jeudi 23 juin 2011

" La Bête dans la jungle ", de Henry James : savoir ne pas attendre

Comment captiver un lecteur en  écrivant une nouvelle où il ne se passe quasiment rien, dont le "héros" est un anti-héros insignifiant (comme il le reconnaît d'ailleurs lui-même), et qui se passe à peu près complètement de tout ancrage "réaliste" dans le monde concret ?

C'est la gageure que soutient Henry James  avec l'une de ses plus belles nouvelles, la Bête dans la jungle, dont le titre -- qui évoque l'univers de certains romans de Kipling, ami de James -- semble pourtant promettre un récit palpitant, riche en péripéties et en intensité dramatique.

Invité à visiter une riche demeure, réputée pour la beauté de ses collections, John Marcher y retrouve May Bartram une jeune femme rencontrée quelques années plus tôt, au cours d'un voyage en Italie. Elle évoque une confidence qu'il lui avait faite alors:

" Vous m'aviez dit que vous aviez éprouvé très jeune, comme ce qu'il y avait de plus profond en vous, le sentiment d'être voué à quelque chose de rare et d'étrange, de prodigieux, sans doute, et de terrible, qui devait tôt ou tard vous arriver, dont vous aviez l'intuition et la conviction gravées dans votre chair, et qui peut-être vous laisserait foudroyé. "

Le dialogue qui suit précise la nature de cette intuition :

"ça ne s'est pas encore produit, lui dit-il. Mais, vous savez, ce n'est pas une chose que je doive faire, que je doive accomplir dans le monde, pour qu'on me remarque ou qu'on m'admire. Je ne suis pas aussi crétin que cela. Il aurait mieux valu, sans doute, que je le sois.

--  C'est une chose que vous aurez seulement à subir ?


-- Eh bien, disons que j'aurai seulement à l'attendre... pour la rencontrer, l'affronter, la voir surgir dans ma vie... elle détruira peut-être toute conscience en moi, elle m'anéantira peut-être... mais, d'un autre côté, elle changera tout, elle frappera les racines de mon univers, et elle me laissera en mesurer les effets, quelle qu'en soit la forme. "

May Bartram décide alors de guetter avec Marcher le bond de cette "bête" dissimulée dans la jungle, de l'aider à l'identifier.

Dès lors, un lien d'une amitié qui n'est pas loin d'être amoureuse, sans que le pas soit jamais franchit, les unit.
Marcher rend des visites régulières à son amie dans l'espoir qu'en unissant leurs efforts, ils parviendront à identifier "la chose".  Les années passe, sans que rien se produise. Marcher a cependant le sentiment de plus en plus net que May est plus proche que lui de la résolution du mystère.

May tombe malade, d'une maladie mortelle sur la nature de laquelle le  narrateur ne donne pas de précisions, nous laissant le soin de l'imaginer. Lors d'une dernière entrevue, elle confie à son ami qu'elle a identifié la bête, et que son bond a déjà eu lieu, sans qu'il s'en rende compte :

" ça vous a frôlé, poursuivit-elle.  ça s'est acquitté de sa tâche. ça s'est entièrement emparé de vous.

-- Sans du tout que je le sache ?


-- Sans du tout que vous le sachiez."

Bientôt, May Bartram meurt, emportant avec elle la clé de l'énigme.  Revenu à Londres après un voyage en Orient, Marcher prend l'habitude de visiter la tombe de son amie, y trouvant du réconfort. Mais un jour, il croise la route d'un inconnu venu se recueillir sur une autre tombe, et le regard de cet inconnu le foudroie :

"Marcher sentit aussitôt  que c'était un être profondément atteint -- sentiment d'autant plus vif que rien d'autre dans l'aspect de cet homme ne le frappait, ni sa tenue, ni son âge, ni son caractère ou son milieu social possibles; il n'y avait de vivace en lui que la profonde détresse de l'expression qu'il montrait. Il la montrait, et c'était cela l'important; il eut en passant un mouvement qui était soit un appel à la sympathie, soit, plus probablement, un défi à un autre type de chagrin. [...] Qu'avait donc eu cet homme, pour qu'il pût saigner, mais continuer de vivre, en l'ayant perdu ?


Quelque chose -- et l'idée lui serra le coeur -- que lui, John Marcher, n'avait pas eu ; et la preuve en était la fin aride de John  Marcher. Aucune passion ne l'avait jamais atteint, car c'était cela que signifiait la passion ; il avait survécu, voyagé, langui, mais où donc s'était trouvée sa profonde détresse? [...] Il avait rencontré pour de bon le sort auquel il était voué, il avait bu la coupe jusqu'à la lie; il avait été l'homme de son temps, l'homme auquel rien du tout ne devait arriver. "

La Bête dans la jungle, celle qui devait anéantir John Marcher, a bien bondi, sans qu'il en ait conscience, comme le lui avait révélé May Bartram, et il n'en prend conscience que quand il est trop tard. La Bête, c'est le rien. C'est que rien, dans sa vie ne se soit passé. C'est peut-être, plus précisément, cette attente stérile et narcissique dans laquelle il s'est complu. A la fin de la nouvelle, Marcher prend conscience qu'il est passé à côté de l'amour, et qu'il a sans doute fait le malheur de son amie en la condamnant, elle aussi, à une attente interminable, dont elle a fini par mourir. Du reste, l'histoire de Marcher pourrait s'interpréter comme un cas d'impuissance affective et sexuelle : Marcher serait celui qui n'ose pas aller au bout de son désir, parce qu'il en a peur : c'est en effet sous le signe de la peur qu'est placée l'attente de la "catastrophe" qui doit se produire. May Bartram avait d'ailleurs, dès leur première conversation, envisagé cette hypothèse :

"Ce que vous décrivez, n'est-ce pas simplement l'attente...ou du moins le sens du danger, commun à tant de gens... de tomber amoureux ?"

Toutefois, en choisissant elle-même d'adopter la posture de l'herméneute de John Marcher, en lui proposant de l'aider à deviner la nature de l'énigme, May Bartram n'a-t-elle pas exclu que leur relation évolue vers un lien amoureux, quitte à en payer le prix ? Cette relation a des analogies troublantes avec une cure psychanalytique, où le transfert affectif entre l'analysant et son analyste est nécessaire pour que la cure réussisse, mais où un lien amoureux est exclu. Publiée en 1903, la nouvelle est contemporaine de l'élaboration par Freud de la théorie psychanalytique et la question de l'inconscient était à l'ordre du jour, avec notamment, les travaux de Charcot et... de William James, le frère aîné d' Henry.

Cette interprétation n'en exclut pas d'autres. En choisissant d'attendre que la Bête se déclare, paralysé par sa peur, Marcher n'est pas seulement passé à côté de l'amour, il est passé à côté de tout, il n'a pas vécu. S'il est vrai que le mouvement se prouve en marchant et que les surprises du chemin ne se découvrent qu'au fil de la marche, Marcher, marcheur de sa vie, n'aura pas fait un  seul pas, à l'instar de ces choeurs d'opéra qui chantent  "Marchons! marchons! " en piétinant sur place.

Cette histoire, si peu ancrée dans la réalité d'un temps et d'un lieu, est une histoire universelle. Elle a la vertu des cas-limites : nous pouvons tous nous y reconnaître; nous sommes tous peu ou prou des marcheurs de notre vie, tous menacés de paralysie par la peur de vivre, la peur d'affronter l'inconnu, la peur du risque.

Peur caractéristique de l'homme moderne? La Bête dans la jungle  peut être lue comme un adieu au Romantisme et au temps des romans de la passion triomphant des obstacles, comme dans Jane Eyre et les hauts de Hurlevent( Wuthering heights), dont le décor et jusqu'au nom de la belle demeure de Weatherend, où se rencontrent les protagonistes, paraissent se souvenir. John Marcher est le héros désenchanté d'une époque désenchantée, l'homme moderne, celui auquel rien du tout ne peut arriver

Dans le Motif dans le tapis, James raconte l'histoire d'un critique littéraire lancé dans la quête illusoire du secret caché dans les oeuvres d'un écrivain qu'il admire, et qui expliquerait la beauté de ses livres. Quête illusoire, car, comme le lui suggère l'écrivain lui-même, le secret est partout, dans le moindre mot, le moindre signe de ponctuation : le motif caché dans le tapis se confond avec le tapis lui-même. De la même façon, la Bête cachée dans la jungle de la vie est partout dans la jungle, elle est la jungle elle-même, elle est le hasard qui régit notre existence.

La Bête dans la jungle renvoie aussi à la littérature : que penser d'un écrivain qui attendrait, avant de prendre la plume que se révèle enfin à lui le moment de se lancer dans la rédaction de l'ouvrage de sa vie, de l'oeuvre comme jamais il n'y en eut avant elle? Il se condamnerait à la stérilité et au silence. L'art littéraire est un artisanat, au jour le jour.

Quant à nous, lecteurs, nous voilà interrogés sur nos habitudes de lecture, et avec quelle ironie ! Pris au piège de la séduction d'un  titre digne d'un roman d'aventures, nous filons bon train vers le dénouement, dans notre hâte de savoir, enfin ! Nous  devenons John Marcher, en quête de son énigme, sacrifiant le présent à un avenir incertain, oubliant de savourer les beautés du chemin dans l'attente toujours trop impatiente de l'arrivée. La Bête dans la jungle n'est pas seulement une invitation à la lecture, c'est une invitation à lire autrement, une invitation à la relecture !

Mais ce ne sont que quelques interprétations possibles de ce récit troublant, déconcertant, énigmatique, ironique.

Henry James : La Bête dans la jungle / Le Motif dans le tapis, traductions de Jean Pavans, présentation de Julie Wolkenstein   ( GF / Flammarion bilingue )

la Bête dans la jungle (adaptation de Marguerite Duras / mise en scène d'Eric Vigner )



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