mercredi 25 mai 2011

Samuel Beckett : des photos inédites !

Pour ceux que cela intéresserait, je tiens à leur disposition un lot de photos de Beckett dans le plus simple appareil et dans diverses positions, photos prises en 42/43 par Maman à l'aide de son Zeiss à soufflet. A cette époque, Beckett s'était replié dans notre village du Midi où il se louait comme ouvrier agricole. Maman eut quelques bontés pour lui et lui rendit divers sévices, services, sexuels notamment. Comme toute vraie institutrice à cette époque, elle était en effet une adepte enthousiaste de la fessée et du martinet (j'en parle d'expérience). La nuit, de ma chambrette enfantine, j'entendais leurs cris (surtout ceux de Sam), dans le grand silence nocturne, autrement troublé par quelque bref ululement de chouca. Maman aidait aussi Samuel à mettre au propre sur des cahiers d'écolier pas complètement utilisés (le papier était rare) les oeuvrettes par lui régulièrement pondues, et dont, après toutes ces années, je garde en mémoire quelques titres : "Grosso et modo", "Pas vu pas pris", "Pour Nini encore"... Cette abondante production donna, au fil du temps, un sacré tas de paperasses qu'après la mort de Sam, fin 43, nous avons entassées dans un carton qui finit à la cave. Puis, on y fit rentrer du charbon, et les inondations de 77 n'ont pas arrangé les choses; finalement, j'ai tout viré à la décharge.

Pour produire, Beckett s'isolait sur la petite barre rocheuse qui domine le village, et là, dans le cahier d'écolier qu'il avait emporté, il notait fébrilement le fruit de ses méditations. Je l'y accompagnais souvent, poussé par une curiosité quelque peu craintive. Un jour, brandissant son cahier, il me cria : "Tu vois, mon Jeannot (je m'appelle Jean), tu vois, mon Jeannot, eh bien, avec ça, un jour, j'enfoncerai Pascal et les Fratellini !" Je ne connaissais pas tout ce monde-là, ça m'impressionnait beaucoup.

Pauvre Samuel, il n'a, au bout du compte, rien enfoncé, à part la glaise de la fosse, avec son cercueil, il faut dire qu'il avait beaucoup plu cet automne-là. Toute cette production, jointe à son pénible travail d'ouvrier agricole, l'avait beaucoup fatigué, si bien qu'il maigrissait à vue d'oeil. Maman finit par m'interdire de le suivre sur le rocher, car, par gros mistral, on entendait de loin s'entrechoquer ses os, ça pouvait me traumatiser, disait-elle. Elle ne tarda pas à le prendre en grippe et le mit dehors. On le vit encore,de temps en temps , venir quémander un ticket de rationnement, Mais Maman qui, sur les choses vraiment importantes, il faut lui rendre cette justice, a toujours su se montrer intraitable, l'envoyait paître en lui criant : "Va-t-en donc voir chez Godot s'il a des tickets pour toi!" A cette époque en effet, il évoquait souvent un certain Godot, qui, selon lui, devait descendre au village pour le tirer de sa mouise. Mais le Godot en question ne s'est jamais pointé. Il faut dire qu'avec les ausweiss, la pénurie d'essence et les Fridolins partout, je comprends qu'il ait hésité à pousser jusque chez nous; à sa place, j'en aurais fait autant.

Finalement, à la fin de l'automne 43, Samuel est mort, autant dire de malnutrition, pour ne pas dire carrément de faim. Le menuisier du village lui a taillé un cercueil dans un vieux pin que les processionnaires avaient dégoûté de vivre l'année d'avant. Le jour de l'enterrement, Maman était excusée, retenue, dans un hôtel du coin, par la mise au point d'échanges scolaires franco-allemands avec un officier de la Wehrmacht. J'étais seul à suivre le convoi, avec le garde champêtre et le vieux Pérez (lui, les enterrements, il les suit tous, ça lui fait une distraction). Le silence campagnard n'était troublé que par les ululements des corbeaux (je suis désolé, mais par chez nous, les corbeaux ululent), et par les chocs du macchabée contre les planches, le menuisier ayant vu un peu trop grand. J'entends ça comme si c'était hier. La province, les sensations y sont plus rares, mais plus fortes, elles vous marquent. A l'approche du Ravin du Corbeau (non, là, je confonds, ça, c'est un vieux western avec Randolph Scott) -- à l'approche du cimetière, histoire de rompre le silence qui devenait pesant, le garde champêtre, qui ne blairait plus Sam depuis que Maman l'avait viré, lui prêtant, à tort ou à raison, ce qu'il appelait "de sales habitudes", me dit : "Ce n'est pas l'enterrement à Ornans, c'est tout juste l'enterrement à Onan".

Je suis retourné récemment, en pèlerinage comme qui dirait, dans ce cimetière désaffecté depuis quelques années. Mais arrivé sur place, plus de cimetière : la commune l'avait déménagé et avait vendu le terrain à un promoteur pour y construire une résidence hôtelières pour vieillards friqués, avec grilles dorées, pelouses, vidéo-surveillance et tout. "Oh! les beaux jours!", ça s'appelle.

Quelques années après la mort de Beckett, j'ai fait comme tout le monde ma petite crise d'adolescence. Je me suis mis à taquiner la Muse, je voulais devenir poète. Mais Maman m'a dit : "Tu vas pas te mettre à faire comme Samuel, tu sais où ça l'a mené." Elle avait raison. je suis monté à Paris, j'ai été engagé comme grouillot chez un commissaire-priseur en vue, j'ai épousé la fille, j'ai pris la suite, j'ai fait fortune, je suis devenu maire de mon village. Je taquine bien encore la muse, deux fois par an, pour mes discours du 11 novembre et du 14 juillet, c'est largement suffisant.

Il m'arrive de me demander si je n'aurais pas mieux fait de garder toutes ces paperasses, les oeuvres complètes de Samuel Beckett. Après tout, peut-être qu'il avait du talent, le Samuel. Peut-être même du génie! S'il avait vécu, le paysage littéraire en eût peut-être été chamboulé. Mais c'est comme le nez manquant du pâtre grec, on ne pourra jamais savoir.

De toute façon, ça m'aurait sûrement rapporté beaucoup moins que ce lot de slips de Michaël Jackson enfant, racheté voici quelques années à un de ses proches parents, pour trois fois rien. Je me suis récemment renseigné sur leur cote auprès d'un ami, Pozzo, un de ces vieux cochons qui m'honorent de leur clientèle. "ça monte dur!", m'a-t-il annoncé. Finalement, l'antiquaille, c'est comme la littérature, ça peut rapporter gros, faut seulement savoir se donner le temps.





 

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