samedi 28 mai 2011

La mastication des morts

Lu sur le blog de Pierre Assouline, La République des livres, un papier ayant pour titre : Le sculpteur et la romancière suspendent le temps. Le sculpteur est Emmanuel Saulnier, la romancière est Yoko Ogawa. L'article évoque une récente rencontre entre ces deux artistes.

Le titre est volontairement ambigu : le double article défini peut renvoyer seulement aux deux artistes concernés, ou prendre une valeur générale : tous les sculpteurs et tous les romanciers suspendent le temps. Assouline songe sûrement à cette acception généralisante, puisqu'il écrit un peu plus loin : "la littérature et la sculpture servent à suspendre le temps".

Ainsi , le titre ne renvoie pas seulement au travail particulier de ce sculpteur et de cette romancière, mais propose une conception de la création artistique.
Assouline aurait pu écrire que littérature et sculpture servent, entre autre choses (entre beaucoup d'autres choses), à suspendre le temps, mais il ne le fait pas, laissant entendre que, pour lui, cette suspension du temps est la tâche privilégiée de l'artiste. On peut songer, évidemment, à Proust, ou encore à Claude Simon, parmi bien d'autres.

Reste à savoir ce que signifie au juste "suspendre le temps". Encore faudrait-il pour cela  que l'on soit sûr que le temps existe, mais ce n'est pas utile ici d'en discuter. Il est clair que ni le sculpteur ni le romancier ne suspendent le temps (un peu plus loin dans l'article, Assouline écrit de Yoko Ogawa qu' "elle aussi cherche à figer le temps", ce qui est déjà une ambition plus modeste). Tout ce que l'artiste peut fixer du passé, ce sont des souvenirs, traces fragmentaires d'un temps révolu. Tenter de fixer des souvenirs dans des mots ou dans des formes, c'est s 'éloigner encore davantage de ces souvenirs, c'est les réduire encore, c'est trahir encore un peu plus la vérité de ce qui fut (je m'aperçois que ce que je dis là n'est pas proustien du tout, sans doute parce que je pense que l'ambition proustiennne est vouée à l'échec, qu'elle repose sur un malentendu, sans doute aussi parce que le "background" métaphysique de la position de Proust et d'Assouline m'est étranger.).

Vouloir suspendre le temps ressemble à un travail de deuil, mais c'est le contraire d'un authentique travail de deuil . L'utilité d'un travail de deuil authentique est en effet de se libérer progressivement de l'emprise du passé pour se tourner avec plus de dynamisme vers le présent et l'avenir.

Aussi bien le travail du sculpteur Emmanuel Saulnier est-il, comme le souligne l'article, marqué par le souvenir d'un passé qui, pour reprendre une expression connue, "ne passe pas". Assouline le décrit ainsi :

"C’est un travail de longue haleine ancré dans l’Histoire, la révélation du passé, celui de la deuxième guerre mondiale, comme en témoigne notamment Rester-Résister, stèles de verres par lui dressés à la verticale à Vassieux-en-Vercors comme des chênes que rien n’abat et surtout pas le travail du temps".

De la romancière Yoko Ogawa, Assouline écrit :

"Le sculpteur est épaté de voir que la romancière utilise la transparence comme une profondeur. Elle aussi cherche à figer le temps pour mieux résister à l’amnésie. La transparence de son style fait qu’elle est à la recherche d’un mort comme si elle nageait dans les profondeurs noires de la mer."

Suspendre le temps, c'est au fond aller à la recherche des morts. Voici quelques années Danielle Sallenave publiait un livre consacré à la littérature, auquel elle avait donné ce titre :  le Don des morts...

On peut considérer en effet qu'un des traits les plus marquants de la littérature et de l'art en Europe, et notamment en France, depuis 1945, est ce travail de deuil qui n'en finit pas, de deuil impossible. On n'en finirait pas de recenser les romans, pièces de théâtre, films, tableaux et sculptures, souvent très remarquables, qui en relèvent.

Il n'est pas sorcier de remonter à l'origine de cette production : ce sont les horreurs de la Seconde Guerre Mondiale et, parmi ces horreurs, la plus insoutenable de toutes: la Shoah.

Le Dernier des justes, de Schwarz-Bart, Dora Bruder, de Modiano, le film La Rafle, pour ne citer qu'eux, contribuent à l'accomplissement et à la perpétuation de ce devoir de mémoire dont il est si souvent question.

En définitive, s'il y a quelque chose d'étranger à la littérature et à l'art, au moins en Europe, depuis 1945, c'est la nostalgie. L'Europe baigne dans le deuil, et dans un deuil impossible à mener à son terme. Peut-être est-ce là un des signes, parmi d'autres, du déclin de sa culture. "Peut-on écrire après Auschwitz?"  On a beaucoup écrit en Europe Occidentale après Auschwitz, mais quelque chose, dans l'art,  la littérature et la pensée européenne, a peut-être été très durablement brisé par Auschwitz.

Balzac, Hugo, Stendhal furent, en leur temps, des romanciers de la nostalgie, quand ils évoquèrent la grandeur de l'épopée révolutionnaire et napoléonienne. Ils n'avaient aucun travail de deuil à faire. Au demeurant sont-ils des artistes passionnément tournés vers le présent et l'avenir. Ils furent les inventeurs d'une littérature dynamique et conquérante. Leur nostalgie leur servait à informer les luttes du présent.

Assouline écrit encore :

"Ils sont tous deux en quête des traces vivantes d’un être disparu, les traces de ce qui n’est plus, des traces du sacré"

Le sacré, c'est donc pour lui ce qui n'est plus, ce qui est à jamais disparu. C'est, en somme, sacraliser le néant. Je suis radicalement étranger à cette conception du sacré, sans doute parce que je suis étranger à la spiritualité judaïque et chrétienne, pour lesquelles le culte des morts est une préoccupation centrale. Seul est sacré pour moi ce qui est vivant, tout ce qui est vivant, rien que ce qui est vivant. La mastication des morts n'est pas ma tasse de thé.

Danse macabre de Clusone











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