mercredi 5 janvier 2011

un grand écrivain en herbe

Je suis un grand écrivain.

Tout au moins, je suis sur le point de le devenir.

En effet, je peux désormais écrire, avec autant de justesse et de légitimité que le grand Ernst Jünger, le titre de mon premier livre : Soixante-dix s'efface. Et un titre bien choisi, c'est au moins la moitié du travail de fait, demandez à Philippe Sollers.

Pour parvenir à ce beau résultat, de combien d'incroyables coups de chance n'aurai-je pas été l'heureux bénéficiaire! A combien de périls, à combien d'affreux malheurs n'aurai-je pas échappé!

Par exemple, je n'ai pas été tondu à la Libération pour avoir été l'amant d'Ernst Jünger.

On sait que François Mitterrand échappa de justesse à l'attentat de l'Observatoire. Eh bien, après tant d'années, je puis bien le révéler : moi aussi. Ainsi qu'à celui du Petit-Clamart, d'ailleurs.

Et si mon père n'avait pas miraculeusement échappé à l'attentat de Sarajevo, je ne serais pas là pour écrire ces lignes. Au vrai, mon existence n'est que le produit d'une succession d'heureux hasards, comme celui qui fit qu'à la bataille de Poitiers, un de mes ancêtres s'en tira avec une cheville foulée.

Quand je dresse la liste des tremblements de terre, raz-de-marée, incendies, accidents de chemin de fer, d'avion, auxquels j'ai échappé, j'en tremble rétrospectivement. Combien avisé fus-je ("avisé fus-je" : c'est pas joli pour un futur grand écrivain, mais bon, ce qui est écrit est écrit), combien avisé fus-je de n'être jamais monté à cheval, de n'avoir pas envisagé une carrière de pilote de course (malgré mon admiration pour Ayrton Senna, je me demande parfois si je ne suis pas imbécile).

Il y a de quoi remercier Dieu. Je crois en Dieu. D'ailleurs, émule en cela ("émule en cela", c'est pas joli, ma foi tant pire), émule en cela ("émule en cela", ça me fait penser à Philippe Etancelin, un autre pilote de course, je suis décidément imbécile) -- je reprends -- émule en cela de feu André Frossard, j'ai rencontré Dieu, au moins deux fois, entre les cuisses de Caroline.

J'ai donc eu beaucoup de chance dans ma vie. Certes, comme tout le monde, j'ai des regrets. Celui, entre autres, de ne pas avoir été doté (par Dieu) du physique d'Isabelle Adjani. Car j'aurais aimé être une femme, au moins une fois de temps en temps. J'aurais aussi souhaité réussir le concours des P.T.T.  A cause de la postière (celle du troisième guichet en partant de la droite).

Quand je pense à toutes les sottises et à toutes les fautes que je n'ai pas commises, et qui auraient pu m'envoyer en prison ou pire, je remercie ma bonne étoile. Il est vrai que j'en ai commis pas mal d'autres. Mais, comme on dit, pas vu pas pris. Et puis, à l'instar d'un autre grand pécheur pour qui j'ai une certaine tendresse, je me dis chaque matin, en me brossant les dents : "Il faut songer à s'amender, pourtant". Et comme c'est sur nos intentions que nous serons jugés, n'est-ce pas là ce qui importe?

Et puis, qu'on ait vécu ou non en observant la morale puérile et honnête, qu'on ait ou non "réussi" sa vie, l'essentiel, comme l'a dit Coubertin, c'est d'avoir eu participé.

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