lundi 28 février 2011

" Tandis que j'agonise ", de William Faulkner : traduire Faulkner, c'est pas facile !

Traduire un texte littéraire est toujours un casse-tête, mais c'en est un particulièrement compliqué, s’agissant de Tandis que j’agonise, de William Faulkner, où non seulement il faut rendre le style particulier de chacun des intervenants, mais aussi  trouver un équivalent plausible en français de l’américain particulier de ces paysans qui racontent et commentent la mort et le convoi funèbre mouvementé d’Addie Bundren, dont ils sont les parents, les amis, les voisins. Cet américain du comté de Yoknapatawpha de Faulkner (dans la réalité Lafayette County, Mississippi).

Il s’agissait donc de trouver des équivalents aussi fidèles que possible à la lettre du texte, mais des équivalents lisibles et admissibles en français, et cohérents d’un bout à l’autre. Ce qui n’était pas une mince affaire.

Pour y parvenir, Maurice Edgar Coindreau, le premier traducteur, eut recours à ce que j’appellerai un « parler-plouc » à la française, qui appelle, à mon sens, deux critiques : la première est qu’il est rien moins que sûr que ce « parler-plouc » ait jamais été parlé en France dans les années trente ; il me paraît ni plus ni moins réaliste que le français que Molière fait parler à Pierrot, à Charlotte et  à Mathurine dans Dom Juan ; la deuxième est que cet équivalent reste de toute façon très éloigné de l’américain-bouseux-mississippien que causent les personnages du roman ; la troisième est que les tournures pseudo-plouc utilisées par le traducteur ont souvent l’inconvénient de nous éloigner, de façon discutable, de la lettre du texte original.
Par exemple dans ce passage, où c’est Tull qui raconte :

« I don’t know what he’ll do », Cora says. “I just don’t know.”
“Poor Anse”, I say. “She kept him at work for thirty-odd years. I reckon she is tired.”

Traduction de Coindreau (révisée avec le concours de Michel Gresset) :

« J’me demande c’qu’il va devenir, dit Cora. J’ai pas idée.
--« C’pauvre Anse », que j’dis, elle l’a obligé à travailler pendant trente ans et plus. M’est avis qu’elle en a assez."

Plus près du mot à mot, cela pourrait se traduire :

« Je ne sais pas ce qu’il va faire », Cora dit. « Je ne le sais tout juste pas. »
--«  Pauvre Anse », je dis. « Elle l’a tenu au travail pendant trente ans et plus. Je pense qu’elle est fatiguée. »

Je me dis que le choix délibéré de rendre au plus près possible la lettre du texte, sans chercher des équivalents pittoresques dans un hypothétique parler hâtivement estampillé paysan français, aurait plus de chances de plonger le lecteur dans un dépaysement que devrait garantir cette excursion dans le Mississippi profond des années trente.

Selon Pascal, tout le malheur de l’homme lui viendrait de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. Selon Tull, un des narrateurs témoins, il viendrait plutôt de trop penser et de ne pas s’en remettre suffisamment aux femmes. Encore que, sur le second point, il n’est pas trop sûr :

«  Now and then a fellow gets to thinking about it. Not often, though. Which is a good thing. For the Lord aimed for him to do and not to spend too much time thinking, because his brain it’s like a piece of machinery : it won’t stand a whole lot of racking. It’s best when it all runs along the same, doing the day’s work and not no one part used no more than needful. I have said and I say again, that’s ever living thing the matter with Darl : he just thinks by himself too much. Cora’s right when she says all he needs is a wife to straighten him out. And when I think about that, I think that if nothing but being married will help a man, he’s durn nigh hopeless. But I reckon Cora’s right when she says the reason the Lord had to create women is because man don’t know his own good when he sees it. “

“Des fois comme ça, on se met à penser. Pas trop souvent, pourtant. Et c’est bien heureux, parce que la volonté du Seigneur est qu’on agisse au lieu de passer son temps à penser, parce que le cerveau, c’est comme un mécanisme. Ça ne lui vaut rien qu’on soit toujours après lui. Le mieux, c’est de le laisser aller toujours pareil, avec sa petite besogne de chaque jour, et sans l’employer plus qu’il ne faut. Je l’ai dit et je le répète, le cas de Darl,  c’est  pas autre chose que ça. Il pense trop. Cora a raison quand elle dit que ce qu’il lui faudrait, c’est une femme pour le réformer. Et quand je me mets à penser à ça, je m’aperçois que, si le mariage est le seul secours de l’homme, sa situation est bien quasiment sans espoir. Mais j’avoue que Cora voit juste quand elle dit que la raison pour laquelle le Seigneur a créé la femme, c’est parce que l’homme ne voit pas ce qui lui est bon, même quand il l’a sous le nez »

 ( traduction de Maurice Edgar Coindreau et Michel Gresset). Là encore, si on examine dans le détail les choix des traducteurs, il y aurait beaucoup à dire. Mais reconnaissons que l’entreprise était bougrement ardue.

Quant au « parler-plouc » de Faulkner lui-même, était-il si fidèle à l’original que cela ? Peut-être pas, et même sûrement pas, puisque Faulkner ne rédige pas une étude ethnographique mais un roman. Ce serait tout de même intéressant de savoir jusqu'à quel point il fait parler ses paysans du Mississippi comme Molière faisait parler les siens.

Entreprise ardue que la traduction.Et haute. Et noble. Cela fait rêver, tout de même, cette chance qu'eut Maurice Edgar Coindreau d'avoir été choisi pour traduire le premier en français ce texte exceptionnel qu'est Tandis que j'agonise. Chance, mais aussi honneur, mais aussi écrasante responsabilité. Quant un artiste de l'envergure de Faulkner place si haut son ambition, se choisit des tâches si difficiles, quand, pour les mener à bien, il mobilise toutes les ressources de sa langue, toute son aptitude à réinventer sa propre langue, il s'agit, pour le traducteur, de ne pas être trop indigne de l'original -- que dis-je, il s'agit d'être à la hauteur, vraiment à la hauteur, et comment y parvenir dans une autre langue, aux possibilités, aux couleurs toutes différentes? Par exemple, comment parvenir à garder toute sa force, tout son pouvoir d'évocation, à cet extraordinaire épisode du passage du gué de la rivière en crue, épisode où, de surcroît, tout le sens du roman est donné ? Celui qui parle le premier, c'est Darl, l' "intello" de la famille, le plus proche de l'écrivain, celui qui sait agir mais aussi celui qui sait regarder et celui qui sait trouver les mots pour raconter et décrire. Sa relation commence ainsi :

" Before us the thick dark current runs. Il talks up to us in a murmur become ceaseless and myriad, the yellow surface dimpled monstruously into fading swirls travelling along the surface for an instant, silent, impermanent, and profoundly significant, as though just beneath the surface something huge and alive waked for a moment of lazy alertness out of and into light slumber again.
It clucks and murmurs among the spokes and about the mules' knees, yellow, skummed with flotsam and with thick soiled gouts of foam as though it had sweat, lathering, like a driven horse. Trough the undergrowth it goes with a plaintive sound, a musing sound; in it the unwinded cane and saplings lean as before a little gale, swaying without reflexions as though suspended on invisible wires from the branches overhead. Above the ceaseless surface they stand -- trees, cane, vines -- rootless, severed from the earth, spectral above a scene of immense yet circumscribed desolation filled with the voice of the waste and mournful water. "

" Devant nous l'eau coule, épaisse et noire. Sa voix monte vers nous en un murmure continu et multiple. La surface jaune ets monstrueusement boursouflée de tourbillons fugitifs qui courent un instant à la surface; comme si, juste sous la surface, quelque chose d'énorme et de vivant s'éveillait d'un sommeil léger pour y retomber après quelques instants de paresseuse activité.
Entre les rayons et les genoux des mules, elle glousse et murmure, jaune, couverte d'épaves, de grosses flaques d'écume sale, comme si elle avait sué, blanche comme un cheval au galop. Elle coule sous les fourrés avec un son plaintif, un son musard. Les roseaux flexibles et les jeunes pousses s'y courbent comme sous un vent de tempête. Ils ondulent sans reflets, comme suspendus par des fils invisibles aux branches supérieures. Au-dessus de la surface perpétuellement agitée, ils s'élèvent -- arbres, roseaux, lianes -- sans racines apparentes, séparés de la terre, spectraux sur cette scène de désolation immense et pourtant circonscrite, emplie de la voix de l'eau, désolée et plaintive."
(Tandis que j'agonise, traduction de Maurice Edgar Coindreau et Michel Gresset)


 Accablé sous le poids des ans,  l'inconditionnel de Faulkner se dit : "Il faudrait tout de même que je relise Tandis que j'agonise avant de mourir ".

C'est ainsi en effet que je voudrais mourir : juste après avoir refermé le livre d'un écrivain de génie comme Faulkner, sur le signet qui marque où s'est arrêtée ma lecture. Parce que,  si le destin me fait cette faveur,  qui sait, je mourrai peut-être heureux.

Tandis que j'agonise ( As I lay dying ), de William Faulkner
Traduction de Maurice Edgar Coindreau et Michel Gresset
Folio/Bilingue, Gallimard










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