mardi 2 août 2011

Code-barres

Depuis que je fréquente l'hôpital, j'ai découvert que le patient y est identifié, tel une vulgaire boîte de haricots au supermarché, à l'aide d'un code-barres contenant, j'en suis sûr, un nombre conséquent d'informations sur ma personne et ma maladie. En cas de séjour prolongé, j'ai droit aussi, tel le délinquant astreint à la surveillance à domicile, à un bracelet (non électronique il est vrai -- quoique, ne m'étant pas encore enfui pour me mettre sous la protection de la Bonne Mère, je n'aie pu vérifier cette éventualité...).

Le système a certainement plein de vertus : assurer le suivi d'un patient soumis à des interventions nombreuses et complexes, de la piqûre sous-cutanée au "geste" d'ouverture du bide en passant par le scanner; éviter les confusions entre malades (j'ai un homonyme dans les dossiers de l'établissement). Il n'en est pas moins -- de façon  très innocente et très légitime -- une des formes du fichage précis et multiforme auxquelles le citoyen est soumis dans les sociétés "développées". J'imagine que le berger du Sahel ou le nomade mongol ignore presque complètement cette quasi-permanente mise en carte.

Carte d'identité, carte Vitale, carte d'électeur, carte bleue, numéro matricule, insee, permis de conduire, et maintenant code génétique, les procédures d'identification sont aussi variées qu'apparemment innocentes. Autant de formes d'un travail rationnel, systématique, performant, de répertoriage et de classement que l'Etat moderne, invention du XXe siècle, a mis peu à peu en oeuvre pour gérer plus efficacement le troupeau humain. Un peu comme les éleveurs épinglent à l'oreille de leurs vaches, de leurs moutons et  de leurs chèvres une étiquette en plastique portant un numéro matricule. Les gestionnaires d'Auschwitz, eux, se contentaient de l'imprimer sur le bras des déportés.

Les avantages du système sont évidents. C'est à lui que nous devons les progrès en matière de santé publique, d'éducation, de fonctionnement de la démocratie. Ses dangers ne sont pas moins patents. Moyen de gestion des masses, il aura permis les massacres de masse du XXe siècle : Verdun, la Kolyma, Auschwitz. C'est grâce à ces moyens que, dans toute l'Europe, furent expédiés les hommes sur tous les fronts des deux guerres mondiales, que furent traqués les Juifs, que furent remplis les camps de concentration allemands et soviétiques.

Le français contemporain s'est enrichi d'un mot qui laisse rêveur : traçabilité. On peut suivre à la trace les moindres déplacements du citoyen lambda grâce à ses déclarations d'impôt, ses fiches de paie, ses quittances EDF, sa carte bleue, son portable. Ajoutez-y un GPS, et tout est dit.

Siècle de l'individualisme que le XXe siècle ? Tu parles. Aucune époque n'aura mis en oeuvre autant de moyens pour soumettre l'individu à la toise collective. Aucun de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui, disait Hugo. Il aurait aujourd'hui bien plus de raisons de le dire mais peut-être bien moins de raisons d'en être satisfait.


Echapper à ce fichage semble à peu près impossible : il s'exerce dès l'enfance, sous les prétextes apparemment les plus légitimes, avec l'accord et la collaboration des parents. Que l'on cherche à s'y soustraire, il faudra en payer le prix : ce sera, de toute façon, très difficile et très cher. Tu voudrais t'émanciper, gentil mouton ? Gare aux loups !

( Posté par : J.-C. Azerty )


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