samedi 7 mai 2011

La tyrannie du "beau" temps

Beau temps / mauvais temps... temps de chien, temps de cochon  : le vocabulaire des phénomènes météorologiques est, depuis toujours, connoté négativement dès qu'il s'agit de pluie, de vent, de neige, de froidure. Il est la traduction d'une expérience séculaire, expérience souvent douloureuse il est vrai.

Le vocabulaire de la météorologie moderne n'a fait qu'accentuer ce clivage entre termes négatifs désignant les diverses précipitations et les épisodes ventés ( on parle de "dépression", de "perturbation" ), et termes positifs, affectés à la description du "beau" temps.

Les bulletins météo télévisés, présentés en général par d'accortes jeunes femmes, confèrent souvent à cette opposition une couleur caricaturale, qui serait exaspérante si elle n'était burlesque. On a beau, par ailleurs, nous rebattre les oreilles (avec raison) avec le réchauffement climatique, on a beau savoir que les épisodes de soleil et de chaleur -- surtout s'ils durent -- sont synonymes de sécheresse catastrophique pour les cultures, de pollution à l'ozone etc., c'est invariablement avec un sourire ravi que nos speakerines nous annoncent qu'il va faire soleil, qu'il va faire chaud, qu'il n'y aura pas de vent.

Il doit pourtant y avoir plus de gens qu'on pense qui, comme moi, aiment la pluie, le vent, la fraîcheur et même le froid, et qui fuient les "pays imbéciles où jamais il ne pleut" dont parlait Brassens. Quoi de plus beau, de plus émouvant, de plus sain, de plus tonique qu'un beau ciel chargé de nuages, brassé et rebrassé, trituré, lavé par les poignes énergiques du grand vent d'ouest, venu de l'Océan. Ah! ces vacances d'antan, en Bretagne, où, tout au long d'un mois d'août, il pleuvait quasiment tous les jours, où de rares déchirures laissaient paraître un bout de ciel bleu, vite caché par les nuées. Toutes les gammes de gris, toutes les nuances exquises de la pluie : bruine insidieuse, averse qui vous fouette...Toutes les gammes de vert, éclatant dans l'air humide.. Tous les bruits estompés, propices aux.  délicieuses journées de lecture, au coin de la fenêtre...

Mais nos accortes présentatrices savent à quel public elles s'adressent : un public urbain, dans son immense majorité, et qui n'a, au quotidien, d'autre contact avec la nature que celui du jardin public. Un public pour qui la pluie, en effet, n'est qu'une calamité de plus, qui s'ajoute à celles du macadam et du béton. La campagne, au printemps, embaume sous une pluie d 'avril. En ville, sous la pluie, les odeurs douteuses des chaussées vous assaillent, les crottes de chien renaudent et les égouts refoulent... On comprend que les citadins n'aspirent qu'à une chose : qu'il fasse "beau", le temps au moins de l'escapade du week-end. comme ça, on pourra sortir les moutards de l'appart, ils nous feront un peu moins chier.

La beauté est pourtant partout, en ville comme à la campagne, par "beau" temps ou par "mauvais" temps. Il suffit de savoir regarder, d'être sensible aux surprises des paysages et des décors. Des écrivains, comme Jacques Réda, comme Peter Handke, ont au plus haut point ce sens de la beauté des choses "banales" (mais qu'est-ce qui est banal en ce monde?). Ils ne m'ont pas "appris" à voir, mais ils ont conforté, aiguisé ce goût que j'ai de la singulière et toujours mystérieuse beauté des choses au quotidien.

Jacques Réda,   Les Ruines de Paris


Peter Handke,   Essai sur le juke-box

Peter Handke,   Mon année dans la baie de personne



Claude Monet le Pont Neuf



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