mercredi 4 mai 2011

A l'école cioranique

Les manifestations de joie collective qui ont suivi l'annonce de la mort de Ben Laden avaient quelque chose d'obscène.La liesse populaire, d'ailleurs vite retombée, saluant la mort d'un homme -- fût-il l'ennemi public n° 1 -- , ce n'est pas beau.

Si j'étais croyant, je considérerais volontiers de tels accès de joie comme d'essence diabolique, et j'y verrais un signe évident de la Chute, dont le rire, selon Baudelaire, était la marque.

Cioran écrit, dans Aveux et anathèmes  :

" La joie débordante, si elle se prolonge, est plus près de la folie qu'une tristesse opiniâtre, qui se justifie par la réflexion et même par la simple observation, alors que les excès de l'autre relèvent de quelque détraquement. S'il est inquiétant d'être joyeux par le pur fait de vivre, il est en revanche normal d'être triste avant même d'avoir appris à balbutier.

Quant à moi, au cours de mon existence, je ne crois pas avoir jamais connu la joie (sauf des montées de joie mauvaise, dont je préfère ne pas trop me souvenir). Je ne me souviens d'avoir vécu qu'un seul moment d'allégresse véritable dans ma vie, une fin d'après-midi de septembre ensoleillée, parfumée, tandis que, jeune retraité, je redescendais du col d'Arsine vers la vallée de la Guisane. Prenant soudain conscience qu'à cette heure où je carapatais dans la belle montagne, mes collègues de lycée achevaient leur  première journée de cours, je fus envahi d'une gaieté légère, enfantine, d'un bienheureux sentiment de liberté, d'une divine insouciance. Mon existence baignait dans la lumière d'une gratuité heureuse. Allégresse toute physique, d'ailleurs (mais qu'est-ce qui n'est pas physique?). Cela dura dix minutes; J'en ai encore la nostalgie. Mais on ne se lave pas deux fois les pieds dans le même torrent.

Le reste du temps, pesanteur du corps, petit maux, préoccupations mesquines, pensées bancales, superflues,  toxiques, désirs inassouvis ou à moitié assouvis (ce qui est pire), regrets, remords, occupations alimentaires, loisirs formatés, rapports médiocres, frustrants, avec mes semblables. Valait-il la peine de faire durer aussi longtemps une existence aussi falote, aussi piteuse ? Fardeau, fardeau. La barbe. Ces dix minutes de plénitude, rééquilibrèrent-elles les plateaux de la balance?  Sans doute, sans doute...

Au quotidien, j'oscille, depuis l'enfance, entre un état de placidité vaguement mélancolique et des accès rigolards assez hystériques. Le tout pimenté de fantasmes de claques dans la gueule, crachats, coups de tatane, meurtres. J'ai encore du chemin à faire pour atteindre le détachement du sage, houla.

                                 Une bonne paire de claques
                                 Dans la gueule
                                 Un bon coup d'tatane
                                 Dans les fesses
                                 Un marron dans les
                                 Mandibules
                                 C'est ça qui vous r'fait un' jeuness-eu !

Au fond, je suis un peu comme Cioran. Mon aspiration à la sérénité par le détachement est incessamment contrariée par mes tumultes intérieurs.

" Envie de rugir, de cracher à la figure des gens, de les traîner par terre, de les piétiner...
  Je me suis exercé à la décence pour humilier ma rage, et ma rage se venge aussi souvent qu'elle peut. "
              ( Cioran, Aveux et anathèmes)

Ce qui rend la vie à peu près supportable, ce ne peut être la joie, état rarissime (quand elle est pure de toute malveillance), c'est le plaisir. Les plaisirs. Il est curieux que Cioran, grand lecteur d'Epicure, ne parle pas davantage de sa doctrine dans ses livres (assertion à vérifier, du reste). Pourtant, cette doctrine, dont l'essentiel est exposé par Lucrèce, m'apparaît d'une rigoureuse cohérence, tant en ce qui concerne notre nature matérielle, que la mort et les religions. Et, bien sûr, Epicure et Lucrèce ont raison dans la hiérarchie qu'ils établissent entre les plaisirs, les seuls dignes d'être recherchés étant les plaisirs naturels et nécessaires. Je dirais pour ma part que doivent être recherchés les plaisirs les plus simples et les plus innocents. Ils sont innombrables et chaque journée les dispense à foison. Il suffit d'être disponible et attentif à la fois.


( Posté par : Jambrun )

Buste d'Epicure

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