jeudi 17 mars 2011

" Le Tramway " , de Claude Simon

La première fois que j'ai vu un tramway, c'était à Angers, je devais avoir huit ou neuf ans, c'était sur cette place du centre ville, légèrement en pente, avec un jardin public en son centre; elle devait être le terminus de plusieurs lignes, à en juger par la fréquence des rames qui venaient s'y arrêter; de la terrasse du café où nous nous étions assis, nous pouvions les voir, un peu au-dessus de nous, déboucher sur la place, ralentir et stopper dans un bruit de sonnettes. C'étaient des voitures jaunes, qui portaient en rouge le sigle de la compagnie; au-dessus des fenêtres couraient, comme une frise, des panneaux publicitaires qui recommandaient le cirage Lion Noir ou les Nouvelles Galeries. J'aimais bien leur façon un peu raide, un peu guindée, de prendre les virages, assez secs, autour de la place quadrangulaire.

A peu près à la même époque, près de ce village de la Sarthe où nous vivions alors, j'ai joué, un dimanche, au milieu de la lande sablonneuse où un ferrailleur enrichi par la récupération des épaves de la guerre entreposait divers véhicules, dans la carcasse rouillée d'une motrice de tramway, toute noirâtre, posée de guingois sur les buttes sableuses, ouverte de toutes parts au vent froid d'automne, dans le sable gris, les bruyères, sous les nuages gris; je m'étais installé dans la cabine et pilotai pour un voyage immobile (son dernier voyage peut-être, avant le désossement) la vieille machine.

Le Tramway, de Claude Simon, est un livre de sa vieillesse (2001). La couverture des Editions de Minuit le présente comme un "roman", mais il s'agit plutôt d'un montage de souvenirs personnels. On peut se demander ce qu'à la fin de sa vie Claude Simon entendait par "roman". Il est vrai que toute son oeuvre s'est construite à partir de souvenirs, et il lui est arrivé de dire qu'il n'avait pas d'imagination. Mais là, c'est plus flagrant que dans d'autres livres.

Celui-ci associe donc des séquences évoquant divers moments de la vie de l'auteur: souvenirs d'enfance, vécue dans la propriété familiale, près de Salses, souvenirs de la guerre (les mêmes qui lui ont inspiré La Route des Flandres), souvenirs d 'un séjour (probablement récent) à l'hôpital. Comme d'habitude chez lui, ces séquences alternent sans solution de continuité apparente (quelquefois à la faveur d'une association d'idées, mais ce n'est pas toujours repérable).

Le fil conducteur, c'est ce tramway, qui reliait la ville à la plage, en passant au bout de l'allée qui descendait de la propriété familiale, et que prenait l'enfant pour aller au collège en ville et en revenir.

En exergue du livre, Claude Simon cite un passage de Proust :

"...l'image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif."

Et c'est effectivement ce qui s'impose dans ce livre et qu'on en retient : une sorte de bouquet d'images, la plupart du temps précises, évocatrices et belles, cueillies dans une vie au long de près d 'un siècle.

Bouquet d'images? L'image ne me paraît pas très bien choisie. C'est plutôt à l'art du mosaïste que, tout compte fait, me fait penser le travail de Claude Simon, comme si cette phrase compliquée (un peu maniaque) comme celle de Proust -- avec ses incises, ses précisions, ses enchaînements de relatives et de participiales, lui servait à enserrer, à cerner, à juxtaposer dans ses entrelacs -- à la façon aussi de l'armature de plomb d'un vitrail -- des fragments colorés de vie. Le peintre n'a pas à se justifier d'avoir choisi tel motif plutôt que tel autre, de juxtaposer tel motif à tel autre : pourquoi n'en irait-il pas de même pour l'écrivain?

Il ne s'agit pas pour Claude Simon de s'émouvoir à l'évocation de ces souvenirs, et pas non plus de chercher à nous émouvoir. Mais simplement, me semble-t-il, de tenter de fixer aussi précisément que possible, dans leur hypothétique vérité, les images conservées dans la mémoire. Un travail essentiellement visuel, où compte avant tout, comme chez un peintre, la qualité de la touche.

Pourquoi ces images-là précisément, plutôt que d'autres? Pourquoi pas elles ? La mémoire a ses mystères que la raison ne connaît pas.

La mort est partout présente dans ce livre : agonie et mort de la mère,  malade à l'hôpital en gisante, etc. L'art d'écrire apparaît dans ce livre comme l'effort patient et savant pour arracher à la mort quelques fragments de vie, en les fixant dans un livre.

Claude Simon le Tramway , Editions  de Minuit

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