vendredi 7 janvier 2011

Indignation et raison

Le petit livre de Stéphane HesselIndignez-vous, est un beau succès de librairie. Certaines de ses prises de position ont suscité de vigoureuses levées de boucliers. C'est le cas de sa condamnation de la politique israélienne en Cisjordanie et à Gaza. Il considère que l'Etat d'Israël viole le droit international et foule aux pieds le droit des gens.

C'est tout juste si certains amis inconditionnels d'Israel n'ont pas accusé de trahison ce Juif, ancien déporté. Ainsi, Pierre-André Taguieff  traite le vieil homme de "serpent venimeux", et comprend qu'on ait envie de lui "écraser la tête" !.

Sur son blog, La République des livres , Pierre Assouline est à peine moins modéré. 
Citant une déclaration de Boris Cyrulnik à propos du livre ( "l'indignation est le premier temps de l'engagement aveugle. Il faut nous demander de raisonner et non de nous indigner."), il la commente ainsi :

" On ne saurait mieux dire qu'il est bizarre de pousser ses contemporains à s 'engager sous l'empire de l'émotion et non sous celui de la réflexion." 

Passons sur ce qu'a de parfaitement creux cette paraphrase, digne d'être épinglée comme exemple de psittacisme. Mais il me semble que l'affaire est moins simple que le dit Cyrulnik et que le répète inutilement Assouline.

Indignation…réflexion… Il faut parfois d’abord l’émotion irraisonnée, violente, pour que la réflexion naisse et la justifie. Et l’inverse est vrai aussi : la réflexion peut conduire à l’indignation. Ce va-et-vient entre l'émotion et la réflexion est inévitable, constant et sain. Tout homme pourrait dire avec Jonathan Safran Foer : "  Je suis le lieu ouvert où s'entremêlent la raison et l'émotion". Pour parler comme Assouline, on ne saurait mieux dire. (1)

Pour une fois que la télévision nous propose un spectacle digne d ‘être regardé par des adultes, la série de France 3, diffusée le dimanche soir,  Un Village français,  illustre bien cette dialectique de l’indignation et de la réflexion. Qu'est-ce qui nous conduit à un choix juste? Plutôt l'émotion ou plutôt la réflexion? L'histoire racontée dans cette série et l'Histoire tout court donnent des exemples des deux trajets. Or il s'agit souvent de choisir dans l'urgence. Cela entraîne-t-il que le choix soit forcément aveuglé par l'émotion? Pas sûr...

Peut-être ne sommes-nous pas faits pour réfléchir d’abord à froid. Peut-être le tison de l’émotion est-il toujours nécessaire pour construire une réflexion. Il faut les deux, sans aucun doute. Mais que vaut une  réflexion qui n'est pas vivifiée par l'émotion ?

Voltaire, avec le personnage de Pangloss, a férocement montré à quelle inhumanité, à quel aveuglement, conduit la préférence systématique de la réflexion sur l'émotion. Pangloss commence toujours par raisonner. On peut crever à côté de lui, il ne vous viendra pas en aide avant d 'avoir fini son raisonnement.

Cette primauté souvent nécessaire et humainement exemplaire de l’émotion est illustrée par l’indignation passionnée, passionnelle, de Stéphane Hessel devant la politique de l’Etat d’Israël. Cette attitude est heureusement partagée par de très nombreux Français, et cela ne date pas d’hier. Pierre Assouline s'étonne que Stéphane Hessel trouve intolérable que  des soldats juifs se rendent coupables de crimes de guerre. Pourquoi, se demande-t-il, ne trouverait-on pas en Israël  une proportion de salauds et de pervers comparable à celle des autres nations? "Comme si quoi que ce soit, écrit-il, dans leur qualité, leur passé, leur souffrance, devait les préserver, les immuniser ou leur interdire de se comporter salement comme tous les hommes sous toutes les latitudes en tous temps car toute guerre est une sale guerre. ”

Il oublie qu'Israël n’est pas n’importe quelle nation. Elle est issue de la Shoah, et il y a, en effet, quelque chose d’insupportable à ce que les soldats de l’Etat Juif perpètrent des crimes de guerre. Les massacres de Sabra et de Chatila, entre autres, furent ressentis, par beaucoup de gens de ma génération, comme une véritable catastrophe.On dira que ces massacres ne furent pas perpétrés directement par l'armée israélienne mais par ses alliés libanais, ils n'en eurent pas moins lieu avec la bénédiction de l'état-major israélien et sans qu'il lève le petit doigt pour les en empêcher.

Stéphane Hessel écrit précisément : « Que des Juifs puissent perpétrer eux-mêmes des crimes de guerre, c’est insupportable ».

Pierre Assouline considère cette phrase comme une énormité.

Je dois dire que je partage entièrement l’indignation de Stéphane Hessel et que je fais entièrement mienne cette phrase .

Ce que Pierre Assouline oublie soigneusement de dire, c'est que ces crimes de guerre ne sont pas des crimes isolés, qu’on ne peut pas les considérer comme relevant d’une criminalité “ordinaire”. Ce ne sont pas des crimes individuels, ce sont des crimes d’Etat, des crimes tolérés, voire encouragés et planifiés par l’Etat d’Israël. 

Comme si l’héritage de l’Holocauste n’entraînait en effet pour Israël aucune responsabilité morale. Comme si l’on pouvait trouver normal que l’Etat d’Israël se comporte comme n’importe quel Etat sans foi ni loi et sacrifie la morale à la realpolitik.

Le dépeçage de la Cisjordanie, dépeçage systématique, obstiné, poursuivi depuis des années, s’apparente pour moi à un crime contre l’Humanité. Le refus d’Israël de reconnaître aux Palestiniens leurs droits est, comme le dit avec force Stéphane Hessel, insupportable. 

Les supporters inconditionnels d'Israël sont prompts à dénoncer toute critique d'Israël comme relevant de l'antisémitisme. Mais Stéphane Hessel n'est pas le premier Juif à s 'indigner de la politique de cet Etat.

Pas plus qu'aucun Etat,  l'Etat d'Israël ne peut prétendre à une quelconque indulgence a priori.

(1) : Jonathan Safran Foer est l'auteur de Eating animals  (Faut-il manger les animaux) (Editions de l'Olivier)

Massacres de Sabra et Chatila

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