dimanche 9 janvier 2011

Vive le chat !

La maison d'édition américaine NewSouthBooks s'apprête à rééditer les deux romans les plus célèbres de Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer et Les Aventures d'Huckleberry Finn, d'où seraient supprimés le mot nigger et le mot injun, jugés offensants pour les membres des communautés qu'ils désignent, et remplacés respectivement par slave et par Indian. L'éditeur s'en explique en arguant que cette nouvelle édition s'adresse au public scolaire et qu'il est préférable d'éviter les provocations et les incidents.

Simultanément, les éditeurs britanniques de livres pour enfants recommandent à leurs auteurs d'éviter d'employer le mot cochon, susceptible de choquer les lecteurs musulmans.

Ces deux initiatives suscitent diverses protestations, dénonçant une censure inintelligente.

Je comprends parfaitement, quant à moi, la louable prudence d’ initiatives destinées à ménager les susceptibilités, facilement offensées, de descendants de peuples ou de communautés qui ont déjà beaucoup trop souffert. Ce n’est pas pour voir mes enfants lire le mot cochon dans les pages de la Semaine de Suzette que je les envoie à l’école coranique.

Nos éditeurs de manuels scolaires seraient bien inspirés d’imiter cette initiative. Dans nos banlieues plus ou moins chaudes, les susceptibilités des uns et des autres sont déjà suffisamment à vif pour qu’on puisse se permettre de faire de la provoc. Alors expurgeons. Expurgeons jusqu’à l’os. On ne va pas nous bassiner avec le sacro-saint respect de textes à bien des égards moralement douteux, pour ne pas parler de leurs auteurs, d’ailleurs morts depuis longtemps.

En admettant qu'on systématise ce genre d'interventions chirurgicales textuelles décidées pour des raisons de santé publique( interventions que je souhaite et approuve entièrement),  on pourrait toujours réserver l’étude de la littérature (non expurgée) au quarteron d'élèves ultra-minoritaires dont les parents en feraient la demande expresse. Quant aux autres (c’est-à-dire l’immense majorité), le mieux serait de leur supprimer tout enseignement de la littérature. Pour ce que ça les intéresse, et pour le peu qu’ils en comprennent, ce sera tout bénéfice pour eux si on leur remplace la littérature par des cours de soutien en maths (par exemple). De toute façon plus tard, ils ne liront pas, alors…

Elargie au public adulte, l’initiative de cet éditeur américain n’est pas moins intéressante. Pourquoi faudrait-il que tous les lecteurs aient lu la même version d’un livre? Il n’y a pas de raison… On trouve bien dans les rayons des supermarchés des édulcorants à la place du sucre, des confitures allégées et des fromages blancs sans matières grasses. Alors, à l’intention des âmes et des estomacs sensibles, pourquoi pas un Zola édulcoré, un Balzac allégé et un Céline soft? Un Gide Halal et un Proust Kacher? Pourquoi dire non à une diversité qui, du reste, engendrerait rencontres, échanges, discussions? Je lui fais goûter mon Huysmans adouci, elle me refile de son Jarry à la banane…

D'ailleurs,  à lire certains commentaires indignés, on pourrait croire que cet éditeur américain a inventé la lune. Mais la littérature expurgée pour la jeunesse, ça ne date pas d’hier. Et la bonne vieille Bibliothèque Verte de notre enfance, personne ne s’en souvient? Les utilisateurs d’un manuel de littérature pour les lycées qui eut son heure de gloire se rappellent qu’un passage célèbre du Candide de Voltaire avait été légèrement caviardé pour la bonne cause. Au lieu de “Quelques filles éventrées, après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs”, on lisait “Quelques filles éventrées rendaient les derniers soupirs”. Comme rien ne signalait la coupure, on n’y voyait que du feu et tout le monde était content.

” Papa, m’a demandé ma fille Zohra (huit ans), qu’est-ce que c’est qu’un cochon?
– N’emploie pas ce mot impie, ma fille, lui ai-je répondu.
– Mais papa, c’est Nadira qui m’a dit : “Mounir m’a montré son zizi dans les cabinets. C’est un cochon !”

Elle va m’entendre, la mère de Mounir, c’est moi qui te le dis! 

C’est vraiment idiot, à la fin, ce fétichisme qui sacralise le moindre texte, dès qu’il s’agit de littérature. Alors que,s’il s’agissait d’un discours de Sarkozy (par exemple), personne ne verrait d’inconvénient à ce que la plupart des mots soient remplacés par des astérisques. Il est grand temps d’en venir à une conception plus adulte de la lecture, à la fin. Sous prétexte qu’un éditeur américain a remplacé, pour d’excellentes raisons, deux mots qui peuvent fâcher par d’anodins équivalents, on se fâche, on crie à la censure. Mais après tout, pourquoi faudrait-il se laisser polluer par toutes sortes de résidus intellectuellement, moralement et spirituellement  toxiques qui traînent dans les livres de l’écrivain apparemment le plus recommandable (la comtesse de Ségur, par exemple)? C'est tout de même le droit le plus imprescriptible de tout lecteur que de sélectionner, en son âme et conscience, ce qu’il accepte de lire (ou de ne pas lire), non ?

A cet égard, la lecture en ligne ouvre d’appréciables possibilités : par exemple, le lecteur pourrait programmer à l’avance la liste des mots qu’il a décidé de zapper, les faire disparaître, et les remplacer par des astérisques (ou par un signal sonore harmonieux — tûût — s’il s’agit d’un livre audio. Moi, par exemple, dans ma liste personnelle de mots cochons (qui comporte évidemment le mot “cochon”, car je suis un vrai croyant), le mot “démocratie” me donne des boutons : eh bien, avec ce système, je pourrai lire, le coeur serein, L'Esprit des lois, Le Contrat social ou De la *** (tûût) en Amérique sans être gêné.

En fait, la solution appartient aux écrivains eux-mêmes : pourquoi, mûs par un noble sentiment quelconque (délicatesse, respect humain, amour du prochain etc.), ne décideraient-ils pas tout simplement de s’abstenir systématiquement d’employer les mots qui peuvent choquer, ou — mieux encore — de parler de tout ce qui fâche, qu’il s’agisse de sexe, de démocratie, de droits de la femme (ou des animaux, c’est un peu la même chose) etc. etc. Ces ridicules scrupules de censure ne se poseraient plus du tout. Les auteurs s'épargneraient beaucoup de soucis et d 'ennuis et les lecteurs y gagneraient un  sommeil paisible.

Voilà une motion utile à soumettre à la prochaine réunion plénière du PEN Club.

Il me semble que, naguère, Yves Montand avait très bien décrit cette solution et ses avantages dans une jolie chanson : Le Chat de la voisine.

Quel joli sujet que le chat de la voisine, bien propre à remplacer tous les autres !

Et vive le chat (Zébulon) et vive le chat et vive le chat et vive le chat !

                                                                     *

Blague à part, on trouve dans L'Esprit des lois , de Montesquieu, un célèbre chapitre intitulé  De l'esclavage des *** (tûût!) et qui commence par la phrase suivante :

"Si j'avais à défendre le droit que les peuples d'Europe  ont eu de rendre les ***(tûût) esclaves, voici ce que je dirais".

Suit une série d'arguments en faveur de l'esclavage des ***(tûût!).

Pour tout lecteur rompu aux formes de l'ironie, pour avoir fréquenté Swift et Voltaire, il est clair que Montesquieu feint d'adopter la position de ceux qu'il attaque, à savoir les esclavagistes, en présentant leurs arguments sous une forme qui en dénonce l'absurdité ou l'inhumanité.

Eh, bien, allez donc soumettre ce texte, sans commentaire, à des adolescents quelconques (pas forcément dans une cité sensible). Neuf d'entre eux sur dix vous diront que Montesquieu était raciste. Et quant aux adultes, je doute que la proportion soit très différente.

On ne  saurait prendre trop de précautions.

Un jour que nous étions allés jouer, mes jeunes et moi, dans une salle polyvalente jouxtant une cité sensible d'une ville du Midi de la France, nous avions donné un beau texte de Guy Foissy intitulé Racisme : l'auteur y donne la parole à des racistes caricaturaux dans le but de dénoncer la bêtise et l'absurdité du racisme. La phrase "Ils ne sont pas comme nous. Ils sont différents" est le leitmotiv de ce texte qui se termine par l'échange suivant :

"  - Et nous ?
   - Quoi "nous"?
   - Est-ce que nous sommes bien comme nous ? "

Quelques jeunes venus de la cité voisine avaient assisté au spectacle sans piper. A la fin, ils nous interpellèrent, nous accusant (gentiment, parce que, tout de même, ils n'en étaient pas sûrs) d'avoir joué un texte raciste.

Nous nous expliquâmes et l'ambigüité fut dissipée.

Mais tout de même, ça aurait pu se terminer par une séance de baston.

                                                                    *

Pour en revenir plus sérieusement à l'initiative discutable de cet éditeur américain, elle me paraît relever d'un  respect fétichiste et niais de l' "identité".

Respecte mon identité! Touche pas à mon identité! …

Si cet éditeur américain se propose de supprimer les mots nigger et  injun des textes de Twain, c’est qu’il croit que les Noirs ou les Indiens qui les liront pourront se sentir offensés dans leur identité. C’est évidemment faire injure à ces lecteurs potentiels que de supposer qu’ils sont privés du minimum de sens historique qui leur permettrait d'admettre sereinement dans un livre la présence de mots qui ne sont que les reflets des moeurs et des mentalités d’une époque et d‘une société révolues. Or, priver une identité de sa dimension historique, c’est la mutiler. Il n’est d’identité véritable et digne de ce nom que plurielle, multiforme et changeante, comme on s’en convainc en lisant le roman de Philip Roth, La tache. (voir mon billet précédent). Ce livre (publié en 2000) montre en tout cas que ces crispations sur des questions de vocabulaire, liées aux questions d’identité, ne sont pas nouvelles aux Etats-Unis.

L'histoire des acceptions et des connotations du mot nègre dans la langue française est passionnante parce qu'elle montre à quel point elles changent et sont le reflet des situations et des luttes historiques. On sait que dans la langue classique (par exemple chez Montesquieu dans le titre De l'esclavage des nègres, ou chez Voltaire dans Candide) le mot n'est nullement péjoratif et désigne simplement les Noirs. Les connotations péjoratives sont évidemment le produit de l'histoire coloniale, jusqu'à ce que les textes de combat d'un Césaire ou d'un Senghor confèrent au mot (ainsi qu'au néologisme négritude) un contenu positif dont se serviront les Noirs dans les combats émancipateurs.


( Posté par : Guy le Mômô )



Jean-Jacques Henner,   La Liseuse








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