mercredi 8 juin 2011

" Ennemies, une histoire d'amour " (Isaac Bashevis Singer)

Herman a passé plus de trois ans de sa vie dans un grenier à foin, caché dans une sorte de tanière qu'il s'est aménagée au coeur du foin, caché et nourri par Yadwiga, l'ancienne servante de ses parents. Herman est Juif et Polonais. Quand il sort de son grenier, en 1945, c'est pour apprendre que toute sa famille a été exterminée, ses parents, sa femme Tamara et leurs deux enfants.

Herman épouse Yadwiga et tous deux partent pour les Etats-Unis. A New-York, Herman gagne pauvrement sa vie en rédigeant des articles pour le compte du rabbin Lampert. Entre sa femme Yadwiga et sa maîtresse, Masha (qui a connu les camps de Hitler, puis de Staline), il mène une existence passablement compliquée. Masha obtient de lui qu'il l'épouse selon le rite judaïque, avec l'assistance d'un rabbin peu regardant. Le voilà bigame ! Mais la situation se complique encore quand Herman apprend que sa femme Tamara, laissée pour morte par ses bourreaux avec deux balles dans le corps, est vivante ! Il la revoit bientôt.

Partagé entre trois femmes et ne voulant renoncer à aucune, Herman voit rapidement le contrôle de la situation lui échapper ! En outre Yadwiga exige de se convertir au judaïsme. Elle est enceinte.

Un temps, Herman pense pouvoir échapper à cet imbroglio quand Masha, la plus passionnée et la plus possessive des trois, quitte New-York avec sa mère pour aller travailler dans une maison de retraite fondée par le rabbin Lampert, qui la courtise. Mais ce répit est de courte durée. Une nuit, Masha, de retour à New-York téléphone à Herman qui abandonne aussitôt Yadwiga pour la suivre.

Dès lors, les événements se précipitent. L'appartement new-yorkais de Macha a été vidé de son contenu par des cambrioleurs; sa mère rentre à son tour et meurt. Les deux amants (et époux!), sans argent, sans aucun soutien, se séparent. Herman disparaît. Masha se suicide. Tamara aidera  Yadwiga à élever son enfant.

Ce roman, mené à un rythme haletant, raconte la course à la catastrophe d'un homme qui, à aucun moment,ne maîtrise son destin. Victime qu'il est de la violence de l'Histoire. Lui et les trois femmes (plus la mère de Masha) qui partagent sa vie ont vu leur existence, celles de leurs proches, de leur communauté, détruites par les persécutions et les camps. Ils en sont hantés. Ils se considèrent comme des morts. Dans sa tête, Herman n'a jamais quitté sa cache dans le foin. Il continue de vivre dans la peur. C'est une des grandes forces de ce roman que de nous faire toucher du doigt la souffrance et le désespoir de ces personnages qui ne font que tenter de survivre à l'horreur qui les a intérieurement ravagés.

Pourtant, victimes des persécutions nazies et staliniennes, ces victimes sont pourtant des vivants, avec leurs contradictions, leurs lâchetés, leurs faiblesses. Herman et Masha sont emportés par la violence de leur passion amoureuse, qu'ils essaient vainement d'endiguer. Seuls ceux qui sont morts dans les pogroms et dans les camps sont des saints.

Les moments les plus forts du livre sont ceux où, dans une accélération cauchemardesque où la réalité côtoie le fantastique, Herman et Macha voient le sol littéralement le sol se dérober sous leurs pieds. On a rarement peint avec autant de force la solitude, l'abandon , la déréliction de la créature humaine. Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? Est-ce que seulement tu existes? Peut-on encore croire en Dieu après Auschwitz ?

Isaac Bashevis SingerEnnemies , une histoire d'amour,  traduit par Gilles Chahine (Stock)

Isaac Bashevis Singer

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