mardi 26 avril 2011

Vertus de l'aphorisme

C'est (historiquement) une spécialité française que le recueil d'aphorismes. Il a dans notre littérature ses lettres de noblesse, depuis La Rochefoucauld et Chamfort. Au XXe siècle, le genre a été brillamment illustré par Emil Cioran. Ecrivain roumain à l'origine, devenu, après la guerre écrivain français, comme Ionesco son compatriote, Cioran a véritablement changé de patrie le jour où il a décidé d'écrire exclusivement en français:

" On n'habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c'est cela et rien d'autre", écrit-il dans Aveux et anathèmes.

Cioran est surtout connu pour ses aphorismes ( recueillis dans des livres comme De l'inconvénient d'être né ou Aveux et anathèmes). Cependant son oeuvre ne se réduit pas à cela. Précis de décomposition ou La Tentation d'exister relèvent plutôt de l'essai.

Ce n'est pas seulement par la qualité de ses aphorismes que Cioran apparaît comme le digne héritier de la grande tradition des moralistes français, c'est aussi par la pureté toute classique de sa langue.

Cioran reste pourtant, seize ans après sa mort, un écrivain discuté. Certains, comme Alain Finkielkraut, le considèrent comme un des plus grands écrivains français du XXe siècle. C'est aussi mon avis. D'autres, comme George Steiner, sont nettement plus réservés. Cioran continue aussi de traîner après lui  la casserole d'écrits de sa jeunesse roumaine où il affichait sa sympathie pour l'idéologie nazie. Il n'est pas le seul dans ce cas : son compatriote Mircea Eliade, Céline, Paul Morand et quelques autres, coupables d'avoir fait le mauvais choix aux années sombres, subissent encore la réprobation, voire le rejet radical de ceux qui refusent d'oublier et s'obstinent à confondre l'homme et l'écrivain dans la même condamnation. Cioran a beau avoir clairement renié ces écrits de jeunesse, ses ennemis n'ont pas désarmé.

Ce n'est pas mon attitude. Le talent, le génie d'un romancier, d'un essayiste, d'un poète, ne sont pour moi en rien amoindris sous le prétexte qu'il eut des positions politiques et idéologiques qui nous sont aujourd'hui insupportables. Que Céline ait écrit des textes antisémites odieux ne m'empêche en rien de faire mes délices de ses romans. Avoir écrit Mort à crédit, Guignols’band, D'un château l'autre vous rachète à mes yeux (sur le plan littéraire du moins) d’avoir été antisémite.. Savourons notre plaisir sans complexes, et au diable les vieux dossiers, le temps de vivre pleinement notre bonheur de lire ! Ce qui ne m'empêche pas de m'intéresser au "cas" Céline et de m'interroger sur les origines et les formes de son antisémitisme délirant. Ni de l'exonérer de ses responsabilités sur ce terrain-là. Mais le terrain de la littérature et de l'art, c'est pour moi un terrain neutre et sacré (j'entends "sacré" au sens où les Latins employaient le mot "sacer"). J'ai honte, par exemple,  pour les critiques littéraires français, du silence qu'ils entretiennent sur les livres d'un écrivain qu'ils avaient pourtant encensé, le grand Peter Handke, depuis qu'il eut le mauvais goût de prendre la défense de Slobodan Milosevic.

Je ne suis pas un lecteur sectaire. Mes goûts littéraires ont ceci de commun avec mes goûts en matière de cuisine, aussi bien qu'en matière de femmes,  qu'ils sont fort étendus, fort variés, et que ma culture se plaît à marier les contraires, le salé avec le sucré. Cela vaut tout autant pour la musique et les arts plastiques. Ma formule du bonheur (une de mes formules du bonheur) c’est la lecture enchantée de Céline, de Cioran, de Proust, de Joyce, de Gombrowicz, de Rimbaud ou de Baltazar Gracian, au soleil, dans un creux de rocher, avec ma chienne chérie couchée dan le parfum des cistes et des immortelles, au-dessus de la route Marc-Robert. L’amour de la littérature est comme l’amour des animaux, des arbres, du ciel, comme l’amour tout court : inconditionnel, sans bornes, irrévocablement et délicieusement amoral. Sources de paix.

Cioran passe généralement pour un nihiliste. D'aucuns trouvent ses maximes uniformément désespérées. Ce n'est pas mon avis. Ce mot assez grandiloquent de "nihilisme" ne cadre guère avec ce que j'ai lu de lui. Je vois plutôt en lui un réaliste. Quant à faire de lui le chantre d'un morne désespoir, c'est oublier que l'humour entre pour une large part dans la recette de son génie. C'est pourquoi  siroter un ou deux de ses aphorimes avec le café : relève d'une indispensable hygiène matinale.

Exemples (parmi tant d’autres) :

” On apprend plus dans une nuit blanche que dans une année de sommeil. Autant dire que le passage à tabac est autrement instructif que la sieste.”

” Nous ne devrions déranger nos amis que pour notre enterrement. Et encore!” (Aveux et anathèmes)

D’où son hostilité (parmi d’autres raisons) au religieux :

” Les religions, comme les idéologies qui en ont hérité les vices, se réduisent à des croisades contre l’humour.”
(Aveux et anathèmes)

 George Steiner, qui ne l’apprécie que modérément, lui reproche de ne faire souvent que reprendre ce que d’autres ont dit avant lui. Et alors ? Il y a belle lurette que Pascal nous a appris qu'en littérature, ce qui compte, c'est moins ce qu'on dit que la manière de le dire (l'art de placer la balle, dit Pascal).

Et puisqu'il  est question de Pascal, Cioran ne dit pas autre chose en effet que ce que dit un fragment célèbre des Pensées, dans cet aphorisme d' Aveux et anathèmes :

" Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j'ai renoncé à faire ma toilette : à quoi bon se laver encore ? "

On voit sur cet exemple en quoi consiste l'art de l'aphorisme  et combien il est difficile d'évaluer l'intérêt d'un aphorisme en terme de pensée, comme on le ferait d'un texte philosophique.Quand on se pose la question de savoir si un aphorisme de Cioran est profond ou, au contraire, creux, s’il est génial ou banal, on ne risque  pas de trouver la solution dans le texte. Il est en effet impossible de trancher. Cela tient à la nature et au but de l’art de l’aphorisme. Ecrire un aphorisme, cela consiste en effet à dépouiller l’énoncé, à le débarbouiller de tout le superflu, pour ne garder que le strict nécessaire. Et ceci afin de laisser au lecteur le plaisir de faire seul le chemin dont l’aphorisme se contente de lui indiquer l’amorce. Rien ne dit au départ ce que sera l’intérêt et la longueur du chemin. Ce chemin, au vrai, le lecteur l’inventera. L’aphorisme, cette auberge espagnole, est le degré minimal de la littérature : le lecteur fait tout seul les trois quarts du travail. Art malicieux : l’auteur ne peut jamais être tenu pour vraiment responsable du jugement que le lecteur portera sur son travail : est-il bête, est-il génial? Si tu n’es pas allé plus loin, cher lecteur, pourquoi m’en faire le reproche? Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même.

Quand mon prof de philo, en terminale, en avait assez de nous faire cours, il effaçait le tableau d’un geste large et y écrivait une contrepetterie. Puis il se tournait vers nous et attendait, silencieux. Nous procédions alors studieusement au déchiffrement. Cela se terminait par un éclat de rire général. Décrispation garantie. Le prof lui, nous regardait d’un air faussement stupéfait, et se gardait bien de nous confirmer que nous avions trouvé la solution. L’art malicieux de l’aphorisme a ceci de commun avec l’art du contrepet qu’on ne peut jamais désigner l’auteur de son énoncé comme l’éditeur responsable de la signification que le lecteur lui prête. Cioran est un expert de cet art littéraire assez spécial.

” Au-dessus des présocratiques, on est parfois enclin à mettre ces hérésiarques dont les oeuvres furent mutilées ou détruites, et dont il ne reste que quelques bouts de phrase, mystérieux à souhait.” ( Aveux et anathèmes)

“quelques bouts de phrase, mystérieux à souhait” : Cioran ne nous livre-t-il pas la formule de l’aphorisme idéal ?

” Je suis toujours étonné de voir à quel point les sentiments bas sont vivants, normaux, inattaquables. Quand on les éprouve, on se sent ragaillardi, réintégré dans la communauté, de plain-pied avec ses semblables.”

Je ne sais pas si c’est profond, mais il y a un bon quart d’heure que je l’ai lu, et j’en ris encore.

On voit bien sur ces exemples que la manière cioranienne (cioranique ferait un peu trop coranique) de placer cette balle dont parle Pascal est celle de l’humour, un humour à la Ionesco, à la Beckett (dont il fut l’ami) ou à la Buster Keaton, humour qui, personnellement me ravit. Il y a aussi cette fulgurance de l’intuition qui dévoile brutalement ici (Steiner, n’aime pas cette brutalité, il à tort, à mon avis) ce qu’a de burlesque la prétention des hommes à sauver un minimum de dignité au long d’un parcours de Cro-Magnon au “singe habillé” dont parle Aragon dans le Roman inachevé : parcours méritoire, compte tenu des dispositions de l’espèce, mais malgré tout dérisoire ( un “saut de puce”, pour parler comme Giono).

Les aphorismes de Cioran prennent souvent le tour d’une confidence personnelle, d’un romantisme miteux d’ auguste de cirque, confidence plus d’une fois née d’un incident de sa vie quotidienne, comme ici :
“Pendant que mon dentiste défonçait mes mâchoires, je me disais que le Temps était l’unique sujet sur lequel méditer, que c’était à cause de Lui que je me trouvais sur cette chaise fatale et que tout craquait, y compris ce qui me restait de dents. ” (Aveux et anathèmes ).

L’atmosphère des livres de Cioran, c’est bien celle de quelques uns de ses plus illustres contemporains, Ionesco, Beckett, Adamov, Vian. 

Cioran, Ionesco, Beckett, Adamov, Vian, Céline : rappelons-nous. C’était le début des Trente glorieuses, le temps où les Français découvraient, les joies de la consommation et de la croissance tous azimuts et s’y jetaient tête baissée. Aveuglement que nous payons et n’avons pas fini de payer au prix fort. Coïncidence significative que cette rencontre d’une époque inconsciente et de ces écrivains qui la rappelaient, sans ménagements, à l’essentiel. Un peu — toutes proportions gardées –comme les gens de Port Royal au temps du Roi Soleil. Toute époque a ses empêcheurs de dormir en rond, et c’est heureux. 

Toujours dans Aveux et anathèmes, Cioran écrit :

” Sainte-Beuve écrivait en 1849 que la jeunesse se détournait du mal romantique pour rêver, à l’exemple des saint-simoniens, du “triomphe illimité de l’industrie”.
Ce rêve, pleinement réalisé, jette le discrédit sur toutes nos entreprises et sur l’idée même d’espoir. “ 

Il faut convenir que cette remarque, écrite il y a vingt cinq ans, reste aussi pertinente aujourd'hui.

 C’est faire un mauvais procès à Cioran que de lui reprocher de n’avoir pas la rigueur ni toujours la profondeur d’un philosophe. Cioran n’est pas un philosophe, ni un “moraliste” (qu’est-ce que c’est au juste qu’un “moraliste” ?), mais “seulement” un écrivain. C’est-à-dire un homme qui est beaucoup plus du côté du plaisir que du côté de la vérité (même s’il touche souvent le vrai). Pour moi, la lecture de Cioran est autrement plus roborative et excitante que celle — par exemple — de ce poseur de Quignard, grand producteur de sentences creuses appuyées sur une pseudo-érudition aussi incertaine que sa pensée est plate. 

Tout Cioran est pour moi dans cette remarque d’ Aveux et anathèmes :

” Je disais l’autre jour à un ami que, tout en ne croyant plus à l’écriture, je ne voudrais pas y renoncer, que travailler était une illusion défendable et qu’après avoir gribouillé une page ou seulement une phrase, j’avais toujours envie de siffler. ”

George Steiner, dans “Lectures”, reproche à Cioran de ne pas être, à l’occasion, aussi profond que Schopenhauer. Ce reproche est idiot. On pourrait aussi bien reprocher à Schopenhauer d’écrire comme un cochon. Chacun sa spécialité.

Quant à moi, lire un aphorisme de Cioran me donne généralement envie de siffler.

A propos d’ “illusion défendable”, il me semble que Sartre, à la fin des Mots, dit à peu près la même chose. Mais d'aucuns accuseront sûrement Cioran de l’avoir pompé.

Vers la fin de sa vie, Céline déclarait :

” Tout homme qui me parle est à mes yeux un mort; un mort en sursis, si vous voulez; un vivant par hasard et pour un instant. Moi, la mort m’ habite. Et elle me fait rire ! […] Croyez-moi : le monde est drôle, la mort est drôle; et c’est pour ça que mes livres sont drôles, et qu’au fond je suis gai.”

Rien de plus gouleyant, en littérature que le pessimisme le plus noir allié au plus sûr sens du comique.

Allez, encore un Cioran pour la route :

" Dans ce compartiment, mon vis-à-vis, une femme d'une laideur indécente, ronflait, la bouche ouverte : une agonisante immonde. Que faire ? Comment supporter pareil spectacle? -- Staline me vint en aide. Dans sa jeunesse, tandis qu'il passait entre deux rangées de sbires qui le fouettaient, il s'absorba entièrement dans la lecture d'un livre, de sorte que son attention se détourna des coups dont on le gratifiait. Fort de cet exemple, je me plongeai moi aussi dans un livre et je m'arrêtai à chaque mot avec une application extrême jusqu'au moment où le monstre cessa d'agoniser. "


( Rédigé par : John Brown )




Emil Cioran


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