jeudi 7 avril 2011

Le chasseur de papillons

Mais qu'est-ce que j'ai ? Quelle mouche me pique à intervalles beaucoup trop rapprochés et m'excite à décharger si souvent mon ire sur ce blog (et parfois sur celui des autres) ? Quand ce n'est pas Fukushima, c'est le p'tit Nicolas; Quand ce n'est pas lui, c'est Kadhafi. Quand ce n'est pas Roland Dumas, c'est Gbagbo. Etc. Etc... J'ai vraiment un trop-plein d'adrénaline à  dépenser. Heureusement que ce blog n'est pratiquement pas lu, sinon par moi. Si encore ça me rendait plus heureux. Mais non : ça me stresse, et à mon âge et dans mon état, ce n'est pas indiqué. Au lieu de m'empoisonner ainsi à petit feu,   je ferais mieux d'aller à la chasse aux papillons, qui commencent à voleter dans la glycine et le romarin,  ça me calmerait.

Justement, à propos de chasse aux papillons, je me disais, en suivant l'interminable feuilleton tragico-bouffon qui déroule ses épisodes à Abidjan, que décidément, la pièce d'Eugène Ionesco, Macbett (version très personnelle et très drôle du Macbeth de Shakespeare),  est d'une inoxydable actualité. En témoigne l'irrésistible dernière scène, que je recopie ici car je considère tout le monde devrait la savoir par coeur, mais ce n'est peut-être pas encore le cas :

"              Fanfares. Macol entre par le fond.


MACOL, à Macbett qui se retourne :  Enfin, je te trouve ! Dernier des hommes, méprisable, ignoble, abjecte créature ! Monstrueux gredin! Boue de l'humanité ! sordide assassin ! Idiot moral ! Serpent baveux ! Acrochordus ! Vipère à corne ! Immonde crapaud géant ! Excrément d'un galeux !


MACBETT  :   Tu ne m'impressionnes pas, jeune sot que tu es, crétin qui se veut vengeur ! Débile psychosomatique ! Idiot ridicule ! Nigaud héroïque ! Infatué imbécile ! Andouille incongrue ! Huître, mazette !


MACOL  :  Je vais te tuer, souillure ! Après je jetterai mon épée impure !


MACBETT  :  Pauvre jeune con ! Passe ton chemin. J'ai tué ton crétin de père, je voudrais t'éviter la mort. Tu ne peux rien contre moi. Il est dit qu'aucun homme né d'une femme ne peut m'abattre.


MACOL :  On t'a trompé, Macbett ! On t'a roulé. (Chanté ou parlé, wagnérien :)  Je ne suis pas le fils de Duncan, je ne suis que son fils adoptif. Je suis l'enfant de Banco  et d 'une gazelle, qu'une sorcière avait métamorphosée en femme. Banco ignorait qu'il l'avait fécondée. Elle est redevenue gazelle avant de me mettre au monde. Lady Duncan avait quitté secrètement la cour avant ma naissance pour qu'on ne sache pas qu'elle n'était pas enceinte. Elle est revenue à la cour avec moi. On m'a tenu pour son  fils et celui de Duncan, qui voulait un héritier. (Parlé :) Je reprendrai le nom de Banco et je fonderai une dynastie nouvelle qui régnera pendant des siècles. La dynastie Banco. Je serai Banco II. Voici les premiers descendants qui me succéderont : Banco III (on voit apparaître les têtes des Pieds Nicklés, successivement, d'abord Filochard), Banco IV (tête de Ribouldingue), Banco V (tête de Croquignol), Banco VI (tête de l'auteur de cette pièce, riant, la bouche grande ouverte)... Et il y en aura des dizaines d'autres.


MACBETT  :  Jamais, depuis Oedipe, le destin ne s'est autant et aussi bien moqué d'une homme. Oh ! monde insensé, où les meilleurs sont pires que les mauvais.


MACOL  :  Je venge mon père adoptif et mon père naturel à la fois, je ne puis renier mon père. (Sortant son épée, à Macbett :)  Réglons vite nos comptes. Il ne faut pas que ton souffle empeste une seconde de plus l'univers.


MACBETT  :  Tu vas mourir, imbécile, puisque tu le veux. Quand la forêt se fera régiment et viendra vers moi, seulement alors on pourra me vaincre.


Des hommes et des femmes se dirigent vers le milieu du plateau où se trouvent  Macbett et Macol. Ils portent soit chacun un panneau avec un arbre dessiné, soit simplement des branches. Ces deux solutions ne doivent être envisagées que dans le cas où il y aurait des possibilités de machinerie insuffisantes. En réalité, c'est tout le décor qui devrait venir pesamment encercler Macbett.


MACOL :  Tourne-toi et vois la forêt en marche !


                                                                               Macbett se retourne.


MACBETT  :  Merde !


Macol tue Macbett d'un coup d'épée dans le dos. Macbett s'écroule.


MACOL  :  Qu'on enlève cette charogne !


Cris de la foule invisible  :  " Vive Macol ! Vive Macol ! Le tyran est mort ! Vive Macol, notre souverain bien-amé ! Vive Macol !"


MACOL  :  Et que l'on m'apporte un trône !


Les deux convives prennent le corps de Macbett. Au même moment on apporte le trône.


UN CONVIVE :  Installez-vous, Monseigneur.


Les autres convives arrivent. Les uns implantent des panneaux sur lesquels est écrit : "Macol is always right !"  


LES CONVIVES  :  Vive Macol ! Vive la dynastie de Banco ! Vive Monseigneur !


On entend sonner les cloches.
Macol est près du trône. Par la droite arrive l'évêque ou un moine.




MACOL, à l'évêque  :  C'est pour le sacrement ?


L'EVÊQUE  :  Oui, Votre Altesse !


 Une femme du peuple entre par la gauche.


LA FEMME  :  Que votre règne soit heureux !



UNE AUTRE  FEMME, entrant par la droite  :  Que vous soyez bon pour les pauvres !


UN HOMME, entrant par la droite  : Qu'il n'y ait plus d'injustice !


UN AUTRE HOMME  :  La haine a détruit nos demeures. La haine a empoisonné nos âmes !


UN AUTRE HOMME  :  Que votre règne soit celui de la paix, de l'harmonie et de la concorde.


PREMIÈRE FEMME  :  Que votre règne soit sanctifié.


UNE AUTRE FEMME   :  Que votre règne soit celui de la joie.


UN DES HOMMES  :  Ce sera le règne de l'amour.


UN AUTRE HOMME  :  Embrassons-nous, mes frères !


L'EVÊQUE  :  Embrassez-vous et je vous bénirai.


MACOL, debout, juste devant le trône  : Silence !


PREMIÈRE FEMME  :  Il va nous parler !


PREMIER HOMME  :  Monseigneur va nous parler.


DEUXIÈME FEMME  :  Ecoutons ce qu'il va dire.
 
DEUXIÈME HOMME  :  Nous vous écoutons, Monseigneur, et nous boirons vos paroles.

UN AUTRE HOMME  :  Que le Seigneur vous garde.


MACOL  :  Silence, je vous dis, et ne parlez pas tous à la fois ! Je dois vous faire une déclaration. Que personne ne bouge ! que personne ne souffle. Et mettez-vous bien en tête ceci (1) : Notre patrie s'affaissait sous le joug. chaque jour de plus ajoutait une plaie à cette blessure. Oui, j'ai écrasé et mis au bout de mon épée la tête du tyran.

Un homme arrive, qui montre la tête de Macbett au bout d'une pique.


TROISIÈME HOMME  :  Tu l'as bien mérité.

DEUXIÈME FEMME  :  Il l'a bien mérité.


QUATRIÈME HOMME  : Que le ciel ne lui pardonne pas.

PREMIÈRE FEMME  :  Qu'il soit damné, ad aeternam !


PREMIER HOMME  :  Qu'il brûle dans les enfers !


DEUXIÈME HOMME  :  Qu'on le torture !


TROISIÈME HOMME  :  Qu'on ne lui laisse pas une seconde de répit.


QUATRIÈME HOMME  :  Qu'il se convertisse dans les flammes, et que le Seigneur refuse sa conversion.

PREMIÈRE FEMME  :  Qu'on lui arrache la langue, qu'elle repousse et qu'on la lui arrache vingt fois par jour.


DEUXIÈME HOMME  :  Qu'il soit embroché ! Qu'il soit empalé ! Et qu'il soit témoin de notre joie. Que les éclats de nos rires lui percent les oreilles !


DEUXIÈME FEMME  :  Voici mes aiguilles à tricoter, qu'on lui crève les yeux avec !

MACOL  :  Si vous ne vous taisez pas à l'instant, je jette sur vous mes soldats et mes chiens.

Guillotines nombreuses dans le fond, comme au premier tableau.


  Maintenant donc que le tyran est mort et qu'il maudit sa mère de l'avoir fait naître, je vous dirai ceci : Ma pauvre patrie verra régner plus de vices qu'auparavant. Elle souffrira plus et de plus de manières que jamais sous mon administration.


A mesure que Macol dit sa déclaration, on entend des murmures de réprobation, de désespoir, de stupeur. A la fin de cette tirade, il ne restera plus personne auprès de Macol.


   Je sens que tous les vices sont si bien greffés en moi que, lorsqu'ils s'épanouiront, le noir Macbett semblera pur comme neige et notre pauvre pays le tiendra pour un agneau, en comparant ses actes à mes innombrables méfaits. Macbett était sanguinaire, luxurieux, avare, faux, fourbe, brusque, malicieux, imbu de tous les vices qui ont un nom. Mais il n'y aura pas de fond à mon libertinage. Vos femmes, vos filles, vos matrones, vos vierges, ne pourront remplir la citerne de mes désirs, et mes passions franchiront toutes les digues opposées à ma volonté. Mieux vaut Macbett qu'un souverain tel que moi. Outre cela, il y a dans ma nature composée des plus mauvais instincts, une avarice si insatiable, que, pendant mon règne, je trancherai les têtes de tous les nobles pour avoir leurs terres. Il me faudra les joyaux de l'un, la maison de l'autre, et chaque nouvel avoir ne sera pour moi qu'une sauce qui me rendra plus affamé. Je forgerai d 'injustes querelles avec les meilleurs, avec les plus loyaux et je les détruirai pour avoir leur bien. Je n'ai aucune des vertus qui conviennent aux souverains, la justice, la sincérité, la tempérance, la stabilité, la générosité, la persévérance, la pitié, l'humanité, la piété, la patience, le courage, la fermeté, je n'en ai même pas l'arrière-goût. mais j'abonde en penchants diversement criminels que je satisferai par tous les moyens.

L'évêque, qui était resté le seul auprès de Macol, sort, déprimé, par la droite.


   Oui, maintenant que j'ai le pouvoir, je vais verser dans l'enfer le doux lait de la concorde. Je vais bouleverser la paix universelle, je détruirai toute unité sur la terre (2). De cet archiduché, commençons d'abord par faire un royaume -- et je suis roi. Un empire -- je suis empereur.  Supra-altesse, supra-sire, supra-majesté, empereur de tous les empereurs.

Il disparaît dans la brume.

La brume se dissipe. Le chasseur de papillons traverse le plateau.




                                                           Fin de la pièce

1. Le monologue de Macol est emprunté à Shakespeare (tirade de Malcolm parlant à Macduff).
2. Fin du passage pris dans Macbeth de Shakespeare.                                                                "

Allons à la chasse (photographique) aux papillons, ou à celle de l'orchis-vanille !


( Posté par : Onésiphore de Prébois )

 Eugène Ionesco


3 commentaires:

Juliette a dit…

Étant donné que j'adore cette pièce de Ionesco je suis plus qu'heureuse de la retrouver sur ce blog. J'avais une question cependant, aurais-tu une idée de l'interprétation exacte que l'on peut faire de ce chasseur de papillon ? Que représente-t-il réellement ? Merci :)

Eugène a dit…

A la fin de la pièce, après le discours parfaitement cynique de Macol, le chasseur de papillons traverse le plateau, et c'est là-dessus que se clôt la pièce. Je crois que ce chasseur de papillons incarne une humanité étrangère à la violence des luttes pour le pouvoir, relativement préservée par ce reste d'innocence. Par contre-coup, l'image de ce gentil hurluberlu, qu'on croirait sorti d'un film de Jacques Tati, dévoile l'inconsistance et l'ineptie de ces luttes.

Juliette a dit…

Très intéressante comme interprétation. Pour ma part j'avais lu qu'il représentait l'absurdité de la vie et la recherche du bonheur ce qui, du coup, n'a pas grand chose à voir avec ta théorie. C'est là tout le talent de Ionesco sans doute !