mercredi 23 février 2011

Le ciel est par-delà les rideaux

Ce matin-là, dans cette chambre  où m'assignait la maladie (je devais avoir huit ans), la gelée avait dessiné sur les vitres de grosse coulures translucides que dorait, dans leur épaisseur, le soleil levant; le monde extérieur, au-delà, ne se laissait que très vaguement deviner. C'était une vision voluptueuse et je m'absorbais longuement dans la contemplation de ces langues de glace dorée; je ne m'en détournais que pour compter et recompter les motifs réguliers du papier peint vert pâle. Les visites du médecin et les attentions de ma mère suffisaient, avec ces menues occupations, pour m'épargner l'ennui.

Dans ce village de la Sarthe, ma mère, directrice de l'école de filles, occupait un logement de fonction, cette maison justement, qui était l'ancien presbytère, jouxtant  l'église paroissiale. Ainsi, je dois une bonne partie des souvenirs de mon enfance qui ont pour moi le plus de charme au petit père Combes et à sa loi de  séparation de l'Eglise et de l'Etat, et aux réquisitions de biens qui en furent la conséquence.

C'était une maison merveilleuse, ancienne et peu confortable, mais vaste, et qui donnait sur un jardin, mi-potager, mi-verger, au bas duquel coulait une petite rivière peu profonde, aux eaux très claires qui  faisaient voir son fond sableux et ses poissons, le Narais. La planche du lavoir couvert descendait au ras de l'eau. Je m'y installais pour pêcher des goujons et des ablettes, en compagnie de mon chat noir, qui surveillait attentivement le bouchon. Si attentivement qu'une fois, le voyant s'enfoncer, il n'y tint plus et se jeta à l'eau. J'eus la présence d'esprit de le rattraper par la queue. Mon père, fin pêcheur, tirait,  lui, de magnifiques chevesnes.

Le jardin était bordé d'un haut mur de pierres grossièrement appareillées. Les branches des arbres qui le bordaient offraient à ma soeur, à la fille du cordonnier voisin  et à moi des refuges pour y tenir des palabres aux heures chaudes de l'après-midi.

Mes parents étaient agnostiques mais m'avaient tout de même fait baptiser; c'était pour eux comme une espèce d'assurance : on ne sait jamais. Ma mère décida même de m'envoyer suivre le catéchisme à l'église voisine. J'y pris plaisir : même présentés par un curé de campagne, les récits du Nouveau Testament ne manquaient pas de beauté pour l'imagination d'un enfant de huit ans. Puis un jour, je crus saisir une remarque du curé désobligeante pour l'école laïque, donc pour ma mère, à laquelle je déclarai que je n'y retournerais plus. Ainsi prit fin mon éducation religieuse.

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