mercredi 13 juillet 2011

La vérité emphatique du geste

Qu'on se le dise : un mot est en passe de disparaître des dictionnaires médicaux : le mot Opération. Ce terme vulgaire et galvaudé sera désormais exclusivement réservé aux leçons d'arithmétique à l'école primaire et au vocabulaire militaire. Dans les hôpitaux et les cliniques qui ont le souci de leur standing, il n'est plus question que de geste. L'expression "geste opératoire", expression fâcheusement hybride, est à proscrire. Elle atténue en effet toute l'élégance artistique dont le mot geste est porteur. Il possède, de plus, l'inestimable avantage de subsumer, et donc d'escamoter pudiquement, une multitude de petits gestes relevant inévitablement des pratiques ancestrales de la boucherie-charcuterie et de l'improvisation bricolante.

L'autre jour,  dans le couloir du service où je commence à avoir mes habitudes, une patiente non dépourvue d'attraits sexuels s'enquérait auprès de son chirurgien du geste qu'il se proposait d'effectuer sur sa personne. Manifestement ému, il lui répondit que le geste serait rapide, efficace et indolore. Le mien (de chirurgien) informa mon fils, venu aux nouvelles, que le geste avait été d'une ampleur et d'une longueur modérée. Autant en effet en réserver pour le prochain geste. Pour l'instant, je me retrouve avec, sur le ventre, tracé d'une main sûre, l'élégant logo d'une célèbre marque allemande d'automobiles.

C'est ainsi que, dans la formation des chirurgiens et des infirmières, la dimension esthétique deviendra bientôt prépondérante. Je me suis d 'ailleurs laissé dire que les meilleures écoles d'infirmières de la région PACA ont prévu des stages avec le Ballet National de Marseille, que créa Roland Petit. On dit grand bien des jeunes chirurgiens espagnols rompus aux évolutions rapides d'une forme de danse flamenca mâtinée de tauromachie. Olé !

Quant au patient, tout au long de son séjour à l'hôpital, il goûtera le réconfort d'être l'objet d'une complexe et séduisante chorégraphie à la réalisation de laquelle tous, du chef de service à la balayeuse, participeront avec un enthousiasme communicatif.

A propos d'improvisation bricolante, l'expression n'a rien de péjoratif. Elle peut être géniale. On peut s'en convaincre en lisant le bel hommage que, dans un des manuscrits de Féerie pour une autre fois, Céline rend au professeur Jalaguier, chef de service de chirurgie du Val-de-Grâce, qui le soigna après sa blessure de 14 :

" Jalaguier avec sa barbe, une autorité, et un savant, c'est l'évidence ! Combien qui lui redoivent la vie! sauvés extremis [...] la gentillesse même avec nous, et une habileté, une audace, sans radio encore à l'époque, au doigté, au tact, à la pointe d'aiguille, autour des artères, clivait, débridait, saisi ! le bout de fonte, l'esquille...la vie et la mort on peut le dire... une finesse de doigt que moi qui m'y connais un peu je me dis, je juge rétrospectif, je rêve comment qu'il s'y prenait... comme de la dentelle dans la nuit... du faufilage entre neurones, artérioles à vif, muscles hachés, guidé à la pointe du scalpel, juste du petit trémule des veines... Personne aura plus cette main-là."

"... comme de la dentelle dans la nuit ..." : Céline, fils d'une marchande de dentelles, s'y connaissait.


Louis-Ferdinand Céline, Féerie pour une autre fois, version C (cité par Henri Godard, in Céline )


( Rédigé par : J.-C. Azerty )





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