'occupant russe.

Cette réaction, typique de la solidarité qui unit, d'un pays à l'autre, les détenteurs du pouvoir politique, toujours spontanément amis de l'ordre que ce pouvoir a institué, toujours défenseurs du statu-quo, invariablement jugé par eux  moins redoutable que les "désordres", quelle que soient les injustices dont cet ordre établi garantit la perpétuation, cette réaction est d'une parfaite actualité.

Dès qu'en Tunisie les manifestations ont pris une ampleur inquiétante pour le pouvoir de Ben Ali, notre Ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, a proposé aux autorités tunisiennes l'aide de nos CRS, vantant leur compétence technique dans les "opérations de maintien de l'ordre" (euphémisme qui dissimule, on le sait, tous les désordres qu'elles entraînent). On aurait tort d'y voir une bourde. C'est une prise de position logique.

Dès qu'au Caire ont commencé les manifestations contre Moubarak, président sans cesse réélu en l'absence de toute opposition tolérée par le pouvoir, le gouvernement des Etat-Unis, par la voix d'Hillary Clinton, porte-parole du Président Obama ( oui, le Président Obama !), a assuré ledit Président Moubarak de son soutien.

Clinton / Alliot-Marie  : même combat !

La hantise actuelle de tous ces gens au pouvoir, aux Etats-Unis, en France, en Chine, en Russie et partout ailleurs dans le monde, c'est l'épouvantable syndrome des dominos;  c'est de voir ce qui s 'est passé en Tunisie se répandre comme une traînée de poudre incontrôlable dans le monde arabe, puis -- pourquoi pas -- partout ailleurs. L' espoir auquel, dans ces périodes d'incertitude, ils s'accrochent, c'est qu'en Tunisie ou ailleurs, des gouvernements "de transition" assurent, en replâtrant les ruines, le "maintien de l'ordre".  Tous ces gens au pouvoir de par le monde se tiennent par la barbichette, et même les tyranneaux les moins respectables comptent bien qu'on tienne aussi la leur, pour des "impératifs" économiques, stratégiques ou géopolitiques quelconques. Il y a toujours au moins une bonne raison de les recevoir et de leur faire bonne figure, au moins le temps d'une visite officielle, en feignant d'ignorer que leur peuple croupit dans la misère et l'ignorance.

Les appels émanant de divers gouvernements (France, Etats-Unis) ou de la Communauté européenne, adressés aux parties en présence, forces de l'ordre d'une part, manifestants de l'autre, et invitant les uns et les autres à  faire preuve de "modération", en s'abstenant de toute violence "excessive" ou "superflue", sont attendrissants : comme si cette violence n'était pas le produit direct d'une autre et massive violence -- absence de démocratie, déni des droits civiques et humains, corruption institutionnalisée, injustices de toutes sortes --, violence qui dure, elle, depuis des décennies (et souvent depuis bien plus longtemps encore) sans qu'on ait entendu beaucoup de protestations émanant des mêmes instances et invitant ceux qui en sont responsables et en tirent profit à la "modérer".

Partout en effet dans le monde, ou presque partout, l'ordre politique en place (quelle que soit sa couleur officielle et l'idéologie dont il se réclame) sert de paravent destiné à dissimuler tant bien que mal le fait que , dans leur immense majorité, les humains sur cette terre sont réduits à une misère indigne d 'un être humain: parqués dans des bidonvilles, privés d 'accès aux soins, à l'eau potable, à l'éducation, n'ayant d'autre espoir que de tenter tout juste de survivre, avec, comme le rappelle Stéphane Hessel dans son petit livre, moins de deux dollars par jour, sans que cela empêche de dormir tous ceux (et pas seulement la minorité des privilégiés de la fortune) qui échappent à cette malédiction millénaire.

C'est pourquoi il faut souhaiter que cette flamme qui s 'est allumée en Tunisie, qui brûle maintenant en Egypte, s'allume ailleurs encore et gagne ainsi, de proche en proche, pourquoi pas, le monde entier. Car si l'espèce humaine a une chance d 'échapper un jour à l'immémoriale injustice, si même elle veut préserver ses chances de survie, c'est, n'en doutons plus, au coup par coup ou d'un seul coup, en douceur ou dans la violence,  à la révolte des damnés de la Terre qu'elle le devra, et sûrement pas à une soudaine et  miraculeuse conversion à leur cause des puissants de ce monde.

Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple  (1831)

mardi 25 janvier 2011

Encore Stéphane Hessel

Eh bien, je l'ai enfin lu, ce petit livre, cette  brochure de moins de trente pages qui se lit en un quart d'heure. Au moins m'aura-t-elle permis de mieux connaître le vie et l'action de ce grand Résistant, qui participa après la guerre à l'élaboration de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme.

Je suis étonné à la fois du succès de cette mince brochure qui, apparemment, se vend comme des petits pains (et c'est tant mieux) et des réactions furibondes qu'elles a suscitées chez certains. Car enfin, quel citoyen acquis aux valeurs de la démocratie et animé de l'espérance du progrès ne souscrirait à ce programme qui tombe sous le sens? Comment cet appel à résister à l'esprit de démission et de soumission qui nous fait accepter comme fatal le recul des conquêtes sociales des années d'après-guerre ne pourrait-il être perçu comme salubre et nécessaire? C'est d'ailleurs plutôt à une jeunesse supposée moins informée (ce qui est loin d'être sûr) que ses aînés, que s'adresse Stéphane Hessel. L'utilité de ce livre est pédagogique. A la plupart des gens de ma génération, il n'apprendra pas grand'chose, tant ce qu'y dit l'auteur leur paraîtra évident.

Sur la question de Gaza et de la Palestine, Hessel, qui est allé sur place, ne fait qu'apporter sobrement son témoignage, qui relaie ce qu'avant lui ont dit de très nombreux observateurs impartiaux, journalistes, intellectuels, et des sympathisants de la cause des Palestiniens. Or les quelques pages qu'il consacre à l'évocation de l'injustice et de la violence flagrantes subies quotidiennement par les habitants de Gaza et de Cisjordanie ont fait littéralement hurler et baver de haine les inconditionnels de la politique israélienne. Les mêmes qui s'étaient déchaînés quand Chirac avait osé refusé d'emboîter le pas de l'ignare cow-boy Bush dans son équipée irakienne. C'était  à leurs yeux une véritable trahison! Cette fois, un certain Pierre-André Taguieff, qui  est quelque chose au CNRS, est allé jusqu'à comparer Hessel à un serpent dont il faudrait écraser la tête! Est antisémite, pour ces gens-là, quiconque ose dénoncer les moins reluisants aspects de la politique de l'Etat d'Israël.

La Direction de l'ENS de la rue d'Ulm, craignant sans doute les incidents, a courageusement déprogrammé un débat sur le livre que devaient animer Stéphane Hessel et Régis Debray.  Je n'ai pas entendu dire que les élèves de l'Ecole s'étaient collectivement indignés de cette lâcheté.

Cette tempête dans un verre d'eau serait risible si elle n'apparaissait comme un symptôme d'une assez incroyable régression du débat intellectuel et démocratique dans ce pays. Tout se passe comme si des groupes de pression, suffisamment influents, étaient en mesure de le bloquer, en maniant au besoin l'invective et la menace.

Mais que je suis donc naïf. Ce qui déchaîne la rage hystérique d'un Pierre-André Taguieff et de ses semblables, ce n'est pas ce que dit Stéphane Hessel, vieil homme prestigieux mais, somme toute, bien peu connu du grand public, dans un livre publié par un éditeur confidentiel; c'est que, par le miracle d'un de ces succès de librairie qui reposent moins sur un astucieux coup de marketing que sur le bouche-à-oreille, ce qu'il dit soit lu et approuvé par des centaines de milliers de gens. Et là , pour le coup, il y a de quoi s'étrangler de rage. Eh bien, qu'ils s'en étranglent donc de rage. Amen.

Stéphane Hessel

lundi 24 janvier 2011

Non à l'immoralité !

Je n'ai pas encore lu le petit livre de Stéphane Hessel Indignez-vous, mais je ne manquerai pas de le faire. En attendant, je trouve qu'il a parfaitement raison et que ce ne sont pas les occasions de s'indigner qui manquent.

Tiens, moi, par exemple, en ce moment, je bous littéralement d'indignation. Et il y a de quoi.

Qu'on en juge.

Il  est empereur. Le moins recommandable, le plus tyrannique, le plus sanguinaire que Rome ait connu. Néron. Il en est au stade "monstre naissant", mais déjà bien avancé.

Néron est nanti d'une épouse dont il s'est lassé, Octavie. Et d'un précepteur dont les leçons de vertu commencent à le bassiner ferme, Sénèque.

Cette situation lui est d'autant plus difficile à supporter que Néron est amoureux fou d'une petite gourgandine, aussi ambitieuse qu'appétissante, Poppée, laquelle partage son amour.

Pour filer le parfait amour avec Poppée, Néron a vite fait de trouver la solution. Octavie sera répudiée et exilée dans une île lointaine, et l'encombrant Sénèque, qui refuse de cautionner le projet, sera invité à s'ouvrir les veines.

Tout ça n'est pas très moral, certes, mais l'histoire est connue, et s'il fallait s'indigner quand on ressort d'aussi vieux dossiers, on n'aurait pas fini, me dira-t-on.

Patience.

Donc, Sénèque, entouré de ses disciples, leur fait ses adieux. Ils le supplient de renoncer à son projet, à l'aide d'arguments d'un épicurisme basique :

Non morir, Seneca, no
Io per me morir non vo
Questa vita e dolce troppo
Questo ciel troppo sereno

Mais rien n'y fait. Quand on s'appelle Sénèque , on a sa réputation à soutenir. De sa belle voix de basse, le philosophe renvoie ces jeunes gens à leurs madrigaux. Et meurt.

Cette scène d'adieux est très belle. Octavie elle aussi, fait ses adieux à Rome dans un air émouvant, puis part pour son île.

Débarrassés des gêneurs et des empêcheurs de s'aimer en rond  et en couronne, Néron et Poppée se retrouvent seuls et, dans un duo final, se disent leur amour en un dialogue qui, intellectuellement, il faut le dire, est très en dessous des considérations stoïciennes développées par Sénèque à l'intention de ses disciples. Cela donne ceci :

Pur ti miro, pur ti godo,
pur ti stringo, pur ti annodo
piu non peno, non moro,
o mia vita, o mio tesoro.
Io son tua, tuo son io,
speme mia dillo, di
l'idol mio, tu sei pur
si mio ben, si mio cor,
mia vita, si, si.

Ce qui peut se traduire à peu près par : " Je te regarde, tu es ma joie, je t'embrasse, je m'unis à toi, plus de souffrance, plus de mort, ô ma vie, ô mon trésor. je suis tienne, je suis tien. Mon espoir, oh oui, dis-le, toi ma seule idole, oui mon amour, oui mon coeur, ma vie, oui, oui. "

Soyons reconnaissant au librettiste de nous avoir épargné les traditionnelles métaphores animales du genre "mon lapin angora d'amour" ou "mon chaton chatonnant".

Et c'est là que je m'indigne. C'est là que je dis qu'il faut s'indigner. Car non seulement, dans cet air final, c'est l'amour de deux scélérats qui triomphe, mais rien ne suggère qu'ils auront un jour à payer le prix de leurs crimes. Le rideau tombe sur le spectacle de ces deux diaboliques tourtereaux nous infligeant leurs roucoulades et le spectacle de leur bonheur.

 Mais le pire, le pire de tout, c'est qu'ils le font dans un air parfaitement sublime, un air à vous tirer les larmes, à vous faire fondre du même bonheur que celui des deux amants, à vous faire admettre comme légitime le bonheur dans le crime. L'auditeur, complètement égaré, finit par se dire que, quand on est amoureux et que, surtout on chante si bien, on ne saurait être absolument méchant et que, même, on devrait être absous !

Alors, c'est comme ça que la musique adoucit les moeurs : en faisant l'apologie du crime. En vous faisant accepter le crime comme légitime. Car, si ces deux créatures d'enfer ( moralement irrécupérables, insistons bien là-dessus) n'avaient pas accompli leurs forfaits, on aurait été privés de cette musique de paradis. Faut être logiques !

Eh ben, c'est du joli!

Imaginons un instant un compositeur contemporain tirant de l'Histoire récente un sujet analogue (pas besoin de chercher beaucoup) et terminant son opéra par une scène du même genre, bonjour les polémiques !

Le triomphe de l'imposture, voilà ce que c'est, oui ! Voilà ce qui m'indigne!

Mais l'imposture va plus loin encore! Car ce duo si beau, un des plus beaux de toute l'Histoire de l'opéra, cette musique céleste qui vous laisse dans un état de tendresse béate quand les violons s'éteignent doucement dans le silence, à la fin de l'Incoronazione di Poppea, du divin Claudio, l'immortel auteur de l'Orfeo, du Lamento d'Arianna et de tant de sublimes madrigaux, eh bien, cet air magnifique n'est pas de lui ! On est à peu près sûr qu'il a pour auteur un certain Benedetto Ferrari, un contemporain de Monteverdi, presque aussi célèbre que lui à l'époque. Ces emprunts étaient alors monnaie courante et cela ne choquait personne. Quelle époque quand on y pense, mon Dieu, quelle époque !

A ce niveau d'imposture, je ne vois d'équivalent que le célèbre avant-propos du livre de Georges Darien, Le Voleur :

"Le livre qu’on va lire, et que je signe, n’est pas de moi.
Cette déclaration faite, on pourra supposer à première vue, à la lecture du titre, que le manuscrit m’en a été remis en dépôt par un ministre déchu, confié à son lit de mort par un notaire infidèle, ou légué par un caissier prévaricateur. Mais ces hypothèses bien que vraisemblables, je me hâte de le dire, seraient absolument fausses. Ce livre ne m’a point été remis par un ministre, ni confié par un notaire, ni légué par un caissier.
Je l’ai volé."

Moi qui ai toujours vénéré les artistes, mes illusions s'envolent.

C'est bien simple : l'indignation me la coupe !

Claudio Monteverdi,   L'Incoronazione di Poppea

Elisabeth Söderström (Néron), Helen Donath (Poppée), Cathy Berberian (Octavie) , Giancarlo Luccardi (Sénèque)
Concentus Musicus Wien, Nikolaus Harnoncourt

 Buste de femme (Poppée?),  Musée du Louvre

dimanche 23 janvier 2011

Aragon vaut-il d'être relu ?

Aragon n'est pas mon écrivain favori. Ni mon modèle humain. Trop de manifestations stalinolâriques.. Trop d'extases elsamaniaques. Un tropisme récurrent pour les bureaux de recrutement. Une quête pathétique d'identité. Un besoin de se trouver une famille d'accueil. Un complexe de bâtardise pas du tout liquidé. De là, dans son oeuvre, une ambiance assez générale d'insincérité, liée à l'incapacité d' être simplement soi, au hasard Balthasar.  D'où les mirlitonnades. D'où les prudences et les déplaisantes ambiguïtés. Les occasions ratées.

Après ces vraies merveilles que sont Feu de joie et  le Mouvement perpétuel, Le Crève-coeur  m'avait paru avoir été écrit spécialement pour servir d'illustration  au pamphlet de Benjamin Péretle Déshonneur des poètes, et les Yeux d'Elsa pour démontrer les torts de la rime, depuis longtemps dénoncés par Verlaine. Sans compter que, dans ce recueil, écrit entre 40 et 42, l'auteur se livrait à un douteux  et nauséabond exercice de mariage de la chèvre et du chou probablement nécessité par le fait que le pacte germano-soviétique n'était pas encore mort et enterré. Il s'adonnera encore, à l'occasion, à ce genre de gymnastique,  par exemple dans ce poème pourtant si beau, La Nuit de Moscou, qu'on peut lire aussi bien comme un acte d'allégeance aux ordures staliniennes qu'un hommage à l'esprit du XXe Congrès (dans Le Roman inachevé). Sa production romanesque trouvait encore moins grâce à mes yeux. Malgré la qualité maison d'un roman comme Les Beaux quartiers, le romancier des Cloches de Bâle , d'Aurélien et de l'effrayant pensum des Communistes me semblait s'être fixé pour tâche de démontrer que les bonnes vieilles recettes du roman naturalistes pouvaient encore servir à touiller des fictions consommables, au moins pour un lecteur pas trop exigeant. Il est vrai que c'était l'époque des plus belles réussites d'un Butor, d'un Pinget , d'une Sarraute, d'une Marguerite Duras ou d'un Claude Simon, et les productions aragoniques ne me paraissaient pas faire le poids. La relecture de La Semaine Sainte, que j'avais pourtant admiré lors de sa parution, me consterna : Troyat, dans le genre, me paraissait avoir fait beaucoup mieux que cette évocation en costumes  digne d'une série télévisée reléguée au placard pour cause d'excessive médiocrité . Dans La Mise à mort et dans Blanche ou l'oubli, outre une certaine mièvrerie sucrée qui avait tendance à m'exaspérer, j'avais vu de laborieuses tentatives d'un artiste vielllissant peinant à se renouveler en prenant en marche des trains qui ne l'avaient pas attendu. Quant à Henri Matisse, roman, suite de variations patriotardes dont ce peintre est le prétexte, la nullité de ce pavé acheva de me convaincre que Maurice Nadeau n'avait pas tort d'écrire, dans sa féroce notice nécrologique, que la production  littéraire d'Aragon était décidément d'un ton par trop bravache pour ne pas lasser le lecteur le mieux disposé.

Le drame d'Aragon, au fond, aura été d'écrire à une époque où la concurrence était particulièrement rude, en poésie comme dans le roman. Aragon, c'est le poète par défaut , qu'on peut aimer quand on n'a pas lu ni Apollinaire ni Reverdy, ni Henri Thomas, ni Michaux, ni Cummings...; le romancier par défaut, quand on n'a lu ni Proust, ni Céline, ni Queneau, ni Gracq, ni Duras, ni Beckett, ni Pinget, ni Simon., ni, bien entendu, Faulkner ni Musil. Il me fait penser à un béquillard invétéré qui ne saurait pas qu'il peut marcher sans béquilles. Ah! s'il s'était avisé de les balancer dans le fossé et de poursuivre sa route bravement, vers son aventure !

Pourtant, je tombe par hasard sur le premier paragraphe de La Mise à mort, roman qui, naguère, m'était tombé des mains. Voici ce que cela donne :

" Il l'avait d'abord appelée Madame, et toi le même soir, Aube au matin. Et puis deux ou trois jours, il essaya de Zibeline, trouvant ça ressemblant. Je ne dirai pas le nom que depuis des années il lui donne, c'est leur affaire. Nous supposerons qu'il a choisi Fougère. Pour les autres, elle était Ingeborg, je vous demande un peu. "

Comme incipit, on pourrait trouver pire. Il y a le début d'une histoire d'amour, au rythme des noms que le personnage donne à la femme qui l'a séduit. Il y a aussi dans ces noms le genre de séduction qu'exerce cette femme. Il y a la position amicale et familière de ce même narrateur, dont on devine qu'il est en empathie avec ces gens dont il va raconter l'histoire. Le tout avec un naturel assez charmant.

Ce qui fait pas mal de choses en quatre lignes.

Mais il y a encore une autre chose, plus importante, peut-être. Et qui annonce peut-être un thème essentiel du livre (mais je ne le sais pas, puisque j'en avais jadis abandonné la lecture dès les premières pages) : c'est le pouvoir des noms. Le pouvoir de la nomination. Non seulement donner à cette femme les noms que lui inspire le charme qu'elle exerce sur lui fait partie d'une stratégie de séduction à laquelle on suppose qu'elle va finir par succomber, mais c'est aussi, et surtout, en lui donnant une nouvelle identité, la faire exister autrement, pour lui, et pour nous, lecteurs, sans pour autant qu'elle perde son insaisissable mystère, bien au contraire. Nommer, c'est apprivoiser. enfin, c'est tenter d'apprivoiser ce qui ne peut pas l'être. C'est s'approprier. (tenter de s'approprier). Nommer, c'est faire exister, c'est amener à l'existence. A une autre existence que celle qui semblait promise à la dénommée Ingeborg. C'est ce qu'après Marivaux on peu nommer la surprise de l'amour.

Tout homme amoureux est un peu poète. Et il partage donc avec le poète ce pouvoir de faire exister le monde autrement en le nommant autrement. Le Poète n'est-il pas le Prince de la Nomination?

La quête amoureuse se confond ainsi avec la quête poétique.

Ceci dit, si je m'appelais Ingeborg, j'aurais tendance à me méfier d'un type qui aurait la manie de m'appeler "Aube",  "Zibeline" ou "Fougère" . J'y verrais une sorte de refus de ce que, tout simplement, je  suis. Mettre à mort, c'est peut-être nommer ...

Mais peut-être, justement, ce qu'il y a de plus intéressant dans les livres d'Aragon, c'est cette pathétique et incurable ambigüité. Ces ruses incessantes. Ces masques multiples. Pour surmonter quelles angoisses? quelle impuissance?

N'est-ce pas lui qui a dit : " il faut vivre entre chien et loup" ?

Tout compte fait, je crois que je vais relire la Mise à mort .

A condition que je lui trouve une place dans mon agenda de lecteur, plus rempli que n'importe quel agenda de médecin spécialiste.


( Rédigé par : Jambrun )

samedi 22 janvier 2011

Glissez, mortels, n'appuyez pas

Parmi les reproches que je puis me faire et les défauts que je me trouve, il en est un que je crois bien avoir été le pire de tous : être lourd. Lourd. Tellement lourd. Lourd et opaque. Si pauvre en subtilité. D'un sérieux massif, égocentrique.  Pesant. Sentencieux. M'écoutant parler. Indisponible aux autres, aspiré que je suis  vers le bas par la gravité bête. Capable d'écouter, d'apprendre, mais si peu. Gros morceau de plomb informe. Grosse bûche rétive à flamber. Epais verre grossier laissant  parcimonieusement passer la lumière.

Etre léger. D'une légèreté gaie, rieuse, attentive à tout, et tendre. D'une transparence de vitre pure. D'un sérieux sans pesanteur. Responsable, avec quelque chose d'aérien. Attaché et détaché à la fois. Accédant peu à peu, toujours davantage, à la compassion. D'une compassion agissante. Unissant la compréhension lucide du réel à la rêverie créatrice. Aspirant de tous mes poumons l'air subtil.

Parfois, je rêve que je vole. Je survole le paysage, je descends et je m'enlève, comme un oiseau. Ce sont des rêves heureux.

(Posté par : John Brown )

Nicolas de Staël, le piano (1955)

vendredi 21 janvier 2011

Céline le Grand

Sensible à l'indignation de Serge Klarsfeld, Frédéric Mitterrand vient de retirer Louis-Ferdinand Céline, mort il y a cinquante ans, du recueil des célébrations nationales pour 2011.

Je n'y vois personnellement aucun inconvénient. Céline a beau être l'auteur d'une oeuvre littéraire majeure, il ne s'en est pas moins répandu, dans des pamphlets souvent odieux publiés peu avant ou pendant la guerre, en cris de haine contre la communauté juive, en appels à la proscription et au meurtre. Le fait de ne pas avoir été un collaborateur actif n'enlève rien à  la gravité de telles prises de position ni à la responsabilité objective de l'écrivain dans le contexte de l'époque.

On se passera donc de commémoration officielle, dont Céline lui-même se serait probablement bien fiché. Les périodiques littéraires se chargeront de nous rappeler quelle fut la stature de l'écrivain.

Cela suffit-il, cependant? Il serait temps de dépasser le stade de l'anathème et de tenter d'évaluer lucidement la place et les manifestations de l'antisémitisme célinien dans la vague antisémite de  ces années-là et, plus largement, dans l'Histoire de l'antisémitisme en France. Mais admettre à quel point la société française, dans toutes ses composantes, fut gangrenée par l'antisémitisme, particulièrement dans la première moitié du XXe siècle, ce serait un peu plus courageux, mais sûrement plus gênant que de masquer une responsabilité collective derrière la silhouette d'un bouc émissaire. Céline fut un de ceux qui écrivirent leurs délires antisémites. Mais il y a aussi ceux qui acceptèrent de les publier. Et il y a tous ceux qui les lurent avec délectation.

Les pamphlets antisémites de Céline continuent d'être interdits de publication. Ils restent honteusement cachés. Pourtant ce sont des pièces à conviction auxquelles tout lecteur devrait avoir accès.

Serge Klarsfeld considère cependant Céline comme un grand écrivain, mais, ajoute-t-il, "c'est un être abject également" . C'était aussi naguère la position de Bertrand Poirot-Delpech, qui écrivait  :  "La cause est entendue : Céline est génial. La cause est entendue : Céline est abject."

Je ne crois pas qu'on puisse considérer Céline comme un être abject. Il faut n'avoir lu aucune de ses  biographies, il faut être ignorant comme une carpe, il faut faire l'impasse sur le combattant de 14-18, sur le médecin des pauvres et sur tant d'autres aspects de la personnalité de l'homme pour dire une chose pareille. Il faut avoir l'âme simplificatrice d'un procureur haineux pour oser dire une chose pareille.  C'est l'antisémitisme qui, comme tout racisme, est abject. Ce sont les déclarations antisémites de Céline qui sont abjectes. Comprendre comment Céline, comme tant de se contemporains, fut gangrené par l'antisémitisme, présente infiniment plus d'intérêt et d'utilité que de lancer un anathème simpliste.

Le revirement de Frédéric Mitterrand  ne lui fait pas honneur. "Pas de polémique! pas de polémique!" a-t-il seulement dit à Henri Godard, l'éditeur de Céline dans la Pléiade avant de lui tourner élégamment le dos. C'est le même qui déclarait que la cause des droits de l'homme progressait en Tunisie, peu avant que Ben Ali ne fasse ses valises.

Tout se passe comme si, en France, on avait besoin périodiquement d'un bouc émissaire pour éviter de mettre sur la table la question de la responsabilité collective des Français et, en particulier, de leurs élites et des cercles dirigeants. C'est Céline aujourd'hui, ce fut Papon naguère, ou Napoléon, accusé d'avoir été le Grand Esclavagiste. Cette façon de considérer notre Histoire est infantile.


Quelles que soient les responsabilités de l'homme, il reste que son oeuvre restera dans l'histoire du roman français comme une oeuvre révolutionnaire que seule égale l'oeuvre de Proust et, sans doute aussi, celle de Giono.

En quoi cette révolution célinienne consiste-t-elle?

L’invention du néologisme “autofiction” par Serge Doubrovsky procède certainement de la prise de conscience qu’il fallait se servir d’un mot nouveau pour désigner un genre nouveau qui n’était pas réductible au genre du roman autobiographique. Il est loisible de repérer dans l’histoire de notre littérature des précurseurs de l’autofiction. Le Diderot du Neveu de Rameau, à mon sens, en est un. Cependant on ne peut parler d’invention de l’autofiction que si l’on constate l’introduction consciente et délibérée des modes de fonctionnement du genre nouveau. A cet égard, Céline n’est pas un précurseur de l’autofiction, il en est véritablement l’inventeur.

Je distingue pour ma part trois révolutions céliniennes. La première, c’est celle du Voyage au bout de la nuit. Invention d’une écriture, déjà, d’un ton, mais peut-être surtout d’un regard nouveau porté par le narrateur sur lui-même et sur les personnages.Voyage au bout de la nuit, c’est vraiment l’acte de décès du roman réaliste-naturaliste tel qu’il était pratiqué par Flaubert, Maupassant Zola, et encore par Huysmans, par Anatole France, même par Proust. Chez ces romanciers, le narrateur tient les autres personnages à distance d’un regard qui se veut “objectif”, en tout cas extérieur. Chez Céline, cette distance s’efface. Bardamu est du même monde que les personnages parmi lesquels il évolue, il partage leur misère, leurs expériences, leur langage. Jules Vallès serait un précurseur de cette révolution célinienne, mais sans l’invention d’un langage véritablement nouveau.

La seconde révolution célinienne, c’est, bien sûr, celle de Mort à crédit. C’est celle d’une écriture si nouvelle, cette fois, qu’elle déconcerte la critique de l’époque et la plupart des lecteurs. Cette fameuse écriture au service de l'émotion, sur laquelle tout, ou presque, a été dit. Mais, si génial soit-il, ce grand roman ne relève pas encore pour moi de l’autofiction. Céline ne s’y met pas encore en scène directement, comme personnage de roman, même si l’adolescent, héros du livre, est très proche de lui. On est encore dans le domaine du roman à forte teneur autobiographique certes, mais pas encore tout à fait dans l’autofiction.

La troisième révolution célinienne, c’est celle de l’autofiction. Elle est déjà là, dans Guignol’s band, dans Féerie pour une autre fois, dans Casse-pipe. Mais elle prend toute sa nouveauté, toute sa force, dans D’un Château l’autre, Rigodon et Nord. Céline s’y met en scène, lui et les protagonistes de son équipée allemande, directement, comme personnages de roman, et son traitement des personnages — lui, Le Vigan etc. — obéit aux seules exigences de la création romanesque, de la vérité romanesque, de l’idée que, depuis Mort à crédit au moins, il s’en fait.

Cette troisième révolution célinienne est celle qui a été, à l’époque, la moins reçue et la moins comprise. Sans doute essentiellement pour des raisons de circonstances. Céline est alors le vilain antisémite, le collabo, banni de France, en résidence surveillée au Danemark, interdit de publication. D’un Château l’autre et les deux romans qui vont suivre sont perçus comme une chronique des événements réellement vécus par Céline. Il a beau faire figurer le mot “roman” sur la page de titre de chacun des trois volumes, on l’accuse d’arranger et de déformer la vérité pour mieux plaider sa cause. La famille de hobereaux prussiens par qui il a été effectivement hébergé, et dont plusieurs membres apparaissent dans Nord sous un jour peu flatteur, lui intente un procès pour diffamation. Seul Le Vigan, en exil en Argentine, comprend le sens de l’entreprise célinienne. Des amis viennent l’informer que Céline l’arrange aux petits oignons, le présente sous les apparences d’un pitre loufoque; ils le pressent de réagir. Il refuse. “Le personnage qui apparaît dans Nord, leur répond-il, ce n’est pas moi. C’est un personnage de fiction, sur lequel Céline a tous les droits. Je ne suis pas ce personnage de fiction”. Mais Le Vigan n'est pas, bien sûr, le seul personnage "réel" à être transformé en personnage de fiction. Le principal, évidemment, c'est Céline lui-même.

Avec la trilogie, l’autofiction fait donc clairement son entrée pour la première fois sur la scène littéraire. Sans cette invention géniale, nous ne lirions pas ces scènes extraordinaires qui font de cette oeuvre un des sommets du roman français du XXème siècle. Je pense par exemple à cet épisode de Rigodon où Céline, suivi d’une bande d’enfants qui ont perdu leurs parents, après le bombardement de Hambourg, pénètre dans un quartier de la ville miraculeusement préservé, mais souterrain : les explosions des bombes ont en effet soulevé le terrain pour former une voûte qui enferme le quartier dans une sorte de bulle. Mais surtout, nous n’irions pas aussi bien, guidés par le romancier, au coeur de la signification de son livre. Céline aurait pu reprendre à son compte les lignes du préambule des Confessions : “Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple…Je veux montrer un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi…”. Mais il aurait pu, surtout ajouter : “… et si vous voulez savoir pourquoi je suis cet homme-là, interrogez le monde où j’ai vécu, car c’est lui qui m’a fait”. 
 A côté du puissant traitement célinien de l'autofiction, les avatars du genre tels qu'on les trouvera plus tard dans les livres d'un Doubrovsky, d'une Annie Ernaux ou d'une Christine Angot ne sont à mes yeux que des pets de lapin littérairement minuscules.
L'excellent éditeur de Céline dans la Pléiade, Henri Godard, concède,  dans sa présentation de la "trilogie allemande", que ces trois romans qui, dans l'esprit de Céline, n'en faisaient en réalité qu'un, mériteraient d'être réhabilités. Tu parles ! Il s'agit d'un sommet du roman français. Pour s'en rendre compte, il suffit d'être un lecteur sans prévention.
Et mes poubelles !

Dans les chaînes

C'était un été torride. Je devais avoir sept ans. Un après-midi, près de mon village, dans les pinèdes surchauffées et parfumées, l'incendie se mit. Dans l'attente des pompiers, dont les moyens, juste après ces années de guerre et d'occupation, étaient fort modestes (je revois une antédiluvienne pompe à bras), villageois et paysans assurèrent les premiers la lutte contre le feu,  à l'aide de seaux qu'on se passait de main en main, en formant une chaîne. Je me souviens qu'on ne me trouva pas assez petit ni chétif pour entrer dans la chaîne pour prendre ma part du travail, à côté de ma mère.

Je me dis aujourd'hui que cette chaîne n'était pas la première où j'entrais, qu'en vérité dès ma naissance et même avant (dès que j'ai été conçu à vrai dire), j'avais été pris dans de multiples chaînes,  soutenu, porté par elles, et puis j'ai mis mes mains dans d'autres mains, noué mes mots avec d 'autres mots, et  cela ne s'est plus arrêté.

Car vivre, pour un être humain, qu'est-ce d'autre que se nouer, par de multiples chaînes, avec d'autres êtres humains, avec le monde naturel, avec les animaux, à chaque instant, d' innombrables façons? Si nous n'entrions pas sans cesse dans des chaînes, nous serions menacés à chaque instant  de mourir instantanément, dans une stupeur solitaire et glacée.

Je n'ai cessé de recevoir et de donner, de transmettre ce qui m'a été transmis, et pas seulement dans mon métier, dans ma vie de famille, dans mes amours, dans mes amitiés, mais vraiment à chaque instant de ma vie, par les gestes les plus simples, un regard échangé, une poignée de mains,  un sourire, quelques mots , un livre qu'on lit, un film dont on parle, des nouvelles qu'on donne, tout le temps, tout le temps, comme par exemple quand j'écris ces lignes, que personne, pourtant, peut-être, ne lira.


A lire :
Satish Kumar, Tu es donc je suis. Une déclaration de dépendance  (Belfond)



The Defiant ones (la Chaîne), film  de Stanley Kramer, avec Tony Curtis et Sidney Poitier

mercredi 19 janvier 2011

L'Enfer des banlieues résidentielles (8)


Cette fois, la plaisanterie a assez duré. Qu'on en finisse ! Qu'on en finisse !



                                          Second (et ultime) tableau



Lumière sur Abel devant son ordinateur. Les personnages, restant dans l'ombre, sont toujours figés. Peu à peu, dans l'ombre, ils reprennent doucement vie.


Abel, (pianotage ferme et brutal) - Reprendre le contrôle de la situation…Mettre les points sur les i…Ne plus tolérer aucun dérapage…Isoler les meneurs…Rétablir l'ordre! C'est ma pièce, pas la leur…Non mais! Y a pas que les droits d'auteur, y a les droits de l'auteur !

Georgette s'encadre dans la porte, les poings sur les hanches. Considère son jules.

Abel - Deux kilos de tomates, deux euros cinquante…Cinq navets…

Georgette - Tu parles de tes œuvres ?

Abel - Je… ne saisis pas…

Georgette - Tu me prends pour une conne?

Abel - Je …ne comprends toujours pas…

Georgette - Comment est le temps sur Jouy?

Abel - Jouy?...

Georgette - Jouy-en-Josiane?

Abel - Euh…

Georgette - Et Msieur Gaston, toujours avec sa Marie-Luce?

Abel - Mais comment…comment…L'ordi était pourtant verrouillé…

Georgette - Le mot de passe? C'était vraiment l'enfance de l'art…Abel donne Leba ! Du verlan basique. Je suis tombée pile dessus. La prochaine fois, cherche quelque chose d'un peu plus éloigné de ta modeste personne, je ne sais pas, moi, Marivaux, Pirandello, Pinget, Obaldia…Toi qui rêves de jouer dans la cour des grands…ça t'inspirera peut-être…

Abel, évitant de relever le côté désobligeant de l'humour de sa légitime - Et…ça t'a plu?

Georgette - Oh! Je t'y ai bien retrouvé! Ton humour… sinon franchement douteux, du moins …orienté, ton goût pour les calembours bien lourds, pour les contrepèteries bien graveleuses, ton lot d'obsessions infantiles : gros nichons, zizette et quiquette, ton côté pseudo-anar penchant fortement à droite…Et quel public comptes-tu séduire, avec ce genre d'oeuvrette? Le dernier carré des poivrots du Cercle Cantonal de Bezons-sur-Pomponne, les ultimes clients du Sex-Shop Coopératif de Loir-et-Cher?

Abel - Je vois que tu as apprécié.

Georgette - En tout cas, ne compte pas sur moi pour donner mon accord à une publication à compte d'auteur. D'abord, je ne suis pas le co-auteur, et je m'en félicite, ensuite je te rappelle que nous sommes mariés sous le régime de la communauté…

Abel - Merci de ta compréhension.

Georgette - Je te laisse à tes fantasmes et à tes élucubrations. N'oublie pas tout de même l'heure du repas! A dire vrai, je ne me fais pas de souci à ce sujet : c'est la seule que tu n'oublies jamais! Par contre, je crois utile de te rappeler que le garage n'est toujours pas rangé, que j'attends toujours que tu te décides faire quelque chose pour la fuite du robinet de la cuisine, et que la propreté du jardin laisse à désirer…A bientôt, peut-être.

Elle disparaît.
La lumière revient sur les personnages qui, tout figés qu'ils étaient, n'en ont pas moins écouté attentivement la conversation. Gaston, comme de juste, campe près du bar; Marie-Thérèse est assise sur le canapé; Grand-mère est dans son fauteuil; Marie-Luce est debout, un peu à l'écart.

Abel, plus secoué qu'il ne le laisse paraître - Revenons à nos moutons. (Apercevant les personnages) Ah! vous étiez là, vous ?

Grand-mère, sans aménité - C'est nous, les moutons ?

Abel - C'est une expression…Au fait, c'était ma femme.

Marie-Luce - On s'en était aperçus. Pas de danger de se tromper.

Gaston - Depuis quand tu ne la baises plus?

Abel - A question directe, réponse directe : depuis que tu ne baises plus la tienne, cher personnage! Et…que dites-vous de l'opinion qu'elle a de vous?

Marie-Thérèse - Comment, de nous? Il me semble qu'elle a surtout parlé de vous. D'ailleurs, c'est bien simple, elle n'a vu que vous dans cette pièce! Nous, c'est comme si nous n'existions pas! Alors que sans nous…

Abel - Je suis l'auteur, tout de même…

Marie-Thérèse - Oh, si peu!

Gaston - En tout cas, elle a bien vu que tout ce qu'il y a de mauvais là dedans vient de vous! A propos, encore merci pour mon rôle! Ah vous m'avez soigné! Etonnez-vous après ça que ma femme me trompe ! (Il va au bar se servir un remonte-moral)

Grand-mère - Et grâce à vos continuelles interventions à la noix, on est dans une belle panade! Vous comptez nous en sortir comment?

Abel, avec le bel optimisme de l'auteur néophyte - Je n'ai pas encore trop d'idées là-dessus, mais je vais trouver!

Marie-Thérèse - On commence à se méfier de vos trouvailles!

Gaston - En tout cas, ne nous inquiétons pas, on ne va pas tarder à subir les conséquences de ses trouvailles précédentes!

Marie-Luce - Je vous trouve bien durs avec lui. Après tout, si, en esprit, il ne s'était pas penché sur le microcosme de Jouy-en-Josiane, nous ne serions pas là à…

Grand-mère - Tiens donc, revoilà la grande pécheresse! Un pantalon inconnu apparaît, et c'est le nième retour du Messie!

Gaston - Pour ma part, je crois que nous ne devons plus compter que sur nous-mêmes, si nous voulons nous en sortir. Il est donc temps de congédier Monsieur! Qui est pour?

Marie-Thérèse - Le sieur Abel n'ayant pas fait ses preuves, je vote pour son licenciement sans indemnités.

Grand-mère - Virez-moi cet incapable!

Gaston - Trois voix pour, et une abstention !

Marie-Luce - Et les absents ?

Gaston - Les absents ont toujours tort. (A Abel) Nous ne vous retenons pas. Et ne revenez pas avant la fin.

Abel - Je vous préviens: vous assumerez toutes les conséquences de votre ingratitude!

Marie-Thérèse - Elles ne seront pas pires que celles de vos imaginations insanes!

Marie-Luce - A tout à l'heure peut-être, cher Monsieur

Grand-mère - Au plaisir de ne pas vous revoir, oui !

Abel - Qui sait…(Rageur) Je vous lègue quelques bombinettes de ma façon. Je peux jouer au terroriste, moi aussi. Je les ai planquées dans des coins. Vous les désamorcerez comme vous pourrez.

Marie-Thérèse - Quelle délicate attention!

Abel disparaît dans les coulisses.

Gaston, rugissant - Nous ne vous remercions pas!


Un temps


Marie-Luce - Et maintenant…à la grâce de Dieu!

Grand-mère - Bon débarras, oui…

Un bref moment de silence

Gaston - On s'ennuie quand même un peu sans lui…non?

Marie-Thérèse - Il faut avouer que nous sommes en panne. Monsieur nous a plantés là. (Elle va jeter un coup d'œil du côté de l'ordinateur) Il a cadenassé sa bécane. On va devoir continuer à pied. Pas de testament, pas la moindre note de service. A nous de faire.

Gaston, soudaine inspiration - Si on faisait un rami? Un rami, hein? C'est pas une bonne idée?

A ce moment, venant de la chambre d'à-côté, monte une symphonie de plaintes, râles, gémissements, cris d'extase du genre: "Ah! chérie!...Ah oui chéri…Encore gouzi gouzi", etc…On imagine l'effet sur les personnages en scène, notamment sur Marie-Luce, qui se met à arpenter la scène de plus en plus nerveusement! 
 
Marie-Luce, à Gaston - Un rami? Un rami!! Mais tu les entends! Tu les entends! Lui, cet escroc cynique, ce terroriste… insensible, et elle, ta fille! Sa complice! (cri d'extase de l'intéressée) sa complice dans tous les sens du terme ! (A part) Je n'en peux plus, moi, je vais craquer! Je vais craquer, je le sens!

Gaston - Je constate la médiocrité de l'isolation phonique de cet appartement. (A sa femme) Quand je pense au bouquet que nous avons versé à ta mère, je ne suis pas loin de penser qu'elle nous a roulés.

Marie-Thérèse, blasée sur les qualités humaines de son époux - L'isolation phonique de l'appartement ! Voilà à quoi pense Monsieur pendant que sa fille se fait violer dans la pièce d'à-côté par un bandit !

Gaston - Violer…violer…Tout de suite les grands mots.

Marie-Luce - Mais ne reste pas là comme une moule ! Alors que la porte n'est même pas fermée !

Gaston - Tu veux que j'aille leur demander de tourner la clé ?

Marie-Luce, au supplice - Oui! … Non! Je parle de la porte d'entrée de l'appartement! Par cette porte, tu pourrais fuir, si ce que seul mon amour passionné pour toi m'empêche … (Elle s'arrête en route, peinant visiblement à finir sa phrase, puis reprend)… si ce que seul mon amour passionné pour toi m'empêche de qualifier d'ahurissante lâcheté ne t'interdisait … (elle se retrouve à nouveau en panne)

Gaston - Accouche.

Grand-mère - Déglutis ton spaghetti.

Marie-Luce - Vous avez viré l'auteur : voilà le résultat! J'ai du mal à trouver mes mots, moi! Vous croyez que c'est facile de dire les choses simplement, clairement… L'émotion…L'inexpérience…

Gaston - Détends-toi, respire, ça va bien finir par sortir.

Marie-Luce - Gaston, je t'aime! Alors prouve-moi que tu n'es pas une lavette! Lève- toi et marche! Va quérir du secours! Les gendarmes!

Gaston - Ils viennent jamais quand on les appelle!

Marie-Luce - le SAMU…

Gaston - Ils sont en grève !

Marie-Luce - les CRS!

Gaston - Ils sont surbouqués!

Marie-Luce - le GIGN !

Gaston - Ils ont à faire ailleurs ! (amer) Ah oui ! M'enfuir, appeler les secours ? J'y ai pensé, bien sûr. Veux-tu vraiment savoir pourquoi je ne le fais pas ?

Grand-mère, indignée - Oui, pourquoi? Pourquoi vous le faites pas ? Gros dégonflé !

Gaston - Vieille bouffresque ! Je ne le fais pas parce que de mon silence, de mon sang- froid, dépendent trop de vies ! Ne serait-ce que celle d'un pauvre chat!

Marie-Thérèse , que l'évocation du pucier remotive - Zébulon !

Gaston - Oui! Zébulon !

Grand-mère - Oh celui-là! Il a des puces et il pue du bec ! S'il pouvait sauter, en tout cas moi je ne le regretterais pas.

Marie-Thérèse, flegmatique - Du baratin ! Tu as peur des coups qui font mal, oui!

Gaston - Moi, peur des coups? Attends un peu que ce monsieur revienne quand il aura terminé ses…enfin quand il en aura fini avec…Et tu verras si moi, Gaston Lefémur, chef de service aux Assedic des Evelynes, je suis homme à craindre un petit escroc de troisième zone!

Marie-Thérèse - Le candidat héros sous-chef de service se dit plutôt que, s'il a encore une chance de passer chef avant la retraite, il a intérêt à se faire tout petit et à la boucler!

Un râle de jouissance parfaitement obscène parvient de la chambre à côté

Marie-Luce, éperdue - Ils n'auront pas de pitié! Je n'en peux plus, moi! (Elle vient se frotter à Gaston) Ah! Gaston, mon Tounet! Et nous, alors? Quand, mais quand?

Marie-Thérèse - Arrête de peloter tout le temps ce minable! Je sais bien que tu es l'amie de la famille, mais tout de même!

Gaston - Ce n'est tout de même pas de ma faute si ta fille…

Marie-Thérèse - Si ! C'est ta faute ! A force de vouloir lui inculquer à toutes forces les principes élémentaires de l'honnêteté, tu as provoqué une réaction de rejet ! C'est bien connu : l'interdit fait naître le désir de le transgresser !

Gaston , ricanant - Où qu'elle a lu ça, celle-là ?

Grand-mère - Dans Françoise Dolto, pauvre ignare !

Gaston, explosant - Ah! Et puis y en a marre ! (A sa femme) J'en ai marre que ta mère n'arrête pas de me provoquer! J'en ai marre de sa haine! Si! Si! Si! Elle sue, elle sue la haine ! C'est toi qui la montes contre moi !

Grand-mère - Pas besoin de me monter! Je monte bien toute seule!

Gaston - Mais encore ?

Grand-mère - J'ai jamais voulu de ce mariage !

Gaston - Ah! Tu l'entends! Elle se démasque enfin !

Grand-mère - J'avais vite vu les limites du bonhomme !

Gaston - Quelles limites ? Daigne préciser ta pensée, vieux chameau !

Grand-mère - Toutes les limites ! Con, dégonflé, impuissant, et j'en passe!

Gaston - Charogne !

Grand-mère - Sans couilles !

Gaston, se saisissant d'un vase de Soissons posé sur la cheminée - Je vais te raplatir la pastèque, immonde mégère !

Grand-mère - Tiens, prend de ma canne dans les guibolles !

Marie-Thérèse, plongeant sur Gaston et le ceinturant au moment où il va commettre l'irréparable - Touche pas à ma maman, sale pochetron !

Saisi d'une fureur incontrôlée, Gaston, qui vient de se prendre un super-coup de canne dans le tibia, se retourne et il écrase le vase de Soissons sur la tête de Marie-Thérèse, qui s'effondre sur place sans un cri !

Gaston - Merde !

Grand-mère, cris de putois - Au secours! A l'aide ! Il a tué ma fille ! Il a tué ma fille !

Marie-Luce, très agitée - L'aurait-il?... Non, j'y crois pas…Mais si! Il l'a bel et bien rétamée! J'y crois pas! C'est trop beau ! Libres! Enfin libres! Adieu bobonne! Gaston, mon Gaston, nous sommes libres ! Libres !

Gaston, qui voit les choses différemment, s'affairant sur sa bourgeoise - Marie-Thérèse, tu m'entends ? Réponds. Tu m'entends ? Allons, joue pas à la conne, réponds!...

Marie-Luce - Je passe tout de suite à l'agence de voyages retenir deux séjours aux Seychelles ! Oh bonheur! Oh bonheur!

Gaston - Mais tu réponds, oui ou quoi ! Merde ! (Il la secoue comme un prunier). Allez, arrête de rigoler, c'est pas drôle ! (à Grand-mère) Elle simule ! Hein ! Elle simule !

Grand-mère - Elle simule même drôlement bien !

Marie-Luce, qui s'y voit de plus en plus - L'amour sous les cocotiers en fleurs!

Grand-mère - Ce ne sera plus la correctionnelle, ce sera les Assises !

Gaston - Ce sera cher ?

Grand-mère - Vingt-cinq, trente ans.

Gaston, incrédule - Oh!

Grand-mère - Vous pouvez compter sur mon témoignage pour attraper le maximum.

Gaston, soudain machiavélique - Je pourrais vous accuser de complicité…

Grand-mère - J'aimerais bien savoir comment !

Gaston, inspiration soudaine - Je dirais que vous étiez ma maîtresse et qu'à votre instigation j'ai consenti à faire disparaître une épouse gênante !(Grand-mère rigole) Eh bé quoi! La gérontophilie, ça existe !

Marie-Luce - Gaston, ton alibi est vraiment trop con ! A moins que… Gaston, jure moi, jure moi tout de suite, sur la tête de ta fille, que tu ne t'es pas farci la mémé !

Grand-mère, à Marie-Luce - Au lieu de délirer, tu pourrais l'aider à la ranimer. Comme ça, tu pourrais peut-être lui éviter les Assises, à ton chéri.

Gaston, avisant un pot de fleurs - Ah! De l'eau ! (Il renverse le contenu du pot sur la tête de Marie-Thérèse, que cette inondation réveille quelque peu)

Marie-Thérèse - Gromph !

Gaston - Elle revit ! Elle revit ! Elle n'a rien! Elle n'a rien!

Grand-mère - Rien qu'une petite fracture du crâne et un traumatisme cérébral…

Gaston - Vous croyez ? (Il palpe sans douceur le crâne de Marie-Thérèse) C'est vrai qu'il y a comme une gonfle, là; ça saigne un peu. Oh! Bof! Elle en sera quitte pour un bon mal de tête (Il la gifle) Allons, réveille-toi, ma grande !

De fait, ce traitement de choc semble réveiller Marie-Thérèse qui ouvre la bouche et un œil. C'est à ce moment qu'on frappe à coups redoublés à la porte d'entrée. Avant que Gaston ait eu le temps d'atteindre la porte, celle-ci s'ouvre, laissant passage à un ecclésiastique en costume civil, nettement reconnaissable à sa croix pastorale en bois de cerf surdimensionnée. Bel homme, ma foi, quoique voguant vers une quarantaine crânement assumée, même si on devine que le Révérend porte une moumoute; mais, soyons justes, c'est à peine visible. Il est suivi de trois paroissiennes dont la tenue suggère que leur action missionnaire s'exerce généralement du côté du bois de Boulogne, autour de minuit. Deux d'entre elles portent des valises lourdement chargées, la troisième porte un coffre genre coffre de sûreté.

Gaston - Mais qui êtes-vous?

Ecclésiastique - Père Jean-Charles Bénoit de la Mouillemolle, aumônier de l'institution Sainte Marthe de Gonzague. Ces dames sont trois de mes paroissiennes…

Première paroissienne - Moi, c'est Junon

Deuxième paroissienne - Moi, c'est Minerve

Troisième paroissienne - Moi, c'est Vénus

Première paroissienne - Ce sont des noms de guerre, bien entendu.

Les deux autres - Car nous sommes en guerre !

Père Bénoit - Excusez notre intrusion précipitée: cas de force majeure ! Nous avons dû fuir précipitamment, devant les ennemis de la vraie foi, emportant quelques effets personnels, et les objets du culte !

Vénus, frappant sur le coffre qu'elle porte - Ils sont tous là…les objets du culte ! Sauvés des profanateurs infidèles!

Gaston - Vous connaissez ma fille, je crois.

Père Bénoit , avec une familiarité fugitive quelque peu suspecte - Et comment ! Marie- Berthe est une des plus assidues aux séances d'exercices…spirituels, ainsi qu'aux cours particuliers de perfectionnement… théologique.

Gaston - Des cours particuliers ?

Père Bénoit, sans se démonter - Très particuliers ! Réservés à quelques créatures d'élite, telles que votre fille, seules capables d'entraver les subtilités du dogme.

Marie-Thérèse, sortant du coma, mais encore très vaseuse - Carlito, pourquoi toi ici, chéri ?

Gaston, manifestement frappé - Toi sembler connaître intimement ma bourgeoise ?

Père Bénoit - En quelque sorte. Peu ou prou. Marie-Thérèse paroissienne zélée et Zen-thousiaste donne coup de main appréciable pour organiser voyage annuel de l'aumônerie au… Bézistan.

Gaston (soudaine illumination) - Au Bézistan? Toi baiser ma bourgeoise !

Père Bénoit - Possiblement.

Gaston - Alleluia !

Père Bénoit - Et spiritu tuo. Amen.

Gaston - Après le coco, le curé. Eclectique, ma rombière.

Grand-mère - Une épouse bafouée, délaissée, a droit à la vengeance !

Marie-Luce, foudroyée par le sex-appeal du Père - Que vous êtes beau, mon Père ! Un véritable Adonis! Mais on a déjà dû vous le dire.

Père Bénoit - Je l'avoue, en toute modestie. On me l'a dit.

Les Paroissiennes - Oh oui! Oh voui! voui voui !

Gaston - Et qu'est-ce qui nous vaut le plaisir de votre visite, en dehors de l'intérêt que vous portez à ma femme, à ma fille et, éventuellement à ma maîtresse ?

Père Bénoit - Je vous l'ai dit -- vous êtes bouché ou quoi ? -- nous sommes poursuivis. Par les ennemis de la vraie foi, acharnés à notre perte. Nous avons cru pouvoir trouver asile dans un foyer ami…Je me trompe ?

Marie-Luce - Oh non! Oh non !

Marie-Thérèse, toujours très vaseuse - Oh bé non, Bénoit, bé non !

Père Bénoit - Non. J'en étais sûr. Vous pouvez poser les valoches, les filles.

Marie-Luce - Mais qui sont ces ennemis implacables qui vous traquent?

Père Bénoit - Qui? Mais le Vatican bien sûr. Le Vatican et ses sbires! La Congrégation de la Foi ! Le synode des évêques ! Le Saint Office! Pourquoi croyez-vous que la haute hiérarchie de l'Eglise me poursuive de sa vindicte au point de me démettre de toute responsabilité ecclésiastique et de m'excommunier, moi ! Le Champion de la Vérité ? Mais tout simplement parce que cette hiérarchie qui se prétend catholique est secrètement passée toute entière du côté du Grand Diviseur ! Et elle accable de sa haine un simple prêtre tel que moi, un simple prêtre, mais auquel l'Esprit Saint a donné la force de proclamer Bibi et Orbi la Vérité ! La Vérité offusquée par ceux qui prétendent la servir ! Oui! Le souffle prophétique m'anime. Je suis Le Nouveau Prophète, celui qu'esseupéraient les Créatures !!!! Reconnaissez en moi le Messie Phallocosmétique! En toute modestie et soit dit en passant.

Les trois paroissiennes, psalmodiant - O Saint Messie Phallocosmétique, reconnais en nous tes dévouées créatures!

Marie-Luce - Mais cette vérité offusquée dont vous parlez, ô saint Prophète, quelle est-elle?

Père Bénoit - Vous connaissez la haine du Vatican pour les homosexuels…

Gaston - Vous en êtes ?

Père Bénoit - A mes heures.

Gaston - Hétéro?

Père Bénoit - J'ai subi le test abbé Pierre. Avec succès.

Gaston - Pédo ?

Père Bénoit - En tout bien tout honneur.

Gaston - Zoo ?

Père Bénoit - Nul n'est parfait. (S'exaltant de plus en plus) Car nous voulons l'Amour ! Rien que l'Amour, mais tout l'Amour! Voyez ces saintes femmes qui m'accompagnent : eh bien, chaque soir, sous les bois mystérieux, elles s'adonnent – et plutôt trois fois qu'une – à la Prostitution Sacrée !

Gaston - Eh là ! Ce sont des rites pas très chrétiens ! Prôneriez-vous un retour au paganisme, mon Révérend ?

Père Bénoit , paternellement familier - Tu l'as dit mon bouffi ! Car, avez-vous remarqué, mes bébés, que les églises se vident? (A Marie-Luce) Et ça ne date pas d'hier, ma grosse mère! ( A Grand-mère) Cela commença, ma vieille noix, dès que le christianisme se fut par trop éloigné du polythéisme antique qui lui avait donné naissance et sans lequel il n'eût pas été! (A Gaston) Et ce, malgré quelques tentatives pour conserver un peu de l'esprit païen, mon coquin, en construisant par exemple les églises sur l'emplacement des anciens temples, ou encore en favorisant le culte des saints pour supplanter celui des héros. Mais on était loin du compte. Résultat: lasses d'un monothéisme monocorde et monochrome, les foules se sont détournées de l'Eglise. A une désaffection si massive, un seul remède : le retour au foisonnant, au chatoyant paganisme intégral, et à sa flopée de dieux et de déesses! Qu'il y en ait pour tout le monde! Que chacun puisse à nouveau trouver son bien dans le grand supermarché du sacré! Vingt dieux de vingt dieux! Réhabilitons Jupiter, Junon, Apollon, Minerve, Bacchus, et Pan ! Et Priape! Surtout Priape ! Sacré cher vieux Priape! Honneur à Priape ! A propos, c'est l'heure du rituel ! Prêtresse de Vénus, fais ton office!
A cet appel, la dénommée Vénus s'avance, portant le coffre aux objets sacrés. Elle le dépose cérémonieusement (musique), l'ouvre et en extrait un godemiché surdimensionné !

Junon - Taisez-vous tous en bas !

Vénus, présentant le priape aux foules - Adorons le Saint Fourbi !


Junon et Minerve entament une danse et psalmodient les versets rituels.

Junon, Minerve - Je te salue, Fourbi très saint
Créateur de tous les pantins
O Roi du septième Ciel
Comme dit ma cousine Estelle

A ce moment entre Phantomasse.

Phantomasse - Ah non. Là, tout de même, faut pas pousser Grand-mère dans les palmiers sacrés. ( A Vénus) Toi, tu me donnes ce truc-là! (bref pugilat dont Phantomasse sort vainqueur. Il s'empare du Saint Fourbi ) Confisqué !

Père Bénoit - Intrusion sacrilège ! Aux armes citoyennes ! Sortez vos gros nichons !

Paroissiennes, chantant - Recouvrons le zizi sacré !

Gaston - Attrapez-le !

Grand-mère - Castrez-le !

Phantomasse, fonce sur le Père Bénoit qui lui barre le passage.

Père Bénoit , stupéfait, reconnaissant son adversaire - Bitman ! Toi ici !

Phantomasse - Carlito ! Je t'ai reconnu ! Tu es fait !

Père Bénoit, fanfaronnant - Pas encore, mon cher Bitman, pas encore ! Nous sommes en supériorité numérique, ce me semble…

De fait, les trois paroissiennes, bénéficiant du renfort de Marie-Luce, opèrent un mouvement enveloppant autour de Bitman.

Bitman, alias Phantomasse - Jette un coup d'œil par la fenêtre avant de chanter victoire.

Carlito, alias Père Bénoit, se précipite à la fenêtre.

Bitman - Tu vois de l'autre côté de la rue ces individus cagoulés qui compissent les troènes plantés par la municipalité ? Il y en a un derrière chaque troène, n'est-ce pas? Ce sont mes hommes. L'immeuble est cerné. Rends-toi, tu n'as aucune chance, Carlito !

Gaston - Carlito !

Carlito, fièrement - Oui ! Carlito! le fameux terroriste international ! Hier au service du marxisme, de l'islamisme, du capitalisme, aujourd'hui soldat de la Guerre Sainte Polythéiste et Paganiste ! Tu me prenais pour un petit aumônier de lycée, pauvre tarte ! Exit le Père Bénoit ! Aqui Carlito ! (se tournant, menaçant, vers Bitman ) Quant à toi, flic de mes deux !...

Bitman , pointant sur lui le godemiché - Toi, tu dégages ou je te jure que je te le…
Il force le passage et tire à la fuite, mais, au moment de disparaître en coulisse, stoppe. A Gaston) Et Abel? Où il est ?

Gaston ( Regard hésitant aux autres ) - Parti pisser.

Bitman - Je me décarcasse pour lui sauver la mise, et Monsieur s'en va pisser !

Gaston - Il nous a plantés là, c'est un fait.

Grand-mère - Il nous a laissés tomber, oui.

Carlito - La charité chrétienne n'est pas son fort.

Bitman - Faire un coup pareil à ses personnages ! Après les avoir mis en circulation, les abandonner lâchement en pleine incertitude au cœur de l'action !

Gaston - Surtout qu'on ne demandait rien à personne, nous.

Bitman - On le saura en haut lieu ! On le saura !

Gaston - Et nous, en attendant, qu'est-ce qu'on fait?

Bitman - Vous assumez. Votre destin de personnages! Vous assumez ! Haut les cœurs, nom de Dieu ! Sursum corda !

Il sort

Musique suave façon "Les Flammes de l'amour". Entrée de Robert et de Marie-Berthe, bras dessus bras dessous et visiblement très contents du quart d'heure qu'ils viennent de passer ensemble.

Marie-Berthe - Oh! Carlito !

Carlito - Maria-Berta, et toi, Roberto , enfin je vous retrouve !

Gaston, ahuri, - Maria-Berta ?

Carlito - Eh oui, pauvre naïf, ta fille fait partie de l'Organisation. C'est d'ailleurs elle qui imitait ta signature pour détourner les fonds des Assedic ! Quel trou nous y avons creusé avec ton aide, héroïque Maria Berta qui, forte de ta jeune audace, osas trahir ton pitoyable géniteur pour la plus sacrée des causes ! Quant au produit de ces précieux détournements, il s'entasse ici, dans cette valoche (mouvement convulsif de Gaston pour saisir ladite valoche)… Pas touche! Ou j'ordonne à ta chère et tendre Marie-Thérèse de te sectionner las castagnettas! Car ta femme aussi est chez nous, hein Marie-Thérèse ?

Marie-Thérèse, toujours très pâteuse, se découvrant un fort accent sud-américain - Maria-Teresa de los Angeles, batalion dé la sagrada prostitucion, a las tuas ordines !

Gaston, gagné par l'américanisme ambiant - Maria-Tereson de la Prostitutia ! Ah ! la Malédiccione ! (il se roule par terre en s'arrachant les derniers tifs qui lui restent )

Roberto, alias Robert - Trahi par les femmes, comme toujours, pauvre douille!

Carlito - En attendant, y a plus de temps à perdre. Bitman est en bas avec ses hommes. L'immeuble est cerné…

Roberto -… mais piégé, par mes soins: j'ai mis du plastoc un peu partout.

Marie-Berthe, riant - Même le chat est piégé !

Carlito - C'est une carte à jouer! On va les contraindre à la négociacion !

C'est alors que la porte d'entrée s'ouvre avec fracas ! Entre en boulet de canon une Exotic Beauty, née sans aucun doute sous un heureux climat tropical. Elle brandit dans sa dextre un objet curieux de belles dimensions, qui fut sculpté jadis par un inspiré griot dans le nœud d'un bois des îles: il s'agit à n'en pas douter de la représentation d'un poing fermé dont le majeur est agressivement dressé.
Exotic Beauty, visiblement arrivée depuis peu dans notre beau pays, s'exprime dans un français encore approximatif mais néanmoins superbement expressif (3) Elle s'adresse à Roberto, alias Robert.

Exotic Beauty - C'est toi ti l'as fait un doigt di l'honneu à mon fiston qui di solplise il a tombé di son vilo et qui s'y fai tlop mal? C'est toi, pas vlé ?

Roberto - Mais pas du tout !

Exotic Beauty - Ji ti liconné ! Ji ti lé vu à tlavé la vit' pendant qui ji satisfésé un besoin natu'el dellié l'un thloène !

Carlito, avec toute la morgue que donne une longue expérience du terrorisme international
Carlito ne va pas se laisser retarder par une tordue! Tire-toi d'ici, carnaval, ou bien…

Exotic Beauty - Ca'nabal hi hi ca'nabal ! Toi connét' lé vaudou ?

Carlito - Et alors ?

Exotic Beauty - Ti vois le doigt ki ji tiens dans ma main ? C'est doigt li enchanté par hituel maléfik ! Doigt téhible ! si toi bougé piti doigt, moi ji ti li mets, mon doigt, et toi latatiné ! complétamenté latatiné !

Carlito , marchant sur Exotic Beauty - Tu m'impressionnes, ma poule ! Aurais-tu la lâcheté d'abattre un ennemi désarmé ? Je réclame un duel loyal. Magie contre magie!

Exotic Beauty - Soit! Missié Ca'lito, tilé li plumier !

Carlito - Sphinx de mes deux, saurais-tu résoudre cette petite énigme?

Exotic Beauty - Va touiou, téloliste de mes fesses.

Carlito - Qu'est-ce qu'un lapide ?

Exotic Beauty - C'est un tlain qui va tlé tlé vite !

Carlito - Mierdas !

Exotic Beauty - Ti l'hola bouillu !

Elle pointe son doigt sur les parties nobles de Carlito, qui portant les mains à son pubis, commence à se tordre avec un rictus de souffrance indicible !

Carlito - A-a-a-a-a-ah ! A-a-a-a-a-ah !
Un invisible feu me ronge les valseuses!
Je me sens entraîné, les douilles les premières
Dans l'affreux grand trou noir d'où-ce qu'on n' revient jamais! A-ah! A-ah! A-ah!
Il meurt

Marie-Thérèse, soudain réveillée, se jette sur son corps - Carlito, amore mio !

Exotic Beauty, se tournant vers Roberto - A nous deux mitinant !

Roberto - Un instant, ma jolie ! J'ai piégé l'appartement au plastoc ! Et tu vois ce contacteur ? Au moindre geste déplaisant, je fais tout sauter !

Exotic Beauty - Doigt di l'honneu Magik peut désempiéger tout l'appart ! Elle pointe son doigt dans toutes les directions tout en exécutant une danse sacrée à mi chemin de la danse du scalp et de la salsa.

Grand-mère - N'oubliez pas le chat !

Exotic Beauty, continuant de tourner en dansant - On s'en occupe. Elle s'arrête.

Exotic Beauty - Tout l'y est désempiégé !

Roberto - Tu m'en diras tant ! On va vérifier ça tout de suite ! Il s'escrime, de plus en plus frénétiquement, sur son contacteur, mais en vain !

Roberto - Merde, merde et merde ! ça marche jamais quand on veut, ces trucs !

Exotic Beauty - Et mitinant, vengeance !
Elle pointe le doigt magique sur Roberto !

Roberto - Aïe! Aïe ! Ouille! Ouille! Ouille! Ouaf!

Il s'effondre, mort ! Tandis que Marie-Berthe se jette en hurlant sur son corps pantelant, Exotic Beauty contemple un instant le cadavre de l' insulteur…

Exotic Beauty - ça t'apwenwa à fai' un doigt di l'honneu gwossié à mon piti ga'çon qui t'y l'avait lien fait. Gwo plouc !

Elle avise Gaston et Marie-Luce, qui, blottis dans un coin, ont été les témoins de cette scène atroce !

Exotic Beauty, à Gaston - Tiens, mon pépè'e. ji ti li donne (elle lui remet le doigt magique). Ti l'as hine bonne tête. C'est pas toi ki l'y lolait fé un doigt di l'honneu à mon piti galçon (Comme on peut se tromper, non mais comme on peut se tromper des fois!) Toi pas oublier ki li doigt magique il est magique! Toi li l'en faile bon usage ! La Bonne santé et à la livoyule !

Elle avise les trois paroissiennes qui tentent vainement de se rendre invisibles

Exotic Beauty - Tiens ! Les t'ois Glaces! Tant qu'on y est, finissons le ménage!

Junon -Oh! nonon! Pas Pas ça!

Minerve - Pipi Pipi Pitié !

Vénus - On feufeura toutou ce que vous vous voudrez!

Exotic Beauty - Tout ce que je voudlai?

Les Trois Grâces - Oui oui ! Oh! Oui oui oui !

Exotic Beauty - Dix ans de tla-tlavaux d' un intélêt piblique!
Lamassage des clo des cloclottes de chien,
Léculage des plé-pléselvatifs usés
Lécu- lécupélés dans des lieux pas bibliques,
Lépouillage des za des ânons du Poitou
J'en passe et des meilleules !

Allez, passez devant. Une deux une deux !

(Aux deux autres) La bonne santé et à la livoyule !

Elle sort.

Un moment de silence .

Marie-Luce - Gaston !

Gaston - Quoi, Gaston ?

Marie-Luce - La valoche !

Gaston - Quelle valoche?

Marie-Luce - La valoche de Carlito ! Avec les fifrelins ! Le grand trou des Assedic !
Qu'est-ce que tu comptes en faire ?

Gaston - Ben…la rendre ! Sur un coup pareil, je vais sûrement passer chef de service!

Marie-Luce - Il est couillon des fois mon Gaston. Il est vraiment très couillon. mais plus il est couillon, plus je l'aime ! Les gros couillons couillus, ça m'excite ! Mais enfin Gaston, les Seychelles, tu t'imagines? Nous deux, seuls sur la plage, dans un transat, à regarder la mer ? Et après les Seychelles, les Maldives ! Dans un transat, aux Maldives, à regarder la mer! Et après les Maldives, la Thaïlande, Bali, l'Australie, les Philippines, Bornéo, Bora-Bora, Hawaï, Acapulco, Monaco, Saint-Tropez, Mimizan plage, Palavas-les-Flots !

Gaston - Toujours dans un transat à regarder la mer ? Tu ne crois pas qu'à la longue …?

Marie-Luce - Quand on sera fatigués de la regarder, on n'aura qu'à se laisser glisser du transat dans le sable, et on fera l'amour !

Gaston - Et après ?

Marie-Luce - Il est mufle quand même mon Gaston ! Il est tellement mufle qu'il se rend pas compte à quel point il l'est ! Mais c'est pour ça que je l'aime ! Il est nature, mon Gaston! J'aime les natures !

Pendant cet intéressant dialogue, Marie-Thérèse et sa fille, probablement lasses de pleurer sur la poitrine de leurs défunts respectifs, se sont mises à ramper sournoisement vers la valoche des fifrelins, rapidement imitées par Grand-mère, qu'on avait un peu oubliée dans son fauteuil.

Marie-Luce - Ben, si tu t'ennuies, tu pourras toujours lire Teilhard de Chardin, ou les pensées de Finkielkraut, en buvant un…

Marie-Thérèse -…un long drink…on the rocks…

Marie-Berthe -…servi par un boy…

Grand-mère -…avec des chips !

Marie-Luce - Gaston, au secours ! Elles guignent la valoche!

Marie-Thérèse - C'est l'héritage du Saint Messie Phallocosmétique! Notre héritage!

Marie-Berthe - Nous sommes les ayant-droit !

Grand-mère Les exécultrices testiculamentaires !

Gaston - Tiens, les trois Mégères! A nous deux !

Il pointe sur elles le doigt magique. Musique façon "Hercule et la Reine de Saba"

Les trois Mégères - A-ah ! A-ah! A-ah! Ah !
Gaston, les faisant reculer vers le fauteuil de Grand-mère - Reculez! Reculez! Là…! Là…! On ne bouge plus !

Marie-Thérèse, telle une sirène jouant son va-tout - Gaston mon doux chéri, ne reconnais-tu point ta si fidèle épouse ? Ah ! combien de papouilles ! Ah! combien d'épouillages!

Marie-Berthe - Petit papa chéri, tu n'aimes plus ta fifille? C'est moi la grande fifille à son petit papa !

Grand-mère - O mon gendre estimé, ô zépoux de ma fille, ô père putatif de tant et tant et tant de potentiels petits-zéfants !

Gaston - Elles m'émeuvent, quand même !

Marie-Luce - Gaston, une amoureuse de bonne race peut aimer un con, mais seulement jusqu'à une certaine limite. Et là, j'atteins ma limite! Alors tu choisis, mais vite : ou ta calamiteuse tribu, ou toi et moi aux Seychelles !

Gaston, considérant pensivement sa tribu - Toute une époque de ma vie, quand même… Que de souvenirs… Allez, on se serre un peu pour la photo de famille. On regarde bien l'objectif… Attention, le petit oiseau va sortir… Et maintenant, on se fige !

Il brandit le doigt magique, statufiant instantanément le trio, écroulé en tas sur le fauteuil de la vieille (c'est préférable, car il va falloir garder la position jusqu'à la fin de la pièce!)

Marie-Luce - Et maintenant, vite à l'aéroport !

Gaston - On y va! Youpii !

Marie-Luce, qui est déjà sortie - Gaston, et la valoche !

Gaston, revenant sur ses pas - Zut, la valoche! Sacrée valoche!

Marie-Luce - Il est couillon mon Gaston ! Il est couillon ! J'aime les couillons !

Ils sortent


La lumière baisse peu à peu sur cet équivalent en réduction du champ de bataille de Waterloo.
Mais alors que les spectateurs apercevaient la fin de leur supplice, voici que le cadavre de Carlito, qu'on croyait déjà froid, se met à frémir…Oui, à frémir! Peu, à peu, très lentement, il se redresse. De quoi vous donner les chocottes autant que la résurrection de Paul Meurisse dans la baignoire de Clouzot. J'en mouille mes culottins! Dégoulinant de sueur et de brillantine, il se dresse tel King Kong dans Frankenstein et les sept nains! Maintenant il est debout! Il porte la main à sa moumoute (oui, c'était bien une moumoute!); il l'arrache, la balance aux pelotes et…Ah ben ça alors! Ah ben ça alors! Ah ben ça alors! C'est Abel!!! Abel (déguisé en curé)!

Abel, tout content de son coup - Hé hé! Hé hé! Ils se croyaient débarrassés de moi, pas vrai? Je les avais pourtant prévenus! Abel a plus d'un tour dans son sac! (Se tournant vers le public) Mort? Comment ça, mort?...Ah non, ah non, non…Vous avez vu ça où, vous autres? Dans quel film? Des personnages qui tuent leur auteur ? Non, mettons-nous bien d'accord : un auteur peut tuer ses personnages, il peut même en tuer autant qu'il veut. Mais l'inverse, jamais! Mettez-vous bien dans la tête que l'art dramatique repose sur des règles, des con-ven-tions. C'est la condition de toute vraisemblance! Et parmi ces conventions, une distinction fondamentale : celle de l'auteur et de ses personnages. Entre les deux, une frontière infranchissable! (Il trace une ligne imaginaire au milieu du plateau.) Au Jardin, l'Auteur, avec sa cour, et à la Cour, les personnages, dans leur jardin! Autrement, c'est le bins! C'est comme si mon chat Zébulon ne parvenait plus à s'y reconnaître entre les petits qu'il a faits à Pirouette, la chatte des voisins de gauche, et ceux qu'il a faits à Tartine, la chatte des voisins de droite. Il n'y a pas de société possible, pas d'œuvre dramatique viable, sans un minimum d'ordre!
(Il s'en va fouiller sous le plateau du bureau) Ils n'ont pas repéré le magnétophone! Tant mieux, j'y pêcherai peut-être quelques bonnes idées pour terminer cette fichue pièce.
Voix de Georgette, à l'extérieur - Abel….Abel!

Georgette, se profilant dans l'encadrement de la porte - Abel, saurais-tu me dire qui sont ces deux extra-terrestres qui ont failli me renverser dans l'escalier ? (Elle considère son mari) Qu'est-ce que tu fais dans cette tenue? Tu pars évangéliser les Caraïbes? (Avisant le cadavre de Roberto) Un macchabée chez moi? Serais-tu assez aimable pour faire les présentations? (Elle découvre les trois Mégères pétrifiées entassées sur le fauteuil de Grand-mère) Pas possible, tu as abandonné l'art dramatique, tu fais dans la sculpture, à présent…C'est une installation, c'est ça? Tu ne rêves plus des Bouffes du Nord, tu vises Beaubourg!

Abel - Ce n'est rien! Tout va s'arranger! Je vais t'expliquer!

Georgette - Abel, après avoir foutu le bins dans le garage, tu fous le bins dans ton bureau. Tu t'apprêtes à foutre le bins dans le reste de la maison, je te fais confiance pour ça. Mais je te préviens : tu peux foutre le bins tant que tu veux dans ta vie, tu ne foutras pas le bins dans la mienne! Tu recevras qui tu veux, tu tueras qui tu veux, tu écriras ce que tu veux pour qui tu veux, mais sans moi ! (Elle sort)

Abel - Georgette !

Georgette (voix off) - Tu trouveras un gratin dauphinois dans le four! Je retourne chez Maman!

Abel, tombant le cul sur sa chaise - Georgette…Foutue pièce à la con! J'avais bien besoin de me lancer dans un truc pareil! Je ne suis pas doué pour la comédie, c'est évident…Y a plus qu'à balancer tout ça au panier, maintenant…(Décidément incorrigible et se requinquant déjà) Quoique…Et si j'en faisais un grand drame contemporain? Une tragédie moderne? Quelques petites transformations, ici ou là, judicieuses bien entendu… Voyons ça…Il met l'ordinateur en marche. (Avec satisfaction) Plus besoin de mot de passe maintenant: Madame n'est plus là pour fouiner dans mes petites affaires! Voyons, voyons (Repris par le virus, il commence à pianoter).

Mais voici qu'à la porte d'entrée se profile une silhouette timide : Marie-Luce!

Marie-Luce - Je…dérange?

Abel - Marie-Luce! Mais…les Seychelles? Gaston?

Marie-Luce - Oh! Gaston… A peine sortis dans la rue, il a prétexté un besoin pressant, s'est engouffré dans un café, emportant la valoche aux fifrelins…

Abel - Et il n'est pas revenu.

Marie-Luce - Le café avait une autre issue…Mon Gaston s'est évaporé…

Abel - Vous le regrettez…

Marie-Luce - Même pas. Il ne le méritait guère, et puis son goût pour moi s'était bien refroidi ces derniers temps. Il ne me désirait même plus.

Abel - Et…qu'allez-vous faire?

Marie-Luce - J'aimerais…j'aimerais rester auprès de vous!

Abel - J'aimerais bien vous garder, moi aussi…Vous me plaisez bien, vous savez.

Marie-Luce - Je…je suis amoureuse de vous… Ne me dites pas que vous ne vous en êtes pas aperçu.

Abel - Je me suis aperçu que je vous plaisais. Vous preniez toujours ma défense.

Marie-Luce - Alors, vous voulez bien de moi?

Abel - Je suis marié…

Marie-Luce - Elle est partie…

Abel - Elle reviendra.

Marie-Luce - Je ne vous gênerai pas. Je me ferai toute petite! Je ne suis qu'une créature virtuelle, après tout,…née de votre imagination…un pur être ludique, nécessairement gratuit…

Abel -…ou gratuitement nécessaire…

Marie-Luce - Merci. J'irai me blottir dans un coin de la mémoire de votre ordinateur; je glisserai, plus agile qu'une anguille, au fil des circuits imprimés. Vous ne m'en sortirez que lorsque vous aurez besoin de moi. Un simple petit clic de souris, et j'accourrai, à la vitesse de la lumière, pour me poser sur vos genoux. Vous me permettrez de vous aimer…Je serai votre inspiratrice, et votre personnage préféré…J'apparaîtrai dans vos pièces sous d'autres noms, et d'autres noms encore, mais secrètement, ce sera moi…Vous voulez bien?

Abel - Il n'est pas bien grand, cet ordinateur. Vous croyez que vous allez pouvoir y entrer?

Marie-Luce - Vous allez voir comme c'est facile.

Elle contourne le bureau, se fait toute petite… et disparaît !

Abel - Eh bien ça! Là voilà dedans! Diable, diable!... (Au public) Voilà mon ordinateur habité…hanté…J'ai charge d'âme, à présent…D'âme virtuelle, d'accord, mais d'âme tout de même !... Pauvre petite âme, à la merci du moindre virus, d'une puce qui défaille…Faudra faire des copies…à commencer par cette pièce, où elle a commencé à vivre! Et pour qu'elle continue de vivre, il faut que je la continue, cette fichue pièce, et, peut-être même, que je la termine! Eh bien, continuons…

Il se met à pianoter sur son clavier, tout en surveillant sur l'écran les progrès de son texte, avec de temps en temps un marmonnement dubitatif ou satisfait.
La lumière baisse progressivement.
Entre Phantomasse.

Phantomasse - Il a remis ça ! Monsieur s'obstine. Monsieur en redemande. Incorrigible, probablement. Je lui souhaite bien du plaisir. En tout cas, je m'en vais informer qui de droit en haut lieu.

Il sort.
La lumière baisse encore et s'éteint. On ne perçoit plus que la lueur de l'écran, et le cliquetis du clavier. Au fond, sur un écran, on peut lire ce qu'est en train de taper Abel, à savoir quelques maximes inoxydables -- « Tout est dit et l'on vient trop tard », « Franchement il est bon à mettre au cabinet », « Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire » -- suivies d'un cluster typographique exécuté d'un revers de manche ou avec le nez (au gré du metteur en scène ) :
ù^plmohikguyhdtgrswwcvjk-_tuîj*l%erdfcx786453liuj,nç_iuafzqps;uipo^z !!!!!!!!!!!!!


                                                              Fin définitive


Note 3 – Née à Vladivostock d'un père Norvégien et d'une mère Hottentote, Exotic Beauty ne s'exprima qu'en lapon jusqu'à l'âge de quinze ans, âge auquel elle découvrit pour la première fois la mer libre de glaces et le muscadet, lors d'un séjour linguistique dans la baie de Bourgneuf.

 Doigt di l'honneu magik (version portative), îles Troubriandes, Musée des Dards Premiers