lundi 28 février 2011

" Tandis que j'agonise ", de William Faulkner : traduire Faulkner, c'est pas facile !

Traduire un texte littéraire est toujours un casse-tête, mais c'en est un particulièrement compliqué, s’agissant de Tandis que j’agonise, de William Faulkner, où non seulement il faut rendre le style particulier de chacun des intervenants, mais aussi  trouver un équivalent plausible en français de l’américain particulier de ces paysans qui racontent et commentent la mort et le convoi funèbre mouvementé d’Addie Bundren, dont ils sont les parents, les amis, les voisins. Cet américain du comté de Yoknapatawpha de Faulkner (dans la réalité Lafayette County, Mississippi).

Il s’agissait donc de trouver des équivalents aussi fidèles que possible à la lettre du texte, mais des équivalents lisibles et admissibles en français, et cohérents d’un bout à l’autre. Ce qui n’était pas une mince affaire.

Pour y parvenir, Maurice Edgar Coindreau, le premier traducteur, eut recours à ce que j’appellerai un « parler-plouc » à la française, qui appelle, à mon sens, deux critiques : la première est qu’il est rien moins que sûr que ce « parler-plouc » ait jamais été parlé en France dans les années trente ; il me paraît ni plus ni moins réaliste que le français que Molière fait parler à Pierrot, à Charlotte et  à Mathurine dans Dom Juan ; la deuxième est que cet équivalent reste de toute façon très éloigné de l’américain-bouseux-mississippien que causent les personnages du roman ; la troisième est que les tournures pseudo-plouc utilisées par le traducteur ont souvent l’inconvénient de nous éloigner, de façon discutable, de la lettre du texte original.
Par exemple dans ce passage, où c’est Tull qui raconte :

« I don’t know what he’ll do », Cora says. “I just don’t know.”
“Poor Anse”, I say. “She kept him at work for thirty-odd years. I reckon she is tired.”

Traduction de Coindreau (révisée avec le concours de Michel Gresset) :

« J’me demande c’qu’il va devenir, dit Cora. J’ai pas idée.
--« C’pauvre Anse », que j’dis, elle l’a obligé à travailler pendant trente ans et plus. M’est avis qu’elle en a assez."

Plus près du mot à mot, cela pourrait se traduire :

« Je ne sais pas ce qu’il va faire », Cora dit. « Je ne le sais tout juste pas. »
--«  Pauvre Anse », je dis. « Elle l’a tenu au travail pendant trente ans et plus. Je pense qu’elle est fatiguée. »

Je me dis que le choix délibéré de rendre au plus près possible la lettre du texte, sans chercher des équivalents pittoresques dans un hypothétique parler hâtivement estampillé paysan français, aurait plus de chances de plonger le lecteur dans un dépaysement que devrait garantir cette excursion dans le Mississippi profond des années trente.

Selon Pascal, tout le malheur de l’homme lui viendrait de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. Selon Tull, un des narrateurs témoins, il viendrait plutôt de trop penser et de ne pas s’en remettre suffisamment aux femmes. Encore que, sur le second point, il n’est pas trop sûr :

«  Now and then a fellow gets to thinking about it. Not often, though. Which is a good thing. For the Lord aimed for him to do and not to spend too much time thinking, because his brain it’s like a piece of machinery : it won’t stand a whole lot of racking. It’s best when it all runs along the same, doing the day’s work and not no one part used no more than needful. I have said and I say again, that’s ever living thing the matter with Darl : he just thinks by himself too much. Cora’s right when she says all he needs is a wife to straighten him out. And when I think about that, I think that if nothing but being married will help a man, he’s durn nigh hopeless. But I reckon Cora’s right when she says the reason the Lord had to create women is because man don’t know his own good when he sees it. “

“Des fois comme ça, on se met à penser. Pas trop souvent, pourtant. Et c’est bien heureux, parce que la volonté du Seigneur est qu’on agisse au lieu de passer son temps à penser, parce que le cerveau, c’est comme un mécanisme. Ça ne lui vaut rien qu’on soit toujours après lui. Le mieux, c’est de le laisser aller toujours pareil, avec sa petite besogne de chaque jour, et sans l’employer plus qu’il ne faut. Je l’ai dit et je le répète, le cas de Darl,  c’est  pas autre chose que ça. Il pense trop. Cora a raison quand elle dit que ce qu’il lui faudrait, c’est une femme pour le réformer. Et quand je me mets à penser à ça, je m’aperçois que, si le mariage est le seul secours de l’homme, sa situation est bien quasiment sans espoir. Mais j’avoue que Cora voit juste quand elle dit que la raison pour laquelle le Seigneur a créé la femme, c’est parce que l’homme ne voit pas ce qui lui est bon, même quand il l’a sous le nez »

 ( traduction de Maurice Edgar Coindreau et Michel Gresset). Là encore, si on examine dans le détail les choix des traducteurs, il y aurait beaucoup à dire. Mais reconnaissons que l’entreprise était bougrement ardue.

Quant au « parler-plouc » de Faulkner lui-même, était-il si fidèle à l’original que cela ? Peut-être pas, et même sûrement pas, puisque Faulkner ne rédige pas une étude ethnographique mais un roman. Ce serait tout de même intéressant de savoir jusqu'à quel point il fait parler ses paysans du Mississippi comme Molière faisait parler les siens.

Entreprise ardue que la traduction.Et haute. Et noble. Cela fait rêver, tout de même, cette chance qu'eut Maurice Edgar Coindreau d'avoir été choisi pour traduire le premier en français ce texte exceptionnel qu'est Tandis que j'agonise. Chance, mais aussi honneur, mais aussi écrasante responsabilité. Quant un artiste de l'envergure de Faulkner place si haut son ambition, se choisit des tâches si difficiles, quand, pour les mener à bien, il mobilise toutes les ressources de sa langue, toute son aptitude à réinventer sa propre langue, il s'agit, pour le traducteur, de ne pas être trop indigne de l'original -- que dis-je, il s'agit d'être à la hauteur, vraiment à la hauteur, et comment y parvenir dans une autre langue, aux possibilités, aux couleurs toutes différentes? Par exemple, comment parvenir à garder toute sa force, tout son pouvoir d'évocation, à cet extraordinaire épisode du passage du gué de la rivière en crue, épisode où, de surcroît, tout le sens du roman est donné ? Celui qui parle le premier, c'est Darl, l' "intello" de la famille, le plus proche de l'écrivain, celui qui sait agir mais aussi celui qui sait regarder et celui qui sait trouver les mots pour raconter et décrire. Sa relation commence ainsi :

" Before us the thick dark current runs. Il talks up to us in a murmur become ceaseless and myriad, the yellow surface dimpled monstruously into fading swirls travelling along the surface for an instant, silent, impermanent, and profoundly significant, as though just beneath the surface something huge and alive waked for a moment of lazy alertness out of and into light slumber again.
It clucks and murmurs among the spokes and about the mules' knees, yellow, skummed with flotsam and with thick soiled gouts of foam as though it had sweat, lathering, like a driven horse. Trough the undergrowth it goes with a plaintive sound, a musing sound; in it the unwinded cane and saplings lean as before a little gale, swaying without reflexions as though suspended on invisible wires from the branches overhead. Above the ceaseless surface they stand -- trees, cane, vines -- rootless, severed from the earth, spectral above a scene of immense yet circumscribed desolation filled with the voice of the waste and mournful water. "

" Devant nous l'eau coule, épaisse et noire. Sa voix monte vers nous en un murmure continu et multiple. La surface jaune ets monstrueusement boursouflée de tourbillons fugitifs qui courent un instant à la surface; comme si, juste sous la surface, quelque chose d'énorme et de vivant s'éveillait d'un sommeil léger pour y retomber après quelques instants de paresseuse activité.
Entre les rayons et les genoux des mules, elle glousse et murmure, jaune, couverte d'épaves, de grosses flaques d'écume sale, comme si elle avait sué, blanche comme un cheval au galop. Elle coule sous les fourrés avec un son plaintif, un son musard. Les roseaux flexibles et les jeunes pousses s'y courbent comme sous un vent de tempête. Ils ondulent sans reflets, comme suspendus par des fils invisibles aux branches supérieures. Au-dessus de la surface perpétuellement agitée, ils s'élèvent -- arbres, roseaux, lianes -- sans racines apparentes, séparés de la terre, spectraux sur cette scène de désolation immense et pourtant circonscrite, emplie de la voix de l'eau, désolée et plaintive."
(Tandis que j'agonise, traduction de Maurice Edgar Coindreau et Michel Gresset)


 Accablé sous le poids des ans,  l'inconditionnel de Faulkner se dit : "Il faudrait tout de même que je relise Tandis que j'agonise avant de mourir ".

C'est ainsi en effet que je voudrais mourir : juste après avoir refermé le livre d'un écrivain de génie comme Faulkner, sur le signet qui marque où s'est arrêtée ma lecture. Parce que,  si le destin me fait cette faveur,  qui sait, je mourrai peut-être heureux.

Tandis que j'agonise ( As I lay dying ), de William Faulkner
Traduction de Maurice Edgar Coindreau et Michel Gresset
Folio/Bilingue, Gallimard










dimanche 27 février 2011

Un petit curieux

Le col d'Arsine est un des plus beaux sites du massif des Ecrins, entre la montagne de Combeynot et celle des Agneaux. On y monte sans difficulté depuis le hameau du  Casset, en passant par le beau lac de la Douche. Les parages du col sont particulièrement surveillés, car il est directement dominé par l'énorme moraine du glacier d'Arsine, qui a beaucoup reculé ces dernières années, alimentant un vaste lac aux eaux laiteuses. Que la moraine lâche sous la pression des eaux, et celles-ci débouleraient en trombe sur le hameau du Casset et la Vallée de la Guisane.

Quand je me promène en montagne, j'aime bien rester le dernier, quand l'après-midi s'allonge et que les randonneurs ont pris le chemin du retour. Cette fois, je me suis arrêté parmi les gros blocs erratiques qui parsèment les pelouses du col, pour respirer et contempler le paysage. A quelques dizaines de mètres, j'avise une bestiole qui saute légèrement de bloc en bloc et que je prends d'abord pour un oiseau.

A son tour, la bestiole me repère. Je la vois alors se livrer à un curieux manège, sautant d'un bloc pour passer sous le suivant, remonter sur le suivant, repasser sous le suivant, dans l'intention manifeste de se rapprocher de moi, afin d'identifier l'intrus.

Et tout à coup, sortant de sous le bloc près duquel j'ai fait halte, elle est là à à mes pieds, à quelques dizaines de centimètres de mes chaussures, dressée sur ses pattes de devant. Oreilles en chou-fleu, énormes yeux noirs qui me font l'effet de soucoupes, elle me considère. Je la considère. Nous nous considérons en silence.

Je n'ai jamais vu ce petit mammifère. Plus tard, je l'identifierai comme une petite genette, mais aujourd'hui encore, j'ai un doute.

Le face-à-face immobile dure un  moment. Enfin je me laisse à émettre un vague gloussement, parfaitement incongru. Instantanément, la bestiole disparaît sous le rocher, puis je la vois s éloigner prestement.

Il ne  me reste plus qu'à redescendre le long du torrent aux rives fleuries de rhododendrons.


( Posté par : Babal )



Dans la montée vers le col d'Arsine

samedi 26 février 2011

La providence du photographe amateur

C'est le coucher de soleil, comme on sait.

Mais le lever de soleil n'est pas moins inusable.


( Posté par : Jambrun )

vendredi 25 février 2011

En allant chez Adèle

Pour aller chez Adèle, c'est loin, ça grimpe, et on ne peut y aller qu'à pied. Il vaut mieux partir tôt. Ce matin de la fin du mois d 'août, l'amie qui  m'accompagnait et moi étions partis nettement trop tard. On laisse la voiture en amont du pont d'Arsine, dans les cailloutis envahis d'herbes laissés par le torrent, puis on se tape la montée raide du verrou glaciaire qui donne accès à l'Alpe de Villard d'Arène. Après, c'est de la vache, de la très belle  vache d'ailleurs. On a la vue sur les escarpements du pic Gaspard à droite, et sur les murailles du pic de Neige Cordier en face. On laisse à gauche la montée au col d'Arsine, tout proche. Une fois atteint le refuge de l'Alpe de Villard d 'Arène, on descend sur la Romanche, puis on s'enfonce dans le vallon du glacier de la Plate des Agneaux. 

" Vous allez chez Adèle ?", nous demandèrent deux pique-niqueurs très bronzés qui manifestement en descendaient. Nous y allions.Enfin, nous comptions y aller. Un peu plus loin, nous nous engageâmes sur le sentier bien raide qui mène chez Adèle en gravissant la Plate des Agneaux. Une plate est un espace plan; ce qui n'implique pas qu'il soit horizontal. La Plate des agneaux est très pentue, mais les agneaux du coin ont un grand sens de l'équilibre.  Nous comprîmes vite que nous n'arriverions pas chez Adèle avant la fin de l'après-midi, et comme nous n'étions pas attendus,  il y  avait un risque de coucher dehors. Nous musardâmes un moment dans le vallon du glacier, puis nous prîmes le parti de redescendre. Nous ferions connaissance d'Adèle une autre fois.

Une jeune amie à moi était, par contre, une habituée de chez Adèle. Vers seize ans, la passion des courses en montagne l'avait prise. Elle me disait qu'avant de partir pour une course, elle crevait de peur (elle devait avoir un peu le vertige), mais que c'était plus fort qu'elle, la passion des cimes l'emportait. Une fois, au-dessus de chez Adèle, dans les parages de la Grande Ruine, le guide lui sauva la mise en la plaquant au sol au moment où déboulaient de grosses pierres; ce sont des endroits à risque. Cette très jeune fille avait du caractère, et un caractère passionné.

Je voudrais bien, moi aussi, traîner un peu mes guêtres dans les parages de Roche Méane, de la Grande Ruine et du pic Bourcet, ne serait-ce que pour jouir de la vue imprenable sur les Ecrins. Mais il est peut-être un peu tard...

On ne sait pas grand-chose d'Adèle .Elle habitait Liège, en Belgique. Elle devait être amoureuse des montagnes de la région. A sa mort, elle légua sa fortune pour bâtir le refuge qui porte son nom.


( Posté par : Babal )

Refuge Adèle-Planchard (Hautes-Alpes), 3169 m

jeudi 24 février 2011

Le Diable et le Bon Dieu

J'ai l'impression d 'avoir beaucoup changé, depuis quelques temps, à l'égard des croyances religieuses. Je comprends mieux que tant d'êtres humains ne puissent s'en passer. Il faut du sens. Il faut de l'espérance. Il faut de la sagesse. Comment blâmer ceux qui vont les  trouver dans une croyance religieuse?  Si j'avais plus de temps devant moi, je me lancerais certainement dans l'étude sérieuse des religions. Ce que je continue de haïr, en revanche, c'est l'intolérance religieuse, c'est le fanatisme borné et meurtrier, c'est l'intégrisme à oeillères. C'est pourquoi une spiritualité comme celle du bouddhisme jaïn attire ma sympathie.

Dès l'enfance, l'athéisme a été mon option personnelle. Je n'ai jamais pu croire à l'existence d'un Dieu créateur ni à celle d'un principe spirituel régissant l'Univers. Pour moi, il n'y a que les hommes sur la Terre, responsables de leur destin, dans les limites que la Nature leur fixe. Je partage la conviction de Goetz, dans Le Diable et le Bon Dieu, de Sartre : " Il n'y a rien, Nasty, rien : nous n'avons que notre vie. ".

Belle pièce que Le Diable et le Bon Dieu, mais qui ne tente guère les metteurs en scène d 'aujourd'hui :  c'est d'abord qu'il s'agit d'une grosse machine, avec beaucoup de personnages. Et puis, on n'oserait plus écrire comme cela pour le théâtre. C'est une écriture aujourd'hui aussi datée que celle des pièces à peu près contemporaines de Camus. Et  on ne fait pas plus didactique : avec son impeccable construction dialectique -- thèse, antithèse et dépassement de la contradiction, une vraie pièce pour élèves de terminale au stade de l'initiation à la dialectique hégéliano-marxiste.

Pourtant, oui c'est une belle pièce,  vivante, colorée, émouvante et drôle, brillamment écrite. Et une leçon de lucidité, d'énergie et de courage. Oui, nous sommes seuls, nous n'avons que notre vie, mais avec tous les hommes autour de nous et avec nous. Ou contre nous. Pas question de faire dans l'angélisme : tous les hommes sont frères, certes, mais Sartre comprend cette fraternité d'une toute autre manière que le Christianisme : "Crève donc, mon frère", dit Goetz, en poignardant  l'homme qui refuse de reconnaître son autorité. S'aimer sur la terre, c'est le plus souvent haïr le même ennemi. Il n'y a de fraternité vraie que celle qui unit ceux qui combattent pour les mêmes valeurs. Toute vie est un combat. Un combat pour la vie. Les derniers mots de Goetz, par lesquels se clôt la pièce, restent pour tout athée une leçon de lucidité et de courage :

"...je resterai seul avec ce ciel vide au-dessus de ma tête, puisque je n'ai pas d'autre manière d'être avec tous. Il y a cette guerre à faire et je la ferai. "


Jean-Paul Sartre Le Diable et le Bon Dieu   (1951)


( Posté par : Jambrun )

Un euphorisant sans effets secondaires

-- Vous n'avez pas, des fois, songé à en finir? , me demande mon jeune médecin généraliste à qui j'ai demandé de me prescrire un euphorisant léger, dont j'ai un peu besoin ces temps-ci.

-- Non... enfin si... "

J'ajoute que je l'ai envisagé de façon théorique, en entrant tout de même un peu dans les détails, mais que je ne crois pas faire partie des gens qui sont capables de passer froidement à l'acte, et puis que j'ai envie de voir grandir mon petit-fils et ma petite fille. Je n'ajoute pas que j'ai, chevillé au corps, un amour de la vie si  éperdu qu'il me sera de toute façon difficile de consentir à la quitter autrement qu'à la dernière extrémité. Je ne suis donc pas encore prêt à me procurer les quelques ingrédients nécessaires qu'on trouve dans n'importe quel supermarché, et dans n'importe quelle pharmacie, à un prix très abordable : par exemple quelques tubes d'anxiolytiques et de somnifères, deux ou trois bouteilles de mon whisky préféré (le Talisker, à cause de son parfum de tourbe), un paquet de lames de rasoir (ah! Sénèque...). Plus quelques CD de mes musiques préférées, du Monteverdi, du Bruckner, Jimmy Giuffre et Keith Jarrett... J'ai déjà choisi le parking, auprès de cette piste forestière, dans la montagne, là où l'on a une si belle vue sur la Provence, et où je garerai la voiture, une après-midi de grand ciel bleu, avec, de préférence, du mistral, et la promesse d'un beau coucher de soleil....

Mais je n'en suis pas là. Pour le moment, la première étape ayant été franchie avec succès, on va aborder la seconde avec la meilleure volonté du monde. En attendant, j'écoute le duo parfait que forment Julian Bream et John Williams. Euphorisant quasi parfait, sans autre effet secondaire que le bonheur planant qui s'installe, une fois la musique revenue au silence. Ah! si, au lieu de me contenter paresseusement d'un modeste lot d'accords qui me servaient au moins à m'accompagner quand je chantais Brassens, je m'étais bougé un peu le cul pour apprendre sérieusement à jouer de la guitare classique et pour ne pas désapprendre peu à peu à jouer du piano...

Au moins, si j'avais, comme dit Baudelaire, le regret un peu plus souriant... ça éviterait au moins à la Sécurité Sociale de me rembourser des tranquillisants, en plus du reste.  Enfin... , comme ne dit pas tout-à-fait Verlaine, je me souviens des jours anciens, et je ne pleure pas. 

C'est déjà ça.


Posté par : J.-C. Azerty )

Julian Bream et John Williams,    Together   ( musiques de William Lawes, Ferdinando Carulli, Fernando Sor, Isaac Albéniz, Enrique Granados, Manuel de Falla, Maurice Ravel, Gabriel Fauré, Granados )  /  BMG Classics

mercredi 23 février 2011

" Un fil à la patte ", de Georges Feydeau par Jérôme Deschamps

La saison est propice à Feydeau sur les scènes françaises. Après les quatre pièces mises en scène par Françon, la télévision nous offrait un superbe divertissement avec Un Fil à la patte, interprété par les Comédiens Français et mis en scène par Jérôme Deschamps. Distribution brillante, d'un niveau exceptionnel. Mise en scène habile, parfaitement maîtrisée, sans un temps mort. Deschamps a su exploiter toute la virtuosité d'écriture, toute la richesse comique de cette grande machine à faire rire qu'est Un Fil à la patte (trois actes). Divertissement superbe, mais sans doute pas davantage, par un choix sans doute délibéré, qui privilégiait le jeu clownesque (et dans ce registre, Jérôme Deschamps est parfaitement à son aise). Christian  Hecq, irrésistible dans le rôle de Bouzin, était la locomotive idéale d'un spectacle dont les affinités avec le cirque et le cinéma burlesque étaient  patentes.

Pourtant, ce qui fait pour moi l'intérêt de Feydeau, c'est, au-delà de la mécanique comique, la cruauté lucide de sa vision de la vie sociale et de la nature humaine. On n'est jamais loin, chez Feydeau, du monstrueux et  de la folie. Et pour faire apparaître cela, il faut la volonté de le faire apparaître, il faut une lecture, qui infléchisse la mise en scène, sans pour autant affaiblir le comique. C'est ce qu'à mon avis, Alain Françon avait superbement réussi, notamment pour Mais n'te promène donc pas toute nue. Malgré tous ses prestiges, ce travail de la Comédie Française reste sensiblement en-deçà d'une telle réussite. Avec Jérôme Deschamps, Feydeau est magnifié comme le maître incontesté du vaudeville. Avec Alain Françon, comique et profondeur s'unissent pour faire de Feydeau l'égal d'un Molière.


Lire aussi sur ce blog : - Feydeau misogyne ?
                                     - Feydeau mis en scène par Alain Françon : du mariage au divorce

( Posté par : Angélique Chanu )




Le ciel est par-delà les rideaux

Ce matin-là, dans cette chambre  où m'assignait la maladie (je devais avoir huit ans), la gelée avait dessiné sur les vitres de grosse coulures translucides que dorait, dans leur épaisseur, le soleil levant; le monde extérieur, au-delà, ne se laissait que très vaguement deviner. C'était une vision voluptueuse et je m'absorbais longuement dans la contemplation de ces langues de glace dorée; je ne m'en détournais que pour compter et recompter les motifs réguliers du papier peint vert pâle. Les visites du médecin et les attentions de ma mère suffisaient, avec ces menues occupations, pour m'épargner l'ennui.

Dans ce village de la Sarthe, ma mère, directrice de l'école de filles, occupait un logement de fonction, cette maison justement, qui était l'ancien presbytère, jouxtant  l'église paroissiale. Ainsi, je dois une bonne partie des souvenirs de mon enfance qui ont pour moi le plus de charme au petit père Combes et à sa loi de  séparation de l'Eglise et de l'Etat, et aux réquisitions de biens qui en furent la conséquence.

C'était une maison merveilleuse, ancienne et peu confortable, mais vaste, et qui donnait sur un jardin, mi-potager, mi-verger, au bas duquel coulait une petite rivière peu profonde, aux eaux très claires qui  faisaient voir son fond sableux et ses poissons, le Narais. La planche du lavoir couvert descendait au ras de l'eau. Je m'y installais pour pêcher des goujons et des ablettes, en compagnie de mon chat noir, qui surveillait attentivement le bouchon. Si attentivement qu'une fois, le voyant s'enfoncer, il n'y tint plus et se jeta à l'eau. J'eus la présence d'esprit de le rattraper par la queue. Mon père, fin pêcheur, tirait,  lui, de magnifiques chevesnes.

Le jardin était bordé d'un haut mur de pierres grossièrement appareillées. Les branches des arbres qui le bordaient offraient à ma soeur, à la fille du cordonnier voisin  et à moi des refuges pour y tenir des palabres aux heures chaudes de l'après-midi.

Mes parents étaient agnostiques mais m'avaient tout de même fait baptiser; c'était pour eux comme une espèce d'assurance : on ne sait jamais. Ma mère décida même de m'envoyer suivre le catéchisme à l'église voisine. J'y pris plaisir : même présentés par un curé de campagne, les récits du Nouveau Testament ne manquaient pas de beauté pour l'imagination d'un enfant de huit ans. Puis un jour, je crus saisir une remarque du curé désobligeante pour l'école laïque, donc pour ma mère, à laquelle je déclarai que je n'y retournerais plus. Ainsi prit fin mon éducation religieuse.

dimanche 20 février 2011

" Match Point " , de Woody Allen

Parce que la balle, au moment de passer le filet, l'a heurté et est retombée du bon côté, le héros criminel du film de Woody Allen échappera à la justice et au déshonneur et pourra continuer de mener (pour combien de temps ?) l'existence confortable qu'il a préférée à la passion et à tous les risques auxquels elle expose, au prix d'un double meurtre (d'un triple meurtre, puisque celle dont il a voulu se débarrasser était enceinte). La chance, cette fois encore, est de son côté. Elle le maintient du "bon" côté du filet, du côté de l'argent, du luxe, du prestige social, des protections efficaces. Au moment où s'achève le film, la question est de savoir combien de temps il  supportera sa "chance".

Car que vaut une vie construite sur le mensonge et l'imposture , et prolongée à la condition  d'un silence qui  seul permet de continuer de la vivre? Vaut-elle d'être vécue?  Est-il seulement supportable de continuer de vivre une vie comme celle-là, au jour le jour, dans l'amère conscience, à chaque instant renouvelée, de son néant, du vide au-dessus duquel elle se soutient à peine? Mieux vaut la mort. Mieux vaudrait, selon le mot de Sophocle, cité par le personnage lui-même dans une scène onirique et désolée qui est la clé du film, ne jamais être né. Le dernier plan du film nous montre  de haut, le personnage , comme lourdement écrasé,  secrètement exclu du groupe familial qui s'affaire derrière lui autour du nouveau-né, côtoyant le vide, qui le guette sous la fenêtre du luxueux appartement, précisément là où, naguère, il avait confié à sa fiancée qu'il avait le vertige. Le suicide est en effet la sanction logique de l'échec d'un homme qui n'a jamais eu le courage d'assumer ses actes  ni la lucidité d'en envisager les conséquences, et qui découvre trop tard , moderne Raskolnikov, que la conscience morale n'est pas une invention des moralistes. Pour se donner une chance de vivre une vie telle qu'on la souhaite, il faut du caractère, ce qui n'est pas le cas de cet anti-héros veule qui se retrouve prisonnier d'un destin que sa faiblesse, sa passivité, ses contradictions lui ont peu à peu fabriqué.

Meurs, vieux lâche ! Il est trop tard.

A la relecture, mon commentaire me paraît bien moralisateur . Car, après tout, qu'est-ce qu'un homme peut bien maîtriser de son destin ? Prisonnier de son patrimoine génétique, jouet de ses passions, sa vie est le produit de hasards et de circonstances qui s'imposent à lui, échappent à sa responsabilité et à son contrôle. Il n'a qu'une dérisoire illusion de choix libre. Sophocle avait raison : la plus grande chance, c'est de ne pas naître. Faisons nôtre ce slogan révolutionnaire que Valère Novarina fait dire à un des personnages de sa dernière pièce, Le Vrai sang : " Mères de tous les pays, unissez-vous pour pas nous faire. ". Après tout, aucun de nous n'avait demandé à venir jouer tant bien que mal, et généralement plutôt mal que bien, son petit bout de rôle sur la scène du monde.

La vérité du film de Woody Allen est là : le hasard règne sur nos vies. Tout dépend d'un don qu'on a ou qu'on n'a pas, d'une rencontre qu'on fait ou qu'on ne fait pas, d 'une balle qui retombe du bon côté du filet ou pas.

Match point, film de Woody Allen, avec Jonathan Rhys-Meyers et Scarlett Johansson

SophocleOedipe-Roi


Valère Novarinale Vrai sang

Bossuet Méditations sur la brièveté de la vie


( Posté par : Guy le Mômô )


Philippe Muray et les bons sentiments

C'est avec les bons sentiments qu'on fait de la mauvaise littérature, assurait André Gide. On pourrait ajouter que le triomphe des bons sentiments, dès qu'ils ne sont plus contestés et contrebalancés par une vigoureuse pensée du négatif, est le plus sûr indice du déclin intellectuel d'une civilisation. C'est ce triomphe et cette banalisation des bons sentiments, ressassés jusqu'à plus soif par les médias et par d'innombrables associations, manipulés de surcroît par les pouvoirs politiques, que n'a cessé de dénoncer, dès ses premiers ouvrages, comme l'Empire du Bien, Philippe Muray, dont la maison d'éditions Les Belles Lettres vient de rééditer divers essais et articles. Dans cette irrésistible marée montante de l'intellectuellement et du moralement correct, Philippe Muray voit une menace mortelle pour toute pensée libre et vivante. Celui qu'il appelle Homo festivus, l'homme ordinaire de nos sociétés modernes, ne tolère plus le contact avec le réel que sous la forme d'innombrables travestissements orchestrés par les médias (la télévision en tête)  qui combinent les rituels de la fête et de la croisade ( Fête de la musique, Téléthon,  etc. ) et qui le condamnent à une compréhension stéréotypée du monde qui l'entoure.

Les dons de polémiste de Philippe Muray, la verve et la férocité de son écriture, font de la lecture de ses essais et de ses articles un régal mais ne parviennent pas toujours à masquer l'arbitraire de certains de ses amalgames et l'injustice de beaucoup de ses jugements. Sa description des aspects les plus burlesques de nos sociétés médiatiques est réjouissante.Ses formules percutantes et ses développements brillants séduisent mais font regretter que des analyses plus rigoureuses et plus approfondies ne viennent pas les soutenir. Ce pessimiste et ce révolté n'aura pas développé une pensée tout-à-fait à la hauteur de ses intuitions. Son destin personnel lui-même aura illustré cruellement les approximations et les lacunes de sa réflexion : ce fumeur invétéré qui ne cessa de dénoncer comme liberticides les campagnes anti-tabac fut brutalement fauché prématurément, à  65 ans, par un cancer du poumon. Au fond les textes de Philippe Muray ne cessent de renvoyer à la problématique des liens entre l'individuel  et le collectif, et ce sont ces liens que cet individualiste impénitent se sera peut-être délibérément interdit de penser avec une suffisante lucidité, lui pourtant si  lucide.

Avec ses contradictions, ses excès, ses provocations, Philippe Muray était de la race d'écrivains comme Léon Bloy et comme Louis-Ferdinand Céline, auxquels il a consacré des textes magnifiques. Ecrivain supérieurement doué et trop peu connu, il fut aussi un brillant critique littéraire.

Philippe Muray, Essais,  Les Belles Lettres (2010)

 Philippe Muray

samedi 19 février 2011

Revoir Jean-Pierre Foucault !

Je suis assis sur mon chariot, la tête prise dans une jolie charlotte et le corps à demi couvert d'une blouse blanche qui ne couvre pas grand chose. Autour de moi, dans un lieu assez vaste dont je ne distingue qu'assez imparfaitement les détails, car on ne m'a pas permis de garder mes lunettes, mais où domine la couleur verte, s'affairent d'assez nombreuses personnes, en blouse vert-pomme et en masque blanc. Il règne une atmosphère de grande décontraction et d'extrême concentration à la fois. Il  y a un côté 7e dimension qui ne me déplaît pas. L'anesthésiste, après m'avoir expliqué ce qu'elle va faire, m'installe au bas du dos le cathéter de la péridurale. Puis on me pousse vers le saint -des - saints. J'ai le temps d'apercevoir le classique plafonnier au-dessus de moi, avant de voir défiler des files de carrés noirs, et c'est tout.

Je me réveille aussi soudainement que je me suis endormi. Je vois aussitôt le beau visage, calme et souriant ,de ma femme. C'est par ce cadeau que me fait spontanément ma mémoire que j'entre à nouveau dans la vie. Je suis bouleversé. Je pleure de bonheur. J'ai l'impression que mes larmes coulent jusque sur le sol. Puis viennent les images des visages de mes enfants. Puis le chat. Eh oui, le chat. Je parle à ceux qui m'entourent. Le bonheur est toujours aussi palpable.

Pendant trente-six heures, dans la salle de soins intensifs, vaste rotonde sans fenêtres sur le monde extérieur, je découvre, émerveillé, la gentillesse, la compétence, la disponibilité de ceux qui veillent sur moi. Je découvre aussi, un peu étonné, que je suis quelqu'un de rieur; je m'en aperçois à mes dépens, car le moindre spasme d 'hilarité réveille la douleur, comme d'ailleurs toute émotion; il faut rester zen; c'est dans le ventre qu'est le noeud des émotions; c'est autour de son  ventre qu'un être humain s'organise. J'en conçois un immense respect pour ces organes si injustement dédaignés, oubliés, tant que tout  va bien...

Et puis vient le moment où l'on me remonte vers le "service", vers ma chambre, où m'attendent ma femme et mes enfants. Quand le brancardier installe le lit au centre de la chambre, j'aperçois, au-dessus des bâtiments ocres de l'hôpital, un triangle de ciel bleu immaculé. Joie éperdue. Le ciel est par-dessus le toit, si bleu, si calme. Je vois la télévision au plafond devant le lit et je m'exclame avec un sourire béat : " ah! je vais enfin voir Jean-Pierre Foucault !".  --Pas de doute, se dit mon fils cadet, ils ont dû le shooter comme une bête".

C'est probablement le cas, car je m'endors illico, toujours aussi béat.

vendredi 4 février 2011

Le point de vue de la couturière

Depuis longtemps, il était amoureux fou d'une couturière, sa voisine.

(ça commence par une fable de La Fontaine, on peut craindre le pire !)

Mais à  toutes ses avances, elle n' avait jamais opposé que le dédain le plus offensant.

Comme il lui annonçait qu'en raison de la présence d'un vilain polype on allait devoir lui enlever un bout d'intestin :

" De toute façon, lui dit-elle, qu'on vous en retire dix  centimètres ou cinquante, vous ne serez plus pour moi qu'un homme diminué. "

Il fut sur le point de lui rétorquer que ce serait pour lui l'occasion de lui  donner ses pantalons à diminuer, mais avec certaines femmes, jouer l' humoriste n'est pas nécessairement la bonne façon de se les concilier.




mercredi 2 février 2011

Proust adapté pour la télé : l'impossible gageure

Après Visconti, Losey, Schlöndorff, Raul Ruiz et Chantal Akerman, Nina Companeez propose à son tour, cette fois pour la télévision, une adaptation de A la recherche du temps perdu, de Marcel Proust.

Très belle adaptation, entre l’humour et la mélancolie, toute de délicatesse (parfois trop) servie par de remarquables acteurs et magistralement mise en scène. Elle est riche de moments vraiment magiques (comme les premières apparitions des jeunes filles sur la plage de Balbec ou les baignoires à l’opéra); la peinture de la comédie futile et cruelle de la vie mondaine est remarquable de justesse. Les effets du passage du temps y sont sobrement mais suffisamment indiqués (on peut penser que cet aspect prendra plus d'importance dans le second épisode).

Il serait, bien sûr, absurde de chercher dans ce téléfilm, quels qu'en soient les mérites, un “équivalent” d’une oeuvre qui, comme aucune autre, expose les pouvoirs spécifiques de la littérature, les pouvoirs spécifiques des mots. Ce que peut le langage romanesque dans ses manifestations les plus hautes -- est hors de portée d'une adaptation cinématographique ou théâtrale. La lecture de Nina Companeez est sensible et suggestive, mais ce n'est qu'une lecture, forcément partielle et réductrice, compte tenu du temps que dure ce téléfilm. Tout le talent de Nina Companeez et de ses comédiens ne peut parvenir à rendre tout-à-fait, par exemple, la magie d’une des plus belles pages de la Recherche, celle qui décrit la première apparition de Saint-Loup dans la salle à manger du grand Hôtel de la plage à Balbec; ou égaler le comique irrésistible de la scène  (traitée par Companeez avec une excessive discrétion) qu’un Charlus, au comble d’une rage hystérique, fait au narrateur qui persiste à ne comprendre rien à la conduite du baron, et qui se venge de l’affront que l’autre lui inflige en piétinant le haut-de-forme de Charlus— scène qui est une sorte de pastiche pédérastique du “Ah! cruel, tu m’as trop entendue”" de “Phèdre”. Le Charlus de Didier Sandre est  d'ailleurs, pas assez théâtral ni excessif pour mon goût, dans cette scène et ailleurs. Pas davantage ce qu'on nous montre d' Elstir et de sa peinture ne parvient-il à nous communiquer l’émerveillement que nous inspire la peinture d’Elstir, via les descriptions qu’en fait le narrateur. Ces descriptions, inspirées sans doute des toiles de Monet, représentent en fait une sorte d'idéal de la critique d'art, dans la mesure où, par les mots, elles font littéralement exister des oeuvres picturales imaginaires : toute tentative pour en donner un équivalent visuel, comme ce qu'on voit dans le film de Companeez, est forcément voué à l'échec.

Ce narrateur, personnellement, m’a gêné,en dépit du talent du comédien qui l’interprète, car je me suis demandé quelles qualités ce personnage à peu près aussi muet qu’une carpe pouvait bien présenter aux yeux des aristocratiques maîtresses de maison qui n’hésitent pas à le réinviter, en dépit de ce mutisme pourtant embarrassant. Il me semble que ce qui constitue pour moi un défaut de cette adaptation procède d’un malentendu sur le statut du narrateur de la Recherche. Il est vrai, en effet, qu’à la différence des autres personnages, Proust relate fort peu des propos que le narrateur tient aux autres ( en dehors des cours de littérature impromptu à l’intention d’Albertine dans La Prisonnière). Ne doutons pas qu’à l’instar de Proust lui-même au cours de sa vie mondaine, le narrrateur tient plus qu’honorablement sa partie dans les discussions au restaurant de Doncières ou dans les salons Guermantes. Mais, dans la Recherche, il n’a à peu près aucun souci de nous rapporter les propos qu’il a lui-même tenus : ce qui lui importe, c’est ce qu’il a observé, écouté, ressenti et compris. C’est d’ailleurs pour moi un des “”points aveugles” du livre que ce refus du narrateur de mettre en scène sa propre futilité mondaine. En tout cas son air “ahuri”, comme le note Pierre Assouline dans son commentaire sur la République des livres, me paraît le produit de ce malentendu.

Une autre chose m’a gêné et me paraît constituer une limite importante de cette adaptation, c’est l’impasse faite sur Du Côté de chez Swann, dont le contenu n’est pas évoqué autrement que sous la forme de rapides allusions. C’est un peu comme si on avait oublié les fondations de l’édifice. Sans Du Côté de chez Swann, toute la suite du livre ne peut pas pleinement se comprendre. Nina Companeez a raison de réserver un traitement particulièrement soigné au thème des chambres (comme celle qui ouvre presque son évocation, la chambre d’hôtel à Balbec). Mais tout le monde a en mémoire ces pages sublimes qui ouvrent Du Côté de chez Swann et qui donnent une des clés majeures, sinon LA clé majeure, de tout l’édifice. La chambre évoquée dans ces premières pages est le modèle de toutes les chambres qui suivront dans le livre, et elle dit toute l’essentielle signification de ce motif des chambres (l’archétype en étant, évidemment, la chambre où l’enfant attend désespérément le baiser du soir de sa mère). Chambres presque hermétiquement closes et pourtant immensément ouvertes sur le monde extérieur, et, surtout, sur le Passé. Sans cette chambre par laquelle nous pénétrons dans “La Recherche”, le livre est impossible. “Un homme qui dort, écrit Proust, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes”… Pages bouleversantes, et qu’on voudrait connaître par coeur, comme la mère et la grand-mère du narrateur connaissent par coeur Madame de Sévigné. L'opposition entre le côté de Méséglise et le côté de Guermantes est, elle aussi riche de signification et structurante pour toute la suite de l'oeuvre.

A propos de jeunes filles, celles que nous montre Nina Companeez sont délicieusement féminines, loin du côté “garçons manqués” que leur donne Proust et qui gênait, je crois, Sartre, qui trouvait qu’un romancier homosexuel ne pouvait faire qu’une peinture fausse des émois hétérosexuels. Mais cette ambigüité fait justement l’étrange et inoubliable originalité de “La Recherche”, et Proust n’est pas un adepte du “mentir-vrai” moins expert qu’Aragon.

L'évocation de Nina Companeez s'achève par une phrase que Pierre Assouline, dans son compte-rendu, qualifie de "pépite" :

« Il était temps de commencer… »”

Je trouve, quant à moi, que cette “pépite” entretient une confusion assez malencontreuse entre l’expérience vécue et l’expérience de l’écriture, et que, ce faisant, elle nous éloigne du vrai sens de l’entreprise proustienne. Il est clair qu’en intégrant à son évocation de nombreux passages du livre dits en voix “off” par le narrateur, Nina Companeez la tire explicitement vers l’expérience de l’écriture. Or si, dans l’expérience vécue, il est possible que Proust se soit dit en effet qu’il était “temps de commencer”, dans l’expérience de l’écriture cette formule n’a aucun sens, ou plutôt elle fait lourdement contresens. En effet,  A la recherche du temps perdu est, comme l’écrit Proust “l’histoire d’une vocation” — vocation révélée et affirmée au travers des événements d’une vie. Une fois cette histoire racontée et les derniers mots du  Temps retrouvé couchés sur le papier, le livre est fini, et il n’y a plus rien à “commencer”.

Ce malencontreux excipit — “il était temps de commencer” — m’amène à me demander si Nina Companeez n’est pas, en définitive, passée complètement à côté du vrai sens de l’oeuvre qu’elle adapte. Si, au lieu de s’inscrire dans l’espace de la fiction proustienne, et de mettre en scène Charlus, Saint-Loup, les Guermantes, Albertine ou Balbec, elle nous avait montré le jeune Proust, Montesquiou, Charles Haas, Agostinelli ou Cabourg, il n’ y aurait pas de problème et le “il était temps de commencer” se justifierait. Mais elle ne se pose pas vraiment la question de savoir, qui est, dans l’espace de la fiction, le personnage du Narrateur. Celui-là n’en est plus, depuis longtemps, à se poser la question de se demander s’il est temps de commencer : il y a déjà longtemps qu’il a commencé. Le narrateur, en effet, c’est l’écrivain au travail. Ce n’est pas celui qui a vécu l’histoire, c’est celui qui la raconte, longtemps après qu’elle ait eu lieu, et en dégage le sens. On a tendance, d’ailleurs, à oublier, quand on lit “La Recherche”, cette évidence. C’est pourquoi j’ai regretté que Nina Companeez ait fait l’impasse sur “Du Côté de chez Swann “, et notamment sur les premières pages, décisives pour la compréhension de toute l’oeuvre. En tout cas, si elle s’était demandé qui est le narrateur, elle nous aurait sans doute épargné de nous le montrer sous le jour d’un assez pénible ectoplasme (que n’était certainement pas Proust lui-même). Le travail du jeune comédien, interprète du narrateur, n’est évidemment aucunement en cause. Il fait (très bien) ce que son metteur en scène lui a demandé de faire, et je lui tire mon chapeau. Ce qui est en cause, c’est le parti-pris de ce metteur en scène, parti-pris qui me semble complètement erroné. Je le regrette d ‘autant plus que, si Nina Companeez avait compris que le narrateur, c’est l’écrivain, il y avait un fabuleux parti à tirer de cette constatation, qui l’aurait amenée à totalement revoir l’incarnation du personnage et, probablement, à nous faire voir quelque chose d’assez bouleversant .