dimanche 21 août 2011

" Suite(s) impériales " , de Bret Easton Ellis

S'agissant des conditions élémentaires de la réussite d'un récit bien conduit, on n'a pas inventé grand chose depuis l'Iliade. Parmi elles, la question du choix du point de vue ( la focalisation, pour parler le langage d'une narratologie basique) est décisive. Pour tout romancier, il  s'agit de décider qui prend en charge la narration et quel est le degré de la connaissance qu'il a des faits rapportés. La pertinence de ce choix détermine la réussite du roman. Cela se vérifie avec le dernier roman de Bret Easton Ellis, Imperial bedrooms ( Suite(s) impériales(s) ) : ce titre un peu énigmatique pour le public français est emprunté à une chanson d'Elvis Costello (un passage d'une chanson de l'album du même nom est cité en exergue du roman).

Clay, le protagoniste de ce thriller -- qui dépasse d'ailleurs largement le niveau d'un polar bien ficelé -- prend à son compte la narration (focalisation "interne" donc). Son  récit nous est donné comme une sorte de journal en temps (presque) réel de ce qu'il vit, sans que jamais (ou quasiment jamais) il prenne du recul pour réfléchir à ce qu'il vit. Du reste, le personnage répugne à faire l'effort de se regarder en face, et ce sont les autres, en général, qui tentent (en vain) de l'éclairer sur sa conduite. Autoportrait d'un salaud en train d'accomplir son destin et qui ne sait même pas qu'il est un salaud parce qu'il ne prend jamais le temps de se demander s'il en est un.

Scénariste à Los Angeles (probablement à Hollywood, bien que cela ne soit pas précisé), Clay évolue dans un univers restreint qui ne dépasse guère les frontières de son environnement professionnel : scénaristes, producteurs, acteurs et actrices plus ou moins éphémères, travaillant pour le cinéma et la télévision. Sa lucidité sur ce monde et sur sa propre vie est fortement altérée et réduite par sa dépendance aux alcools forts et à la cocaïne. Un des points forts du livre est qu'il  nous fait entrer dans l'univers mental et les obsessions d'un alcoolique et d'un drogué.

C'est justement l'absence de recul (qu'aurait permis le choix d'un point de vue plus distancié) qui fait la force et l'efficacité du livre. Nous plongeons avec Clay dans un enfer d'où toute considération proprement morale est exclue. Ce récit à la première personne et au présent, rédigé dans un registre de langue généralement commun, nous le dévoile crûment. Entrer en relation avec l'autre signifie tenter, soit de le posséder (généralement comme objet sexuel), soit de le dominer, soit de le neutraliser en obtenant qu'il s'efface ou se taise. L'obsession du rapport de force se fait jour constamment sous la banalité des échanges. La peur omniprésente et réciproque de l'autre débouche directement sur le donnant-donnant, l'intimidation, le chantage, la menace, la violence physique la plus  abjecte. Tout le monde tient tout le monde par un quelconque moyen de pression; personne n'abat jamais toutes ses cartes, dans une semi-obscurité grouillant d'innommables secrets. Toute communication est misérable et frustrante, d'autant plus qu'elle se fait le plus souvent par téléphone ou Iphone, véhicule de SMS basiques ou de vidéos compromettantes. L'obsession du sexe est permanente et violente, dans ce monde où vendre sa beauté et son corps pendant qu'il est temps constitue le plus sûr moyen d' échapper aux petits boulots et d'accéder à l'éphémère célébrité d'un clip vidéo, d'un second rôle ou d 'une photo dans un magazine.

On pourrait reprocher au romancier d'avoir limité sa description à celle d 'un  univers par trop restreint, en excluant de surcroît tout contrepoint. Mais c'est justement par ce choix que son livre dépasse le niveau d'un énième thriller hollywoodien. Ce qu'il décrit, c'est un cas limite, et le microcosme où évolue Clay pourrait bien être la variante paroxystique  du monde comme il va : un monde où l'homme est un loup pour l'homme. Bret Easton Ellis n'est pas le premier  à l'avoir montré.

Dans une tardive (trop tardive ?) prise de conscience, Clay constate : "je n'ai jamais aimé personne et j'ai peur des gens". C'est bien là le problème.  Fonctionner comme cela vous conduit à ne fréquenter que des gens qui vous ressemblent, quitte à en supporter toutes les conséquences. "Pas de piège plus mortel que celui qu'on tend à soi-même", écrit Raymond Chandler, cité au début du roman. On ne saurait mieux dire.

Scénariste de cinéma, Clay a travaillé sur le scénario d'un film qui s'appelle Caché. L'allusion au film de Michael Haneke qui porte le même titre est transparente. Le seul autre film évoqué dans le livre est Le Mépris,de Jean-Luc Godard .Tout un programme.



Bret Easton Ellis, Suite(s) impériale(s)  (Imperial bedrooms), traduit de l'américain par Pierre Guglielmina, Robert Laffont /Pavillons

Bret Easton Ellis

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