samedi 14 mai 2011

Le printemps Handke

Coeur de l'ancien empire austro-hongrois, l'Autriche est aujourd'hui un petit pays de 83 000 km2 et compte un peu plus de 8 millions d 'habitants. On ne saurait trop admirer l'éclat qu'atteignirent la création artistique, littéraire, picturale, musicale et l'activité intellectuelle dans la monarchie bicéphale, à partir des années 1880 jusqu'en 1918, et qui perdura à Vienne, malgré la perte de l'empire jusqu'à l'Anschluss (1938). L'empire austro-hongrois doit sans doute cette extraordinaire floraison à sa diversité ethnique, linguistique, culturelle, et à une relative faiblesse d'un pouvoir central qui fut plutôt favorable dans l'ensemble aux arts et lettres.Il suffit de rappeler quelques noms : en littérature Hugo von Hoffmannsthal, Rainer-Maria Rilke, Franz Kafka, Robert Musil, Arthur Schnitzler, Stefan Zweig, Joseph RothÖdon von Horvath, Hermann Broch... En peinture : Gustav Klimt, Egon Schiele, Alfred Kubin, Oscar Kokoschka... En musique : Anton Bruckner, Gustav Mahler, Arnold Schönberg, Anton Webern, Alban Berg...

L'Autriche d'après 1945, culturellement massacrée par la période nazie, n'a pas vu s'épanouir une aussi extraordinaire floraison. L'oeuvre de Thomas Bernhardt décrit d'ailleurs la persistance des traces de l'empreinte de la période nazie dans les mentalités, en particulier dans son théâtre (Place des héros, Dramuscules). Pourtant, l'Autriche peut s'enorgueillir de compter quelques uns des plus grands écrivains européens : Thomas Bernhardt, bien sûr, mais aussi Ingeborg Bachmann, Elfriede Jelinek (prix Nobel de littérature), Werner Schwab, Peter Turrini, Peter Handke.

Peter Handke, Slovène par sa mère, illustre encore cette diversité de l'ancien empire austro-hongrois. A partir de 1996, il prend d'ailleurs parti pour les Serbes, qu'il présente comme victimes de la guerre civile. Ils le furent d'ailleurs, sinon autant que les Bosniaques, du moins plus que ce que prétendit la propagande occidentale. En 2006, il assiste aux obsèques de Slobodan Milosevic et y prend la parole. Ce faisant, il déchaîne en France, son pays d'adoption (il réside depuis 1991 à Chaville, en banlieue parisienne) une suite de réactions furieuses et injurieuses. Certains ne supportent pas qu'il porte un autre regard sur les événements et refuse de tenir le discours politiquement correct.Un Régis Debray fera lui aussi les frais de cette intolérance et de ce conformisme. L'administrateur de la Comédie Française, Marcel Bozonnet, va jusqu'à commettre l'indignité d'interdire la représentation d'une de ses pièces, bien que le  travail des répétitions fût presque achevé.

Dès lors, et bien qu'il continue de publier en Autriche et en Allemagne récits et pièces de théâtre, l'un des plus grands écrivains européens de notre temps se retrouve victime -- lui le plus francophile des écrivains de langue allemande -- d'une censure sournoise. Les éditeurs ne se bousculent pas pour le publier. Du côté de la critique, le silence est impressionnant. Cette "abstention" du petit monde intellectuel français n'est pas à l'honneur de notre pays. Cela va durer jusqu'à maintenant : 2011. Tout d'un coup, et presque simultanément, on annonce, chez Gallimard et chez Verdier, plusieurs titres de Handke, dont au moins un chef-d'oeuvre : La Nuit morave, dont la publication  en Allemagne date de 2008.

Depuis la fin des années 60, les oeuvres de Handke dominent le paysage littéraire européen, par leur force, leur originalité, leur qualité poétique, dans les domaines du théâtre, du roman, du récit de voyage, du journal.  Outrage au public, Gaspard, La Chevauchée sur le lac de Constance, sont des classiques du théâtre contemporain. Dans le domaine du roman et du récit, La Femme gauchère, L'Essai sur le juke-box, Mon année dans la baie de personne , parmi bien d'autres titres, sont des oeuvres d'une qualité exceptionnelle.

L'oeuvre de Handke reste, pour le public français, souvent déroutante et difficile. Cela tient à l'originalité, à la fois de l'écriture et du point de vue, à la singularité du regard posé sur le monde. Traduire Handke, de l'avis même de ses traducteurs, si talentueux et chevronnés qu'ils soient (Georges-Arthur Goldschmidt, Claude Porcell) est une entreprise particulièrement ardue. Je connais fort peu la  langue allemande, mais rien qu'un titre de roman comme : " In Einer Dunklen Nacht Ging Ich Aus Meinem Stillen Haus ", a dû faire le désespoir de son traducteur, Georges-Arthur Goldschmidt , qui le rend ainsi : "Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille". Je ne trouve pas que cette traduction soit bonne : bien sûr elle ne rend guère compte de la musicalité de la phrase allemande, mais peut-on faire mieux? Mais "Par une nuit obscure" transforme en une concomitance (je sortis de ma maison alors qu'il faisait nuit) ce qui est décrit comme un  glissement d'un lieu à l'autre, un passage (et un passage est ce qui relie, ce qui met en communication, ici la maison et la nuit. Ce titre décrit une expérience beaucoup plus subtile et  mystérieuse que ce que le traducteur nous donne à lire.
Il est certes impossible de rendre justice à la musique d'une langue, surtout quand le musicien s'appelle Peter Handke. Persuadons-nous donc que, si nous ne maîtrisons pas suffisamment la langue allemande pour le lire dans le texte original, nous perdons beaucoup, malgré la qualité des traductions, de la beauté des textes de Handke.

Si j'avais à définir Peter Handke d'une formule, je dirais de cet homme, Slovène par sa mère, Autrichien par son père, qui ne cesse de parcourir -- souvent à pied -- l'Europe et le monde, qu'il passe son temps à déranger doucement les frontières. Toutes sortes de frontières, et pas seulement les frontières entre les Etats, les langues, les cultures, mais aussi à l'intérieur des genres littéraires, mais aussi entre les choses du monde (d'où le rôle, capital dans son art, de la métaphore, par laquelle des réalités supposées distinctes se trouvent rapprochées, réunies, confondues). Et il le fait à sa manière, très reconnaissable, qui est une manière douce. C'est ce que je me disais en relisant l'autre soir, une de ses pièces, Outrage au public, au titre provocant, mais au contenu déroutant, dérangeant (au sens très concret du terme) et intellectuellement excitant.

De cette pièce, que j'avais un peu travaillée sous la conduite d 'un comédien et metteur en scène, j’avais conservé le souvenir d’une pièce-manifeste, en faveur d’une nouvelle conception de la parole théâtrale et du rapport acteurs/public, à une époque où, de son côté, le Living Theater faisait ses expériences. Il y a bien, en effet, quelque chose de cela, mais cette relecture a changé ma compréhension de ce texte.. Certes, Outrage au public m'apparaît comme un manifeste pour un nouveau théâtre, mais aussi comme une pièce expérimentale, description phénoménologique, teintée d’ironie et d’humour, des rapports acteurs/public et scène/salle, dans une situation inversée où c’est le public qui devient acteur; façon de brouiller les frontières tracées par les habitudes, d’interroger  la possibilité d’un théâtre ayant renoncé aux conventions du théâtre traditionnel, d’une relation entre comédiens et public libérée du carcan de ces conventions, et d’une parole théâtrale elle aussi libérée et, partant, plus authentique et sincère. Quant à l’agression du public à laquelle les comédiens se livrent en effet, elle est au fond très gentille et très joueuse. La manière de Handke dans son théâtre, c’est  la même que dans ses récits : la manière douce. Handke est un écrivain de l’expérimentation, non un homme à manifestes.


Je me sens une reconnaissance du coeur envers un écrivain qui m’a (entre autres bienfaits) –je ne dirais pas appris — mais exercé à mieux voir le réel quotidien, à en capter la poésie et le mystère dans les moindre détails. Le Paris de la Restauration et de Louis-Philippe vivra dans l’imaginaire des lecteurs du XXe siècle grâce aux romans de Balzac et de Hugo, avec autant de force que le Londres de Dickens. Quant à la banlieue parisienne du XXe siècle, elle devra sa survie aux textes de Céline, de Queneau, de Jacques Réda, mais aussi, et surtout, au livre le plus merveilleux qu’on aura jamais écrit sur elle : Mon année dans la baie de personne. 

Handke marcheur et routard infatigable, attentif aux moindres détails du chemin... Homme libre. Je passais ce matin sous la fenêtre ouverte d'une chambre où des gamins se chamaillaient furieusement, agressivement. Les êtres humains ne sont pas faits pour vivre enfermés dans des maisons ni dans des chambres. La liberté commence quand on s'en va en poussant la porte derrière soi.




Peter Handke,       La Nuit morave , traduit par Olivier Le Lay (Gallimard)
                               Kali. Une histoire d'avant-hier, traduit par Georges-Arthur Goldschmidt (Gallimard)
                           Les Coucous de Velika-Hoca,traduit par Marie-Claude Van Landeghem (la Découverte)
                 Hier en chemin, Carnets (novembre 1987/juillet 1988), traduit par Olivier Le Lay,  (Verdier)


Peter Handke

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