samedi 6 août 2011

Un vers génial

Tout le monde connaît ce quatrain d 'heptasyllabes par lequel se termine La mort et le bûcheron, de La Fontaine :

Le trépas vient tout guérir;
Mais ne bougeons d'où nous sommes.
Plutôt souffrir que mourir,
C'est la devise des hommes.

De ces quatre vers, quel est le plus génial ?  Ma réponse est : c'était le plus difficile à trouver; le moins évident; celui qui a donné le plus de mal au poète, sans être pour autant le plus séduisant.

Donc, indubitablement, le second.

Les trois autres ont une allure de sentence. Ils sonnent bien, ils sont faciles à retenir. Mais il fallait arriver à ce quatrain construit sur une rigoureuse armature logique. Donc trouver un lien entre le premier et les deux autres. Avec une rime en ..ommes ou en ...somme(s).Le raisonnement est : le trépas vient tout guérir / mais surtout ne changeons rien / donc souffrons sans guérir plutôt que d'accepter le seul remède efficace et universel. D'où : mais ne bougeons d'où nous sommes, qui introduit une idée nouvelle, celle que la mort est un passage, un  voyage (idée chère à La Fontaine).

Le Grand Siècle a développé une forte pensée sur la mort : Pascal, Bossuet, La Fontaine.  Du christianisme de Bossuet à l'épicurisme de La Fontaine, les réponses sont diamétralement opposées mais elles affrontent la réalité avec une égale vigueur.

A partir du siècle suivant, tout change : le recul des grandes épidémies, des conditions de vie relativement meilleures, les progrès encore modestes de l'espérance de vie relèguent peu à peu au second plan la préoccupation de la mort. Puis vient l'ère des Révolutions de toutes sortes : révolutions politiques, sociales, révolutions du savoir scientifique, qui donnent un sens nouveau, une valeur nouvelle à la vie. Croire en la vie, tout miser sur elle, tel est le nouveau mot d'ordre. Peu importe que la moyenne d'âge des tués de quatorze-dix huit soit d'une vingtaine d 'années... Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie : la formule de Malraux nous tient lieu de viatique.

Notre époque se caractérise par une extrême indigence de la pensée de la mort. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les progrès de la médecine, du niveau de vie, le recul de la menace d'un conflit majeur font que, dans les pays d'Europe occidentale, le citoyen lambda peut s'estimer assuré (sauf pépin prématuré statistiquement pas trop probable) d'un capital de vie consciente et active d'environ quatre-vingt années. Tout le monde a l'air de trouver ce lot bien suffisant, bien raisonnable en somme. On évite de trop penser à tous les vieillards gâteux, crachotants et bavotants, qui se pissent dessus dans nos maisons de retraite. Houhou, mamie ! fait le petit-fils en visite au-dessus du visage de l'aïeule inerte : peut-être bien qu'elle est passée; fallait bien, de toute façon que ça arrive un jour. On évite aussi de se rappeler que cette situation relativement enviable n'a plus cours dès qu'on s'éloigne vers l'Est ou vers le Sud : espérance de vie en recul en Russie, saisissante de brièveté dans plus d 'un pays d' Afrique. Au Mali, un médecin pour 10 000 habitants (plus de trente en France); combien de blocs opératoires dans tout le pays (pour une population de 14 millions) ?

Pour le reste, la plupart s'en tient aux bonnes vieilles réponses chrétiennes ou musulmanes, mais sans trop insister. Quelques uns penchent vers la réincarnation bouddhique. Beaucoup se bricolent dans leur coin leur petit vademecum personnel. Rien de nouveau, en somme, et ne comptons pas trop sur nos philosophes (ou ce qu'il en reste) pour  enrichir et renouveler un tant soit peu le stock des pensées sur la mort.

La pensée contemporaine sur la mort est une pensée molle, paresseuse, en somme une pensée inexistante.

Je pense pour la part que la réponse épicurienne, telle qu'on peut la lire dans le poème de Lucrèce, garde toute sa pertinence. Elle demanderait simplement à être actualisée à la lumière des connaissances actuelles, en physique et en biologie notamment.

Revisitons nos classiques.

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