dimanche 23 janvier 2011

Aragon vaut-il d'être relu ?

Aragon n'est pas mon écrivain favori. Ni mon modèle humain. Trop de manifestations stalinolâriques.. Trop d'extases elsamaniaques. Un tropisme récurrent pour les bureaux de recrutement. Une quête pathétique d'identité. Un besoin de se trouver une famille d'accueil. Un complexe de bâtardise pas du tout liquidé. De là, dans son oeuvre, une ambiance assez générale d'insincérité, liée à l'incapacité d' être simplement soi, au hasard Balthasar.  D'où les mirlitonnades. D'où les prudences et les déplaisantes ambiguïtés. Les occasions ratées.

Après ces vraies merveilles que sont Feu de joie et  le Mouvement perpétuel, Le Crève-coeur  m'avait paru avoir été écrit spécialement pour servir d'illustration  au pamphlet de Benjamin Péretle Déshonneur des poètes, et les Yeux d'Elsa pour démontrer les torts de la rime, depuis longtemps dénoncés par Verlaine. Sans compter que, dans ce recueil, écrit entre 40 et 42, l'auteur se livrait à un douteux  et nauséabond exercice de mariage de la chèvre et du chou probablement nécessité par le fait que le pacte germano-soviétique n'était pas encore mort et enterré. Il s'adonnera encore, à l'occasion, à ce genre de gymnastique,  par exemple dans ce poème pourtant si beau, La Nuit de Moscou, qu'on peut lire aussi bien comme un acte d'allégeance aux ordures staliniennes qu'un hommage à l'esprit du XXe Congrès (dans Le Roman inachevé). Sa production romanesque trouvait encore moins grâce à mes yeux. Malgré la qualité maison d'un roman comme Les Beaux quartiers, le romancier des Cloches de Bâle , d'Aurélien et de l'effrayant pensum des Communistes me semblait s'être fixé pour tâche de démontrer que les bonnes vieilles recettes du roman naturalistes pouvaient encore servir à touiller des fictions consommables, au moins pour un lecteur pas trop exigeant. Il est vrai que c'était l'époque des plus belles réussites d'un Butor, d'un Pinget , d'une Sarraute, d'une Marguerite Duras ou d'un Claude Simon, et les productions aragoniques ne me paraissaient pas faire le poids. La relecture de La Semaine Sainte, que j'avais pourtant admiré lors de sa parution, me consterna : Troyat, dans le genre, me paraissait avoir fait beaucoup mieux que cette évocation en costumes  digne d'une série télévisée reléguée au placard pour cause d'excessive médiocrité . Dans La Mise à mort et dans Blanche ou l'oubli, outre une certaine mièvrerie sucrée qui avait tendance à m'exaspérer, j'avais vu de laborieuses tentatives d'un artiste vielllissant peinant à se renouveler en prenant en marche des trains qui ne l'avaient pas attendu. Quant à Henri Matisse, roman, suite de variations patriotardes dont ce peintre est le prétexte, la nullité de ce pavé acheva de me convaincre que Maurice Nadeau n'avait pas tort d'écrire, dans sa féroce notice nécrologique, que la production  littéraire d'Aragon était décidément d'un ton par trop bravache pour ne pas lasser le lecteur le mieux disposé.

Le drame d'Aragon, au fond, aura été d'écrire à une époque où la concurrence était particulièrement rude, en poésie comme dans le roman. Aragon, c'est le poète par défaut , qu'on peut aimer quand on n'a pas lu ni Apollinaire ni Reverdy, ni Henri Thomas, ni Michaux, ni Cummings...; le romancier par défaut, quand on n'a lu ni Proust, ni Céline, ni Queneau, ni Gracq, ni Duras, ni Beckett, ni Pinget, ni Simon., ni, bien entendu, Faulkner ni Musil. Il me fait penser à un béquillard invétéré qui ne saurait pas qu'il peut marcher sans béquilles. Ah! s'il s'était avisé de les balancer dans le fossé et de poursuivre sa route bravement, vers son aventure !

Pourtant, je tombe par hasard sur le premier paragraphe de La Mise à mort, roman qui, naguère, m'était tombé des mains. Voici ce que cela donne :

" Il l'avait d'abord appelée Madame, et toi le même soir, Aube au matin. Et puis deux ou trois jours, il essaya de Zibeline, trouvant ça ressemblant. Je ne dirai pas le nom que depuis des années il lui donne, c'est leur affaire. Nous supposerons qu'il a choisi Fougère. Pour les autres, elle était Ingeborg, je vous demande un peu. "

Comme incipit, on pourrait trouver pire. Il y a le début d'une histoire d'amour, au rythme des noms que le personnage donne à la femme qui l'a séduit. Il y a aussi dans ces noms le genre de séduction qu'exerce cette femme. Il y a la position amicale et familière de ce même narrateur, dont on devine qu'il est en empathie avec ces gens dont il va raconter l'histoire. Le tout avec un naturel assez charmant.

Ce qui fait pas mal de choses en quatre lignes.

Mais il y a encore une autre chose, plus importante, peut-être. Et qui annonce peut-être un thème essentiel du livre (mais je ne le sais pas, puisque j'en avais jadis abandonné la lecture dès les premières pages) : c'est le pouvoir des noms. Le pouvoir de la nomination. Non seulement donner à cette femme les noms que lui inspire le charme qu'elle exerce sur lui fait partie d'une stratégie de séduction à laquelle on suppose qu'elle va finir par succomber, mais c'est aussi, et surtout, en lui donnant une nouvelle identité, la faire exister autrement, pour lui, et pour nous, lecteurs, sans pour autant qu'elle perde son insaisissable mystère, bien au contraire. Nommer, c'est apprivoiser. enfin, c'est tenter d'apprivoiser ce qui ne peut pas l'être. C'est s'approprier. (tenter de s'approprier). Nommer, c'est faire exister, c'est amener à l'existence. A une autre existence que celle qui semblait promise à la dénommée Ingeborg. C'est ce qu'après Marivaux on peu nommer la surprise de l'amour.

Tout homme amoureux est un peu poète. Et il partage donc avec le poète ce pouvoir de faire exister le monde autrement en le nommant autrement. Le Poète n'est-il pas le Prince de la Nomination?

La quête amoureuse se confond ainsi avec la quête poétique.

Ceci dit, si je m'appelais Ingeborg, j'aurais tendance à me méfier d'un type qui aurait la manie de m'appeler "Aube",  "Zibeline" ou "Fougère" . J'y verrais une sorte de refus de ce que, tout simplement, je  suis. Mettre à mort, c'est peut-être nommer ...

Mais peut-être, justement, ce qu'il y a de plus intéressant dans les livres d'Aragon, c'est cette pathétique et incurable ambigüité. Ces ruses incessantes. Ces masques multiples. Pour surmonter quelles angoisses? quelle impuissance?

N'est-ce pas lui qui a dit : " il faut vivre entre chien et loup" ?

Tout compte fait, je crois que je vais relire la Mise à mort .

A condition que je lui trouve une place dans mon agenda de lecteur, plus rempli que n'importe quel agenda de médecin spécialiste.


( Rédigé par : Jambrun )

Aucun commentaire: