mercredi 12 janvier 2011

" Pour un oui pour un non " , de Nathalie Sarraute

L'interprétation de Pour un oui pour un non, de Nathalie Sarraute, par André Dussollier et Jean-Louis Trintignant, filmée par Jacques Doillon, en 1990, du vivant de l'auteur, qui s'en déclara enchantée, a fait date et continue de faire référence. Trintignant et Dussollier forment un couple idéalement complémentaire par la couleur que chacun donne à son personnage : Trintignant plus austère, un peu raide dans son  étonnement légèrement dédaigneux, Dussollier plus vif, plus souple, arborant un demi-sourire, masque et révélateur de son amertume et de sa rancune. La justesse, la subtilité de leur jeu en demi-teinte impose leurs personnages de bourgeois cultivés, maîtrisant pleinement les codes du savoir-vivre. Ce qu'a de feutré leur affrontement  fait encore mieux affleurer la cruauté de leur duel sans merci et ce qu'ont d'incompatible leurs positions respectives. Tous deux nous font entrer de plein pied dans leur univers et admettre sans réserve une situation et un dialogue pourtant fort éloignés d'un réalisme banal.

Sans doute cette interprétation toute intimiste n'est-elle rendue possible que par le regard du cinéaste et par l'absence des contraintes de la représentation théâtrale. Le texte n'avait d'ailleurs pas été prévu au départ pour le théâtre mais pour la radio. Au demeurant la délicatesse et l'intimisme de cette réalisation me paraissent en accord avec l'univers cinématographique de Jacques Doillon.

Au théâtre, on pourrait aisément imaginer, et même souhaiter une interprétation plus contrastée, plus extravertie, avec une plus grande variété des tons, plus violente même. Je serais personnellement plus attiré par de tels choix.

Le texte de Pour un oui pour un non démontre à quel point le dialogue, chez Nathalie Sarraute, est exemplaire par son efficacité et son intensité dramatique. Dramatique, c'est-à-dire, conformément à l'étymologie du mot : fait pour l'action. Aucune réplique, aucune phrase, aucun mot, chez Nathalie Sarraute, qui ne soit dépourvu d'efficacité dramatique. Chez elle, la parole est action, et elle provoque toujours chez l'interlocuteur (ou les interlocuteurs) une réaction, réaction qui, à son tour est action. Une pièce de Nathalie Sarraute est une partie de ping-pong où la balle voyage sans cesse d'un côté du filet à l'autre, tantôt très vite, tantôt avec une savante lenteur, mais finit toujours par être renvoyée. Pas d'école plus merveilleuse pour l'acteur que ce théâtre où la parole est toujours action, n'est qu'action, aux antipodes d'un théâtre du discours, tel celui de Giraudoux, toujours prêt à verser dans les excès narcissiques du "couplet", de la tirade étrangère à toute préoccupation dramatique, ou du mot d'auteur.

C'est que dans son théâtre comme dans toute son oeuvre, Nathalie Sarraute nous montre à quel point la parole est redoutable,  combien cruellement elle peut blesser, voire tuer, rendre en tout cas irréconciliables les meilleurs amis du monde, pour un simple mot, dit "sans y penser", négligemment lâché au détour d'une conversation "anodine"  pour un simple oui, pour un simple non. 

Comme tous les grands écrivains, Nathalie Sarraute prend les mots, prend la parole pleinement au sérieux.


Nathalie SarrautePour un oui pour un non , film de Jacques Doillon, avec Jean-Louis Trintignant, André Dussollier, Pierre Forgert, Joséphine Derenne

(Posté par : Angélique Chanu )




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