mardi 10 mai 2011

L'affaire Tanizaki

La récente publication, aux éditions Verdier, d'un  texte de Junichirô Tanizaki, Eloge de l'ombre, a relancé une polémique quelque peu oubliée. La littérature japonaise du XXe siècle, riche de talents mondialement connus mais que les lecteurs français tardent, pour la plupart, à découvrir, alors qu'ils se jettent par milliers sur le dernier Sollers,  eh bien, cette littérature japonaise du XXe siècle (je me répète, c'est l'émotion) compte pas moins de deux, sinon trois écrivains du nom de Tanizaki. En témoigne cet échange de billets postés récemment sur un site littéraire bien connu :



"On ne sait pas assez le culte que Tanizaki voua à Stendhal, au point de lui consacrer un essai intitulé Stendhal ou la cohérence du moi. Ce texte, non repris dans l’édition de la Pléiade, a été publié naguère aux Editions de L’Ombre errante (Place de l’Observance, Beaulieu-sur-Lot), dans une traduction de Séverine Vinaudoubre. En voici un passage :

” On va dire ici que nous aurions dû chaque fois spécifier si c’était électivement de se connaître comme homme ou comme individu que selon le cas il s’était senti tenu. Mais l’alternative à ses yeux ne se posait guère. C’était conjointement à avancer dans la psychologie comme, jeune, il disait, de la “tête” ou du “coeur”, et à circonscrire sa propre singularité qu’il se jugeait invité par tout rappel d’avoir à s’introspecter. Les deux possibles intentionnalités de l’étude de soi ne supportaient pas, en effet, selon lui, d’être désolidarisées. D’une part on ne découvrait jamais l’être humain que via soi-même, selon l’épistémologie : que depuis une expérience que nous appelons eidétique, de l’esprit, pour la logique des passions : que depuis la “sympathie”, qu’en “lisant dans ses sensations” la loi de traits d’abord observés chez autrui; d’autre part on ne comprenait rien à ses écarts personnels, restait privé même de rien augurer de son caractère si déjà l’on ne possédait — outre un art de connaître suposant une théorie de la connaissance — assez de compétence en général à l’égard de l’homme moral : des hommes et des moeurs. Nous représentera-t-on l’objection sous la forme où elle dirait que, sans pour autant sacrifier aucune des deux destinations de l’enquête intime, Stendhal, quand il relevait le vieux mot d’ordre, pouvait avoir autrement opté : pris comme finale ou l’anthropologie ou la réflexion de sa singularité ? […]
Ce passage (repris dans les bien connus “Exercices pour le thème grec d’agrégation” du regretté Chantraine), donne une idée de la densité du propos. Il donne aussi une idée des difficultés redoutables que la traductrice, Séverine Vinaudoubre, a dû affronter pour donner un équivalent en français du texte japonais, équivalent à la fois plausible et lisible. Je crains cependant qu’en dépit des efforts louables de la traductrice, l’essentiel ne reste, pour le lecteur un peu pressé, du chinois.

                                                                                           Onésiphore de Prébois



@ Onésiphore de Prébois

Spécialiste incontesté de l’oeuvre de Tanizaki, j’ai consulté toutes les bibliographies sérieuses et autorisées de cet auteur. Aucune ne mentionne l’essai Stendhal ou la cohérence du moi. Je n’ai pas non plus trouvé trace d’un “Beaulieu-sur-Lot” sur les cartes Michelin. Cette localité semble le résultat d’un croisement entre Beaulieu-sur-Dordogne et Villeneuve-sur-Lot. En dépit de mes assidues recherches, l’existence des Editions de l’Ombre errante et de la traductrice japonisante Séverine Vinaudoubre reste pour moi une source de perplexité. Quant au prétendu extrait du mystérieux essai de Tanizaki, il ressemble fort à du mauvais Georges Blin. Nul n’est censé tout savoir, moi pas plus qu’un autre.Je vous saurais gré cependant d’éclairer sur ces points ma lanterne japonaise.

                                                                         Roselyn Chanu
                                                                          
                                                      



@ Roselyn Chanu


Cher Monsieur, les Editions de l’ Ombre errante, que j’ai l’honneur de diriger, existent réellement, ainsi que le village de Beaulieu-sur-Lot, que vous êtes bien excusable de n’avoir pas repéré sur la carte : en effet, Beaulieu-sur-Lot, village déserté de ses habitants de 1918 à 1968, n’est aujourd’hui qu’un hameau rattaché à la commune de Brommat; pour l’atteindre, prendre à Brommat la route qui monte à droite après le pont sur la rivière. En 1968, après mon licenciement d’une grande maison d’édition que je ne nommerai pas pour des raisons sur lesquelles je ne m’étendrai pas, j’ai réoccupé le village en compagnie d’un groupe d’anciens légionnaires d’origine japonaise. Notre communauté s’est consacrée à la tâche de mieux faire connaître la culture de l’Empire du soleil levant. Outre les Editions de l’ombre errante, Beaulieu-sur-Lot abrite une école (aujourd’hui très connue) de Nô , dont les travaux sont présentés chaque année à l’occasion des Nuits du Nô (soutenues par le Conseil général).

En ce qui concerne l’essai de Tanizaki, votre perplexité est bien pardonnable. En effet, l’auteur de Stendhal ou la cohérence du moi n’est pas Tanizaki Junichirô, mais son cousin (à la mode du Hokkaidô) Tanizaki Politburô, le prolifique auteur de romans néo-réalistes, dont les plus célèbres sont, entre autres, La petite maison dans le Tohokû et le Bonze et la poupée (disponibles dans nos collections).
Bien à vous

                                Séverine Vinaudoubre




@  Séverine Vinaudoubre

Frère cadet de Tanizaki Politburô, Akinarû Tanizaki poursuivit à Paris des études d’architecture. Il est aujourd’hui reconnu comme un des maîtres de l’Ecole de Tokyô. Ami de Mallet-Stevens, il collabora à la décoration de la villa Noailles, à Hyères : il y réalisa notamment le fameux “plafond nippon”. On retrouve bien des traits de sa riche personnalité dans nombre de romans de son frère (notamment L’Espion du Kaiser, Le pied de Fumiko, Le Récit de l’aveugle), comme l’ont montré les études du professeur Wanabata, de l’Université d’Osaka. Il connut en 1945 la mort héroïque du kamikaze, en précipitant son chasseur Zéro sur la frégate USS Geronimo, dans la mer de Corail.

                                                                    Lotus mature


@ Lotus mature

                                                                                            
Jamais sans doute je n’aurai mieux senti que chez Tanizaki la tension entre une modernité souvent conventionnelle que son occidentalisation à marches forcées a laissée en héritage au Japon, et une tradition vidée de la quasi-totalité de son contenu : reliques d ‘un raffinement devenu sans objet. C’est dans cet arc de haute tension que s’inscrit la thématique de l’oeuvre : les relations entre les deux sexes, ou , pour en proposer une autre formulation, la relation que la chair entretient avec l’idéal. Les folles amours de Tanizaki revêtent en tout cas à mes yeux une étrangeté des plus radicales, comme dans La bonzesse et le G.I., récit d'une étonnante nudité qui aborde avec audace l'épineux problème du mélange des races.

                                                                                Armelle Bénichou
                                                                                        



@ Armelle Bénichou

La mort tragique de son frère cadet inspira à Tanizaki l’un de ses plus poignants récits, Chronique inhumaine. L’audace insigne du romancier consiste d’abord à situer la source narrative du côté de l’adversaire, en l’occurrence un servant d’une batterie anti-aérienne sur le pont de l’USS Geronimo. Ensuite à développer en un récit de trois cent quarante six pages les trente secondes que dure l’affrontement, avant que le chasseur Zero d’Akinarû Tanizaki ne s’abîme en mer. Ce stupéfiant déroulé au ralenti où rien, absolument rien ne nous est épargné est à coup sûr un des tours de force majeurs du roman du XXe siècle.

                                                                              Lotus mature
                                                                                                     



@ Lotus mature

Je préfère, pour ma part, la suite de ce roman, suite intitulée : Le Pont flottant des songes. Sur le pont de l’USS Geronimo, désarmé au fond d’une crique d’Okinawa, une scène d ‘amour torride — de celles dont Tanizaki a le secret — réunit le déserteur Jonah Burton (ex-servant de batterie anti-aérienne sur le même USS Geronimo) et une adolescente de quinze ans, serveuse montante dans un bar pour G.I.’s , l’inoubliable Yukiyô. C’est alors qu’un méga- tsunami transporte l’USS Geronimo sur la cîme du mont Araratoka. Les résonances bibliques de cette scène extraordinairement onirique ne font qu’ajouter à son pouvoir d’émotion, surtout quand, au moment de l’orgasme, Yukiyô rêve qu’elle accouche d ‘un enfant NOIR, bien que son amant Jonah Burton soit d’ascendance irlandaise pur sucre, ce qu’atteste son abondante tignasse rousse.On sent bien que dans cet ouvrage, Tanizaki avance dans son appréhension du problème (épineux) du mélange des races.

                                           Armelle Bénichou
                                                               
                                                                                                                            
 
  • @ Armelle Bénichou
Je m’étonne qu’avec de tels sujets, les romans de Tanizaki n’aient pas plus souvent tenté Hollywood. Une adaptation du Pont flottant des songes, avec John Wayne dans le rôle principal, avait été envisagée par Howard Hawks, mais la mort prématurée du réalisateur enterra un projet que Spielberg, m’a-t-on dit, songerait à ressusciter, sur un scénario de Houellebecq.

                                                                                           Lotus mature


@ Lotus mature

                                                                                                                    
Pour éviter toute ambigüité et toute erreur d'attribution, il est bon de donner les précisions suivantes :

La littérature japonaise, extraordinairement riche et passionnante (honte à ceux qui persistent à lui préférer le roman américain et l’innommable Handke, sans compter le Houellebecq !) compte deux romanciers du nom de Tanizaki : Junichirô Tanizaki, auteur très surfait (la vente des ses oeuvres complètes en Pléiade n’a guère dû dépasser, en dix ans, les 300 exemplaires, hommages de l’éditeur compris) et Politburô Tanizaki (1900/1996), écrivain génial et malheureusement méconnu. Junichirô Tanizaki est l’auteur de L’espion du Kaiser, du Pied de Fumiko, du Récit de l’aveugle, de Chronique inhumaine et du Pont flottant des songes. Politburô Tanizaki est l’auteur de L’Espion du Kaiser, du   Pied de Fumikô, du Récit de l’aveugle, de Chronique inhumaine et du Pont flottant des songes. La parenté des titres ne laisse pas d’intriguer. Cependant, la ressemblance s’arrête là. Entre ces deux écrivains, qui n’ont d’ailleurs aucun lien de parenté, tout diffère : la thématique et le style. Aux thèmes fadasses, aux épisodes languissants et au style nouille de Junichirô font contraste la modernité thématique, la vivacité narrative de Politburô, et surtout son style inimitable, à mi-chemin de Maurice Dekobra et de Claude Simon. Après avoir servi dans l’armée japonaise pendant la seconde guerre mondiale où son héroïsme se donna libre cours à Nankin, aux Philippines, en Birmanie, à l’occasion de divers faits d’armes que la frilosité occidentale a tôt fait de qualifier de crimes de guerre, Politburô Tanizaki préféra quitter son pays pour la France. Il s’engagea dans la légion. Démobilisé d’office après la pénible affaire de la Mechta de Tatahouine, il rejoignit la communauté de Beaulieu sur Lot. Il entretint bientôt une liaison passionnée avec ma tendre amie, Séverine Vinaudoubre.
Politburô Tanizaki accusa à maintes reprises Junichirô Tnizaki de lui avoir volé ses titres. Les lettres qu’il lui adressa restèrent sans réponses. Brouillé avec ma tendre amie Séverine à laquelle il reprochait de n’avoir pas “mouillé son kimono” (c’était son expression) pour éditer son oeuvre, il quitta Beaulieu, après une scène violente, où des mots irréparables et crus furent prononcés de part et d ‘autre.

A ce jour, sa disparition reste inexpliquée. Il aurait été victime d’un “contrat”. Beaucoup de gens lui en voulaient. Son corps aurait été coulé dans le béton des fondations d’un immeuble du quartier de la Défense.
Son oeuvre, immense et variée, reste inédite.

                                                                                  Armelle Bénichou

@ Lotus mature
                                                                                 
Je confirme entièrement les informations données par ma douce amie Armelle Bénichou. L’oeuvre de Politburô Tanizaki est en effet immense et variée : 347 romans et nouvelles, 75 essais, 42 pièces de théâtre, 512 recueils d’aphorismes dans le goût de Cioran, sans compter un imposant journal, une correspondance-fleuve (avec René Char, André Malraux, Patrick Modiano, Paul Celan, Mick Micheyl etc. etc.). Cette oeuvre est, à ce jour, totalement inédite, à l’exception de l’essai Stendhal ou la cohérence du moi, témoignage de l’admiration de ce grand stendhalien que fut Politburô, qui partagea avec l’auteur de “la Chartreuse”, le goût des voyages, la rectitude du parcours et la passion des contradictions). J’ai proposé, à de nombreuses reprises, aux éditions Gallimard ( auxquelles m’unirent, jadis, des relations quelque peu conflictuelles) de financer la traduction et l’accueil dans la Pléiade de l’oeuvre de Politburô. Mais le kaiser du quai Bottin n’a jamais donné suite à mes requêtes. Il est vrai que la traduction des oeuvres de Politburô Tanizaki pose un problème délicat. Le génial auteur de A l’ombre bleutée des bonzesses  utilisait exclusivement un système d’idéogrammes particulier, transcrivant le patois spécifique , aujourd’hui parlé seulement par une douzaine de locuteurs, tous cacochymes, dans un village de pêcheurs du Tohoku, dont les habitants ont d’ailleurs récemment presque tous bu le bouillon. Seul l’essai sur Stendhal a pu être traduit en français par moi-même, avec l’aide de Shohei Imamahuri pêcheur largement centagénaire à l’époque. Je déplore d’autant plus la pingrerie et la courte vue du Gaston et de son rejeton. Ce fût été pourtant un coup éditorial foutrement futé que d’accueillir pour la première fois dans la Pléiade un auteur non seulement vivant, mais en plus totalement inconnu (quoique génial), au lieu de ce plat Char ou de cet insipide Kundera. Je crains donc que l’accès aux merveilles de l’oeuvre de Politburô Tanizaki ne soit à jamais réservé à un cénacle restreint de subtils japonisants, à condition qu’ils fassent le voyage jusqu’à Beaulieu-sur-Lot ( à Brommat, prendre à droite, après le pont, la petite (bête)route qui monte. Ils seront accueillis à bras ouverts, non seulement aux Editions de l’Ombre errante, mais aussi à l’Ecole du Nô, à l’Institut de bondage, aux douze maisons de thé et, bien entendu, au treize WC publics à la japonaise que compte notre charmant village, uniquement peuplé d’ex-citoyens du pays du Soleil levant et binationaux telles que votre servitrice. Inutile de se renseigner sur nous à Brommat : pour les bouseux du patelin, nous sommes “les bridés”, et les chiens jappent à notre passage. Nous offrons pourtant un utile contrepoids à la présence envahissante des Brittons dans le landerneau.

Séverine Vinaudoubre, directrice des Editions de l’Ombre errante "


Voilà, en tout cas, une série de mises au moins qui dissipe quelques zones d'ombre.






 
 
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