vendredi 12 août 2011

Dénonciation et délation

La non-dénonciation de malfaiteur est punissable par la loi, dès lors qu'il s'agit d'un crime. Dénoncer aux autorités de police et de justice le ou les auteurs d'un  crime ou d'un projet de crime est un acte civique, qui contribue à la protection de l'odre social et à la sécurité des citoyens.

La délation est la forme noire, immorale, de la dénonciation légitime. Le délateur dénonce pour des motifs inavouables et bas (appât du gain, désir de nuire...). C'est un calomniateur qui oeuvre à la persécution des innocents.

La distinction paraît claire. Elle ne l'est pas, en fait. L'Histoire ne manque pas d'exemples où le dénonciateur des uns est le délateur des autres. Par exemple, sous l'Occupation, celui qui dénonçait un Résistant ou un Juif accomplissait un acte civique du point de vue des autorités en place et des lois existantes. Mais, pour ceux qui luttaient contre les nazis et le régime de Vichy, c'était un délateur.

Les récentes émeutes qui ont secoué les villes d'Angleterre ont redonné une actualité à ce débat. Ainsi, dans le numéro du Monde en date du vendredi 12 août  2011, sous le titre Autodéfense, pluie et délation : recette d 'une nuit calme à Manchester, Elise Vincent décrit  "le système de délation en ligne mis en place par la police anglaise dans toutes les villes touchées par les émeutes. Sur la page d'accueil des sites internet de chaque antenne de police locale, des captures d'écran des jeunes émeutiers récupérées par les caméras de vidéosuveillance. les visiteurs sont invités à dénoncer toute personne qu'ils reconnaîtraient par l'intermédiaire d'un numéro de téléphone en étant assurés de voir préservé leur anonymat".

Or, les actes perpétrés par les émeutiers (pillages, incendies d'immeubles d'habitation, agressions) étaient des délits graves ou des crimes. Ne pas  dénoncer leurs auteurs constitue, aussi bien au regard de la loi anglaise que de la loi française, un  délit, voire un crime. On peut se demander, dans ces conditions, pourquoi Elise Vincent, dans son article du Monde, a préféré employer à plusieurs reprises le terme infamant de délation plutôt que de parler de dénonciation.

C'est peut-être, tout simplement, parce qu'elle est Française. En  France, pays catholique, pays méditerranéen , on n'a pas sur ces questions la même sensibilité que dans les pays du Nord, plus marqués par le protestantisme. C'est une affaire d'Histoire et de culture. Une partie de la société française continue discrètement d'avoir la religion de l'omerta : héritage archaïque et inavouable des vieilles sociétés méditerranéennes. Voilà pourquoi la vidéo-surveillance, système efficace massivement adopté outre-manche et dans le Nord de l'Europe, peine à se développer en France : chez nous, ça reste mal vu d'espionner ses voisins et de les cafter à la police, même s'ils te volent, t'insultent et t'emmerdent.

Cette pente des Français à confondre systématiquement dénonciation et délation tient sans doute aussi à la difficile relation qu'ils ont avec leurs forces de police. Dans cette vieille République où celles-ci devraient être considérées comme un des rouages indispensables de la vie démocratique, le policier, c'est toujours encore un peu Javert. Il faut dire qu'au long de notre Histoire, divers régimes non démocratiques ont mis les forces de police au service de leur politique répressive. Et puis, l'habeas corpus, c'est une invention  anglaise qui, même aujourd'hui, continue d'avoir de la peine à s'acclimater en France.

C'est sans doute aussi une question de point de vue. La plupart des jeunes pillards d'Angleterre sont sans aucun doute des abrutis décervelés; le respect de la personne et des biens de leurs concitoyens est le cadet de leurs soucis. Mais d'un autre côté, ce sont de pauvres victimes d'une société inégalitaire, victimes du racisme, de la discrimination à l'emploi, de la pauvreté etc. etc. Il semble légitime de les dénoncer pour leurs actes de délinquance, mais, d'un autre côté, les dénoncer, n'est-ce pas faire le jeu des riches et des puissants, n'est-ce pas de la délation ? La meilleure façon de dé-légitimer la dénonciation légitime, c'est de présenter comme légitimes les actions les plus anti-sociales des voyous, actions qui s'apparentent à s'y méprendre à des actions de guerre civile.

Le bobo français (ou anglais) dont la bourse est à droite mais le coeur à gauche (et qui lit volontiers Le Monde) est déchiré par ce dilemme. Comment, mon Dieu, comment concilier ces deux points de vue si cruellement antagonistes ? Comment s'arranger pour continuer à compatir avec la pauvre victime de l'horreur socio-économique, tout en approuvant les mesures qui l'inciteront, en tant que vilain voyou, à se tenir à carreau ? Stanley Kubrick, dans Orange mécanique -- adaptation du roman d'Anthony Burgess -- a très bien montré où mène cette affreuse contradiction où se débat le coeur saignant du bobo de gauche.

Ayons donc la franchise de reconnaître que sur la question d’établir une limite claire entre dénonciation et délation, le débat risque de rester académique. En réalité, dénonciation et délation se confondent. Pour imaginer un dénonciateur purifié de toute velléité délatrice, il faudrait admettre qu’il n’agirait que mû par le souci de l’intérêt supérieur de l’ordre public, et après s’être soumis à un examen de conscience du genre : »Mon fils, es-tu sûr que tes motivations sont exemptes de tout intérêt personnel ? ». On n’aurait pas fini. Pratiquement, seuls les pouvoirs en place (politique, judiciaire) sont habilités à définir ce qui est dénonciation légitime. Encore une fois, du point de vue du régime de Vichy, le dénonciateur de Juifs, de communistes ou de Résistants n’était nullement un vil délateur mais un citoyen vertueux accomplissant son devoir civique. Le point de vue change évidemment avec les hasards de l’Histoire.

En réalité, dénoncer implique toujours un plaisir personnel, ne serait-ce que le plaisir de nuire à son prochain, plaisir si répandu qu’on pourrait le dire naturel. Même celui qui dénonce, le plus légitimement du monde, l’affreux pédophile, le violeur ou le tueur, doit aussi s’en féliciter in petto sur le mode « Attends, mon salaud, tu vas bientôt en baver des ronds de chapeau, et longtemps, et ce sera grâce à moi (on entends d’ailleurs dire ça souvent dans des tas de séries policières à la télé). Et de rêver, gourmand, à une prison bien surpeuplée et surchauffée, avec persécutions et règlements de compte à la clé, où ne manquera pas d’être expédié, grâce à la contribution de notre vertueux citoyen, le vil scélérat. Ne crachons pas sur les petits plaisirs de la vie.

Pour moi, qui ai lu Balzac, je considère avec lui que « l’ordre social » n’est que le masque superficiel d’une guerre sociale qui se poursuit de génération en génération. Je trouve que les choses n’ont guère changé depuis 1830 : c’est toujours la lutte des riches contre les pauvres, des nantis en diverses formes de capital (financier, culturel, professionnel) contre ceux qui dansent devant le buffet, — l’immense majorité car il n’y en a pas pour tout le monde. Donc, chacun de son côté de la barrière. Chacun dans son camp, dans une guerre larvée, multiforme, presque invisible. C’est la lutte pour la vie, quoi. Il s’agit pour la minorité de convaincre la majorité de rester à sa place. Par tous les moyens (ils sont innombrables). La dénonciation/délation, sous les formes modernes sophistiquées qu’on connaît, me paraît un moyen mineur mais non négligeable de maintenir un ordre social dont, personnellement, j’ai plutôt profité jusqu’à présent. Choisissons notre camp. car la guerre civile a déjà -- et depuis longtemps -- commencé.



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