mercredi 20 avril 2011

" La séparation des races " de Ramuz

Tel est le titre d 'un des plus beaux, des plus maîtrisés, mais aussi d'un des plus durs et des plus cruels  romans de Ramuz.

Un jour de fin d'été, Firmin, berger valaisan, enlève dans les alpages sous le col , une fille venue de l'autre côté de la montagne, une fille dont la beauté l'a séduit. Avec l'aide de ses compagnons bergers, il la redescend jusqu'au village, et l'installe chez lui, en dépit de l'hostilité de sa vieille mère. Amoureux de sa prise, il la traite avec respect, attendant patiemment qu'elle lui manifeste de la bienveillance.

Mais tout oppose les deux communautés villageoises, séparées par une haute chaîne de montagnes, franchissable seulement l'été : le terroir, l'habitat, les coutumes, la religion, la langue. Firmin, le ravisseur, habite un village du Valais francophone et catholique, sur l'adret ensoleillé de la montagne; le pays est riche (pays de vignobles et de cultures variées) mais les gens sont pauvres. Le village de Frieda, sa proie, est germanophone et protestant; pays d'ubac, où la neige reste plus tard, terre froide et pauvre, mais où les gens sont riches et vivent dans de belles maisons de pierre. Telle est la séparation des "races", mot auquel Ramuz donne une signification différente de celle qu'elle a généralement aujourd'hui.

Firmin s'est donné une raison "honorable" d'enlever Frieda. Ce rapt venge un empiètement des paysans et bergers alémaniques  sur les alpages valaisans. Ainsi sont posés, dès les premières pages du livre, certains de ses thèmes majeurs , notamment l'hostilité de deux communautés que tout sépare, la logique de la vendetta.

La mort du petit frère de Frieda, Gottfried, qui s'est perdu dans la montagne en tentant de retrouver sa soeur, rend le coup  de force de Firmin inexpiable. Le colporteur Mathias, qui vit dans le village germanophone mais voyage dans les deux pays et parle les deux langues, retrouve Frieda. Tous deux entreprennent de tromper Firmin et les habitants du village, pour ramener la jeune femme dans son pays. Peu à peu Frieda, à qui Firmin a appris le français, lui impose sa volonté  ainsi qu'à Mânu, l'idiot du village, qui devient sa créature.

C'est lui qui, obéissant à Frieda, mettra le feu aux fenils, le matin du jour de juin où tout le village s'apprête à accompagner les vaches dans les alpages. Tandis que les villageois s'affairent pour éteindre les incendies, un groupe de paysans, venus de l'autre côté de la montagne, guidés par Mathias, reprennent Frieda à Firmin qu'ils pendent au-dessus de la porte de sa maison. Ainsi la vengeance répond à la vengeance. Tandis que Frieda, entourée des hommes de son village, s'éloigne dans les pentes qui mènent au col, Mânu, l'idiot, l'innocent, la poursuit sans espoir, promis au même sort que le petit Gottfried, parti seul, lui aussi, en quête de sa soeur aimée : figures de l'abandon et de la solitude...

Firmin est amoureux. Aveuglé par sa passion, il ne voit pas le piège que Frieda, patiemment, lui tend. Elle mime un amour naissant pour lui et le fait passer par tous les stades d'une idylle dont l'issue heureuse semble garantie par une attirance partagée (dans un chapitre non conservé du roman, elle va même jusqu'à se donner à lui). Firmin reste, en réalité, cruellement seul. Sa mère finit par quitter la maison. Firmin apparaît comme traître à sa communauté, reniant successivement sa mère, son village et sa religion. Ainsi s'affirme au fil du roman la puissante influence, à la fois du milieu physique et du groupe social. Personne n'est attiré par la différence, personne ne franchit la barrière autrement que par la violence, chacun reste solidaire de sa communauté. Mais cette solidarité n'est qu'un remède imparfait à la solitude des êtres. Le colporteur bilingue, Mathias, pourrait servir de trait d'union entre les deux communautés, mais il embrasse sans hésiter la cause de sa communauté d'origine

Le sens du tragique est ce qui fait la force de quelques uns des plus beaux romans de Ramuz. C'est le cas de celui-ci, mené avec une sobre  rigueur. Le narrateur, "au-dessus de la mêlée", s'abstient de tout jugement de valeur, observant les comportements. Sa manière de raconter fait penser à celle de ces conteurs qui animaient les veillées dans les villages, avant les invasions de la "modernité". Son histoire n'est pas précisément située, ni dans l'espace (aucun nom de lieu réel) ni dans le temps; elle en acquiert une portée universelle.

Pourtant, c'est bien le Valais montagnard, cher à Ramuz, qui fournit l'essentiel des descriptions du roman. Personne n'a peint la montagne avec autant de force, de justesse et de poésie que Ramuz, personne n'a su évoquer avec autant de précision savoureuse les activités et les coutumes des communautés montagnardes, personne, sauf sans doute Giono, dont on l'a souvent rapproché. Mais, s'ils ont quelques points communs, les différence sont beaucoup plus nombreuses.

Comme Giono, Ramuz écrit une langue qui semble toute proche de celle de ses personnages -- signe parmi d'autres d'une solidarité avec ce monde paysan qu'ils décrivent et qu'ils chantent . Mais dans les deux cas, il s'agit d'une écriture très travaillée, très éloignée du parler réel des paysans valaisans et provençaux de leur époque. Ecriture plus austère chez Ramuz, plus proliférante chez Giono; lyrisme plus retenu du premier, plus exubérant du second.

Artiste puissamment visuel, Ramuz partage avec ses amis peintres (comme René Auberjonois) le sens et le goût des volumes équilibrés, des architectures rigoureuses. Sa tragédie paysanne est d'une facture toute classique.

Son esthétique  est au fond une esthétique du point de vue. Cela vaut pour ce qu'on voit : que l'on regarde la montagne depuis le versant opposé, de l'autre côté du fleuve, depuis le bas ou le haut de la pente, un visage en gros plan ou une silhouette minuscule au loin sur le chemin, et tout change. Tout est affaire de cadrage, comme au cinéma (art auquel Ramuz s'est intéressé, comme Giono plus tard). Plans panoramiques, plans rapprochés, gros plans, tout y passe, avec une magistrale sûreté. Mais cette esthétique vaut aussi pour les personnages : qu'on vive sur l'adret ou sur l'ubac, en pays de vin ou en pays de bière, francophone ou germanophone, protestant ou catholique, et le regard sur le monde, sur la vie, sur les êtres change radicalement aussi.

De cette esthétique témoigne, par exemple, ce passage où  Frieda,  se regarde dans le miroir au cadre soigneusement ouvragé que Firmin lui a offert. Tandis que le colporteur Mathias admire le cadre, Firmin regarde Frieda :

"   Il examinait le miroir, il faisait avec les mains le tour du cadre en beau mélèze aux fines veines agréablement nuancées de jaune et de rose entre les moulures : "Du bel ouvrage, il n'y a pas ! " hochant la tête; -- seulement, il y a plus bel ouvrage quand même, comme Firmin pensait pendant ce temps.
   Ses cheveux, qui étaient plusieurs petites tresses enroulées autour de la tête et en haut desquelles les mains étaient venues avec le peigne qu'elles y avaient enfoncé.
   Comme de la paille de seigle, comme du bois neuf de châtaignier, comme quand Joseph Mutrux fait lever ses copeaux des deux mains sur son établi.
     Il ne s'agissait plus du cadre, mais de ce qu'il encadrait, parce qu'il y a plus bel ouvrage : ses cheveux, ses beaux cheveux pâles; alors aussi ses joues qui sont devenues un peu trop rouges; et il regardait.
     Tout à coup, ses yeux rencontrèrent ceux qui étaient dans le miroir.
    Firmin fut étonné. Ils brillaient de nouveau un peu trop, ces yeux-là, ils brillaient comme quand il y a des gouttes d'eau sur l'herbe. "

Trois regards, trois points de vue, trois consciences solitaires qui perçoivent différemment, privilégient des choses différentes. Univers de l'incommunicabilité...

La fascination qu'exerce sur Firmin la beauté de la jeune femme, et sa duplicité à elle, qui est dans son regard mais qu'il ne déchiffre pas, font la force troublante et la cruauté de cette superbe scène, si clairement picturale, du miroir.

La Séparation des races expose la souveraine maîtrise d'un très grand romancier.


( Posté par : La grande Colette sur son pliant )

Paysage du Valais, par Albert Muret

Aucun commentaire: