samedi 29 janvier 2011

L'ours de Poitiers

Dans tous les ateliers-théâtre, on pratique l'exercice appelé "Ours de Poitiers". Pourquoi cet ours est-il de Poitiers? Je l'ignore. C'est, je crois, Augusto Boal qui l'a baptisé ainsi dans son désormais classique  Jeux pour acteurs et non-acteurs (Ed. de la Découverte).

L'Ours de Poitiers est un jeu destiné à travailler à la fois la décontraction physique et la concentration mentale. Dans une forêt (des environs de Poitiers?), des bûcherons bûcheronnent joyeusement. Survient un ours affamé, genre grizzly (enfin, très gros), poussant un horrible grognement. Comme un seul homme, les bûcherons s'abattent à terre et font les morts : l'ours est supposé ne pas consommer la chair des cadavres. L'ours (l'animateur) se met en devoir de vérifier si  tous ces morts le sont bien réellement, en manipulant bras et jambes, risquant quelques chatouilles etc. Celui qui réagit un tant soit peu sort du jeu. Le gagnant est celui qui a su conserver jusqu'au bout la mollesse inerte du cadavre encore chaud (car on sait que la rigidité cadavérique ne s 'installe qu'au bout d'un certain temps). La difficulté de l'exercice consiste à conserver une parfaite décontraction physique alors que, mentalement, on s'attend à tout instant à être manipulé.

Le Massif du Mercantour tire son nom du Mont Mercantour, un sommet qui n'en est pas le point culminant (il n'atteint que 2772 m) mais qui en imposait suffisamment, vu de Saint-Martin -Vésubie, pour passer longtemps pour le sommet le plus élevé de la région. On y  monte par le chemin du  col Cerise (jadis très fréquenté par les contrebandiers), puis, arrivé au Lac du Mercantour, on grimpe directement au sommet. C'est une balade à la portée du randonneur moyen que je suis.

Un jour de juin, il y a quelques années, je grimpai donc au  mont Mercantour, puis parvenu au sommet, je  décidai, pour varier les plaisirs, de redescendre par le vallon qui descend du col Guilié, qui le longe, à l'Est. C'est un vallon moins fréquenté que celui du col Cerise, surtout en cette saison. J'étais seul, accompagné par le grondement du torrent. La journée était belle mais des nuages bas masquaient en partie les névés encore épais qui subsistaient sur les crêtes du Caïre Nègre du  Pelago, sur la rive gauche. Caïre Nègre, parce que les roches de la région sont des roches noires, schistes surtout. Comme disent les montagnards, il régnait une belle ambiance, pas trop rassurante, malgré l'absence totale de danger. J'ai toujours admiré l'imagination des habitants de ces régions qui se sont ingéniés à baptiser leurs montagnes de noms à vous ficher la chair de poule : le Pelago, le Basto, le Gélas, la Maledie, le Malinvern, le Bego, la Valmasque et, bien entendu, la Cime du Diable. Ce sont des montagnes austères.

Je n'en descendais pas moins la joie au coeur le chemin charmant qui descend du col Guilié. L'après-midi s'avançait, et comme d'habitude en cette saison, le vent remontait du sud vers les crêtes frontières, masquant mon odeur et mon approche. Si bien que je n'eus que le temps de freiner in-extremis sur mes gros croquenauds, pour ne pas écraser une bande d'une douzaine de mulots (étaient-ce des mulots? ça y ressemblait) affairés à  croquer des graines sur le sentier.

Que faire quand on est mulot et qu'on se retrouve à portée immédiate d'un prédateur inconnu mais monstrueusement disproportionné? L'Ours de Poitiers !

En un clin d'oeil , avec un ensemble parfait, mes douze mulots se renversèrent sur le dos, à vingt centimètres de mes chaussures, et firent les morts : pattes raides et écartées, moustaches étalées, ventre offert, queue dans le prolongement du corps,dans une immobilité cadavérique d'une vérité hallucinante.

Appuyé sur mes bâtons, je nouai la conversation. "Arrêtez cette comédie ridicule, leur dis-je, j'ai bien vu que vous n'étiez pas morts." Etc.

Aucune réaction. Pas un mouvement. Pas un signe de vie. Mais au-dedans, je te dis pas la tempête sous un crâne de mulot que ça devait être.

Il fallait en avoir le coeur net. Je me penchai doucement et tendis l'index vers un des petits ventres, voir si un gratouillage, des fois...

Mais au moment où la pointe de mon doigt n'était plus qu'à dix centimètres dudit ventre, la bande se réveilla soudain, comme un seul mulot,  s'égailla en un clin d'oeil de tous les côtés, et disparut.

Et voilà! Voilà le résultat de ma lourde niaiserie d'humain : je me retrouvais à nouveau tout seul sur mon sentier, comme un con, avec mes bâtons, mes croquenauds et tout mon attirail ridicule.Je crois même que j'étais coiffé d'une casquette jaune "Ricard", récupérée au dernier passage du Tour au col de la Bonette-Restefond

Je n'ai jamais su m'y prendre avec les animaux.

Il ne me restait plus qu'à rejoindre le hameau du Boréon dont les toits, bientôt, miroitèrent au soleil là-bas dessous.


( Posté par : Onésiphore de Prébois, avatar eugènique agréé )

 Lui, c'est un opossum (je n'ai pas trouvé de mulots). Mais ce n'est pas mal imité non plus.


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