mercredi 17 août 2011

Je hais l'anticyclone des Açores

On connaît le mot fameux de Baudelaire (c'est dans Fusées ou dans Mon coeur mis à nu, je ne sais plus  « Je hais les légumes sanctifiés »  Baudelaire dénonçait ainsi l'attitude de certains Romantiques coupables à ses yeux d’avoir stupidement idéalisé la Nature. Celle-ci n’a en effet à nous offrir que ce qu’elle a, c’est-à-dire au fond pas grand’ chose, et toujours la même chose. La nature se révèlera toujours incapable de combler les attentes infinies de l'esprit. Baudelaire nous propose une doctrine cohérente de la création  artistique, où l'éloge de l'imagination, "reine des facultés", tient une place majeure. C'est pour la même raison qu'il condamne la photographie, technique de reproduction du réel, et qui, en plus (sacrilège suprême à ses yeux) prétend accéder à la dignité d'un art. 

Pour moi, qui ai l’infortune de vivre dans le Sud-Est de la France, un de ces pays imbéciles où jamais il ne pleut ( ou presque jamais) dont parlait Brassens, et dont les cieux d’un bleu immaculé illuminent d’un sourire crétin, rien que d’y penser, la tronche des bonnes femmes qui nous présentent le bulletin météo à la télé, je crève de la nostalgie des ciels chargés de nuages d'un gris tirant vers le noir défilant au pas de course, ou bien livides et fuligineux. Dans ce pays que j'habite, il faut attendre des mois avant que les vents d'est se décident à rassembler le troupeau des nuages chargés de pluie, et ce n'est pas un orage par ci par là qui m'aidera à supporter ces ciels d'un bleu uniforme, inerte, bovin et pour tout dire crétin.. 

Bien entendu, si je vivais en Ecosse, j’en aurais vite ma claque du passage des dépressions enchaînées et je bramerais après un ciel d’un bleu pur sur des calcaires blancs. Car ces ciels, quels qu'ils soient, dont j'ai la nostalgie, c'est en vain que je les chercherais dans la nature, en vain que j'espérerais qu'un caprice de la météo ou du climat me les serve. Ces ciels selon mon coeur, on ne les trouve que chez les peintres, et aussi chez les écrivains, ou dans la musique.

Le tableau de Bernard Fichera qui illustre ces remarques m'a donné la jouissance d'un de ces ciels incomparables. Cet artiste a le secret de sublimes grisailles, de nuées couleur jus de chique ou vieux zinc crasseux, et comble mes attentes sans avoir à faire le voyage d’Ecosse. Je pourrais d’ailleurs poireauter longtemps, planté devant le Ben Nevis, à attendre que la nature veuille bien me servir un ciel à la Fichera. Dans ce tableau, une source de lumière, à droite, manifestement placée là pour les besoins de la cause, tel un projecteur de théâtre, éclaire un décor solitaire, paysage de rêve. L’homme, créateur de ces architectures imposantes, s’en est retiré. Les choses vivent de leur vie puissante; c’est immobile et, secrètement, ça vibre, ça vibre de partout. Enfin, dans le tableau, par la magie de la touche du peintre,  nulle part ailleurs.

La peinture, quand elle est de cette qualité et qu'elle ne prétend pas se mettre au service d'un discours, quel qu'il soit, recéler un contenu intellectuel, quel qu'il soit, me procure toujours une forme de jouissance que je qualifierais d'hébétée. Dans une exposition, devant un tableau comme celui-là, je suis capable de rester longtemps, à me balancer doucement tel un ours devant un gâteau de miel, tout à la volupté d'une harmonie dont la perfection met en lumière toutes les imperfections des "harmonies" naturelles.

Peinture de Bernard Fichera

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