mardi 5 avril 2011

" Les Mange-pas-cher " , de Thomas Bernhardt

Il y a plus de trente ans, Pierre Bourdieu publiait, avec la Distinction (1979) un de ses livres les plus passionnants. Il y montrait comment les acteurs sociaux, dans tous les milieux, dans tous les secteurs d'activité, dans toutes les formes de pratique sociale, déploient d'innombrables stratégies pour se  distinguer, pour se différencier des autres groupes sociaux, en multipliant des signes, à la fois de reconnaissance à l'usage des semblables et d'exclusion à l'intention de ceux dont on aspire à se différencier.

L'étude de stratégies de distinction me paraît une des pistes de lecture possibles du beau récit de Thomas Bernhardt, Les Mange-pas-cher (1980), en somme un texte  contemporain du livre de Bourdieu.  Livre très caractéristique de la manière son auteur, à mi-chemin de la satire et du pathétique.

A mi-chemin de la satire et du pathétique : l'un et l'autre / l'un ou l'autre. Les textes littéraires qui, personnellement, me retiennent le plus sont ceux dont le coëfficient d'ambivalence ou d'ambigüité est le plus grand. Ce que j'aime dans ce texte de Thomas Bernhardt, c'est la pluralité de lectures possibles, c'est sa polysémie, c'est que le choix d'une lecture privilégiée est indécidable. En somme un texte aux antipodes d'un roman comme La Peste, de Camus, où ce qui m'a toujours gêné, c'est que l'auteur ne nous laisse guère ignorer quelle signification il entend faire passer par l'intermédiaire de sa fable. Il y  a là toute la lourdeur du roman "à thèse", où la fable est subordonnée à l'exposé de la thèse.

Un des moyens, pas nouveau, mais très efficace, pour éviter ce genre d'inconvénient, c'est la technique du récit à la première personne, où l'auteur s'efface au profit d'un narrateur, lui-même personnage de l'histoire, à la fois témoin et acteur, dont le point de vue est évidemment relativisé et sujet à caution du fait de sa position. C'est le cas dans le récit de  Thomas Bernhardt. Son narrateur, modeste employé de banque, a noué depuis l'école une relation, parfois relativement intime, parfois interrompue pendant plusieurs années avec un homme pour lequel il éprouve, depuis l'enfance, des sentiments mêlés faits d 'un mélange d'admiration et de répulsion. Il serait difficile de parler d'amitié, tant le dénommé Koller (c'est le nom de l'étrange personnage principal de l'histoire) s'ingénie à repousser avec mépris les tentatives du narrateur pour nouer avec lui un véritable lien d'amitié. A vrai dire, le mépris de Koller s'étend à peu près à tous ses semblables, à commencer par ses parents et ses professeurs, à qui il reproche d'avoir trop tôt pactisé avec les exigences de la société et rejoint le troupeau indifférencié. Koller, lui, ambitionne de vivre uniquement dans "le monde de l'esprit". Il a entrepris d'écrire une Physiognomonie monumentale, l'ouvrage de sa vie, philosophique et scientifique à la fois, qui devrait, selon lui, renouveler entièrement l'état des connaissances dans ce domaine. Cette vocation le rend évidemment inapte à toute forme de carrière. Par chance pour lui, Koller est un jour cruellement mordu par le chien d'un riche industriel et on doit l'amputer d'une jambe. La  pension que le propriétaire du chien a été condamné à lui verser lui assure de quoi vivre et lui permet de se consacrer à son  grand oeuvre. Dès lors, Koller offre à son ami le double visage du héros de l'esprit qu'il ambitionne de devenir (ambition qui ne peut être sanctionnée que par la rédaction intégrale de sa Physiognomonie) et d'un pitoyable béquillard qui prend ses repas dans un des restaurants très bon marché de la Cantine Publique Viennoise (CPV). A la CPV, Koller ne s'assied qu'à la table des "Mange-pas-cher", quatre habitués des lieux qui, malgré la modicité du prix des repas, ont définitivement choisi de ne commander que les plats les moins chers. Paradoxalement, ce choix permet à Koller et à ses quatre amis de se distinguer des autres habitués, d'affirmer leur supériorité sur eux. Bien qu'il ait fréquenté autrefois des cafés et des restaurants plus huppés, Koller les dénigre maintenant, considérant qu'il ne sont fréquentés que par de tristes imbéciles, dont le narrateur. L'une des autres ambigüités de Koller, c'est évidemment que, en dépit de sa misanthropie sans cesse réaffirmée et de son mépris de ses semblables, il a besoin des autres pour se sentir exister, et  comme il le dit à peu près, il a besoin en somme de compagnie pour mieux affirmer son besoin de solitude! Les quatre mange-pas-cher lui ressemblent d'ailleurs sur le plan de l'ambigüité : l'un est un commerçant qui concilie, au prix de diverses acrobaties, l'image d'un respectable petit-bourgeois avec des trafics douteux, le second est un libraire dégoûté des livres, le troisième un minable professeur, toujours sur le point d'être licencié, qui fait sonner une particule et une origine nobiliaire parfaitement imaginaires, le quatrième, magasinier de son état, se prend pour un poète...

Ainsi, Les Mange-pas-cher peut se lire comme la chronique satirique d'un petit groupe de ratés, à Vienne vers le milieu du siècle dernier. On peut y chercher aussi une confidence autobiographique voilée : Thomas Bernhardt, dans ses années de galère, a fréquenté de pauvres hères de ce genre, il a été, en somme, l'un d'entre eux. L'intransigeance de Koller, son ambition de ne vivre que selon l'esprit, cela fait fortement penser à l'intransigeance de l'auteur lui-même, souvent perçu à ses débuts (et encore beaucoup plus tard) comme un provocateur insupportable et vilipendé en tant qu'artiste.

Il y a, malgré sa misère et sa prétention, une forme de grandeur chez Koller. Cette ambition de sacrifier toute forme de réussite temporelle à la vie et aux oeuvres de l'esprit  est noble dans son essence : c'est l'ambition des plus grands artistes et des plus grands savants. Elle les condamne souvent à diverses formes de marginalité sociale.

Les Mange-pas-cher  nous propose aussi une réflexion sur le destin : parce qu'il a choisi d'aller se promener dans un  parc de Vienne plutôt que dans un autre, Koller a été mordu par le chien; parce qu'il a pris plutôt la direction d'un chêne que d'un  frêne, il a retrouvé les Mange-pas-cher dont la fréquentation va, selon lui, donner le coup de pouce décisif à la rédaction de sa Physiognomonie. Mais on ne saura jamais vraiment pourquoi ni comment : il meurt d'une mauvaise chute dans un escalier, sans avoir rédigé l'oeuvre de sa vie. Peut-être Thomas Bernhardt, lui-même, a-t-il été hanté par la crainte de ne se voir jamais reconnu, ni même d'avoir le temps d'écrire son oeuvre. Quand on s'engage tout entier, en prenant tous les risques,sans recours en cas d'échec,dans un projet de vie comme le sien, on a, au fond,  une chance sur deux de devenir un Thomas Bernhardt ou... un Koller... C'est le lot de tout artiste novateur.

Pourtant, Koller se montre au moins une fois digne de ses ambitions d' "homme de l'esprit" : c'est quand, à la fin du récit, il trace, à l'intention du narrateur les portrait de se quatre amis, les Mange-pas-cher. Oubliant ses ambitions théoriques et sa fameuse Physiognomonie, il réussit à nous captiver, dans un travail qui n'est pas autre chose qu'un travail de romancier. Clin d'oeil, en forme d'hommage à Balzac ? L'auteur de la Comédie humaine, disciple de Lavater, se voulait lui aussi féru de physiognomonie. Mais son génie n'a éclaté que parce que, mettant de côté ses ambitions de théoricien, il s'est abandonné à sa verve de portraitiste et de raconteur d'histoires... Le pitoyable héros de Thomas Bernhardt n'est d 'ailleurs pas sans affinités avec Balthazar Claës, le héros de La Recherche de l'absolu.

Peut-être, tous autant que nous sommes, ne pouvons-nous nous résoudre, à l'instar de Koller et des Mange-pas-cher, à nous contenter de vivre la vie que le sort et nos modestes talents nous permettent de vivre. Peut-être avons-nous aussi un besoin vital de la rêver... Il y a  chez Koller une fidélité obstinée à soi, en dépit de tous les échecs, qui est une force de résilience : c'est ainsi que Koller en vient à considérer l'accident qui lui a coûté sa jambe comme la chance de sa vie...

L'écriture des Mange-pas-cher, est une écriture étonnante à la fois par sa complexité et sa densité presque étouffantes; écriture du ressassement, qui nous fait entrer à la fois dans l'obsession monomaniaque de Koller et dans la fascination qu'il exerce sur le narrateur. L'originalité et la force de cette écriture, pour ainsi dire expérimentale, sont une des réussites magnifiques de ce livre magnifique.

Thomas BernhardtLes Mange-pas-cher, traduit de l'allemand par Claude Porcell (Gallimard)

Aucun commentaire: