jeudi 31 mars 2011

Le dernier carré

A l'heure qu'il est, les troupes du président Ouattara convergent vers Abidjan. Le sort du sinistre Gbagbo semble scellé. C'est une question de jours. Fera-t-il ses valises (à condition que ses adversaires lui en laissent le temps) ou choisira-t-il de mourir les armes à la main dans le Palais présidentiel qu'il a usurpé? Dans ce  dernier cas, on imagine que, pour le protéger, feraient de leur corps un  rempart les Dumas, Emmanuelli, Lang et Loncle, en somme ce que la social-démocratie française a de plus moisi, auxquels se joindrait sûrement Vergès. Mais ces valeureux paladins iront-ils jusqu'au sacrifice suprême pour sauver leur grand ami? Rien n'est moins sûr. Déjà que, depuis un bon moment, on ne les voit ni ne les entend plus guère plaider sa cause.

En tout cas, ce qui se passe en Côte d'Ivoire montre ce qu'il convenait de faire en Libye : s'abstenir de toute intervention armée. C'est aux peuples à régler leurs problèmes, que les interventions armées étrangères ne font que compliquer et envenimer. Sur la Libye, ce n'est pas la position du petit Nicolas qui est saine, c'est celle des Chinois, des Russes et des Allemands. Afghanistan, Irak et maintenant Libye, trois bourbiers militaires et politiques où s'enlisent les Occidentaux, décidément bien trop pressés de se mêler des affaires des pays musulmans. Bien fait pour eux et tant pis pour nous.

Avant de jouer les boute-feux en Libye, le  petit Nicolas avait-il pris la mesure de  tout ce qu'il y avait à perdre dans l'aventure? Avait-il pris la mesure des capacités de résistance et de réaction de l'armée libyenne? Avait-il pris la mesure des soutiens au régime de Kadhafi , et notamment d'un éventuel soutien populaire ?  Savait-il au juste, en reconnaissant le CNT comme interlocuteur légitime à qui il avait affaire ? Non, évidemment. Sinon il aurait su que plusieurs de ses membres, notamment son président, sont d'anciens fidèles de Kadhafi, gravement compromis en particulier dans l'affaire des infirmières bulgares. Pas plus que Bush au moment d'intervenir en Irak, le petit Nicolas ne s'est livré à une analyse attentive de la situation, et notamment des forces en présence dans la société libyenne.

Mais peut-être , à l'instar des Dumas-Emmanuelli-Lang-Loncle-Vergès, aspire-t-il sur le tard à une carrière militaire? Le syndrome de Bonaparte en Egypte, peut-être. Je le vois déjà, flamberge au vent, à la tête des chabab : "Soldats ! en avant ! Pour la démocratie et pour ma réélection en 2012 !" . Pour soigner la ressemblance, on pourrait lui trouver un des chapeaux du petit tondu : il doit bien en rester au Musée des Invalides. Le danger, évidemment, c'est qu'il disparaisse dessous. 

Mini-Bush, va.


( Posté par : Gerhard von Krollok )





mercredi 30 mars 2011

" Le Motif dans le tapis " , de Henry James

On peut se demander pourquoi, si longtemps après la mort d'un grand écrivain -- Shakespeare, Molière, Balzac... -- il se trouve encore des érudits, des critiques, pour écrire sur son oeuvre articles et ouvrages, dans l'espoir, peut-être, de dévoiler le secret ultime de l'oeuvre, espoir toujours déçu mais qui pourtant semble justifier que certains consacrent leur vie à cette tentative.

Cette quête émouvante et folle a inspiré à Henry James une de ses plus belles nouvelles, Le Motif dans le tapis. Le narrateur, critique de réputation encore modeste,  est chargé par un ami, George Corvick, critique lui aussi, d'écrire à sa place le compte-rendu du dernier livre de Hugh Vereker, un romancier que le narrateur admire, sans pouvoir s'expliquer à fond les raisons pour lesquelles il est si sensible au charme de ses livres. L'article publié, il a bientôt l'occasion de faire la connaissance de l'écrivain au cours d'un séjour chez une amie commune. Vereker lui laisse entendre que, comme les autres critiques, il est passé à côté de ce qui fait à ses yeux le prix de son travail de créateur. Mais il se dérobe aux questions du narrateur qui voudrait lui arracher ce secret qui se cache dans chacun de ses livres, ce motif tissé dans le tapis qui est partout mais se dérobe pourtant sans cesse. Ce qu'il lui confie de plus éclairant est contenu dans ces lignes :

" Tout mon effort lucide leur donne un indice... à chaque page, chaque ligne, chaque lettre. Cette chose est aussi concrète qu'on oiseau dans une cage, un appât à l'hameçon, un morceau de fromage dans une souricière. Elle est glissée dans chaque livre comme votre pied est glissé dans votre soulier. Elle gouverne chaque phrase, elle choisit chaque mot, elle met un point sur chaque i, elle place chaque virgule. "

Georges Corvick n'est pas satisfait de l'article de son ami qui, à son avis, a manqué, malgré l'aide des confidences de Vereker, cette chose que l'art le plus intime d'un écrivain offre à comprendre. Corvick lui-même se prend au jeu, entraînant sa fiancée, elle-même auteur d'un premier roman, dans la quête de cette chose mystérieuse. Nommé correspondant à Bombay d'un journal londonien, il annonce bientôt triomphalement qu'il a percé le secret ! Puis, en Italie, il  rencontre Vereker qui, écrit-il à ses amis, lui a confirmé qu'il avait bien trouvé.

Rentré à Londres, Corvick et sa fiancée se marient. Mais Corvick meurt dans un accident, sans avoir rédigé l'article définitif  dans lequel il aurait dévoilé le secret. Vereker meurt bientôt à son tour. Le narrateur soupçonne que Corvick a eu le temps de confier le secret à sa femme, il tente d'obtenir d'elle sa révélation, mais ce qu'elle lui dit de plus clair est : "C'est toute ma vie". Elle se remarie avec un autre critique, Drayton Deane, puis elle meurt à son tour, sans avoir révélé le secret. Interrogé par le narrateur, Drayton Deane lui avoue n'avoir jamais entendu sa femme lui parler de ce secret ni même de Hugh Vereker, mais en lui racontant son histoire, le narrateur lui transmet à son tour le virus : Drayton Dean sera lui aussi obsédé par la quête du motif dans le tapis.

Pour peu que nous soyons passionnés par la littérature, que nous soyons critiques professionnels ou simples lecteurs (et dans tout lecteur, il y a un critique qui sommeille), nous sommes tous ,comme les personnages de cette nouvelle de Henry James, tous en quête du secret de l'écrivain. Dès que nous parlons ou que nous écrivons pour dire les raisons de notre passion, nous entrons dans une chaîne semblable à celle qui unit le narrateur à George Corvick, à Gwendolen Erme, à Drayton Dean. Nous sommes des transmetteurs de virus. C'est ce que je tente de faire en écrivant ces lignes sur la nouvelle de James.

Mais la quête du critique est vouée à l'échec. Le plus perspicace et le plus talentueux des critiques   n'arrachera jamais à l'oeuvre que des lambeaux de son secret. Des lambeaux qui ne sont jamais que des banalités, infiniment pauvres, comparées à la richesse de l'oeuvre qui les déborde de toutes parts. Cette frustration est d 'ailleurs le moteur de cet effort de compréhension sans cesse renouvelé.  C'est que, comme Vereker le fait remarquer au narrateur, il faut choisir : être critique ou créateur. On ne peut pas être à la fois l'un et l'autre. Peut-être d'ailleurs, l'écrivain lui-même, s'il voulait se faire le critique de ses propres livres, échouerait-il lui aussi : ce n'est pas son métier.

Ce fameux motif dans le tapis, n'est-ce pas au fond le tapis lui-même ? Le secret de l'écrivain, c'est son oeuvre toute entière, au mot près, à la virgule près, comme Vereker le suggère au narrateur. Pour la comprendre, sans doute faudrait-il l'avoir écrite, mais peut-être l'auteur est-il lui même incapable d'expliciter totalement ses secrets de fabrication. Pour saisir son secret, peut-être faudrait-il se contenter de lire, puisque, dès qu'on en parle, il s'évapore.

Dans une de ses nouvelles les plus célèbres, Pierre Ménard, auteur du Quichotte Jorge Luis Borges imagine une sorte d'idéal absurde du critique. Pierre Ménard a en effet entrepris de réécrire intégralement le Don Quichotte de Cervantes, sans en changer un seul mot, une seule virgule. Mais avant de se lancer dans cette entreprise apparemment insensée, il s'est livré à de longues études, sur la vie de Cervantes, l'Histoire, les moeurs, les mentalités de son époque, la littérature du temps etc. -- afin de comprendre exactement pourquoi Cervantes a employé ce mot plutôt que tel autre, placé cette virgule à tel endroit plutôt qu'à un autre. Cervantes aurait-il ressuscité en sa personne? Non car , franchissant un pas de plus, Ménard décide d'abandonner cette méthode et, au prix d'un travail acharné,de réécrire Don Quichotte avec la sensibilité et la culture de l'homme du XXe siècle qu'il est. Ainsi, le texte du roman prend un sens tout différent : Ménard s'est substitué à Cervantes. Il a vraiment fait oeuvre originale, sans qu'un mot soit changé au texte. Ce faisant, Pierre Ménard est passé de l'autre côté de la barrière, et le critique érudit qu'il était est devenu un créateur.

Et Borges de conclure :

" Attribuer l'Imitation de Jésus-Christ à Louis-Ferdinand Céline ou à James Joyce,  n'est-ce pas renouveler suffisamment les minces conseils spirituels de cet ouvrage? "

Pierre Bayard, dans Et si les livres changeait d'auteur? , son dernier livre, n'a fait qu'appliquer cette méthode définie ici par Borges.



Henry James, Le Motif dans le tapis, suivi de La Bête dans la jungle, traduit par Jean Pavans (GF bilingue)
Jorge Luis Borges,   Fictions , traduit par P. Verdevoye et N. Ibarra (Gallimard)

Henry James

Rêve américain

Je suis dans un bled américain des plus ordinaires. J'assiste à un concert. A l'affiche : Dean Martin. Il entre en scène, manifestement très diminué, appuyé sur une canne, une jambe très raide. Il commence à chanter, pas mal. Le pied du micro est fixé à son pied, au bout de sa patte raide. Il tente de le soulever; je me dis qu'il va se casser la gueule. Il se la casse.

Lui succède une jeune chanteuse française. Minuscule filet de voix. Elle chante dans un rond de lumière, mais sur le côté de la scène, contre un rideau. Je me demande si le public la voit. Sûrement qu'il ne va pas aimer : déjà qu'il ne comprend pas ce qu'elle chante, si en plus il ne voit ni n'entend rien...

A la sortie, une famille gare sa grosse voiture à côté de la mienne. Une petite fille en descend.  Avec une moue significative, je lui demande si elle a aimé le concert. --"Oh oui, me répond-elle, j'adore Dean Martin !"

Ben quoi, il y a bien des petits garçons qui adorent Johnny Halliday.

mardi 29 mars 2011

Anne Appelbaum, je t'aime !

J'aime Anne Appelbaum.

En France, on ne connaît pas assez Anne Applebaum. Mais ça va peut-être changer depuis que le Monde.fr en date du 29 mars vient de mettre en ligne un compte-rendu de l'article que cette éditorialiste américaine a consacré aux raisons du spectaculaire changement de cap de la politique de la France en Libye, décidé par notre Petit Nicolas national, après l'intervention de notre "philosophe-pop tellement français qu’il n’y a pas d’équivalent américain” -- dixit Anne Applebaum, qui ajoute :
“Nous n’avons pas de philosophes qui portent des chemises déboutonnées, épousent des actrices blondes, et choisissent avec enthousiasme un camp dans des guerres au Bangladesh, en Angola, au Rwanda, en Bosnie.”
 Oh que c'est perfide! Eh bien quoi, la sagesse philosophique ne serait-elle pas d'y aller à fond et à toute occasion dans le engagez-vous- rengagez-vous ? Quoi? Vous avez dit  esprit d'examen ? distance critique ?  prudence ?  Balivernes ! Vieilles lunes !

Mais Anne ne s'en tient pas là. Citée par l'article du Monde, elle ajoute :

"Lors d’une conférence de presse à Bruxelles, la semaine dernière, j’ai vu un participant français se vanter du rôle de la France dans la campagne aérienne en Libye. A peine une minute plus tard, il était tout à fait d’accord pour dire que cette guerre était un stratagème pour aider à la réélection de Sarkozy.”
Et elle insiste, la bougresse :

“Les socialistes français ont triomphé lors d’élections locales ce week-end. Les rebelles libyens ont triomphé à Brega et Ras Lanouf. En France, les regards sont déjà tournés vers l’élection présidentielle de 2012. En Libye, le regard des rebelles est tourné vers Tripoli. Vous ne pensez pas que ces choses sont liées. Mais, bien entendu, elles le sont.”
Mais là où les préventions anti-françaises de notre soeur Anne apparaissent vraiment impardonnable, c'est quand elle fait de notre Petit Nicolas bien aimé un portrait inacceptable. Elle va jusqu'à prétendre que pour Nicolas : 

“un président français dont l’empressement à prendre de vrais risques pour jouer un rôle, n’importe quel rôle (…), est sans précédent” –, cela se joue désormais “à quitte ou double”.

Un Président de la République Française impulsif, versatile, capable de sidérants retournements de veste, influençable, cynique, transformant la politique en partie de 421 ou en sous-émission de télé-réalité, et d'ailleurs doté d'un sens politique au-dessous de l'étiage, qui vraiment pourrait croire à ça?

Mais c'est qu'elle serait capable, la drôlesse, de contribuer, en 2012,  à l'écroulement de notre ineffable Nicolas ! Badaboum ! Bling Bling !

Je te hais, Anne Appelbaum !

Je hais aussi Pierre Guerlain, professeur de civilisation américaine, pour son point de vue publié par Le Monde.fr  du 29 mars sous le titre : Les indignations sélectives de l'Occident.
J'ai cherché ce que j'aurais bien pu changer à cet article. Je n'ai pas trouvé.


Lire l'article sur le site du Monde.fr sous le titre :" LIBYE - Fait-on la guerre pour la popularité de Sarkozy ?", ainsi que le point de vue de Pierre Guerlain (mis en ligne le le 29 mars). Je rappelle l'excellent point de vue publié récemment par Jean Christophe Rufin sur le même site du Monde.fr

L'intégralité de l'article d'Anne Applebaum est en ligne sur : Slate.com

Plus dure sera la chute


( Posté par  : Jambrun )

lundi 28 mars 2011

Time is monkey

Chronométrable par usage mondain, non par vocation, ai-je accès à l'achronie ? Je m'en flatte mais sens bien la subreptice diachronie  me passer au travers son invisible fil, en dépit de mes efforts pour m'ébattre heureux dans le zoo du no time's land. Je vais et viens entre deux riens. Mes vacations sont simiesques. Tout plutôt que, lié au rocher du présent, laisser l'attente au cou pelé me ronger le foie.

dimanche 27 mars 2011

Oui, ouii, ouiii, ouiiii !

Ah! et puis y en a marre ! Qu'on en finisse et que ça pète ! Qu'on voie ce que ça va donner ! Qu'on sache, enfin ! A Fukushima, il est plus que probable qu'une partie au moins du combustible contenu dans les réacteurs 1 et 2 a fondu; plus que probable aussi que la cuve qui le contient est endommagée au point de laisser échapper tout ou partie de son contenu. Personnellement, je le souhaite de tout mon coeur. C'est que j'ai toujours été passionné par l'expérimentation scientifique. Et là, on a l'occasion d'en tenter une, grandeur nature, inédite et d'un incomparable intérêt. C'est encore plus excitant que le premier voyage sur la Lune.

Le combustible fondu des réacteurs de Fukushima s'est probablement mélangé avec les gaines métalliques censées l'isoler de l'environnement. Ce mélange hautement radioactif et hautement chaud s'appelle le corium.  Joli nom. Température : supérieure à 2000 degrés C.

Sous la cuve du réacteur, un radier de béton de 8m d'épaisseur. Le problème, c'est que le béton fond à 700° C. Si on n'arrive pas à refroidir le fameux corium (parions qu'ils n'y arriveront pas, nous avons peu de risques de perdre), si donc on n'arrive pas à le refroidir, le corium traversera le béton. En dessous, les roches de la surface de la croûte terrestre, où il va s'enfoncer.

Et là, vous avez le bonjour d'Hitchcock. Personne ne sait ce qui peut arriver. Personne n'est actuellement capable de modéliser de façon correcte les interactions entre une masse de plusieurs tonnes de corium radioactif porté à 2000° C et les roches de la croûte terrestre.

Dans la croûte supérieure qui forme l'archipel du Japon, ça risque en tout cas d'être chaud. Croûte probablement faillée, instable, traversée de remontées du magma qui alimente les volcans. Donc au minimum, pollution radio-active des nappes phréatiques et de la mer: ça va bouillir ! Il faudra beaucoup, beaucoup d'eau pour calmer les ardeurs du diablotin. C'est déjà très positif. Passionnant aussi.

Ce qui peut se passer plus bas, en admettant que notre corium conserve assez de puissance thermique pour y descendre (ce qui n'est pas sûr), personne ne le sait. Ce qu'on sait, c'est que la température de fusion des diverses roches qui composent la lithosphère ( 30 km d'épaisseur environ) ne doit guère dépasser 1 500 ° C. Intéressant. Fort intéressant.

Là-bas dessous, il y a encore la zone critique où la lithosphère continentale rencontre la plaque océanique en subduction. Il est tout de même peu probable que notre corium parvienne jusque là, car il devrait avoir perdu une grande partie de sa puissance thermique en échangeant de la  chaleur avec l'environnement. Mais il n'est pas interdit de rêver.

Mais sans aller aussi profond, la dispersion, pendant des jours, dans l'atmosphère et dans les sols de la région avoisinante, de masses considérables de radionucléides variés offre à l'observation  scientifique désintéressée un champ remarquablement ouvert. Ah! que c'est beau, le progrès !

A titre d'information, rappelons la demi-vie des éléments suivants :

césium 137           30 ans
tritium                   12 ans
plutonium 238       88 ans
plutonium 239       24 000 ans
iode 129               15,7 millions d'années

A la bonne vôtre,  générations futures !


La situation est d 'autant plus excitante qu'on nous annonce que la TEPCO a perdu à peu près complètement le contrôle de son joujou.

Il faut s'en réjouir car on accède vraiment, avec ce qui est en train d'arriver au Japon, à un stade avancé de l'expérimentation scientifique :  l'expérimentation impromptu, non voulue, et sans filet. De la physique amusante, enfin.

On pourrait donc, incessamment sous peu, avoir quelques bonnes occasions de rigoler un bon coup.

En tout cas, si j'avais à refaire ma vie, je ne ferais pas d'enfants. Je ne m'approcherais des femmes qu'avec une infinie prudence, et seulement de femmes bien décidées à ne pas en faire non plus. Je ne voudrais pas laisser mes enfants tenter de survivre sur une planète bousillée, polluée de mille et une façons,dans l'univers bétonné de mégapoles sans âme, dans l'attente de l'annonce de la prochaine catastrophe. Une planète surchauffée, de plus en plus surpeuplée. Une planète livrée, apparemment sans recours, à la violence, à l'injustice, à la misère, à la frénésie de consommation, à la jungle de l'économie de marché. Vraiment, est-ce que ça vaut le coup de connaître ça ? Ceux qui pensent que oui sont d'incurables optimistes.

Je ne crois pas l'Humanité capable d'enrayer le processus d'autodestruction dans lequel, manifestement elle est engagée. Je ne la crois pas capable de maîtriser son destin. Les forces qui produisent ce destin sont sans commune mesure avec celles de tous les hommes de bonne volonté réunis.

Du temps que j'étais prof, j'avais une collègue, prof de physique, qui avait une confiance aveugle dans la science. C'était l'époque de Tchernobyl. Elle était persuadée que la science trouverait la parade à des catastrophes de ce genre. La science n'a trouvé aucune parade. Les hommes de science n'ont pu empêcher les dérives monstrueuses engendrées par la collusion des puissances de l'argent, des politiques et des technocrates.

Je ne crois pas au progrès de l'espèce humaine. S'il existait un progrès véritable, ce serait un progrès moral décisif, auquel je la crois incapable de se hisser collectivement.

Je ne m'intéresse pas à l'avenir de l'espèce humaine. Je crois qu'elle n'en a pas. En tout cas, pas un très reluisant.

Tout de même, je dois reconnaître que, comme un paquet de gens de ma génération, j'en aurai bien profité, et sans trop me poser de questions.  J'ai ma minuscule part de responsabilité dans le désastre ambiant.  L'inconscience et l'insouciance de la jeunesse, sans doute. Au cul les générations futures ! Fuck you, Shima ! Salut, et que Mickey Mouse vous ait en sa sainte garde. Après moi  le déluge.

Sophocle avait raison : ce qui peut arriver de mieux à un être humain, c'est de ne pas naître.

Le malheur est qu'une fois qu'on a eu la malchance de naître, il y a ce goût de la vie chevillé au corps, aussi vif que celui de n'importe quel singe bonobo. Camus avait raison : le seul problème philosophique sérieux, c'est celui du suicide; mais il faut reconnaître que ce problème, la plupart des humains le règlent, dans un  sens ou dans l'autre, de façon fort peu philosophique.

Louis Aragon n'est pas vraiment mon écrivain favori, mais tout de même, j'apprécie vivement quelques uns de ses poèmes, comme celui-ci, qu'il a publié dans Le Roman inachevé, en 1956, et où il fait preuve d ' une lucidité ironique et amère. Un poème qui n'a rien perdu de son actualité.


Vous direz ce que vous voudrez
Mais le progrès c'est le progrès

Tout change et se métamorphose
Avec le temps il est des choses
Qu'on croyait de bon placement
Et qui n'ont duré qu'un moment 
Par exemple l'eau de mélisse
Dont nous avons fait nos délices
Croyez-vous toujours qu'il y a
Des Dames au Camélia
A présent mourir poitrinaire
Est tout ce qu'on fait d'ordinaire

Vous direz ce que vous voudrez
Mais le progrès c'est le progrès

Qu'un banquier voulût se choisir
Pour successeur tout à loisir
Un jeune homme propre et rangé
Il lui suffisait de bouger
Un peu ses rideaux sur la tringle
Et de le voir pour une épingle
Traversant la cour se baisser
Le professeur Freud est passé
Refermez donc vos brise-bise
Rien de fait sans psychanalyse

Vous direz ce que vous voudrez
Mais le progrès c'est le progrès

Ceux qui faisaient tirer naguère
Leur ressemblance par Daguerre
Et qui pour leur salon s'offraient
Un petit Dagnan-Bouveret
Ah les cochons comme ils ornèrent
Leur vaches de cosy-corners
Mais aujourd'hui c'est à Dali
Qu'ils demandent leurs ciels-de-lit
Ils remplacent leurs lampadaires
Par des mobiles de Calder

Vous direz ce que vous voudrez
Mais le progrès c'est le progrès

Quand je pense que l'on s'obstine
A user de la guillotine
Moyen qui peut être excellent
Mais un peu lent mais un peu lent
Mandrin de nos jours et Cartouche
Font enfantin pour ce qui touche
Aux modernes philosophies
La bagnole et le rififi
Il faut bien donner au trafic
Son visage scientifique

Vous direz ce que vous voudrez
Mais le progrès c'est le progrès

Il a fui le temps des apaches
Plus de surins et plus d'eustaches
Plus d 'entôleuse au coin des rues
La cuisinière de Landru
Relève de la préhistoire
Depuis qu'on a les crématoires
Qui déjà soit dit entre nous
Font un peu conte de nounou
Quand on pense à ce qu'on peut faire
En passant par la stratosphère

Vous direz ce que vous voudrez
Mais le progrès c'est le progrès

On n'a pas épargné les phrases
Quand Guillaume employa les gaz
A plus rien tout ça ne rima
Au lendemain d'Hiroshima
Sans doute l'homme vient du singe
C'est un singe qui a du linge
Des lettres des traditions
Nous sommes en progression
De l'homme sur le quadrumane
Du pitécanthrope à Truman

Vous diré ce que vous voudré
Il y a prograis et prograis

Louis Aragon,   le Roman inachevé (1956)

Je trouve le poète un peu vache pour Truman, qui est loin d'avoir été le pire des Présidents des Etats-Unis. Mais quoi, guerre froide obligeait... Mais pour le reste, j'ai l'impression qu'il n'y croyait plus trop, aux lendemains qui chanteraient.

Source: Université Laval du Québec









samedi 26 mars 2011

Crime contre l'humanité

Fukushima, silences coupables : tel est le titre d'un article signé Philippe Mesmer et Philippe Pons, et mis en ligne sur le site du Monde.fr le 26 mars à 13h40.

Cet article édifiant et accablant décrit la puissance du lobby nucléaire au Japon et sa capacité à protéger cette puissance en pratiquant systématiquement la désinformation de la population japonaise.

Ses auteurs décrivent le lobby nucléaire japonais en ces termes  :

"Un milieu riche et puissant dont le coeur bat au ministère de l'économie, du commerce et de l'industrie (METI), qui a la haute main sur la politique nucléaire, et dont les ramifications comprennent la Fédération des compagnies d'électricité (FEPC), l'Agence de sûreté industrielle et nucléaire (NISA), les groupes industriels qui construisent les centrales - Toshiba et Hitachi en tête - et les opérateurs.
Ce lobby, qui voit d'anciens hauts fonctionnaires des ministères et agences liés au nucléaire "pantoufler" dans des compagnies d'électricité, est passé maître dans l'art de verrouiller l'information. Il finance d'importantes campagnes publicitaires dans la presse et à la télévision pour assurer que le nucléaire est parfaitement sûr."

Le résultat des agissements de ce lobby, ce sont des choix et des pratiques  irresponsables dont les conséquences catastrophiques  éclatent aujourd'hui. Quinze jours après le séisme, la centrale est toujours hors de contrôle. Le niveau des radiations aux alentours  ne cesse de monter.  La santé, la vie de la population japonaise, la possibilité même de vivre sur son propre sol sont en danger. Mais par la pollution prolongée de l'air et de la mer, c'est l'ensemble des humains et des êtres vivants sur cette planète qui est menacé. Quel scénario pour un film de Stanley Kubrick !

On peut parler d'un véritable crime contre l'Humanité.

Mettons fin aux agissements des Docteurs Folamour du nucléaire. Et pas seulement au Japon.


jeudi 24 mars 2011

Qu'est-ce qu'un art "premier" ?

C'est le collectionneur Jacques Kerchache, l'un des initiateurs du projet du futur musée du Quai Branly, qui imagina de l'appeler "Musée des Arts Premiers".

En définitive, cette appellation n'a pas été retenue, et c'est heureux. Le nouveau musée s'appelle modestement (et sans doute faute de mieux) Musée du Quai Branly . Il n'empêche que l'appellation "Musée des Arts Premiers" est devenue usuelle pour le désigner, et c'est dommage.

Qu'est-ce au juste, en effet, qu'un "art premier" ? Si l'épithète signifiait que les objets réunis dans le musée sont d'une qualité insurpassable, supérieure à celle de toutes les autres oeuvres d'art (occidentales notamment), ce serait absurde. "Arts premiers" pourrait désigner aussi des oeuvres chronologiquement antérieures à toutes les autres, ce qui n'est pas le cas (beaucoup  d'objets exposés ne sont pas antérieurs au XXe siècle). L'expression pourrait aussi être considérée comme un euphémisme destiné à masquer la bonne vieille appellation d' "arts primitifs", aujourd'hui complètement disqualifiée, désignant des oeuvres qui n'ont rien de "primitif". Ce n'est sûrement pas le cas non plus. On pourrait considérer aussi qu'elle désigne des oeuvres qui, dans le champ de la culture qui les a vues naître tout au moins, seraient des oeuvres fondatrices, initiatrices d'une tradition esthétique : or, manifestement, ces oeuvres sont le produit de longues traditions culturelles et de savoirs-faire ancestraux, dont elles restent des témoignages malheureusement trop rares.

L'expression "Arts premiers", séduisante au premier abord, est donc en réalité ambiguë et dangereuse. Elle n'a, à la vérité, aucun sens.

Un "art premier", en effet, cela n'existe pas. Toute oeuvre d'art s'inscrit dans le devenir d'une tradition. Elle est toujours une héritière. Il n'y a pas, en art, de création ex nihilo : les peintures de la grotte de Lascaux ont environ 17000 ans. Celles de la grotte Cosquer leur sont antérieures de cinq mille ans environ. Les fresques de la grotte Chauvet ont environ 31 000 ans, et elles ne sont certainement pas le début de l'art pariétal.

Quel est donc le dénominateur commun des objets exposés au Quai Branly, qu'ils viennent d'Océanie, d'Asie, d'Afrique ou des Amériques ? le fait qu'ils ne relèvent pas de l'art occidental mais proviennent des autres continents, certes.  Mais surtout le fait qu'ils sont les produits de ce que nous appelons usuellement un  "artisanat d'art", expression des pratiques quotidiennes, sociales, religieuses, de cultures que nous qualifions de "traditionnelles",  faute, sans doute, de les connaître mieux, en dépit de tous les travaux des ethnologues.

En apparence en effet (en apparence seulement), la fonction esthétique, dans la réalisation de ces objets, semble seconde. Qu'il s'agisse d'un masque océanien ou africain, d'un siège d'apparât ou d 'un tambour africain, d'une lampe à huile ou d'un coupe-coupe vietnamien, ce qui paraît primer dans la réalisation de ces objets, c'est leur valeur pratique, sociale (objets destinés à manifester le rang du possesseur),  cultuelle, magique. Mais rien ne dit (même si nous n'en avons aucune preuve) que ceux qui réalisèrent ces objets aussi bien que ceux auxquels ils étaient destinés n'attachaient pas autant d'importance à leur valeur esthétique qu'à ces valeurs liées à leurs pratiques sociales.

Aussi bien , la frontière entre les pratiques artistiques de l'Occident et ces pratiques traditionnelles non -occidentales est-elle plus floue qu'on pourrait le penser.

Outre que ces formes d'artisanat d'art existent évidemment aussi en Occident, l'idée d'un art "pur", détaché de toute fonction utilitaire, si prestigieuse soit-elle, d'un "art pour l'art" qui n'aurait pour fonction que de traduire la "vision" personnelle de l'artiste et ne s'adresserait qu'aux amateurs de beauté, est chez nous une idée relativement récente. Elle n'a émergé progressivement qu'à partir de la Renaissance, pour s'imposer à partir du XVIIIe siècle et surtout au XIXe siècle. Les Grecs et les Romains la connaissaient et la pratiquaient d'ailleurs déjà, eux qui possédaient l'équivalent de nos collectionneurs et de nos musées. Mais avec le triomphe du Christianisme au début du IVe siècle, l'art occidental fut voué, pour de nombreux siècles, à la propagation et à la glorification de la doctrine chrétienne., et la fonction esthétique fut subordonné à cet objectif. Au XXe siècle, en U.R.S.S., dans l'Allemagne nazie et l'Italie mussolinienne, les régimes totalitaires ont prétendu subordonner la création artistique à des objectifs idéologiques.

Du reste, aucune oeuvre d'art, ou presque, en Occident, n'a été conçue par les artistes pour figurer dans des musées. Sans parler des commandes du pouvoir en place, les peintres impressionnistes, cubistes ou contemporains ont créé et continuent de créer pour vendre leurs oeuvres à des collectionneurs qui s'en servent pour décorer leur intérieur, afficher leur rang et leur prestige social, faire preuve de la sûreté de leur goût... et réaliser de bonnes affaires.

La frontière entre la pratique des arts en Occident et celle des sociétés traditionnelles non-occidentales est donc des plus ténues.

Les oeuvres réunies au Musée du Quai  Branly, dans un lieu qui est lui-même une oeuvre d'art, témoignant elle-même des liens complexes unissant les considérations esthétiques à d'autres qui sont d'une autre nature,(de prestige notamment), l'ont été pour être offertes à la contemplation et à la méditation des visiteurs. Très clairement, sans tout-à-fait négliger leur intérêt ethnologique (intérêt auquel, dans le passé, elles ont pu être abusivement réduites), il s'agit de faire passer au premier plan leur valeur esthétique. Mais si, à cette occasion, elles initient aussi des démarches de connaissance et ouvrent sur des questions intéressant les pratiques artistiques de l'Humanité, ce beau musée, qui abrite par ailleurs de nombreuses expositions particulières et conférences, est une réalisation utile.

Gardien de reliquaire, Gabon, XIXe siècle, Musée du Quai Branly

mercredi 23 mars 2011

Méfaits du dopage

Installé sur le lit d'à côté, mon voisin se plaint à l'infirmière qui lui installe la perf d'avoir des sensations olfactives exacerbées. Il lui explique que traverser l'hôpital pour monter jusqu'au troisième a été pour lui une expérience angoissante, difficile à surmonter, tant son odorat repérait avec acuité la moindre odeur.

Je m'abstiens de tout commentaire, mais j'ai la même chose que lui.

Rentré  la maison, hier soir, j'ai changé le sac poubelle de la cuisine. Penché au-dessus, j'ai eu du mal à m'en extraire. Une symphonie d'odeurs! Un délice.

Ce matin, en faisant les courses, je me suis mis à quatre pattes sur le trottoir pour humer une crotte de chien.

Il faudrait tout de même que j'arrête de me shooter.

mardi 22 mars 2011

Une transition délicate

La France est en guerre avec le régime du colonel Kadhafi. Nos avions ont attaqué des véhicules et des positions de l'armée libyenne.

Le gouvernement français a officiellement reconnu le Conseil National de Transition comme le représentant officiel du peuple libyen. Les représentants de ce mouvement ont annoncé l'ouverture prochaine d'une ambassade française à Benghazi.

En attendant, notre Ambassade à Tripoli n'a pas été fermée et nous n'avons pas rompu nos relations diplomatiques avec le régime de Kadhafi.

Curieuse situation. Il va bien pourtant falloir se décider à choisir.

En réalité, le gouvernement français a choisi. De fait, le Conseil national de Transition est devenu notre allié.

On ne laisse pas tomber un allié. Surtout s'il  est de fraîche date. Ce qui implique quelques obligations. A commencer par celle d'aider le Conseil national de Transition à assurer la transition. Laquelle, vu le remarquable niveau d'organisation des valeureux combattants de la liberté, risque de se faire attendre un bout de temps.

Voilà qui nous emmène déjà loin de la simple protection des populations civiles.

Affaire à suivre. Gageons que nous allons la suivre longtemps. L'enlisement dont parlent certains serait-il  déjà en vue ? Horreur !

Surtout si, après la Libye, il faut intervenir demain en Syrie, au Bahrein, au Yemen etc. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, nous serions mal venus de refuser notre aide aux populations menacées par leurs tyrans.

Aurons-nous assez d'avions pour bombarder le four et le moulin ?

Sacré petit Nicolas ! Avant de se lancer comme un petit fou, il n'a pas dû penser à ces inconvénients, sans compter quelques autres. C'est un grand impulsif.

A moins que le gouvernement français ne joue les bons offices et ne propose ses services pour faciliter une négociation entre Kadhafi et les "rebelles".

Ce qui serait, sans doute, la solution du bon sens, une solution qui, en outre, nous permettrait de nous en sortir les couilles nettes, comme disait mon capitaine.

Mais sans doute notre position à la pointe du combat pour la liberté ne fait-elle pas de nous les intermédiaires souhaitables, au moins pour l'une des deux parties.

Il faudrait en  trouver un plus neutre. La Russie, la Chine, l'Inde, voire l'Allemagne ? Chavez, tiens, je l'avais oublié, celui-là.

Et c'est pour ces gens-là que le petit Nicolas y se serait décarcassé?

Comment dit-on "tirer les marrons du feu", en arabe ?


( Posté par : John Brown )





samedi 19 mars 2011

Les apprentis sorciers

Avant le 11 mars 2011, le Japon comptait 17 centrales nucléaires et 55 réacteurs. Cinq de ces centrales (20 réacteurs au total) ont été implantées sur la côte Est, face à l'Océan Pacifique.

Le Japon se classe comme le troisième producteur mondial d'électricité nucléaire. Ce choix du nucléaire s'explique, comme en France, par le souci d'assurer une relative indépendance énergétique à un pays qui ne dispose pas de sources d'énergie fossiles (pétrole, charbon, gaz).

Le 11 mars 2011, quatre des cinq centrales de la côte Est ont été plus ou moins gravement endommagées par le séisme, mais surtout par le tsunami qui l'a suivi.

Tout le monde sait que l'archipel japonais est une des régions du monde les plus exposées au risque sismique. La liste des séismes dévastateurs qui, au cours de l'Histoire, détruisirent des villes japonaises, est longue. Le séisme de 1923 qui rasa Tokyo fit 120 000 morts. Les Japonais ont appris à vivre au quotidien avec le risque sismique.

Les tsunamis (mot japonais qui signifie "vague de port") accompagnent souvent les séismes, en particulier sur les côtes Est et Sud-Est qui font face au Pacifique.La région de Tohoku, où se trouve la ville de Sendai, dans l'île de Honshu, leur a payé un lourd tribut. C'est ainsi qu'en 1896, l'agglomération de Meiji-Sanriku fut détruite par une vague qui atteignit 38 m de haut. Il y eut 22 000 morts. En 1933, une vague de 28 m de haut submergea la ville de Sanriku. On dénombra 3 000 morts.

Longtemps, les géologues ne furent pas en mesure de fournir une explication satisfaisante aux séismes, ni au Japon ni ailleurs.

Il n'en est plus de même depuis les années 60 du siècle dernier, qui virent se constituer la théorie de la tectonique des plaques, rapidement validée par de nombreuses observations.

On sait aujourd'hui que l'archipel du Japon se trouve au point de rencontre entre quatre plaques tectoniques: la plaque Pacifique, la plaque des Philippines, la plaque Eurasiatique, la plaque d'Okhotsk. Les côtes Est du Japon font face à une zone de subduction qui, des îles Aléoutiennes au Mariannes, s'étend sur 5 000 km de long. Face à l'île de Honshu et sous elle, la subduction de la plaque Pacifique sous la plaque Eurasiatique est une des plus actives du monde. La plaque Pacifique s'engloutit sous l'Eurasie, dont le Japon est un poste avancé, au rythme de 8 à 9 cm par an, en creusant le long du littoral japonais une fosse dont la profondeur dépasse 9 000 m (fosse du Japon). Les séismes ont lieu sur les nombreuses failles actives qui permettent d'accommoder ce mouvement. Bien entendu, ni la plaque Eurasiatique ni la plaque Pacifique n'étant en pâte à modeler ou en caoutchouc, mais en roches dures qui sont en contact les unes avec les autres, le mouvement s'opère par saccades, qui libèrent les contraintes accumulées pendant une période de temps plus ou moins longue. Les séismes qui génèrent les tsunamis sont ceux qui ont lieu sous la mer, souvent dans la zone où la plaque Pacifique, sous l'effet de son propre poids, s'incurve avant de plonger dans la fosse du Japon. C'est le cas du séisme du 11 mars 2011.

C'est sur ce littoral à haut risque que les décideurs japonais ont choisi, à partir des années 70, d'implanter cinq centrales nucléaires, au bord de l'Océan et, apparemment, sans  grandes précautions particulières destinées à les protéger des tsunamis : surélévation des installations, digues suffisamment hautes, protection suffisante des installations d'adduction hydraulique, électrique et de pompage.

Cela s'appelle jouer aux apprentis sorciers. Aux dépens de la santé et de la vie de millions d'êtres humains.

On ne sait rien sur la manière dont, à l'époque de la construction des centrales, ces décisions ont été prises, en particulier sur la prise en compte du risque lié à la géologie et à la tectonique régionales. Une enquête sur ce dossier oublié devrait être édifiante au plus haut point.



La plongée de la plaque lithosphérique Pacifique sous la plaque Eurasienne à l'aplomb de l'archipel du Japon, matérialisée par une carte de la sismicité de la zone. L'étoile rouge indique l'épicentre du séisme du 11 mars 2011. (Source : USGS)



Le séisme de Sendai et ses répliques du 11 au 12 mars 2011 (source : IPGP)

vendredi 18 mars 2011

La fin de l'hiver

Arbres presque immobiles.

Une lumière sans chaleur dore à peine les troncs, les cimes.

Le petit chêne pubescent qu'hier le vent froissait, sans doute rappelé à l'ordre, observe aujourd'hui le silence prescrit.
Quelques feuilles indisciplinées frémissent néanmoins. Mais il faut s'arrêter pour les surprendre.

Ils sont là, partout, mélangés, serrés.
Réservés. Enigmatiques.
Ils sont là.
Plus immobiles que les rochers qui trouent, çà et là, les masses vertes.
Tous murés dans leur silence buté.
Impassible théâtre. Indifférent. Inscient.

Soleil très lentement déclinant.
Froid très lentement grandissant.
Une brume légère, buée imperceptible, voile la plaine, estompe la montagne.
A peu de distance, le monde n'existe plus que par un acte de foi.

Je marche vers l'Ouest, à la rencontre de la Terre. Je remonte son flot, son courant.
Je marche vers ma fin.
Nul oiseau. Nul animal dans les fourrés vides.
Bruit monotone des pas. Bruit des bâtons de marche râclant le sol.
La terre sèche et dure me supporte provisoirement.
Je m'enfonce dans l'épaisseur glacée de la solitude.
Ne compte ni n'existe pour personne,
sinon à l'état virtuel.
Lucidité, vertu du désespoir.

Conscience, étrave à la rencontre de l'instant.
Elle avance, sans savoir ce qu'il sera, ce qu'il fera d'elle.
Elle laisse derrière elle ce qui fut, ce qu'elle fut. Sillage évanoui. Sombré déjà aux profondeurs de l'oubli. Sans même un remous d'écume.
A elle la veille perpétuelle des instants qui meurent.
A elle le deuil des instants morts.

Avancer dans le temps s'anéantir j'en suis témoin
As I walk dying.

Logée là, au centre du crâne,
dérisoire et puissante centrale d'analyse et de synthèse d'innombrables signaux,
elle est pour l'instant toute entière occupée à enregistrer cela :
arbres, pierres, ciel bleu pâle, buée de brume voilant des formes lointaines.
Cela seulement…Si peu…Vraiment si peu?
Mais nulle espérance, d'aucune sorte. Nulle préoccupation des hommes. Nul souci. Nulle crainte. Nul désir. Nulle joie.
Rien qui réchauffe.
Une attention profonde, hallucinée, à ce qui glace.

Plus loin, voix montant des vallons,
un chien aboie,
un merle précurseur enchante le bois.





jeudi 17 mars 2011

" Le Tramway " , de Claude Simon

La première fois que j'ai vu un tramway, c'était à Angers, je devais avoir huit ou neuf ans, c'était sur cette place du centre ville, légèrement en pente, avec un jardin public en son centre; elle devait être le terminus de plusieurs lignes, à en juger par la fréquence des rames qui venaient s'y arrêter; de la terrasse du café où nous nous étions assis, nous pouvions les voir, un peu au-dessus de nous, déboucher sur la place, ralentir et stopper dans un bruit de sonnettes. C'étaient des voitures jaunes, qui portaient en rouge le sigle de la compagnie; au-dessus des fenêtres couraient, comme une frise, des panneaux publicitaires qui recommandaient le cirage Lion Noir ou les Nouvelles Galeries. J'aimais bien leur façon un peu raide, un peu guindée, de prendre les virages, assez secs, autour de la place quadrangulaire.

A peu près à la même époque, près de ce village de la Sarthe où nous vivions alors, j'ai joué, un dimanche, au milieu de la lande sablonneuse où un ferrailleur enrichi par la récupération des épaves de la guerre entreposait divers véhicules, dans la carcasse rouillée d'une motrice de tramway, toute noirâtre, posée de guingois sur les buttes sableuses, ouverte de toutes parts au vent froid d'automne, dans le sable gris, les bruyères, sous les nuages gris; je m'étais installé dans la cabine et pilotai pour un voyage immobile (son dernier voyage peut-être, avant le désossement) la vieille machine.

Le Tramway, de Claude Simon, est un livre de sa vieillesse (2001). La couverture des Editions de Minuit le présente comme un "roman", mais il s'agit plutôt d'un montage de souvenirs personnels. On peut se demander ce qu'à la fin de sa vie Claude Simon entendait par "roman". Il est vrai que toute son oeuvre s'est construite à partir de souvenirs, et il lui est arrivé de dire qu'il n'avait pas d'imagination. Mais là, c'est plus flagrant que dans d'autres livres.

Celui-ci associe donc des séquences évoquant divers moments de la vie de l'auteur: souvenirs d'enfance, vécue dans la propriété familiale, près de Salses, souvenirs de la guerre (les mêmes qui lui ont inspiré La Route des Flandres), souvenirs d 'un séjour (probablement récent) à l'hôpital. Comme d'habitude chez lui, ces séquences alternent sans solution de continuité apparente (quelquefois à la faveur d'une association d'idées, mais ce n'est pas toujours repérable).

Le fil conducteur, c'est ce tramway, qui reliait la ville à la plage, en passant au bout de l'allée qui descendait de la propriété familiale, et que prenait l'enfant pour aller au collège en ville et en revenir.

En exergue du livre, Claude Simon cite un passage de Proust :

"...l'image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif."

Et c'est effectivement ce qui s'impose dans ce livre et qu'on en retient : une sorte de bouquet d'images, la plupart du temps précises, évocatrices et belles, cueillies dans une vie au long de près d 'un siècle.

Bouquet d'images? L'image ne me paraît pas très bien choisie. C'est plutôt à l'art du mosaïste que, tout compte fait, me fait penser le travail de Claude Simon, comme si cette phrase compliquée (un peu maniaque) comme celle de Proust -- avec ses incises, ses précisions, ses enchaînements de relatives et de participiales, lui servait à enserrer, à cerner, à juxtaposer dans ses entrelacs -- à la façon aussi de l'armature de plomb d'un vitrail -- des fragments colorés de vie. Le peintre n'a pas à se justifier d'avoir choisi tel motif plutôt que tel autre, de juxtaposer tel motif à tel autre : pourquoi n'en irait-il pas de même pour l'écrivain?

Il ne s'agit pas pour Claude Simon de s'émouvoir à l'évocation de ces souvenirs, et pas non plus de chercher à nous émouvoir. Mais simplement, me semble-t-il, de tenter de fixer aussi précisément que possible, dans leur hypothétique vérité, les images conservées dans la mémoire. Un travail essentiellement visuel, où compte avant tout, comme chez un peintre, la qualité de la touche.

Pourquoi ces images-là précisément, plutôt que d'autres? Pourquoi pas elles ? La mémoire a ses mystères que la raison ne connaît pas.

La mort est partout présente dans ce livre : agonie et mort de la mère,  malade à l'hôpital en gisante, etc. L'art d'écrire apparaît dans ce livre comme l'effort patient et savant pour arracher à la mort quelques fragments de vie, en les fixant dans un livre.

Claude Simon le Tramway , Editions  de Minuit

mercredi 16 mars 2011

Liquidator

Boris Vian, on le sait, fit scandale en publiant sous le pseudonyme de Vernon SullivanJ'irai cracher sur vos tombes.

Moins provocateur qu'inconscient , le petit écologiste que je suis se propose de proclamer :

" J'irai pisser sur vos réacteurs. "

Histoire de les refroidir.

Après tout, face à une situation quasi-désespérée, je ne vois pas pourquoi on refuserait l'appoint de mon petit canon à eau.

Vous avez dit pisser dans un violon? Certes, mais par les temps qui courent, mon initiative n'est pas la seule à  relever de l'expérimentation musicale.

"Tu es donc je suis" , de Satish Kumar

Né au Rajasthan, en Inde, en 1936, Satish Kumar est sans doute moins connu en France qu'en Grande Bretagne, où il s'est installé à partir de 1973. Dans son livre, Tu es donc je suis, il raconte son enfance dans une famille paysanne pauvre. Il  est élevé par sa mère, une femme remarquable dont il trace un portrait émouvant, dans les principes de la religion Jaïn (proche à bien des égards du Bouddhisme). Le Jaïnisme met au premier plan de ses préoccupations la pratique la plus rigoureuse de la non-violence, aussi bien avec les  hommes qu'avec le monde naturel (toute forme de vie étant sacrée) et celle d'un mode de vie fondé sur la frugalité et le dépouillement, la solidarité avec la communauté, dans une quête constante de la sérénité. Adolescent, Satish Kumar a même été un moine jaïn pendant quelques années, mais la lecture de l'autobiographie de Gandhi, en l'ouvrant à une forme de spiritualité moins individualiste, l'amène à quitter son ordre monastique.

L'un des grands intérêts de son livre, pour un lecteur occidental peu informé, comme c'est mon cas, est de proposer une initiation simple et attrayante à diverses formes majeures de la spiritualité indienne. Satish Kumar y parvient en nous racontant les entretiens qu'il a eus avec des personnalités comme Vinobâ (ami et disciple de Gandhi)et Krishnamurti.

En 1961, convaincu de la nécessité d'agir pour la paix et contre les armements nucléaires, il entreprend en compagnie d'un ami, sans argent, comptant sur la seule hospitalité de ses frères humains, un long voyage à pied qui, par le Pakistan,  l'U.R.S.S., la France et la Grande Bretagne, le conduira jusqu'aux Etats-Unis. Il rencontre Martin Luther King, Bertrand Russell, Ernst-Friedrich Schumacher. Ces rencontres sont l'occasion pour lui de cerner les points de convergence entre les convictions de ses hôtes occidentaux et les siennes.

Contre le mode de vie occidental, l'accumulation capitaliste et la mondialisation, Satish Kumar prône une économie "douce" et écologique, telle qu'elle est encore pratiquée en Inde dans des communautés villageoises qui s'inspirent des idées de Gandhi. Ce mode de vie collectif, qui fait une grande place à l'artisanat, tout en prélevant le moins possible sur le milieu naturel avec lequel il s'agit de vivre en harmonie, s'accorde évidemment avec les principes du bouddhisme et du jaïnisme.

Satish Kumar condamne la course effrénée au développement et à la consommation, liée aux progrès du capitalisme et à la mondialisation. Cette course, à ses yeux, ne peut mener l'Humanité qu'à la catastrophe. Il condamne tout autant le culte occidental de l'individualisme, culte qu'il repère au centre des philosophies européennes, le cartésianisme, le darwinisme, le freudisme.

C'est peut-être la critique qu'il fait du darwinisme qui fait apparaître les faiblesses de la position de Satish Kumar. Il prête d'ailleurs à Darwin une "philosophie" qui n'a jamais été la sienne. Darwin n'a pas fait l'apologie de la sélection naturelle qui élimine les faibles ni de la lutte pour l'existence. Il s'est contenté d 'en décrire la présence et les effets dans la Nature. Il n'en a pas souhaité l'application aux sociétés humaines. A la description darwinienne des relations entre les êtres vivants dans la nature, Satish Kumar oppose la conception bouddhiste, qu'il résume par exemple ainsi :

" Pour les bouddhistes , la vie est un phénomène d'"émergence codépendante ". Quand le soleil se lève, de petites pousses vertes apparaissent à la surface du sol, leurs feuilles se déplient, les bourgeons et les fruits se forment. Au lever du soleil, les oiseaux et les hommes se lèvent aussi. la terre entière s'éveille. Le lever de tous dépend du réveil de chacun [...]).

Il serait facile de montrer que ce qui se passe dans le monde naturel et humain ne correspond pas à cette description séduisante mais quelque peu lénifiante. Le refus jaïniste et bouddhiste de la violence conduit Satish Kumar à escamoter la violence partout présente dans la nature ainsi que, dès leur origine, dans les sociétés humaines. Tout se passe comme si, pour lui, c'était parce que la nature est foncièrement non-violente qu'il faut choisir la non-violence. Pour moi, un tel choix est un choix purement humain, un choix  CONTRE  la Nature, un choix contre-Nature. C'est aux hommes d'introduire dans le monde la non-violence, contre leur propre passé de violence. Comme le souligne avec force un des interlocuteurs de Satish Kumar, Krishnamurti, cela passe par l'éducation. Et l'on peut penser qu'il faudra beaucoup de temps, beaucoup de générations pour y parvenir.

Quoi qu'il en soit, ce beau livre a l'immense mérite de mettre au jour les plaies inguérissables et sans doute mortelles des sociétés "développées", d'un modèle de "développement" qui nous conduit à la catastrophe, et de proposer un contre-modèle d'existence individuelle et collective. Modèle crédible ? N'est-il pas beaucoup trop tard ? Qui sait...

Mais ce rêve d'une Humanité réconciliée, paisible, en harmonie avec la Nature, sur une Terre qu'on pourrait parcourir à pied, sans fin, de village en village, toujours sûr d'être accueilli avec le sourire, que ce rêve est beau...


Satish Kumar, Tu es donc je suis, une déclaration de dépendance, traduit de l'anglais par Karine Reignier  (Belfond)


Quelques perles récentes

Pour l'Autorité de sûreté nucléaire française, il paraît "très improbable" que la crise actuelle de la centrale de Fukushima dégénère en une situation comparable à celle de Tchernobyl. Ben voyons.

Pour les "experts", un séisme aussi puissant que celui du 11 mars au Japon est "inenvisageable" en Californie, qui compte deux centrales nucléaires proches de l'Océan et situées en pleine zone à risque sismique. Qu'est-ce qu'ils en savent au juste, ces braves gens?

Pour Ségolène Royal, demander un référendum en France sur le nucléaire est inopportun. "Je pense qu'il y a un délai de décence et de respect", a-t-elle déclaré, rejoignant l'impayable Claude Allègre qu'on a pu voir monter  au créneau pour escamoter à tout prix le débat face à Cohn-Bendit. Malheureusement pour lui et pour la Ségolène, le débat s'invite tout seul, et en force. Tant mieux.

En dépit de son incompétence en matière de climatologie et de sûreté nucléaire, l'impayable Claude Allègre est tout de même, jusqu'à nouvel ordre, un géologue compétent. A ce titre, il devrait admettre qu'installer au bord de l'Océan une centrale nucléaire, juste à l'aplomb d'une zone de subduction, probablement la plus active et la plus sismique sur Terre, relevait de la provocation la plus irresponsable.

Le XXIe siècle sera très certainement celui où l'Humanité, dans sa globalité, paiera au prix fort l'incroyable orgueil, l'incroyable aveuglement avec lesquels, depuis les révolutions industrielles, les sociétés "développées"  ou "en voie de développement" n'ont cessé de traiter et continuent de traiter la Nature.

La centrale nucléaire de Fukushima est, à l'heure qu'il est, "hors contrôle". Mais le devenir de l'Humanité n'est-il pas lui même, depuis toujours, mais d'une manière de plus en plus flagrante,  hors contrôle ?

mardi 15 mars 2011

L'actualité vue par Juliette


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lundi 14 mars 2011

La politique de Gribouille

Dans quelques jours, quelques semaines, le pouvoir insurrectionnel mis en place à Benghazi risque fort de n'être plus, au mieux, qu'un pouvoir en exil.

Sans attendre que les carottes aient fini de cuire, notre ineffable Président, galvanisé par le non moins ineffabe BHL (qui n'en rate pas une, lui non plus), s'est hâté de reconnaître officiellement ce pouvoir, tout en préconisant des frappes militaires ciblées sur la Libye. Il n'a pas eu de mots trop durs pour stigmatiser le tyran qui, selon lui, n'avait plus d'autre solution que de faire ses valises.

Malheureusement pour notre nain de jardin national et son conseiller en chemise blanche col ouvert (ce qui lui permet apparemment de ne jamais manquer d'air), le tyran s'est obstiné, et si bien obstiné qu'il est en train de gagner la partie.

Comme à son habitude, le petit Nicolas a tout fait tout seul, ou presque. Nos partenaires européens ont été mis devant le fait accompli. Quant au tout nouveau ministre des Affaires étrangères, le prudent Juppé, il en est resté bouche bée.

Bien entendu, les embrassades de 2007 et les accords (armement, pétrole, nucléaire etc.) conclus à l'époque avec l'ineffable Mouammar ont été complètement oubliés. Que deviendront-ils quand les carottes seront complètement cuites? Rappelons que le groupe Total est un des principaux opérateurs étrangers en Libye.

Après les bourdes d'Alliot-Marie en Tunisie, cette fois la coupe est bien pleine. En 2012, les électeurs français seront bien inspirés de se rappeler la série d'initiatives fantaisistes et d'improvisations irresponsables qui auront été la marque de fabrique de ce Président-là.

vendredi 11 mars 2011

Lartéguy est mort

J’apprends avec stupeur la mort de Jeannot Lartéguy.
Il eut l’insigne mérite de puiser le gros de son inspouiration (ou de ce qui lui en tint lieu) dans notre fouèreuse époupée coulouniale.
Fouèreuse mais glourieuse.
Ben si.
Quand même.
Des fois, si.
Enfin, selon.

Dans l’Omnibus j’ai bu jusqu’à la lie tout Lartéguy. Puis j’ai jeté le livre.
Encore un cadavre.

Après Jean Dutourd, c’est encore un bout de la France de Papa qui s’en va.
Mais ça va-t-il pas s’arrêter à la fin !

J’étais dans les rizières, j’avais vingt femmes à moi…

Chierie d’existence. Misère de misère. Ah là là.

mercredi 9 mars 2011

L' Incarnation, version athée

Mon athéisme s’accommode très bien du mystère chrétien de l’incarnation. C’est justement parce que je suis athée que je suis sensible à ce mystère. C’est parce que je suis athée que, pour moi, le corps vivant est sacré.
C’est par le théâtre, en faisant du théâtre, en en faisant avec d’autres, qu’en moi, ce sentiment de la sacralité du corps vivant s’est renforcé. Une grande chanteuse de jazz, violée dans son adolescence, adopta, pour prénom de scène, celui-ci : Abbey. Mon corps, le corps de l’autre, est l’abbaye qui recèle et expose ce que la vie a de plus lumineux. Faire offense au corps de l’autre, à son propre corps, le faire souffrir, par haine de l’autre, par haine de soi, attenter à son intégrité, c’est souiller le sacré qu’il recèle. Les arts du corps — le théâtre, la danse — exaltent cette sacralité du corps. 
A vrai dire, ce n'est pas seulement le corps humain qui est sacré. Le corps de tout être vivant, qu'il  appartienne au règne animal ou au règne végétal, est sacré. Et du même coup est sacré ce qui rend possible la vie : la Terre et l'Univers.

samedi 5 mars 2011

Le Temps n'existe pas

Emergeant de la torpeur d'une sieste quelque peu comateuse, j'ai eu une intuition fulgurante, qui, à mon avis, devrait me faire reconnaître sous peu comme l'égal d'Albert Einstein.

Le temps n'existe pas.

Cette indéracinable donnée de notre expérience du réel n'a pourtant aucune réalité physique.

Ce qui existe, c'est le mouvement.

Le temps, c'est du mouvement.

Le temps n'est qu'un autre nom du mouvement.

Si pas de mouvement, pas de temps.

Toute quantité de temps est en réalité une quantité de mouvement.

Des premiers calendriers à l'horloge de grand-mère, et de l'horloge de grand-mère à l'horloge atomique, toute mesure d'une quantité de temps ne mesure pas autre chose qu'une quantité de mouvement.

C'est pourquoi Einstein aurait été mieux inspiré de baptiser son espace-temps espace-mouvement .

Ma découverte implique à mon avis quelques corollaires :

Si le Temps n'existe pas, le Passé et l'Avenir, hors de la conscience qui les pense, sont des illusions.. Ils n'ont de réalité que pour elle. Ce que nous appelons le Passé n'est que la reconstitution de mouvements abolis qu'avec les moyens du bord (mémoire, documents...) nous tentons, d'une façon toujours approximative. Ce que nous appelons l'Avenir n'est que la projection de mouvements non existants, imaginaires. Seul existe vraiment le mouvement que nous vivons ICI, au sein de l'espace-mouvement, en corrélation avec d'innombrables autres mouvements. Ce qu'à défaut d'autre terme nous appelons le Présent (terme qui a l'inconvénient de nous renvoyer à l'écoulement du Temps)  c'est ce qui nous est présent, c'est notre co-présence au Monde et aux Etres vivants et "inanimés" (mais dans l'Univers, rien n'est inanimé puisque tout est pris dans l'universel mouvement). Le "Présent", c'est ce qui du Monde nous est présent. C'est cette co-présence que notre conscience doit approfondir, car elle est la véritable richesse de nos vies. Inépuisable richesse. Inépuisable source de sérénité.

La conscience elle-même est mouvement. Elle n'a aucune réalité, aucune assise "temporelle".

Il est certain, cependant, que notre expérience du temps présente au quotidien quelques avantages pratiques,  du point de vue de la vie sociale, sans compter les inconvénients, mais ceci est une autre histoire.

Ma conviction est que c'est l'Homme qui a inventé le Temps. Cette invention a dû naître de l'observation de mouvements naturels répétés (mouvement du soleil alternance des jours et des nuits). L'invention du temps (donc du passé et de l'avenir) a été décisive pour le progrès des sociétés humaines.Dire que le Temps n'a aucune réalité physique ne veut pas dire qu'il n'a aucune réalité du tout. Il a une réalité évidente dans l'expérience des communautés humaines qui comprennent, construisent, régulent leurs rapports avec le monde  et avec les autres hommes grâce à lui. Au niveau macroscopique, qui est celui de nos perceptions, la catégorie du temps semble fonctionner en accord avec les données de l'expérience. Au niveau de l'infiniment petit, dont rendent comptent les lois de la physique quantique, la nécessité de faire intervenir le paramètre Temps est beaucoup moins évidente.

Il me paraît  fort douteux que les animaux aient une connaissance du temps. Leur perception du réel est limitée aux deux catégories de l'espace et du mouvement. Or notre perception immédiate de ce que nous appelons le Présent, c'est exactement cela : la perception de l'espace et du mouvement,  et la perception des êtres matériels évoluant comme nous dans l'espace-mouvement Pour y introduire la catégorie du Temps, nous devons expressément y penser : l'introduction du Temps, la prise de conscience que nous vivons le moment présent, cela passe par une opération purement intellectuelle, toujours fugace d'ailleurs.

Notre vie réelle est entièrement comprise (souvenirs et projections vers l'avenir compris) dans ce point de l'espace-mouvement que nous occupons au moment où nous avons conscience de l'occuper.

Ce que nous appelons la mort, c'est la cessation de l'activité de la conscience quand l'organisme complexe qu'est un corps humain cesse de fonctionner. Mais les atomes qui nous composent, eux, ne cessent pas de vibrer. A l'échelle d'une vie humaine, ils sont éternels. Dans les ossements humains les plus anciens qu'on ait découverts, dans la moindre parcelle de cendre, leur mouvement reste incessant, comme il est incessant dans le moindre caillou. Mourir, c'est fondre ses atomes en mouvement dans l'immense Mouvement de l'Univers. Pour qui s'est laissé fasciner par les extraordinaires merveilles de notre Cosmos en expansion, la perspective de s'unir à son mouvement, de s'y fondre, c'est  beaucoup plus qu'une consolation.


Je suis heureux de ces trouvailles, bien que je ne puisse me défendre de l'impression (probablement erronée) d'avoir inventé l'eau chaude. Peut-être, d'ailleurs, d'un point de vue conceptuel, suis-je allé un peu vite en besogne.

Et d'ailleurs, comme le disait lui-même Albert Einstein, cité par Cagnat :

" Plus on va moins vite, moins on avance plus lentement. "

CQFD

P.S. j'ai écrit ce billet alors que je ne connaissais pas le numéro spécial de l'excellente revue Pour la science  (n° 397 de Novembre 2010) intitulé : Le Temps est-il une illusion ? , avec des articles d'Etienne Klein, Marc Lachièze-Rey, Craig Callender. Philosophes, physiciens, astrophysiciens, cosmologistes, biologistes, neurobiologistes, historiens, archéologues,  ethnologues, débattent de la question. J'ai eu la satisfaction de constater que mes intuitions d'amateur n'étaient pas si niaises que ça. (note du 14 mai 2011)


Jean Pierre LuminetLe Destin de l'Univers  (Fayard)

jeudi 3 mars 2011

Au temps où l'ordre régnait à Tripoli

Ben Ali, Moubarak, bientôt Khadafi...A qui le tour ensuite ?

Les gouvernements occidentaux ont beau saluer dans le monde arabe les progrès de la démocratie, qu'ils s'étaient bien gardés d'encourager, d'ailleurs, ils n'en mènent pas large. Le spectre des flux migratoires incontrôlés, l'envolée des prix du pétrole les affolent et nous affolent.

Ah! qu'il  était bon , le temps où la stabilité de la région était garantie par cette chaîne de dictatures et de monarchies qui, du Maroc à la Syrie, en passant par l'Arabie Saoudite et les Emirats, garantissait, depuis des décennies, un  statu-quo très favorables à nos équilibres économiques et sociaux. D'où les constantes complaisances de nos gouvernants pour ces régimes si peu démocratiques mais finalement si utiles. Khadafi était passé maître dans l'art de manipuler ces complaisances pour pérenniser son pouvoir.

Mais les mêmes causes produisant les mêmes effets, c'est à une réaction en chaîne que nous assistons. Partout des minorités de privilégiés captent l'essentiel des profits de la croissance. Partout, le chômage des jeunes, souvent diplômés, atteint des taux de moins en moins supportables. Partout, la masse du peuple croupit dans une misère sans espoir, une misère que la hausse des prix des produits de première nécessité va aggraver dans les mois qui viennent.

La conjonction du déficit de démocratie et des inégalités sociales monstrueuses a engendré un cocktail explosif. La révolution qui s'esquisse dans tout le monde arabe est une révolution sociale de première grandeur. Elle ne fait que commencer.

Les inconnus du sentier


Sur le sentier qui côtoie le fil (le fil…j’exagère un peu) de ma crête favorite, par cet après-midi d’août, je marche dans la chaleur, contre la chaleur . J’aime ça : la marche s’en trouve affermie, plus régulière, le souffle se discipline mieux. Personne n’a dû emprunter ce sentier depuis pas mal d’heures, de jours peut-être; tout le monde sait qu’il faut éviter de marcher par la grosse chaleur; je le sais aussi, mais comment renoncer au bonheur de marcher? Comment renoncer à ce qui me rend, presque dès les premiers pas, mon accord avec moi-même et avec le monde? Et marcher seul : c’est presque un impératif catégorique. Sinon, pas de bonheur, en tout cas pas ce bonheur-là, qui est incomparable. Pas de surprises. Pas de rencontres…

A trente mètres, entre les petits chênes verts, je l’aperçois : il (elle) est étendu(e) en travers du chemin, offrant à la saine morsure du soleil son ventre fauve. Cela m’est déjà arrivé de lever ainsi une biche, écrasée de chaleur, ainsi étalée sur le chemin, à même les cailloux.

Dès qu’il (elle) m’aperçoit, il (elle) se relève et, d’un bond, disparaît dans le maquis, sur ma droite. Je n’aurai pas le plaisir de faire plus précise connaissance. Je continue de monter; quand j’arrive à l’endroit où il (elle) a disparu, son compagnon (sa compagne), qui sans doute faisait un brin de sieste, dissimulé(e) dans le fourré, au bord du sentier, s’enfuit à son tour, pas très vite. A quelques mètres, j’ai le temps de le (la) voir : pelage gris roux un peu terne, l’encolure et la queue basses, croupe musculeuse et efflanquée, il (elle) ressemble à un chien-loup qu’une longue cohabitation avec l’homme n’aurait pas enhardi.

Je continue de monter, dans le silence, rendu à ma solitude; le couple sauvage, là-bas, s’est perdu dans le moutonnement vert. Que les dieux de la forêt les garde des périls.

Depuis que j'ai écrit ce texte, la liste des communes du Var où des loups ont été signalés s'est considérablement allongée. Eleveurs et bergers s'inquiètent. L'ancestral prédateur est de retour.









mardi 1 mars 2011

" On the Origin of Species " , de Charles Darwin

Le titre du livre fondateur de Darwin est en général traduit de la  façon suivante : " l'Origine des Espèces".

Cette traduction est discutable. Elle suggère en effet l'attitude dogmatique de qui prétendrait nous dévoiler l'origine des espèces. Alors que c'est tout le contraire. Le titre original est en  effet : "Upon the Origin of Species", qui peut se traduire littéralement par : " Au sujet de l'origine des espèces". L'attitude de Darwin est celle qui consiste, loin de toute position dogmatique, à envisager la question de l'origine des espèces d'un point de vue nouveau : les effets de la sélection naturelle et de la lutte pour la vie. Le titre complet est en effet : " On the Origin of Species by Means of Natural Selection or Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life " ( "Au sujet de l'Origine des Espèces par les Moyens de la Sélection Naturelle ou de la Préservation des Races Favorisées dans la Lutte pour la Vie" ).

Or, dès les premières pages du livre, la question de l'origine des espèces et la notion même d'espèce sont présentées comme problématiques, tant, à la lumière d'un corpus considérable d' observations botaniques et zoologiques, elles se diluent dans d' innombrables variations. Il n'y a pas d'origine absolue, et les frontières entre les espèces tendent à s'effacer.

Livre fondateur, qui reste aujourd'hui d'une lecture constamment passionnante, par la rigueur d'une réflexion appuyée sur la merveilleuse richesse des observations accumulées au long d'une vie de chercheur. C'est cette puissante articulation entre la richesse et l'exactitude du donné observé et la rigueur des hypothèses et des conclusions qui fait que ce livre reste exemplaire d'intelligence et de probité scientifiques. Sans compter qu'il est écrit dans une langue admirable de clarté, sans le moindre jargon.

Les progrès de la paléontologie, de la paléoanthropologie, de la génétique,  tout en ouvrant des perspectives et des discussions nouvelles, viendront plus tard globalement conforter les conclusions de ce livre sans lequel l'écologie moderne serait inconcevable. Un livre qui reste le socle de notre compréhension du vivant.

Dans le premier chapitre, "De la Variation des Espèces à l'état domestique", examinant les variations engendrées par le travail de sélection opéré par l'homme sur les espèces domestiques, Darwin écrit :

" Un homme conserve et fait reproduire un individu qui présente quelque légère déviation de structure; ou bien il apporte plus de soins qu'on ne le fait d'ordinaire pour apparier ensemble ses plus beaux sujets; ce faisant, il les améliore, et ces animaux perfectionnés se répandent lentement dans le voisinage. Ils n'ont pas encore un nom particulier; peu appréciés, leur histoire est négligée. Mais, si l'on continue à suivre ce procédé lent et graduel, et que, par conséquent, ces animaux s'améliorent de plus en plus, ils se répandent davantage, et on finit par les reconnaître pour une race distincte ayant quelque valeur; ils reçoivent alors un nom [...] "

Si l'on passe du terrain de la sélection des variations par l'homme à celui de la sélection naturelle et si l'on applique ces lignes à l'évolution de la lignée humaine, quel paléoanthropologue n'y verrait une description lumineuse de l'évolution de cette lignée?

Avec Darwin, la science occidentale s'affranchit enfin de toute préoccupation et de tout présupposé métaphysique. Aux siècles précédents,  un Copernic, un Galilée, un Newton, avaient la conviction que leurs recherches servaient la gloire de Dieu. Si l'on songe que même un Einstein refusait la théorie des quanta sous le prétexte qui "Dieu ne joue pas aux dés", on mesure la modernité intacte de cette oeuvre qui, une des toutes premières, rompt tout lien avec les préoccupations métaphysiques et religieuses et rend possible ainsi la science moderne.

Charles Darwin, L'Origine des Espèces , texte établi par Daniel Becquemont, présentation, chronologie et bibliographie par Jean-Marc Drouin, GF Flammarion (2008)