mardi 7 juin 2011

Réflexions sur une photographie



La photographie qui précède a été prise   en Irak. On y voit, dans une rue, une petite fille qui pleure, ou qui a pleuré. A l'arrière-plan, un char, posté dans un carrefour. Entre les deux, contre le trottoir, un vélo, deux personnes, un adulte et un adolescent, silhouettes  immobiles.

C'est une scène de rue. Instantané pris sur le vif? On peut le croire. Mais on ne peut exclure l'hypothèse d'une "mise en scène". Elle pourrait avoir consisté à placer la fillette là où elle se trouve, à avoir "obtenu d'elle" qu'elle pleure. Seul le photographe pourrait nous le dire. Mais on n'est pas obligé de le croire.

La scène a été fixée dans une rue d'une ville irakienne. Mais, sans légende, ça pourrait se passer dans n'importe quel pays en guerre.

En somme, en l'absence d'un texte qui éclaire l'image, celle-ci ne nous délivre qu'une information rudimentaire : il y avait, ce jour-là ,dans une rue d'une ville non identifiée, dans un pays non identifié, mais apparemment en guerre, une petite fille qui pleurait (ou avait pleuré) et un char.

Mais l'image ne s'adresse pas seulement à notre intelligence, elle ne vise pas seulement à satisfaire notre besoin d'être informés, elle touche aussi notre sensibilité, suscite en nous des impressions, des émotions. Est-ce le cas de cette image ?

Cette association petite fille en larmes/ char de combat à l'affut, on peut la trouver émouvante, dans la mesure où elle renvoie à l'angoisse, à la détresse des enfants, des innocents, des civils, dans un pays en proie à la violence. Elle peut donc susciter une émotion, quelque peu conventionnelle, banale, banalisée par d'autres images du même genre (très nombreuses, hélas !).

Mais cette photo peut travailler la sensibilité d'une autre façon, plus obscure, plus synthétique (syncrétique?) en éveillant, à la fois par sa composition, par sa matité, par son manque de luminosité, des impressions mêlées (de solitude, détresse, déréliction...). Par là, elle s'éloigne du message banalisé et se rapproche de la complexité d'une oeuvre d'art.

L'atout de cette photographie, c'est sa simplicité, son dépouillement; c'est ce qui la rend signifiante et forte. Dans une photographie, en effet, tout est, au départ, potentiellement signifiant et rien ne l’est. Sélectionner, valoriser, faire jouer ensemble des éléments d’une image pour leur conférer le statut linguistique du couple signifiant/signifié constitue, pour le photographe, comme pour l’artiste en général, la tâche la plus ardue et la plus passionnante qui soit et, peut-être, à vrai dire, sa seule tâche. C’est pourquoi le peintre possède, sur le photographe, un avantage inappréciable : il a la possibilité de ne garder que ce qui fait sens; le photographe, en revanche, doit toujours opérer un tri dans le donné enregistré pour y faire apparaître du sens.D'où l'intérêt de la simplicité et du dépouillement.

Je me méfie des photos qui jouent sur l'émotion. Rien de plus facile à manipuler que l’émotion. On en connaît de multiples exemples, comme cette récente photo de DSK sortant menotté de ce commissariat de Manhattan entre deux policiers. Cette image, qui a ému et choqué tant de Français, a dû pourtant laisser de marbre la majeure partie de la planète. Ce que j’attends personnellement d’une image, ce n’est pas qu’elle m’émeuve d’abord, mais qu’elle me propose d’abord du sens. C’est le sens qui, pour moi, est premier; l’émotion dépend de lui et lui est subordonnée. Il n’en est pas de même dans la vie réelle, où c’est l’émotion qui souvent vient en premier et où le sens ne se dégage parfois que bien longtemps après. 

Toute image photo, toute séquence vidéo manipule le réel. C’est vrai de la photo de famille comme du reportage de guerre.Mais si la manipulation des images familiales reste bien innocente, il n’en est pas de même des photos et vidéos de presse. La photo de cette petite fille larmoyante sur fond de char d’assaut pourrait passer, si l'on était très malveillant, pour le type même de l’image manipulée.Grossièrement manipulée, grossièrement mise en scène. Pour quelques sous, à l’aide d’une paire de claques administrées par un grand frère complaisant, et l’on obtient un cliché racoleur.Pour produire quoi? De l’information? si peu que cela ne mérite même pas qu'on s'y arrête. De l’émotion? mais quelle émotion? le niveau le plus bas des bons sentiments « universels » touillé avec le degré élémentaire du signifié. La photo de Strauss-Kahn menotté sortant du commissariat entre deux flics est un autre exemple de cette production d’émotion au rabais à destination de millions de téléspectateurs éberlués.C’est de l’émotion littéralement fabriquée au téléobjectif et au zoom par des tâcherons du leica. Quoi de plus insignifiant en effet, dans la réalité que le spectacle d’un prévenu menotté sortant d’un commissariat entre deux flics? Cela m'est arrivé d'en croiser un, près d'un palais de justice, c'est à peine si cette rencontre a retenu mon attention. C’est une scène qui se répète quotidiennement partout dans le monde.C’est la routine.

Ah! la bonne grosse émotion formatée, calibrée, standardisée déversée à flots par les télés et les canards, c’est ça qui fait du lien social ! quelle foutaise ! Touche pas à mes émotions, photographe de presse  ! Je n’éprouve d’émotions authentiques que dans ma vie ou au contact d'une oeuvre d’art, pas dans le brouet médiatique quotidien pour chiens couchants.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Tombé par hasard sur votre commentaire. la photo n'est pas de moi.
Bertrand Rosenthal

Jambrun a dit…

A Bertrand Rosenthal

Je vous prie de bien vouloir excuser cette erreur. Je corrige en conséquence.