mercredi 16 mars 2011

"Tu es donc je suis" , de Satish Kumar

Né au Rajasthan, en Inde, en 1936, Satish Kumar est sans doute moins connu en France qu'en Grande Bretagne, où il s'est installé à partir de 1973. Dans son livre, Tu es donc je suis, il raconte son enfance dans une famille paysanne pauvre. Il  est élevé par sa mère, une femme remarquable dont il trace un portrait émouvant, dans les principes de la religion Jaïn (proche à bien des égards du Bouddhisme). Le Jaïnisme met au premier plan de ses préoccupations la pratique la plus rigoureuse de la non-violence, aussi bien avec les  hommes qu'avec le monde naturel (toute forme de vie étant sacrée) et celle d'un mode de vie fondé sur la frugalité et le dépouillement, la solidarité avec la communauté, dans une quête constante de la sérénité. Adolescent, Satish Kumar a même été un moine jaïn pendant quelques années, mais la lecture de l'autobiographie de Gandhi, en l'ouvrant à une forme de spiritualité moins individualiste, l'amène à quitter son ordre monastique.

L'un des grands intérêts de son livre, pour un lecteur occidental peu informé, comme c'est mon cas, est de proposer une initiation simple et attrayante à diverses formes majeures de la spiritualité indienne. Satish Kumar y parvient en nous racontant les entretiens qu'il a eus avec des personnalités comme Vinobâ (ami et disciple de Gandhi)et Krishnamurti.

En 1961, convaincu de la nécessité d'agir pour la paix et contre les armements nucléaires, il entreprend en compagnie d'un ami, sans argent, comptant sur la seule hospitalité de ses frères humains, un long voyage à pied qui, par le Pakistan,  l'U.R.S.S., la France et la Grande Bretagne, le conduira jusqu'aux Etats-Unis. Il rencontre Martin Luther King, Bertrand Russell, Ernst-Friedrich Schumacher. Ces rencontres sont l'occasion pour lui de cerner les points de convergence entre les convictions de ses hôtes occidentaux et les siennes.

Contre le mode de vie occidental, l'accumulation capitaliste et la mondialisation, Satish Kumar prône une économie "douce" et écologique, telle qu'elle est encore pratiquée en Inde dans des communautés villageoises qui s'inspirent des idées de Gandhi. Ce mode de vie collectif, qui fait une grande place à l'artisanat, tout en prélevant le moins possible sur le milieu naturel avec lequel il s'agit de vivre en harmonie, s'accorde évidemment avec les principes du bouddhisme et du jaïnisme.

Satish Kumar condamne la course effrénée au développement et à la consommation, liée aux progrès du capitalisme et à la mondialisation. Cette course, à ses yeux, ne peut mener l'Humanité qu'à la catastrophe. Il condamne tout autant le culte occidental de l'individualisme, culte qu'il repère au centre des philosophies européennes, le cartésianisme, le darwinisme, le freudisme.

C'est peut-être la critique qu'il fait du darwinisme qui fait apparaître les faiblesses de la position de Satish Kumar. Il prête d'ailleurs à Darwin une "philosophie" qui n'a jamais été la sienne. Darwin n'a pas fait l'apologie de la sélection naturelle qui élimine les faibles ni de la lutte pour l'existence. Il s'est contenté d 'en décrire la présence et les effets dans la Nature. Il n'en a pas souhaité l'application aux sociétés humaines. A la description darwinienne des relations entre les êtres vivants dans la nature, Satish Kumar oppose la conception bouddhiste, qu'il résume par exemple ainsi :

" Pour les bouddhistes , la vie est un phénomène d'"émergence codépendante ". Quand le soleil se lève, de petites pousses vertes apparaissent à la surface du sol, leurs feuilles se déplient, les bourgeons et les fruits se forment. Au lever du soleil, les oiseaux et les hommes se lèvent aussi. la terre entière s'éveille. Le lever de tous dépend du réveil de chacun [...]).

Il serait facile de montrer que ce qui se passe dans le monde naturel et humain ne correspond pas à cette description séduisante mais quelque peu lénifiante. Le refus jaïniste et bouddhiste de la violence conduit Satish Kumar à escamoter la violence partout présente dans la nature ainsi que, dès leur origine, dans les sociétés humaines. Tout se passe comme si, pour lui, c'était parce que la nature est foncièrement non-violente qu'il faut choisir la non-violence. Pour moi, un tel choix est un choix purement humain, un choix  CONTRE  la Nature, un choix contre-Nature. C'est aux hommes d'introduire dans le monde la non-violence, contre leur propre passé de violence. Comme le souligne avec force un des interlocuteurs de Satish Kumar, Krishnamurti, cela passe par l'éducation. Et l'on peut penser qu'il faudra beaucoup de temps, beaucoup de générations pour y parvenir.

Quoi qu'il en soit, ce beau livre a l'immense mérite de mettre au jour les plaies inguérissables et sans doute mortelles des sociétés "développées", d'un modèle de "développement" qui nous conduit à la catastrophe, et de proposer un contre-modèle d'existence individuelle et collective. Modèle crédible ? N'est-il pas beaucoup trop tard ? Qui sait...

Mais ce rêve d'une Humanité réconciliée, paisible, en harmonie avec la Nature, sur une Terre qu'on pourrait parcourir à pied, sans fin, de village en village, toujours sûr d'être accueilli avec le sourire, que ce rêve est beau...


Satish Kumar, Tu es donc je suis, une déclaration de dépendance, traduit de l'anglais par Karine Reignier  (Belfond)


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