samedi 8 janvier 2011

" La tache " , de Philip Roth

Philip Roth est un romancier prolifique et inégal. Parmi les romanciers américains actuels, je lui préfère personnellement un Russell Banks que je place au-dessus de lui en rigueur et en puissance d'invention romanesque. Parmi les romans que j'ai lus de lui, La Bête qui meurt m'avait paru médiocre, conventionnel et facile. J'avais en revanche beaucoup apprécié Exit le fantôme, que j'avais trouvé mieux conduit et plus profond.

La tache, long roman de plus de quatre cents pages, est assez représentatif  de ce cocktail de défauts et de qualités qui font de Philip Roth un romancier décevant et attachant à la fois.

Défauts de conception et de construction : certaines scènes tirent en longueur. Un élément-clé pour la compréhension de l'histoire, le secret maintenu par le personnage principal, Coleman Silk, sur ses origines, est divulgué et pris en compte, sans qu'on sache bien pourquoi, dès le premier tiers du roman, alors que le narrateur est censé n'en être informé qu'à la fin par la soeur de Coleman après la mort de celui-ci.

Défauts d'écriture : le roman souffre d'une prolixité qu'on serait tenté parfois de qualifier de bavardage. Certes, cette prolixité peut s'expliquer par le souci du narrateur -- romancier qui va faire de ce qu'il apprend la matière de son prochain livre  -- de ne rien laisser échapper qui pourrait éclairer le destin de l'ami qui en sera le protagoniste. Mais Roth l'aurait traitée et intégrée de façon plus intéressante s'il  avait ménagé entre Nathan Zuckerman, son romancier-narrateur, et lui-même, une distance plus perceptible, s'il l'avait davantage traité, lui aussi, en  personnage de son roman, alors que Zuckerman risque de n'apparaître au lecteur que comme un double transparent de Philip Roth lui-même. Centrer plus nettement le roman sur Zuckerman/personnage, ses réflexions, ses interrogations, ses doutes, ses incertitudes, plutôt que sur Coleman Silk, aurait été littérairement plus productif. Il me semble en tout cas que les réflexions de Nathan Zuckerman  ne sont pas suffisamment considérées comme matière romanesque. Cela tient peut-être aussi au fait que Roth s'inspire  en partie d'une actualité récente (le scandale de l'affaire Lewinsky) et que la plume du romancier se confond parfois trop avec celle de l'essayiste. Mais il faut tenir compte, bien sûr, du fait que le roman est traduit.

Ces défauts m'apparaissent, partiellement, comme la rançon des qualités de Philip Roth :  la qualité de sa réflexion, la variété de ses curiosités, l'étendue de sa culture, son intérêt pour les gens, sa connaissance de la  société américaine, que le roman peint avec une lucidité sans indulgence superflue, qu'il s'agisse de la décadence et de l'inefficacité du système scolaire et universitaire ou des séquelles de la guerre du Vietnam. Surtout, le romancier montre à quel point cette société est travaillée (pas plus, du reste, que les autres sociétés de par le monde) par la violence, l'intolérance, la bêtise. Les cibles de ces fléaux ne sont plus, en apparence, tout à fait les mêmes qu'il y a un demi-siècle, mais ils restent aussi acharnés, aussi virulents.

Le cas de Coleman Silk illustre  d'autre part  le problème de la recherche de son identité et de sa liberté par un individu dans une société donnée en dépit des pressions multiformes du groupe. Le lecteur français aurait d'ailleurs profit à lire un livre qui peint une société où la juxtaposition  des communautés pose les problèmes qu'on sait; or la société française d'aujourd'hui, en proie aux tentations du communautarisme, semble se rapprocher de la société américaine, et peut-être plus de la société américaine d'il y a une cinquantaine d'années que de celle d'aujourd'hui..

Sur ce thème de la quête d'identité, de la construction d'une identité, sans doute son thème central, le roman offre une riche matière à réflexion. Tout le livre suggère fortement (notamment à travers l'itinéraire de Coleman, à travers aussi aussi le contre-exemple de son fils Mark), que, si construire son identité est une entreprise incontournable pour tout individu, la quête d'une identité "pure" est illusoire et dangereuse. Il n'y a de véritable identité que problématique, mêlée, changeante.

L'habileté obstinée de Coleman Silk, pour des raisons légitimes, à se faire passer pour celui qu'il n'est pas  ne le protègera finalement pas de la violence à laquelle il prétendait échapper. De plus, son choix l'amène à faire preuve d'une violence  aussi destructrice que celle qu'exerce sur lui le monde extérieur. Qu'on l'exerce sur les autres ou contre soi-même, on n'échappe pas à la violence, quoi qu'on fasse, tant la violence est structurellement  inscrite dans les rapports sociaux tels que nous les concevons, les pratiquons, les acceptant ou les subissant, même dans le cadre d'institutions apparemment aussi pacifiques que les institutions universitaires.

Avec une série d'épisodes et de scènes magistralement traités et d'une rare puissance d'évocation, La  tache est un roman passionnant et instructif, en définitive, malgré quelques défauts.


Philip Roth ,  La tache  , traduit par Josée Kamoun  ( Gallimard / Du monde entier )


( Posté par :  La grande Colette sur son pliant )


Tanglewood,  Massachusetts

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