vendredi 22 avril 2011

Y aller où pas

Même les guerres justes méritent d'être expliquées : c'est par ce titre  obscène que débute l'éditorial publié en première page du quotidien Le Monde, dans son édition du 21 avril.

Titre obscène : il n'y a pas en effet de guerre juste. Toute guerre peut être déclarée juste par celui qui la fait. Pour Hitler, la guerre inaugurée en 1939 par l'invasion de la Pologne était juste. Pour Kadhafi et ses partisans (encore  nombreux) la guerre contre les rebelles de Benghazi et de Misrata est juste. Aucune guerre n'est juste et les moyens employés encore moins. Ils sont même souvent monstrueusement injustes : voir Dresde et Hambourg, voir Hiroshima et Nagasaki, voir Sabra et Chatila.

Le premier tiers de l'article chante la justesse de la cause de la coalition anti-Kadhafi. "Qui pourrait contester, écrit l'auteur, que sans cette intervention, les insurgés de Benghazi auraient été écrasés par les forces du colonel Kadhafi ? Qui peut nier que, dans cette hypothèse, le despote qui dirige son pays depuis plus de quarante ans aurait continué à y faire régner la terreur ? Et comment ne pas voir que c'eût été un signal dramatique pour les aspirations du monde arabe à la liberté ? "

Les deux autres tiers, en revanche, soulignent les risques d'une intervention qui "se prolonge et change de nature". " Sinon un enlisement, écrit l'auteur, c'est en tout cas une installation dans la durée et une prudente mais réelle escalade des moyens mis en oeuvre à laquelle on assiste. Voire un engrenage difficile à maîtriser. Cela mériterait débat. Non par goût de la controverse, mais par souci de la pédagogie."

Après avoir rappelé le précédent du bourbier afghan, l'article se termine par un appel discret à un "débat national sérieux" sur la question.

Signalons au passage qu'un "débat national sérieux" n'est pas autre chose qu'une controverse, et que cette controverse s'étale dans la presse française et internationale depuis la décision du P'tit Nicolas de nous lancer dans cette aventure.

Il est facile, mais nécessaire, d'ironiser sur la teneur d'un article dont le premier tiers expose avec une sincérité touchante les bonnes raisons que nous avions  d' "y aller", tandis que les deux autres tiers énumèrent, avec une sincérité non moins touchante, les raisons que nous aurions eues de "ne pas y aller".

Quant au "souci de la pédagogie"  dont l'article souhaite qu'il soit pris en compte, on peut se demander ce que peut bien valoir la pédagogie d'un engagement militaire qui, au départ, procédait d'une décision précipitée, irréfléchie et erronée. On sait l'efficacité de la "pédagogie" de la guerre en Afghanistan.

Le souhait final d'un "débat national" n'est pas moins burlesque. Car enfin, ce débat national, ce n'est pas une fois nos soldats et la nation engagés dans cette aventure qu'il fallait l'avoir, c'est AVANT qu'il aurait dû avoir lieu, et d'abord dans l'hémicycle de l'Assemblée Nationale, qui a été soigneusement tenue à l'écart.

Comment oublier que l'engagement français en Libye, c'est, une fois de plus, le fait du Prince, et qu'une fois de plus le Prince a fait n'importe quoi , sans évaluer les risques d'une pareille intervention, et malgré les précédents de l'Irak et de l'Afghanistan, sans prendre en compte la complexité du jeu politique et social libyen, sans même savoir qui étaient au juste les gens avec qui il allait s'allier ?

L'affaire libyenne révèle avec crudité l'irresponsabilité, l'amateurisme, l'aventurisme de Nicolas Sarkozy. 

Quant à l'article du Monde, il est révélateur du tourniquet dans lequel la réflexion d'un bon nombre des intellectuels de ce pays est prise. On vante une chose, on vante son contraire, sans jamais s'évader de la contradiction. Misère d'une pensée malheureuse et molle qui flotte et se complaît dans ses contradictions, sans jamais parvenir à trancher, parce qu'elle ménage à la fois la chèvre et le chou.

Toute guerre est juste. Aucune guerre n'est juste. C'est selon. Cela dépend du point de vue de celui qui la fait. Point de vue différent, valeurs différentes. Il n'y a pas de valeurs universelles. Il y a seulement des gens qui croient à des valeurs universelles, et qui cherchent à les imposer aux autres en vertu de la tentation coupable des hommes à universaliser leurs propres valeurs. Pour sortir du tourniquet logique où s'enferme l'auteur de cet éditorial, il faudrait au moins admettre cela, que savaient Montaigne et Pascal. Il serait sain d'admettre que, si nous faisons la guerre, ce ne devrait être qu'au nom de nos intérêts bien compris. Les guerres menées pour des motifs "humanitaires" sont les plus obscènes de toutes. La tentation d'imposer aux autres des valeurs prétendument universelles débouche directement sur la violence.

L'art de la politique, cela consiste d'abord à chercher les bonnes raisons d 'agir, avant de parvenir à une conclusion et de faire le choix qui sera le bon. Nous avons élu un président qui  ne cesse de confondre  vitesse et précipitation. Or l'art de la politique, ce n'est pas, d'abord, autre chose, en somme, que l'art de réfléchir avant d'agir. L'art du journalisme, c'est l'art de réfléchir avant d'écrire..

" C'est à la fin de la foire qu'on ramasse les bouses ", dit un proverbe charentais. Dans l'affaire libyenne, on peut craindre que les Français n'aient à ramasser les bouses bien avant la fin de la foire.


( Posté par : John Brown )

 Michel de Montaigne

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