lundi 3 janvier 2011

Cummings et le flocon de neige

Pour Céline

Sur une bonne partie de la France, ces dernières semaines, sur l'Europe, sur l'Amérique du Nord, des tornades de neige, des empilements de neige.

Effet de banalisation de ces masses neigeuses. Elles finiraient par vous faire oublier la beauté légère, éphémère, d'un seul flocon.

Heureusement, ce poème de Cummings est là pour la rappeler :




one


t
hi
s


snowflake 


(a
   li
     ght
   in 
 g)


is upon a gra


v
es
t


one




Ce poème est-il intraduisible? On peut évidemment en proposer une traduction, et même tenter de donner un équivalent de sa structure calligraphique. Cela peut aider le lecteur à comprendre et à apprécier l’art du poète. Mais cette traduction sera aussi, de toute façon, une opération de mise à mort du poème original.

Rappelons que, pour Cummings lui-même, toute poésie est intraduisible.

Ce poème-ci est manifestement organisé selon une structure symétrique trinitaire. Deux volets symétriques (1/ et 3/) encadrent un volet central (2/) et sont reliés par lui. Le volet 1/ comporte 16 signes; le volet 2 en comporte 11; le volet 3/ en compte 17. Donc, à un signe près, 1/ et 3/ sont égaux. Si on les ajoute l’un à l’autre, cela fait 33 signes, donc exactement trois fois le nombre de signes de 2/.

La partie 1/ et la partie 3/ sont le miroir l’une de l’autre. “snowflake” comporte 9 signes, tandis que " is upon a gra ” en comporte 10.

Le travail sur les sonorités n’est pas moins subtil : ouverture et fermeture du poème sur “one”, assonances de “snowflake” et de “is upon a gra” etc. Les correspondances de caractères sont, bien sûr, à prendre en compte et à étudier de près.

Visuellement, le poème joue sur l’opposition verticalité/horizontalité. La partie 2/  fait voir un tournoiement. Deux objets (”snowflake”/”gravestone”) sont reliés par un mouvement (”alighting”). Les deux objets sont associés au froid (de l’hiver/de la mort), tandis que les sonorités claires et lumineuses de “alighting” associent le mouvement à la vie. On peut discerner aussi une opposition du blanc (”snowflake”) et du sombre (”gravestone”), associée à une opposition légèreté/pesanteur. Contraste aussi du noir des caractères sur le blanc de la page...

Unique goutte d ‘eau matérialisée en flocon qui s’aplatit sur la dalle funéraire, puis glisse jusqu’à terre pour se retrouver unique goutte d’eau.

Remise à plat, la phrase mise en calligramme est : “one this snowflake is upon a gravestone
Traduction littérale (approximative!) : “unique (”one“) ce (”this“) flocon de neige (”snowflake“)  se posant (”alighting“) est (”is“) sur une pierre tombale (”upon a gravestone“)”.

Calligramme en deux dimensions, comme ceux d’Apollinaire, ce poème évoque irrésistiblement une sculpture en trois dimensions, une sorte d’équivalent graphique d’un mobile de Calder. Alexander Calder a d’ailleurs gravé une série d’eaux-fortes pour llustrer la pièce de Cummings, Santa Claus.

Cummings ist der Dichter  (”Cummings est le poète”) : c’est le titre d’une oeuvre de Boulez sur des poèmes de Cummings. Il est tentant de comprendre ce titre : “Cummings est le Poète par excellence, l’archétype du Poète”.

Et c’est aussi mon avis.

 E.E. CummingsAutoportrait










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