lundi 24 janvier 2011

Non à l'immoralité !

Je n'ai pas encore lu le petit livre de Stéphane Hessel Indignez-vous, mais je ne manquerai pas de le faire. En attendant, je trouve qu'il a parfaitement raison et que ce ne sont pas les occasions de s'indigner qui manquent.

Tiens, moi, par exemple, en ce moment, je bous littéralement d'indignation. Et il y a de quoi.

Qu'on en juge.

Il  est empereur. Le moins recommandable, le plus tyrannique, le plus sanguinaire que Rome ait connu. Néron. Il en est au stade "monstre naissant", mais déjà bien avancé.

Néron est nanti d'une épouse dont il s'est lassé, Octavie. Et d'un précepteur dont les leçons de vertu commencent à le bassiner ferme, Sénèque.

Cette situation lui est d'autant plus difficile à supporter que Néron est amoureux fou d'une petite gourgandine, aussi ambitieuse qu'appétissante, Poppée, laquelle partage son amour.

Pour filer le parfait amour avec Poppée, Néron a vite fait de trouver la solution. Octavie sera répudiée et exilée dans une île lointaine, et l'encombrant Sénèque, qui refuse de cautionner le projet, sera invité à s'ouvrir les veines.

Tout ça n'est pas très moral, certes, mais l'histoire est connue, et s'il fallait s'indigner quand on ressort d'aussi vieux dossiers, on n'aurait pas fini, me dira-t-on.

Patience.

Donc, Sénèque, entouré de ses disciples, leur fait ses adieux. Ils le supplient de renoncer à son projet, à l'aide d'arguments d'un épicurisme basique :

Non morir, Seneca, no
Io per me morir non vo
Questa vita e dolce troppo
Questo ciel troppo sereno

Mais rien n'y fait. Quand on s'appelle Sénèque , on a sa réputation à soutenir. De sa belle voix de basse, le philosophe renvoie ces jeunes gens à leurs madrigaux. Et meurt.

Cette scène d'adieux est très belle. Octavie elle aussi, fait ses adieux à Rome dans un air émouvant, puis part pour son île.

Débarrassés des gêneurs et des empêcheurs de s'aimer en rond  et en couronne, Néron et Poppée se retrouvent seuls et, dans un duo final, se disent leur amour en un dialogue qui, intellectuellement, il faut le dire, est très en dessous des considérations stoïciennes développées par Sénèque à l'intention de ses disciples. Cela donne ceci :

Pur ti miro, pur ti godo,
pur ti stringo, pur ti annodo
piu non peno, non moro,
o mia vita, o mio tesoro.
Io son tua, tuo son io,
speme mia dillo, di
l'idol mio, tu sei pur
si mio ben, si mio cor,
mia vita, si, si.

Ce qui peut se traduire à peu près par : " Je te regarde, tu es ma joie, je t'embrasse, je m'unis à toi, plus de souffrance, plus de mort, ô ma vie, ô mon trésor. je suis tienne, je suis tien. Mon espoir, oh oui, dis-le, toi ma seule idole, oui mon amour, oui mon coeur, ma vie, oui, oui. "

Soyons reconnaissant au librettiste de nous avoir épargné les traditionnelles métaphores animales du genre "mon lapin angora d'amour" ou "mon chaton chatonnant".

Et c'est là que je m'indigne. C'est là que je dis qu'il faut s'indigner. Car non seulement, dans cet air final, c'est l'amour de deux scélérats qui triomphe, mais rien ne suggère qu'ils auront un jour à payer le prix de leurs crimes. Le rideau tombe sur le spectacle de ces deux diaboliques tourtereaux nous infligeant leurs roucoulades et le spectacle de leur bonheur.

 Mais le pire, le pire de tout, c'est qu'ils le font dans un air parfaitement sublime, un air à vous tirer les larmes, à vous faire fondre du même bonheur que celui des deux amants, à vous faire admettre comme légitime le bonheur dans le crime. L'auditeur, complètement égaré, finit par se dire que, quand on est amoureux et que, surtout on chante si bien, on ne saurait être absolument méchant et que, même, on devrait être absous !

Alors, c'est comme ça que la musique adoucit les moeurs : en faisant l'apologie du crime. En vous faisant accepter le crime comme légitime. Car, si ces deux créatures d'enfer ( moralement irrécupérables, insistons bien là-dessus) n'avaient pas accompli leurs forfaits, on aurait été privés de cette musique de paradis. Faut être logiques !

Eh ben, c'est du joli!

Imaginons un instant un compositeur contemporain tirant de l'Histoire récente un sujet analogue (pas besoin de chercher beaucoup) et terminant son opéra par une scène du même genre, bonjour les polémiques !

Le triomphe de l'imposture, voilà ce que c'est, oui ! Voilà ce qui m'indigne!

Mais l'imposture va plus loin encore! Car ce duo si beau, un des plus beaux de toute l'Histoire de l'opéra, cette musique céleste qui vous laisse dans un état de tendresse béate quand les violons s'éteignent doucement dans le silence, à la fin de l'Incoronazione di Poppea, du divin Claudio, l'immortel auteur de l'Orfeo, du Lamento d'Arianna et de tant de sublimes madrigaux, eh bien, cet air magnifique n'est pas de lui ! On est à peu près sûr qu'il a pour auteur un certain Benedetto Ferrari, un contemporain de Monteverdi, presque aussi célèbre que lui à l'époque. Ces emprunts étaient alors monnaie courante et cela ne choquait personne. Quelle époque quand on y pense, mon Dieu, quelle époque !

A ce niveau d'imposture, je ne vois d'équivalent que le célèbre avant-propos du livre de Georges Darien, Le Voleur :

"Le livre qu’on va lire, et que je signe, n’est pas de moi.
Cette déclaration faite, on pourra supposer à première vue, à la lecture du titre, que le manuscrit m’en a été remis en dépôt par un ministre déchu, confié à son lit de mort par un notaire infidèle, ou légué par un caissier prévaricateur. Mais ces hypothèses bien que vraisemblables, je me hâte de le dire, seraient absolument fausses. Ce livre ne m’a point été remis par un ministre, ni confié par un notaire, ni légué par un caissier.
Je l’ai volé."

Moi qui ai toujours vénéré les artistes, mes illusions s'envolent.

C'est bien simple : l'indignation me la coupe !

Claudio Monteverdi,   L'Incoronazione di Poppea

Elisabeth Söderström (Néron), Helen Donath (Poppée), Cathy Berberian (Octavie) , Giancarlo Luccardi (Sénèque)
Concentus Musicus Wien, Nikolaus Harnoncourt

 Buste de femme (Poppée?),  Musée du Louvre

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