mercredi 19 janvier 2011

L'Enfer des banlieues résidentielles (8)


Cette fois, la plaisanterie a assez duré. Qu'on en finisse ! Qu'on en finisse !



                                          Second (et ultime) tableau



Lumière sur Abel devant son ordinateur. Les personnages, restant dans l'ombre, sont toujours figés. Peu à peu, dans l'ombre, ils reprennent doucement vie.


Abel, (pianotage ferme et brutal) - Reprendre le contrôle de la situation…Mettre les points sur les i…Ne plus tolérer aucun dérapage…Isoler les meneurs…Rétablir l'ordre! C'est ma pièce, pas la leur…Non mais! Y a pas que les droits d'auteur, y a les droits de l'auteur !

Georgette s'encadre dans la porte, les poings sur les hanches. Considère son jules.

Abel - Deux kilos de tomates, deux euros cinquante…Cinq navets…

Georgette - Tu parles de tes œuvres ?

Abel - Je… ne saisis pas…

Georgette - Tu me prends pour une conne?

Abel - Je …ne comprends toujours pas…

Georgette - Comment est le temps sur Jouy?

Abel - Jouy?...

Georgette - Jouy-en-Josiane?

Abel - Euh…

Georgette - Et Msieur Gaston, toujours avec sa Marie-Luce?

Abel - Mais comment…comment…L'ordi était pourtant verrouillé…

Georgette - Le mot de passe? C'était vraiment l'enfance de l'art…Abel donne Leba ! Du verlan basique. Je suis tombée pile dessus. La prochaine fois, cherche quelque chose d'un peu plus éloigné de ta modeste personne, je ne sais pas, moi, Marivaux, Pirandello, Pinget, Obaldia…Toi qui rêves de jouer dans la cour des grands…ça t'inspirera peut-être…

Abel, évitant de relever le côté désobligeant de l'humour de sa légitime - Et…ça t'a plu?

Georgette - Oh! Je t'y ai bien retrouvé! Ton humour… sinon franchement douteux, du moins …orienté, ton goût pour les calembours bien lourds, pour les contrepèteries bien graveleuses, ton lot d'obsessions infantiles : gros nichons, zizette et quiquette, ton côté pseudo-anar penchant fortement à droite…Et quel public comptes-tu séduire, avec ce genre d'oeuvrette? Le dernier carré des poivrots du Cercle Cantonal de Bezons-sur-Pomponne, les ultimes clients du Sex-Shop Coopératif de Loir-et-Cher?

Abel - Je vois que tu as apprécié.

Georgette - En tout cas, ne compte pas sur moi pour donner mon accord à une publication à compte d'auteur. D'abord, je ne suis pas le co-auteur, et je m'en félicite, ensuite je te rappelle que nous sommes mariés sous le régime de la communauté…

Abel - Merci de ta compréhension.

Georgette - Je te laisse à tes fantasmes et à tes élucubrations. N'oublie pas tout de même l'heure du repas! A dire vrai, je ne me fais pas de souci à ce sujet : c'est la seule que tu n'oublies jamais! Par contre, je crois utile de te rappeler que le garage n'est toujours pas rangé, que j'attends toujours que tu te décides faire quelque chose pour la fuite du robinet de la cuisine, et que la propreté du jardin laisse à désirer…A bientôt, peut-être.

Elle disparaît.
La lumière revient sur les personnages qui, tout figés qu'ils étaient, n'en ont pas moins écouté attentivement la conversation. Gaston, comme de juste, campe près du bar; Marie-Thérèse est assise sur le canapé; Grand-mère est dans son fauteuil; Marie-Luce est debout, un peu à l'écart.

Abel, plus secoué qu'il ne le laisse paraître - Revenons à nos moutons. (Apercevant les personnages) Ah! vous étiez là, vous ?

Grand-mère, sans aménité - C'est nous, les moutons ?

Abel - C'est une expression…Au fait, c'était ma femme.

Marie-Luce - On s'en était aperçus. Pas de danger de se tromper.

Gaston - Depuis quand tu ne la baises plus?

Abel - A question directe, réponse directe : depuis que tu ne baises plus la tienne, cher personnage! Et…que dites-vous de l'opinion qu'elle a de vous?

Marie-Thérèse - Comment, de nous? Il me semble qu'elle a surtout parlé de vous. D'ailleurs, c'est bien simple, elle n'a vu que vous dans cette pièce! Nous, c'est comme si nous n'existions pas! Alors que sans nous…

Abel - Je suis l'auteur, tout de même…

Marie-Thérèse - Oh, si peu!

Gaston - En tout cas, elle a bien vu que tout ce qu'il y a de mauvais là dedans vient de vous! A propos, encore merci pour mon rôle! Ah vous m'avez soigné! Etonnez-vous après ça que ma femme me trompe ! (Il va au bar se servir un remonte-moral)

Grand-mère - Et grâce à vos continuelles interventions à la noix, on est dans une belle panade! Vous comptez nous en sortir comment?

Abel, avec le bel optimisme de l'auteur néophyte - Je n'ai pas encore trop d'idées là-dessus, mais je vais trouver!

Marie-Thérèse - On commence à se méfier de vos trouvailles!

Gaston - En tout cas, ne nous inquiétons pas, on ne va pas tarder à subir les conséquences de ses trouvailles précédentes!

Marie-Luce - Je vous trouve bien durs avec lui. Après tout, si, en esprit, il ne s'était pas penché sur le microcosme de Jouy-en-Josiane, nous ne serions pas là à…

Grand-mère - Tiens donc, revoilà la grande pécheresse! Un pantalon inconnu apparaît, et c'est le nième retour du Messie!

Gaston - Pour ma part, je crois que nous ne devons plus compter que sur nous-mêmes, si nous voulons nous en sortir. Il est donc temps de congédier Monsieur! Qui est pour?

Marie-Thérèse - Le sieur Abel n'ayant pas fait ses preuves, je vote pour son licenciement sans indemnités.

Grand-mère - Virez-moi cet incapable!

Gaston - Trois voix pour, et une abstention !

Marie-Luce - Et les absents ?

Gaston - Les absents ont toujours tort. (A Abel) Nous ne vous retenons pas. Et ne revenez pas avant la fin.

Abel - Je vous préviens: vous assumerez toutes les conséquences de votre ingratitude!

Marie-Thérèse - Elles ne seront pas pires que celles de vos imaginations insanes!

Marie-Luce - A tout à l'heure peut-être, cher Monsieur

Grand-mère - Au plaisir de ne pas vous revoir, oui !

Abel - Qui sait…(Rageur) Je vous lègue quelques bombinettes de ma façon. Je peux jouer au terroriste, moi aussi. Je les ai planquées dans des coins. Vous les désamorcerez comme vous pourrez.

Marie-Thérèse - Quelle délicate attention!

Abel disparaît dans les coulisses.

Gaston, rugissant - Nous ne vous remercions pas!


Un temps


Marie-Luce - Et maintenant…à la grâce de Dieu!

Grand-mère - Bon débarras, oui…

Un bref moment de silence

Gaston - On s'ennuie quand même un peu sans lui…non?

Marie-Thérèse - Il faut avouer que nous sommes en panne. Monsieur nous a plantés là. (Elle va jeter un coup d'œil du côté de l'ordinateur) Il a cadenassé sa bécane. On va devoir continuer à pied. Pas de testament, pas la moindre note de service. A nous de faire.

Gaston, soudaine inspiration - Si on faisait un rami? Un rami, hein? C'est pas une bonne idée?

A ce moment, venant de la chambre d'à-côté, monte une symphonie de plaintes, râles, gémissements, cris d'extase du genre: "Ah! chérie!...Ah oui chéri…Encore gouzi gouzi", etc…On imagine l'effet sur les personnages en scène, notamment sur Marie-Luce, qui se met à arpenter la scène de plus en plus nerveusement! 
 
Marie-Luce, à Gaston - Un rami? Un rami!! Mais tu les entends! Tu les entends! Lui, cet escroc cynique, ce terroriste… insensible, et elle, ta fille! Sa complice! (cri d'extase de l'intéressée) sa complice dans tous les sens du terme ! (A part) Je n'en peux plus, moi, je vais craquer! Je vais craquer, je le sens!

Gaston - Je constate la médiocrité de l'isolation phonique de cet appartement. (A sa femme) Quand je pense au bouquet que nous avons versé à ta mère, je ne suis pas loin de penser qu'elle nous a roulés.

Marie-Thérèse, blasée sur les qualités humaines de son époux - L'isolation phonique de l'appartement ! Voilà à quoi pense Monsieur pendant que sa fille se fait violer dans la pièce d'à-côté par un bandit !

Gaston - Violer…violer…Tout de suite les grands mots.

Marie-Luce - Mais ne reste pas là comme une moule ! Alors que la porte n'est même pas fermée !

Gaston - Tu veux que j'aille leur demander de tourner la clé ?

Marie-Luce, au supplice - Oui! … Non! Je parle de la porte d'entrée de l'appartement! Par cette porte, tu pourrais fuir, si ce que seul mon amour passionné pour toi m'empêche … (Elle s'arrête en route, peinant visiblement à finir sa phrase, puis reprend)… si ce que seul mon amour passionné pour toi m'empêche de qualifier d'ahurissante lâcheté ne t'interdisait … (elle se retrouve à nouveau en panne)

Gaston - Accouche.

Grand-mère - Déglutis ton spaghetti.

Marie-Luce - Vous avez viré l'auteur : voilà le résultat! J'ai du mal à trouver mes mots, moi! Vous croyez que c'est facile de dire les choses simplement, clairement… L'émotion…L'inexpérience…

Gaston - Détends-toi, respire, ça va bien finir par sortir.

Marie-Luce - Gaston, je t'aime! Alors prouve-moi que tu n'es pas une lavette! Lève- toi et marche! Va quérir du secours! Les gendarmes!

Gaston - Ils viennent jamais quand on les appelle!

Marie-Luce - le SAMU…

Gaston - Ils sont en grève !

Marie-Luce - les CRS!

Gaston - Ils sont surbouqués!

Marie-Luce - le GIGN !

Gaston - Ils ont à faire ailleurs ! (amer) Ah oui ! M'enfuir, appeler les secours ? J'y ai pensé, bien sûr. Veux-tu vraiment savoir pourquoi je ne le fais pas ?

Grand-mère, indignée - Oui, pourquoi? Pourquoi vous le faites pas ? Gros dégonflé !

Gaston - Vieille bouffresque ! Je ne le fais pas parce que de mon silence, de mon sang- froid, dépendent trop de vies ! Ne serait-ce que celle d'un pauvre chat!

Marie-Thérèse , que l'évocation du pucier remotive - Zébulon !

Gaston - Oui! Zébulon !

Grand-mère - Oh celui-là! Il a des puces et il pue du bec ! S'il pouvait sauter, en tout cas moi je ne le regretterais pas.

Marie-Thérèse, flegmatique - Du baratin ! Tu as peur des coups qui font mal, oui!

Gaston - Moi, peur des coups? Attends un peu que ce monsieur revienne quand il aura terminé ses…enfin quand il en aura fini avec…Et tu verras si moi, Gaston Lefémur, chef de service aux Assedic des Evelynes, je suis homme à craindre un petit escroc de troisième zone!

Marie-Thérèse - Le candidat héros sous-chef de service se dit plutôt que, s'il a encore une chance de passer chef avant la retraite, il a intérêt à se faire tout petit et à la boucler!

Un râle de jouissance parfaitement obscène parvient de la chambre à côté

Marie-Luce, éperdue - Ils n'auront pas de pitié! Je n'en peux plus, moi! (Elle vient se frotter à Gaston) Ah! Gaston, mon Tounet! Et nous, alors? Quand, mais quand?

Marie-Thérèse - Arrête de peloter tout le temps ce minable! Je sais bien que tu es l'amie de la famille, mais tout de même!

Gaston - Ce n'est tout de même pas de ma faute si ta fille…

Marie-Thérèse - Si ! C'est ta faute ! A force de vouloir lui inculquer à toutes forces les principes élémentaires de l'honnêteté, tu as provoqué une réaction de rejet ! C'est bien connu : l'interdit fait naître le désir de le transgresser !

Gaston , ricanant - Où qu'elle a lu ça, celle-là ?

Grand-mère - Dans Françoise Dolto, pauvre ignare !

Gaston, explosant - Ah! Et puis y en a marre ! (A sa femme) J'en ai marre que ta mère n'arrête pas de me provoquer! J'en ai marre de sa haine! Si! Si! Si! Elle sue, elle sue la haine ! C'est toi qui la montes contre moi !

Grand-mère - Pas besoin de me monter! Je monte bien toute seule!

Gaston - Mais encore ?

Grand-mère - J'ai jamais voulu de ce mariage !

Gaston - Ah! Tu l'entends! Elle se démasque enfin !

Grand-mère - J'avais vite vu les limites du bonhomme !

Gaston - Quelles limites ? Daigne préciser ta pensée, vieux chameau !

Grand-mère - Toutes les limites ! Con, dégonflé, impuissant, et j'en passe!

Gaston - Charogne !

Grand-mère - Sans couilles !

Gaston, se saisissant d'un vase de Soissons posé sur la cheminée - Je vais te raplatir la pastèque, immonde mégère !

Grand-mère - Tiens, prend de ma canne dans les guibolles !

Marie-Thérèse, plongeant sur Gaston et le ceinturant au moment où il va commettre l'irréparable - Touche pas à ma maman, sale pochetron !

Saisi d'une fureur incontrôlée, Gaston, qui vient de se prendre un super-coup de canne dans le tibia, se retourne et il écrase le vase de Soissons sur la tête de Marie-Thérèse, qui s'effondre sur place sans un cri !

Gaston - Merde !

Grand-mère, cris de putois - Au secours! A l'aide ! Il a tué ma fille ! Il a tué ma fille !

Marie-Luce, très agitée - L'aurait-il?... Non, j'y crois pas…Mais si! Il l'a bel et bien rétamée! J'y crois pas! C'est trop beau ! Libres! Enfin libres! Adieu bobonne! Gaston, mon Gaston, nous sommes libres ! Libres !

Gaston, qui voit les choses différemment, s'affairant sur sa bourgeoise - Marie-Thérèse, tu m'entends ? Réponds. Tu m'entends ? Allons, joue pas à la conne, réponds!...

Marie-Luce - Je passe tout de suite à l'agence de voyages retenir deux séjours aux Seychelles ! Oh bonheur! Oh bonheur!

Gaston - Mais tu réponds, oui ou quoi ! Merde ! (Il la secoue comme un prunier). Allez, arrête de rigoler, c'est pas drôle ! (à Grand-mère) Elle simule ! Hein ! Elle simule !

Grand-mère - Elle simule même drôlement bien !

Marie-Luce, qui s'y voit de plus en plus - L'amour sous les cocotiers en fleurs!

Grand-mère - Ce ne sera plus la correctionnelle, ce sera les Assises !

Gaston - Ce sera cher ?

Grand-mère - Vingt-cinq, trente ans.

Gaston, incrédule - Oh!

Grand-mère - Vous pouvez compter sur mon témoignage pour attraper le maximum.

Gaston, soudain machiavélique - Je pourrais vous accuser de complicité…

Grand-mère - J'aimerais bien savoir comment !

Gaston, inspiration soudaine - Je dirais que vous étiez ma maîtresse et qu'à votre instigation j'ai consenti à faire disparaître une épouse gênante !(Grand-mère rigole) Eh bé quoi! La gérontophilie, ça existe !

Marie-Luce - Gaston, ton alibi est vraiment trop con ! A moins que… Gaston, jure moi, jure moi tout de suite, sur la tête de ta fille, que tu ne t'es pas farci la mémé !

Grand-mère, à Marie-Luce - Au lieu de délirer, tu pourrais l'aider à la ranimer. Comme ça, tu pourrais peut-être lui éviter les Assises, à ton chéri.

Gaston, avisant un pot de fleurs - Ah! De l'eau ! (Il renverse le contenu du pot sur la tête de Marie-Thérèse, que cette inondation réveille quelque peu)

Marie-Thérèse - Gromph !

Gaston - Elle revit ! Elle revit ! Elle n'a rien! Elle n'a rien!

Grand-mère - Rien qu'une petite fracture du crâne et un traumatisme cérébral…

Gaston - Vous croyez ? (Il palpe sans douceur le crâne de Marie-Thérèse) C'est vrai qu'il y a comme une gonfle, là; ça saigne un peu. Oh! Bof! Elle en sera quitte pour un bon mal de tête (Il la gifle) Allons, réveille-toi, ma grande !

De fait, ce traitement de choc semble réveiller Marie-Thérèse qui ouvre la bouche et un œil. C'est à ce moment qu'on frappe à coups redoublés à la porte d'entrée. Avant que Gaston ait eu le temps d'atteindre la porte, celle-ci s'ouvre, laissant passage à un ecclésiastique en costume civil, nettement reconnaissable à sa croix pastorale en bois de cerf surdimensionnée. Bel homme, ma foi, quoique voguant vers une quarantaine crânement assumée, même si on devine que le Révérend porte une moumoute; mais, soyons justes, c'est à peine visible. Il est suivi de trois paroissiennes dont la tenue suggère que leur action missionnaire s'exerce généralement du côté du bois de Boulogne, autour de minuit. Deux d'entre elles portent des valises lourdement chargées, la troisième porte un coffre genre coffre de sûreté.

Gaston - Mais qui êtes-vous?

Ecclésiastique - Père Jean-Charles Bénoit de la Mouillemolle, aumônier de l'institution Sainte Marthe de Gonzague. Ces dames sont trois de mes paroissiennes…

Première paroissienne - Moi, c'est Junon

Deuxième paroissienne - Moi, c'est Minerve

Troisième paroissienne - Moi, c'est Vénus

Première paroissienne - Ce sont des noms de guerre, bien entendu.

Les deux autres - Car nous sommes en guerre !

Père Bénoit - Excusez notre intrusion précipitée: cas de force majeure ! Nous avons dû fuir précipitamment, devant les ennemis de la vraie foi, emportant quelques effets personnels, et les objets du culte !

Vénus, frappant sur le coffre qu'elle porte - Ils sont tous là…les objets du culte ! Sauvés des profanateurs infidèles!

Gaston - Vous connaissez ma fille, je crois.

Père Bénoit , avec une familiarité fugitive quelque peu suspecte - Et comment ! Marie- Berthe est une des plus assidues aux séances d'exercices…spirituels, ainsi qu'aux cours particuliers de perfectionnement… théologique.

Gaston - Des cours particuliers ?

Père Bénoit, sans se démonter - Très particuliers ! Réservés à quelques créatures d'élite, telles que votre fille, seules capables d'entraver les subtilités du dogme.

Marie-Thérèse, sortant du coma, mais encore très vaseuse - Carlito, pourquoi toi ici, chéri ?

Gaston, manifestement frappé - Toi sembler connaître intimement ma bourgeoise ?

Père Bénoit - En quelque sorte. Peu ou prou. Marie-Thérèse paroissienne zélée et Zen-thousiaste donne coup de main appréciable pour organiser voyage annuel de l'aumônerie au… Bézistan.

Gaston (soudaine illumination) - Au Bézistan? Toi baiser ma bourgeoise !

Père Bénoit - Possiblement.

Gaston - Alleluia !

Père Bénoit - Et spiritu tuo. Amen.

Gaston - Après le coco, le curé. Eclectique, ma rombière.

Grand-mère - Une épouse bafouée, délaissée, a droit à la vengeance !

Marie-Luce, foudroyée par le sex-appeal du Père - Que vous êtes beau, mon Père ! Un véritable Adonis! Mais on a déjà dû vous le dire.

Père Bénoit - Je l'avoue, en toute modestie. On me l'a dit.

Les Paroissiennes - Oh oui! Oh voui! voui voui !

Gaston - Et qu'est-ce qui nous vaut le plaisir de votre visite, en dehors de l'intérêt que vous portez à ma femme, à ma fille et, éventuellement à ma maîtresse ?

Père Bénoit - Je vous l'ai dit -- vous êtes bouché ou quoi ? -- nous sommes poursuivis. Par les ennemis de la vraie foi, acharnés à notre perte. Nous avons cru pouvoir trouver asile dans un foyer ami…Je me trompe ?

Marie-Luce - Oh non! Oh non !

Marie-Thérèse, toujours très vaseuse - Oh bé non, Bénoit, bé non !

Père Bénoit - Non. J'en étais sûr. Vous pouvez poser les valoches, les filles.

Marie-Luce - Mais qui sont ces ennemis implacables qui vous traquent?

Père Bénoit - Qui? Mais le Vatican bien sûr. Le Vatican et ses sbires! La Congrégation de la Foi ! Le synode des évêques ! Le Saint Office! Pourquoi croyez-vous que la haute hiérarchie de l'Eglise me poursuive de sa vindicte au point de me démettre de toute responsabilité ecclésiastique et de m'excommunier, moi ! Le Champion de la Vérité ? Mais tout simplement parce que cette hiérarchie qui se prétend catholique est secrètement passée toute entière du côté du Grand Diviseur ! Et elle accable de sa haine un simple prêtre tel que moi, un simple prêtre, mais auquel l'Esprit Saint a donné la force de proclamer Bibi et Orbi la Vérité ! La Vérité offusquée par ceux qui prétendent la servir ! Oui! Le souffle prophétique m'anime. Je suis Le Nouveau Prophète, celui qu'esseupéraient les Créatures !!!! Reconnaissez en moi le Messie Phallocosmétique! En toute modestie et soit dit en passant.

Les trois paroissiennes, psalmodiant - O Saint Messie Phallocosmétique, reconnais en nous tes dévouées créatures!

Marie-Luce - Mais cette vérité offusquée dont vous parlez, ô saint Prophète, quelle est-elle?

Père Bénoit - Vous connaissez la haine du Vatican pour les homosexuels…

Gaston - Vous en êtes ?

Père Bénoit - A mes heures.

Gaston - Hétéro?

Père Bénoit - J'ai subi le test abbé Pierre. Avec succès.

Gaston - Pédo ?

Père Bénoit - En tout bien tout honneur.

Gaston - Zoo ?

Père Bénoit - Nul n'est parfait. (S'exaltant de plus en plus) Car nous voulons l'Amour ! Rien que l'Amour, mais tout l'Amour! Voyez ces saintes femmes qui m'accompagnent : eh bien, chaque soir, sous les bois mystérieux, elles s'adonnent – et plutôt trois fois qu'une – à la Prostitution Sacrée !

Gaston - Eh là ! Ce sont des rites pas très chrétiens ! Prôneriez-vous un retour au paganisme, mon Révérend ?

Père Bénoit , paternellement familier - Tu l'as dit mon bouffi ! Car, avez-vous remarqué, mes bébés, que les églises se vident? (A Marie-Luce) Et ça ne date pas d'hier, ma grosse mère! ( A Grand-mère) Cela commença, ma vieille noix, dès que le christianisme se fut par trop éloigné du polythéisme antique qui lui avait donné naissance et sans lequel il n'eût pas été! (A Gaston) Et ce, malgré quelques tentatives pour conserver un peu de l'esprit païen, mon coquin, en construisant par exemple les églises sur l'emplacement des anciens temples, ou encore en favorisant le culte des saints pour supplanter celui des héros. Mais on était loin du compte. Résultat: lasses d'un monothéisme monocorde et monochrome, les foules se sont détournées de l'Eglise. A une désaffection si massive, un seul remède : le retour au foisonnant, au chatoyant paganisme intégral, et à sa flopée de dieux et de déesses! Qu'il y en ait pour tout le monde! Que chacun puisse à nouveau trouver son bien dans le grand supermarché du sacré! Vingt dieux de vingt dieux! Réhabilitons Jupiter, Junon, Apollon, Minerve, Bacchus, et Pan ! Et Priape! Surtout Priape ! Sacré cher vieux Priape! Honneur à Priape ! A propos, c'est l'heure du rituel ! Prêtresse de Vénus, fais ton office!
A cet appel, la dénommée Vénus s'avance, portant le coffre aux objets sacrés. Elle le dépose cérémonieusement (musique), l'ouvre et en extrait un godemiché surdimensionné !

Junon - Taisez-vous tous en bas !

Vénus, présentant le priape aux foules - Adorons le Saint Fourbi !


Junon et Minerve entament une danse et psalmodient les versets rituels.

Junon, Minerve - Je te salue, Fourbi très saint
Créateur de tous les pantins
O Roi du septième Ciel
Comme dit ma cousine Estelle

A ce moment entre Phantomasse.

Phantomasse - Ah non. Là, tout de même, faut pas pousser Grand-mère dans les palmiers sacrés. ( A Vénus) Toi, tu me donnes ce truc-là! (bref pugilat dont Phantomasse sort vainqueur. Il s'empare du Saint Fourbi ) Confisqué !

Père Bénoit - Intrusion sacrilège ! Aux armes citoyennes ! Sortez vos gros nichons !

Paroissiennes, chantant - Recouvrons le zizi sacré !

Gaston - Attrapez-le !

Grand-mère - Castrez-le !

Phantomasse, fonce sur le Père Bénoit qui lui barre le passage.

Père Bénoit , stupéfait, reconnaissant son adversaire - Bitman ! Toi ici !

Phantomasse - Carlito ! Je t'ai reconnu ! Tu es fait !

Père Bénoit, fanfaronnant - Pas encore, mon cher Bitman, pas encore ! Nous sommes en supériorité numérique, ce me semble…

De fait, les trois paroissiennes, bénéficiant du renfort de Marie-Luce, opèrent un mouvement enveloppant autour de Bitman.

Bitman, alias Phantomasse - Jette un coup d'œil par la fenêtre avant de chanter victoire.

Carlito, alias Père Bénoit, se précipite à la fenêtre.

Bitman - Tu vois de l'autre côté de la rue ces individus cagoulés qui compissent les troènes plantés par la municipalité ? Il y en a un derrière chaque troène, n'est-ce pas? Ce sont mes hommes. L'immeuble est cerné. Rends-toi, tu n'as aucune chance, Carlito !

Gaston - Carlito !

Carlito, fièrement - Oui ! Carlito! le fameux terroriste international ! Hier au service du marxisme, de l'islamisme, du capitalisme, aujourd'hui soldat de la Guerre Sainte Polythéiste et Paganiste ! Tu me prenais pour un petit aumônier de lycée, pauvre tarte ! Exit le Père Bénoit ! Aqui Carlito ! (se tournant, menaçant, vers Bitman ) Quant à toi, flic de mes deux !...

Bitman , pointant sur lui le godemiché - Toi, tu dégages ou je te jure que je te le…
Il force le passage et tire à la fuite, mais, au moment de disparaître en coulisse, stoppe. A Gaston) Et Abel? Où il est ?

Gaston ( Regard hésitant aux autres ) - Parti pisser.

Bitman - Je me décarcasse pour lui sauver la mise, et Monsieur s'en va pisser !

Gaston - Il nous a plantés là, c'est un fait.

Grand-mère - Il nous a laissés tomber, oui.

Carlito - La charité chrétienne n'est pas son fort.

Bitman - Faire un coup pareil à ses personnages ! Après les avoir mis en circulation, les abandonner lâchement en pleine incertitude au cœur de l'action !

Gaston - Surtout qu'on ne demandait rien à personne, nous.

Bitman - On le saura en haut lieu ! On le saura !

Gaston - Et nous, en attendant, qu'est-ce qu'on fait?

Bitman - Vous assumez. Votre destin de personnages! Vous assumez ! Haut les cœurs, nom de Dieu ! Sursum corda !

Il sort

Musique suave façon "Les Flammes de l'amour". Entrée de Robert et de Marie-Berthe, bras dessus bras dessous et visiblement très contents du quart d'heure qu'ils viennent de passer ensemble.

Marie-Berthe - Oh! Carlito !

Carlito - Maria-Berta, et toi, Roberto , enfin je vous retrouve !

Gaston, ahuri, - Maria-Berta ?

Carlito - Eh oui, pauvre naïf, ta fille fait partie de l'Organisation. C'est d'ailleurs elle qui imitait ta signature pour détourner les fonds des Assedic ! Quel trou nous y avons creusé avec ton aide, héroïque Maria Berta qui, forte de ta jeune audace, osas trahir ton pitoyable géniteur pour la plus sacrée des causes ! Quant au produit de ces précieux détournements, il s'entasse ici, dans cette valoche (mouvement convulsif de Gaston pour saisir ladite valoche)… Pas touche! Ou j'ordonne à ta chère et tendre Marie-Thérèse de te sectionner las castagnettas! Car ta femme aussi est chez nous, hein Marie-Thérèse ?

Marie-Thérèse, toujours très pâteuse, se découvrant un fort accent sud-américain - Maria-Teresa de los Angeles, batalion dé la sagrada prostitucion, a las tuas ordines !

Gaston, gagné par l'américanisme ambiant - Maria-Tereson de la Prostitutia ! Ah ! la Malédiccione ! (il se roule par terre en s'arrachant les derniers tifs qui lui restent )

Roberto, alias Robert - Trahi par les femmes, comme toujours, pauvre douille!

Carlito - En attendant, y a plus de temps à perdre. Bitman est en bas avec ses hommes. L'immeuble est cerné…

Roberto -… mais piégé, par mes soins: j'ai mis du plastoc un peu partout.

Marie-Berthe, riant - Même le chat est piégé !

Carlito - C'est une carte à jouer! On va les contraindre à la négociacion !

C'est alors que la porte d'entrée s'ouvre avec fracas ! Entre en boulet de canon une Exotic Beauty, née sans aucun doute sous un heureux climat tropical. Elle brandit dans sa dextre un objet curieux de belles dimensions, qui fut sculpté jadis par un inspiré griot dans le nœud d'un bois des îles: il s'agit à n'en pas douter de la représentation d'un poing fermé dont le majeur est agressivement dressé.
Exotic Beauty, visiblement arrivée depuis peu dans notre beau pays, s'exprime dans un français encore approximatif mais néanmoins superbement expressif (3) Elle s'adresse à Roberto, alias Robert.

Exotic Beauty - C'est toi ti l'as fait un doigt di l'honneu à mon fiston qui di solplise il a tombé di son vilo et qui s'y fai tlop mal? C'est toi, pas vlé ?

Roberto - Mais pas du tout !

Exotic Beauty - Ji ti liconné ! Ji ti lé vu à tlavé la vit' pendant qui ji satisfésé un besoin natu'el dellié l'un thloène !

Carlito, avec toute la morgue que donne une longue expérience du terrorisme international
Carlito ne va pas se laisser retarder par une tordue! Tire-toi d'ici, carnaval, ou bien…

Exotic Beauty - Ca'nabal hi hi ca'nabal ! Toi connét' lé vaudou ?

Carlito - Et alors ?

Exotic Beauty - Ti vois le doigt ki ji tiens dans ma main ? C'est doigt li enchanté par hituel maléfik ! Doigt téhible ! si toi bougé piti doigt, moi ji ti li mets, mon doigt, et toi latatiné ! complétamenté latatiné !

Carlito , marchant sur Exotic Beauty - Tu m'impressionnes, ma poule ! Aurais-tu la lâcheté d'abattre un ennemi désarmé ? Je réclame un duel loyal. Magie contre magie!

Exotic Beauty - Soit! Missié Ca'lito, tilé li plumier !

Carlito - Sphinx de mes deux, saurais-tu résoudre cette petite énigme?

Exotic Beauty - Va touiou, téloliste de mes fesses.

Carlito - Qu'est-ce qu'un lapide ?

Exotic Beauty - C'est un tlain qui va tlé tlé vite !

Carlito - Mierdas !

Exotic Beauty - Ti l'hola bouillu !

Elle pointe son doigt sur les parties nobles de Carlito, qui portant les mains à son pubis, commence à se tordre avec un rictus de souffrance indicible !

Carlito - A-a-a-a-a-ah ! A-a-a-a-a-ah !
Un invisible feu me ronge les valseuses!
Je me sens entraîné, les douilles les premières
Dans l'affreux grand trou noir d'où-ce qu'on n' revient jamais! A-ah! A-ah! A-ah!
Il meurt

Marie-Thérèse, soudain réveillée, se jette sur son corps - Carlito, amore mio !

Exotic Beauty, se tournant vers Roberto - A nous deux mitinant !

Roberto - Un instant, ma jolie ! J'ai piégé l'appartement au plastoc ! Et tu vois ce contacteur ? Au moindre geste déplaisant, je fais tout sauter !

Exotic Beauty - Doigt di l'honneu Magik peut désempiéger tout l'appart ! Elle pointe son doigt dans toutes les directions tout en exécutant une danse sacrée à mi chemin de la danse du scalp et de la salsa.

Grand-mère - N'oubliez pas le chat !

Exotic Beauty, continuant de tourner en dansant - On s'en occupe. Elle s'arrête.

Exotic Beauty - Tout l'y est désempiégé !

Roberto - Tu m'en diras tant ! On va vérifier ça tout de suite ! Il s'escrime, de plus en plus frénétiquement, sur son contacteur, mais en vain !

Roberto - Merde, merde et merde ! ça marche jamais quand on veut, ces trucs !

Exotic Beauty - Et mitinant, vengeance !
Elle pointe le doigt magique sur Roberto !

Roberto - Aïe! Aïe ! Ouille! Ouille! Ouille! Ouaf!

Il s'effondre, mort ! Tandis que Marie-Berthe se jette en hurlant sur son corps pantelant, Exotic Beauty contemple un instant le cadavre de l' insulteur…

Exotic Beauty - ça t'apwenwa à fai' un doigt di l'honneu gwossié à mon piti ga'çon qui t'y l'avait lien fait. Gwo plouc !

Elle avise Gaston et Marie-Luce, qui, blottis dans un coin, ont été les témoins de cette scène atroce !

Exotic Beauty, à Gaston - Tiens, mon pépè'e. ji ti li donne (elle lui remet le doigt magique). Ti l'as hine bonne tête. C'est pas toi ki l'y lolait fé un doigt di l'honneu à mon piti galçon (Comme on peut se tromper, non mais comme on peut se tromper des fois!) Toi pas oublier ki li doigt magique il est magique! Toi li l'en faile bon usage ! La Bonne santé et à la livoyule !

Elle avise les trois paroissiennes qui tentent vainement de se rendre invisibles

Exotic Beauty - Tiens ! Les t'ois Glaces! Tant qu'on y est, finissons le ménage!

Junon -Oh! nonon! Pas Pas ça!

Minerve - Pipi Pipi Pitié !

Vénus - On feufeura toutou ce que vous vous voudrez!

Exotic Beauty - Tout ce que je voudlai?

Les Trois Grâces - Oui oui ! Oh! Oui oui oui !

Exotic Beauty - Dix ans de tla-tlavaux d' un intélêt piblique!
Lamassage des clo des cloclottes de chien,
Léculage des plé-pléselvatifs usés
Lécu- lécupélés dans des lieux pas bibliques,
Lépouillage des za des ânons du Poitou
J'en passe et des meilleules !

Allez, passez devant. Une deux une deux !

(Aux deux autres) La bonne santé et à la livoyule !

Elle sort.

Un moment de silence .

Marie-Luce - Gaston !

Gaston - Quoi, Gaston ?

Marie-Luce - La valoche !

Gaston - Quelle valoche?

Marie-Luce - La valoche de Carlito ! Avec les fifrelins ! Le grand trou des Assedic !
Qu'est-ce que tu comptes en faire ?

Gaston - Ben…la rendre ! Sur un coup pareil, je vais sûrement passer chef de service!

Marie-Luce - Il est couillon des fois mon Gaston. Il est vraiment très couillon. mais plus il est couillon, plus je l'aime ! Les gros couillons couillus, ça m'excite ! Mais enfin Gaston, les Seychelles, tu t'imagines? Nous deux, seuls sur la plage, dans un transat, à regarder la mer ? Et après les Seychelles, les Maldives ! Dans un transat, aux Maldives, à regarder la mer! Et après les Maldives, la Thaïlande, Bali, l'Australie, les Philippines, Bornéo, Bora-Bora, Hawaï, Acapulco, Monaco, Saint-Tropez, Mimizan plage, Palavas-les-Flots !

Gaston - Toujours dans un transat à regarder la mer ? Tu ne crois pas qu'à la longue …?

Marie-Luce - Quand on sera fatigués de la regarder, on n'aura qu'à se laisser glisser du transat dans le sable, et on fera l'amour !

Gaston - Et après ?

Marie-Luce - Il est mufle quand même mon Gaston ! Il est tellement mufle qu'il se rend pas compte à quel point il l'est ! Mais c'est pour ça que je l'aime ! Il est nature, mon Gaston! J'aime les natures !

Pendant cet intéressant dialogue, Marie-Thérèse et sa fille, probablement lasses de pleurer sur la poitrine de leurs défunts respectifs, se sont mises à ramper sournoisement vers la valoche des fifrelins, rapidement imitées par Grand-mère, qu'on avait un peu oubliée dans son fauteuil.

Marie-Luce - Ben, si tu t'ennuies, tu pourras toujours lire Teilhard de Chardin, ou les pensées de Finkielkraut, en buvant un…

Marie-Thérèse -…un long drink…on the rocks…

Marie-Berthe -…servi par un boy…

Grand-mère -…avec des chips !

Marie-Luce - Gaston, au secours ! Elles guignent la valoche!

Marie-Thérèse - C'est l'héritage du Saint Messie Phallocosmétique! Notre héritage!

Marie-Berthe - Nous sommes les ayant-droit !

Grand-mère Les exécultrices testiculamentaires !

Gaston - Tiens, les trois Mégères! A nous deux !

Il pointe sur elles le doigt magique. Musique façon "Hercule et la Reine de Saba"

Les trois Mégères - A-ah ! A-ah! A-ah! Ah !
Gaston, les faisant reculer vers le fauteuil de Grand-mère - Reculez! Reculez! Là…! Là…! On ne bouge plus !

Marie-Thérèse, telle une sirène jouant son va-tout - Gaston mon doux chéri, ne reconnais-tu point ta si fidèle épouse ? Ah ! combien de papouilles ! Ah! combien d'épouillages!

Marie-Berthe - Petit papa chéri, tu n'aimes plus ta fifille? C'est moi la grande fifille à son petit papa !

Grand-mère - O mon gendre estimé, ô zépoux de ma fille, ô père putatif de tant et tant et tant de potentiels petits-zéfants !

Gaston - Elles m'émeuvent, quand même !

Marie-Luce - Gaston, une amoureuse de bonne race peut aimer un con, mais seulement jusqu'à une certaine limite. Et là, j'atteins ma limite! Alors tu choisis, mais vite : ou ta calamiteuse tribu, ou toi et moi aux Seychelles !

Gaston, considérant pensivement sa tribu - Toute une époque de ma vie, quand même… Que de souvenirs… Allez, on se serre un peu pour la photo de famille. On regarde bien l'objectif… Attention, le petit oiseau va sortir… Et maintenant, on se fige !

Il brandit le doigt magique, statufiant instantanément le trio, écroulé en tas sur le fauteuil de la vieille (c'est préférable, car il va falloir garder la position jusqu'à la fin de la pièce!)

Marie-Luce - Et maintenant, vite à l'aéroport !

Gaston - On y va! Youpii !

Marie-Luce, qui est déjà sortie - Gaston, et la valoche !

Gaston, revenant sur ses pas - Zut, la valoche! Sacrée valoche!

Marie-Luce - Il est couillon mon Gaston ! Il est couillon ! J'aime les couillons !

Ils sortent


La lumière baisse peu à peu sur cet équivalent en réduction du champ de bataille de Waterloo.
Mais alors que les spectateurs apercevaient la fin de leur supplice, voici que le cadavre de Carlito, qu'on croyait déjà froid, se met à frémir…Oui, à frémir! Peu, à peu, très lentement, il se redresse. De quoi vous donner les chocottes autant que la résurrection de Paul Meurisse dans la baignoire de Clouzot. J'en mouille mes culottins! Dégoulinant de sueur et de brillantine, il se dresse tel King Kong dans Frankenstein et les sept nains! Maintenant il est debout! Il porte la main à sa moumoute (oui, c'était bien une moumoute!); il l'arrache, la balance aux pelotes et…Ah ben ça alors! Ah ben ça alors! Ah ben ça alors! C'est Abel!!! Abel (déguisé en curé)!

Abel, tout content de son coup - Hé hé! Hé hé! Ils se croyaient débarrassés de moi, pas vrai? Je les avais pourtant prévenus! Abel a plus d'un tour dans son sac! (Se tournant vers le public) Mort? Comment ça, mort?...Ah non, ah non, non…Vous avez vu ça où, vous autres? Dans quel film? Des personnages qui tuent leur auteur ? Non, mettons-nous bien d'accord : un auteur peut tuer ses personnages, il peut même en tuer autant qu'il veut. Mais l'inverse, jamais! Mettez-vous bien dans la tête que l'art dramatique repose sur des règles, des con-ven-tions. C'est la condition de toute vraisemblance! Et parmi ces conventions, une distinction fondamentale : celle de l'auteur et de ses personnages. Entre les deux, une frontière infranchissable! (Il trace une ligne imaginaire au milieu du plateau.) Au Jardin, l'Auteur, avec sa cour, et à la Cour, les personnages, dans leur jardin! Autrement, c'est le bins! C'est comme si mon chat Zébulon ne parvenait plus à s'y reconnaître entre les petits qu'il a faits à Pirouette, la chatte des voisins de gauche, et ceux qu'il a faits à Tartine, la chatte des voisins de droite. Il n'y a pas de société possible, pas d'œuvre dramatique viable, sans un minimum d'ordre!
(Il s'en va fouiller sous le plateau du bureau) Ils n'ont pas repéré le magnétophone! Tant mieux, j'y pêcherai peut-être quelques bonnes idées pour terminer cette fichue pièce.
Voix de Georgette, à l'extérieur - Abel….Abel!

Georgette, se profilant dans l'encadrement de la porte - Abel, saurais-tu me dire qui sont ces deux extra-terrestres qui ont failli me renverser dans l'escalier ? (Elle considère son mari) Qu'est-ce que tu fais dans cette tenue? Tu pars évangéliser les Caraïbes? (Avisant le cadavre de Roberto) Un macchabée chez moi? Serais-tu assez aimable pour faire les présentations? (Elle découvre les trois Mégères pétrifiées entassées sur le fauteuil de Grand-mère) Pas possible, tu as abandonné l'art dramatique, tu fais dans la sculpture, à présent…C'est une installation, c'est ça? Tu ne rêves plus des Bouffes du Nord, tu vises Beaubourg!

Abel - Ce n'est rien! Tout va s'arranger! Je vais t'expliquer!

Georgette - Abel, après avoir foutu le bins dans le garage, tu fous le bins dans ton bureau. Tu t'apprêtes à foutre le bins dans le reste de la maison, je te fais confiance pour ça. Mais je te préviens : tu peux foutre le bins tant que tu veux dans ta vie, tu ne foutras pas le bins dans la mienne! Tu recevras qui tu veux, tu tueras qui tu veux, tu écriras ce que tu veux pour qui tu veux, mais sans moi ! (Elle sort)

Abel - Georgette !

Georgette (voix off) - Tu trouveras un gratin dauphinois dans le four! Je retourne chez Maman!

Abel, tombant le cul sur sa chaise - Georgette…Foutue pièce à la con! J'avais bien besoin de me lancer dans un truc pareil! Je ne suis pas doué pour la comédie, c'est évident…Y a plus qu'à balancer tout ça au panier, maintenant…(Décidément incorrigible et se requinquant déjà) Quoique…Et si j'en faisais un grand drame contemporain? Une tragédie moderne? Quelques petites transformations, ici ou là, judicieuses bien entendu… Voyons ça…Il met l'ordinateur en marche. (Avec satisfaction) Plus besoin de mot de passe maintenant: Madame n'est plus là pour fouiner dans mes petites affaires! Voyons, voyons (Repris par le virus, il commence à pianoter).

Mais voici qu'à la porte d'entrée se profile une silhouette timide : Marie-Luce!

Marie-Luce - Je…dérange?

Abel - Marie-Luce! Mais…les Seychelles? Gaston?

Marie-Luce - Oh! Gaston… A peine sortis dans la rue, il a prétexté un besoin pressant, s'est engouffré dans un café, emportant la valoche aux fifrelins…

Abel - Et il n'est pas revenu.

Marie-Luce - Le café avait une autre issue…Mon Gaston s'est évaporé…

Abel - Vous le regrettez…

Marie-Luce - Même pas. Il ne le méritait guère, et puis son goût pour moi s'était bien refroidi ces derniers temps. Il ne me désirait même plus.

Abel - Et…qu'allez-vous faire?

Marie-Luce - J'aimerais…j'aimerais rester auprès de vous!

Abel - J'aimerais bien vous garder, moi aussi…Vous me plaisez bien, vous savez.

Marie-Luce - Je…je suis amoureuse de vous… Ne me dites pas que vous ne vous en êtes pas aperçu.

Abel - Je me suis aperçu que je vous plaisais. Vous preniez toujours ma défense.

Marie-Luce - Alors, vous voulez bien de moi?

Abel - Je suis marié…

Marie-Luce - Elle est partie…

Abel - Elle reviendra.

Marie-Luce - Je ne vous gênerai pas. Je me ferai toute petite! Je ne suis qu'une créature virtuelle, après tout,…née de votre imagination…un pur être ludique, nécessairement gratuit…

Abel -…ou gratuitement nécessaire…

Marie-Luce - Merci. J'irai me blottir dans un coin de la mémoire de votre ordinateur; je glisserai, plus agile qu'une anguille, au fil des circuits imprimés. Vous ne m'en sortirez que lorsque vous aurez besoin de moi. Un simple petit clic de souris, et j'accourrai, à la vitesse de la lumière, pour me poser sur vos genoux. Vous me permettrez de vous aimer…Je serai votre inspiratrice, et votre personnage préféré…J'apparaîtrai dans vos pièces sous d'autres noms, et d'autres noms encore, mais secrètement, ce sera moi…Vous voulez bien?

Abel - Il n'est pas bien grand, cet ordinateur. Vous croyez que vous allez pouvoir y entrer?

Marie-Luce - Vous allez voir comme c'est facile.

Elle contourne le bureau, se fait toute petite… et disparaît !

Abel - Eh bien ça! Là voilà dedans! Diable, diable!... (Au public) Voilà mon ordinateur habité…hanté…J'ai charge d'âme, à présent…D'âme virtuelle, d'accord, mais d'âme tout de même !... Pauvre petite âme, à la merci du moindre virus, d'une puce qui défaille…Faudra faire des copies…à commencer par cette pièce, où elle a commencé à vivre! Et pour qu'elle continue de vivre, il faut que je la continue, cette fichue pièce, et, peut-être même, que je la termine! Eh bien, continuons…

Il se met à pianoter sur son clavier, tout en surveillant sur l'écran les progrès de son texte, avec de temps en temps un marmonnement dubitatif ou satisfait.
La lumière baisse progressivement.
Entre Phantomasse.

Phantomasse - Il a remis ça ! Monsieur s'obstine. Monsieur en redemande. Incorrigible, probablement. Je lui souhaite bien du plaisir. En tout cas, je m'en vais informer qui de droit en haut lieu.

Il sort.
La lumière baisse encore et s'éteint. On ne perçoit plus que la lueur de l'écran, et le cliquetis du clavier. Au fond, sur un écran, on peut lire ce qu'est en train de taper Abel, à savoir quelques maximes inoxydables -- « Tout est dit et l'on vient trop tard », « Franchement il est bon à mettre au cabinet », « Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire » -- suivies d'un cluster typographique exécuté d'un revers de manche ou avec le nez (au gré du metteur en scène ) :
ù^plmohikguyhdtgrswwcvjk-_tuîj*l%erdfcx786453liuj,nç_iuafzqps;uipo^z !!!!!!!!!!!!!


                                                              Fin définitive


Note 3 – Née à Vladivostock d'un père Norvégien et d'une mère Hottentote, Exotic Beauty ne s'exprima qu'en lapon jusqu'à l'âge de quinze ans, âge auquel elle découvrit pour la première fois la mer libre de glaces et le muscadet, lors d'un séjour linguistique dans la baie de Bourgneuf.

 Doigt di l'honneu magik (version portative), îles Troubriandes, Musée des Dards Premiers

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