mercredi 28 septembre 2011

" Thérèse philosophe " , de Boyer d'Argens

Jean-Baptiste de Boyer, marquis d'Argens, né à Aix-en-Provence en 1704, mort en 1771, est très probablement l'auteur de Thérèse philosophe, roman libertin paru en 1748 sans nom d'auteur. Boyer d'Argens est par ailleurs l'auteur de Mémoires et d'ouvrages philosophiques qui font de lui sans doute le plus remarquable représentant de l'épicurisme en France au XVIIIe siècle.

Comme les nombreux  ouvrages licencieux du XVIIIe siècle (le Portier des Chartreux, par exemple), Thérèse philosophe est riche en scènes pornographiques. Cependant, ce ne sont pas elles qui font l'intérêt de l'ouvrage. Comme celui de Sade dans la Philosophie dans le boudoir, le propos de l'auteur est avant tout philosophique, et les scènes de sexe sont d'ailleurs reliées à ce propos. Les idées de Boyer d'Argens, sur le plaisir, la sensation, la matière, le déterminisme etc.,  incitent à la comparaison avec celles de Diderot ou de La Mettrie.

Dans Thérèse philosophe , Boyer d'Argens propose un système philosophique cohérent : ce système, pour l'essentiel, est le système épicurien.

Epicurisme hédoniste car, pour Boyer d'Argens, tous les plaisirs, à la condition qu'ils ne nuisent pas à la paix sociale, sont également légitimes, dans leur infinie diversité. Boyer d'Argens ignore, semble-t-il, ou néglige, la fameuse distinction épicurienne entre plaisirs naturels et nécessaires, plaisirs naturels mais non nécessaires, plaisirs ni naturels ni nécessaires, qui conduit, on le sait, la sagesse épicurienne à un véritable ascétisme.

En deux pages magistrales, Thérèse, porte-parole de l'auteur, résume à la fin du livre les grandes idées de ce système. Il suffit de les citer pour donner une idée de la cohérence philosophique du propos de Boyer d'Argens :

"Oui, ignorants ! La nature est une chimère. Tout est l'ouvrage de Dieu. C'est de lui que nous tenons les besoins de manger, de boire et de jouir des plaisirs. Pourquoi donc rougir en remplissant ses desseins ? Pourquoi craindre de contribuer au bonheur des humains en leur apprêtant des ragoûts variés, propres à contenter avec sensualité ces divers appétits ? Pourrais-je appréhender de déplaire à Dieu ni aux hommes en annonçant des vérités qui ne peuvent qu'éclairer sans nuire ? je vous le répète donc, censeurs atrabilaires, nous ne pensons pas comme nous voulons. L'âme n'a de volonté, n'est déterminée que par les sensations, que par la matière. La raison nous éclaire, mais elle ne nous détermine point. L'amour-propre, le plaisir à espérer ou le déplaisir à éviter, sont le mobile de toutes nos déterminations. Le bonheur dépend de la conformation des organes, de l'éducation, des sensations externes; et les lois humaines sont telles que l'homme ne peut être heureux qu'en les observant, qu'en vivant en honnête homme. Il y  a un Dieu; nous devons l'aimer, parce que c'est un être souverainement bon et parfait. L'homme sensé, le philosophe doit contribuer au bonheur public par la régularité de ses moeurs. Il n'y a point de culte, Dieu se suffit à lui-même : les génuflexions, les grimaces, l'imagination des hommes ne peuvent augmenter sa gloire. Il n'y a de bien et de mal moral que par rapport aux hommes, rien par rapport à Dieu. Si le mal physique nuit aux uns, il est utile aux autres  : le médecin, le procureur, le financier vivent des maux d'autrui; tout est combiné. Les lois établies dans chaque région pour resserrer les liens de la société doivent être respectées; celui qui les enfreint doit être puni, parce que, comme l'exemple retient les hommes mal organisés, mal intentionnés, il est juste que la punition d'un infractaire contribue à la tranquillité générale. Enfin , les rois, les princes, les magistrats, tous les divers supérieurs, par gradation, qui remplissent les devoirs de leur état, doivent être aimés et respectés, parce que chacun d'eux agit pour contribuer au bien de tous.   "

On voit par ce passage la cohérence du système, on voit aussi les questions qu'il soulève.

Tout d'abord, ce Dieu dont l'existence est affirmée avec force, Dieu sans culte, Dieu qui cesse de fonder la morale, il semble bien être le produit, soit d'une prudence, soit d'une préoccupation politique. Comme plus tard Balzac, dont on sait la dette envers les penseurs du XVIIIe siècle, Boyer d'Argens doit penser que la croyance en Dieu est utile à l'ordre social. Mais Thérèse a beau proclamer : " La nature est une chimère. Tout est l'ouvrage de Dieu", il est clair qu'il est très facile de renverser l'ordre des termes de la proposition et de dire : "Dieu est une chimère. Tout est l'ouvrage de la Nature". On n'est pas loin du "Deus sive Natura" de Spinoza.

Le deuxième point faible de l'exposé, c'est évidemment le souci marqué de Boyer d'Argens de concilier son système épicurien avec la préservation d'un ordre social dont il est l'un des bénéficiaires. Les contradictions éventuelles entre cette profession de foi épicurienne et le maintien d'un ordre social massivement inégalitaire ne sont pas envisagées. Il est vrai qu'on est en 1748 : la révolution est encore bien loin.

Parmi les inégalités de cet ordre social, il y a la condition faite aux femmes. C'est  leur soumission, pour ne pas dire leur esclavage, qui garantissent aux libertins les plaisirs qu'ils recherchent. Certes, le roman, dans ses scènes les plus réalistes, peint avec lucidité la condition des femmes "de plaisir", mais sans aller véritablement jusqu'à une protestation vraiment perceptible. Le féminisme de Boyer d'Argens est réel mais reste discret.

On retrouve, dans le roman de Boyer d'Argens, cette belle écriture du XVIIIe siècle parvenue à son apogée. Ecriture encore très classique. Ecriture de la périphrase, qui fuit encore beaucoup trop le concret, sauf dans les scènes pornographiques où un minimum de réalisme est requis. Ce retour au réel concret, renouant avec l'esprit de la renaissance par-dessus deux siècles d'austérité classique, ce sera la tâche des romanciers du siècle suivant.

Boyer d'Argens,  Thérèse philosophe    ( Actes Sud / Babel )

Catherine Cusset,  Les Romanciers du plaisir   (  Honoré Champion )


Rédigé par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )


mardi 27 septembre 2011

Sus au plagiat !

Dans le Monde des livres du 23 septembre 2011, Béatrice Gurrey donne à lire un article des plus édifiants. Intitulé le Plagiat sans peine, il dresse le bilan d'un fléau particulièrement redoutable : le plagiat.

Parmi les pays développés, la France se signale par on incroyable mansuétude à l'égard des plagiaires. La récente affaire Macé-Scaron a remis ce problème récurrent sous les feux de l'actualité. Ticket d'entrée, le dernier roman de Joseph Macé-Scaron, plagie impudemment un livre de Bill Bryson, paru en 2001, American rigolos. Joseph Macé-Scaron n'en est pas à son coup d'essai : son premier plagiat (repéré) remonte à 1999. Depuis, il en a commis une bonne dizaine.

L'affaire ne serait pas aussi grave si Macé-Scaron n'occupait pas des fonctions en vue dans le champ intellectuel : directeur du Magazine littéraire, directeur-adjoint de l'hebdomadaire Marianne, producteur à France-Culture; a ce jour, après avoir reconnu du bout des lèvres avoir fait "une connerie", il n'a quitté aucune de ses fonctions.

Membre de la rédaction du Magazine littéraire, le critique Pierre Assouline s'est hâté de prendre la défense de son directeur dans un article du Monde des livres intitulé Il n'y a pas d'affaire Macé-Scaron. Tissu d'argumentation spécieux, cet article est surtout révélateur de l'importance des relations de copinage dans un milieu où l'on se serre les coudes dès qu'il s'agit de garder les bonnes places: vous avez dit mafia ?

L’affaire Macé-Scaron est une affaire gravissime, non seulement parce qu’elle lève le voile sur les dégâts de ce cancer qu’est le plagiat dans le monde littéraire en France, mais surtout parce que la prolifération du plagiat jette le doute sur l’ensemble des productions littéraires. Si l’on continue d’admettre, voire d’absoudre le plagiat au nom d’arguments spécieux, et de laisser sans réagir cette pratique se répandre, qu’est-ce qui me garantit que, dans tel ou tel livre que j’achète et dont je fais crédit à son auteur qu’il me livre un produit original, celui-ci ne me sert pas en fait un infâme brouet réchauffé ? or la littérature (tous genres confondus, notamment l’essai), c’est de la haute gastronomie. Et le plagiat, c’est Tricatel chez Bocuse. 

On espère sans doute qu’avec le temps tout cela sera bientôt oublié et que le Macé-Scaron pourra continuer impunément d’occuper dans le champ intellectuel la position enviable qu’il occupe. Tout continuerait comme avant...Ainsi pourrait se perpétuer doucettement une pratique dont l'article de Béatrice Gurrey montre qu'elle est fréquente. On ne compte plus les plagiaires qui ont pignon sur rue : la romancière Calixthe Belaya, recordwoman de l'exercice, mais aussi des vedettes des médias (Thierry Ardisson, Patrick Poivre d'Arvor), mais aussi des essayistes réputés, comme Jacques Attali ou Alain Minc.

Le plagiat n'est rien d'autre qu' une tricherie et un vol. C'est  aussi l'art de prendre les lecteurs pour des cons.


Hélène Maurel-IndartDu Plagiat ( Folio/Essais, 2011)

www.leplagiat.net






dimanche 25 septembre 2011

Duplicité féminine

Scanner de contrôle. Je descends mes trois étages dans mes pantoufles, tout content  de marcher à peu près droit. Tout se passe bien, jusqu'au moment où la manipulatrice, petite boulotte bien en chair et plutôt appétissante, entreprend de m'ôter le cathéter. On me l'a fixé au bras gauche. Comme elle  est à droite de la table, la logique et le confort voudraient qu'elle passe de l'autre côté. Au lieu de cela, elle entreprend de me l'ôter en passant par-dessus moi. Comme la table est un peu haute et elle un peu petite, elle se retrouve sur la pointe des pieds, à plat-ventre sur moi. Elle me colle sous le nez ses nichons, fort beaux d'ailleurs et parfumés. Ô joie, parfums d'enfance, rondeurs exquises, pommes des Hespérides... Je défaille...

J'ai cependant encore un peu de conscience pour m'apercevoir que son coude droit, fort pointu, est à cinq centimètres de la branche droite du  sigle Mercedes qui, depuis quelques jours, orne ma poitrine. C'est sûr, elle va m'éventrer, cette connasse. Y a les agrafes,d'accord, et les fils, faible rempart. Je m'apprête à hurler, mais, après m'avoir prestement entouré le bras d'une bande bien collante, elle se retire et me souhaite bon retour. Soulagé, mais regrettant un peu son paradis nichonesque si tant bien rond et parfumé, je regagne mon étage, un peu flageolant.

J'ai toujours eu une attitude ambivalente à l'égard des femmes. Voilà qui risque de renforcer mes préventions.


samedi 24 septembre 2011

Rêves

C'est un village de moyenne montagne, perdu dans la verdure; ça ressemble aux Cévennes, en plus escarpé. Je suis là en tant qu'architecte, chargé de déplacer une chapelle romane dans un autre endroit. Je ne vois pas trop pourquoi les habitants veulent déplacer leur chapelle, mais c'est comme ça. Après avoir exploré divers endroits peu commodes d'accès, je choisis un piton encore plus incommode : il faudra déblayer une plate-forme et aménager un chemin d'accès : bonjour le respect des paysages. Mais je la vois  bien là, perdue dans les chênes, au-dessus du village. On ira la voir à pied, on se tapera la grimpette, alors qu'avant, il suffisait de garer la bagnole au ras de l'abside. Tout compte fait, l'idée des villageois n'est pas si baroque que ça.

J'enchaîne sur un conservatoire de musique ultra-pointu où j'ai eu accès je me demande comment. Je partage avec  d 'autres une chambre, genre auberge de jeunesse. Le maître de musique fait répéter un aria de Haendel aux élèves sur son lit, en les tenant sur ses genoux : un garçon, puis une jeune fille; je devine qu'il a une préférence pour le garçon. Il ressemble vaguement à mon jeune chirurgien -- 42 ans mais pour moi comme c'est jeune  -- pour qui, il est vrai, je me suis découvert une affection et une estime (pour ne pas dire une admiration) passionnées. Transfert ? Je me dis que j'aurais bien dû ne pas arrêter mes études musicales.

Rideau. Petit dej.


mardi 20 septembre 2011

Vive la pluie

J'ai le malheur d'habiter un pays où règne un ciel immuablement bleu.

L'avantage des pays où il pleut, c'est qu'on entend au moins tomber les gouttes.

lundi 19 septembre 2011

Être un oiseau

Sur la flèche rouge et blanche de la grue, un oiseau gris s 'est posé. Couché sur mon lit d'hôpital, je le regarde prendre son repos, dans le vaste ciel matinal. L'oriflamme verte m'indique la direction du vent : il vient du Sud, il vient de la mer. Dans mon dos, je sens que me poussent des moignons d'ailes; une énergie sauvage m'envahit. Cette nuit, comme ce serait facile d 'enjamber l'appui de la fenêtre, et hop ! à tire-d'ailes m'en aller survoler la mer..

Rentré à la maison , je me sens plutôt oisillon tombé du nid.

Cui cui.

dimanche 18 septembre 2011

Le mot qui tue

Selon l'hebdomadaire L'Express, Dominique Strauss-Kahn aurait reconnu avoir fait des avances à Tristane Banon. Il aurait tenté de l'embrasser. "J'ai cru" aurait-il ajouté, "qu'elle était consentante".

"J'ai cru qu'elle était consentante" : cette phrase si anodine est terrible. Je me  demande comment les avocats de DSK  l' ont laissé la prononcer.

Cette phrase  est l'alibi classique, depuis toujours, des violeurs.

Dans la tête d'un violeur, "Je crois qu'elle est consentante" maque à peine un " Elle est consentante car telle est ma volonté".

lundi 5 septembre 2011

Mon épipaf

 On connaît l'épitaphe que l'empereur Hadrien composa pour lui-même. Elle est citée par Marguerite Yourcenar au début de ses Mémoires d'Hadrien :


Animula vagula blandula
Hospes comesque corporis
Quæ nunc abibis in loca
Pallidula rigida nudula
Nec ut soles dabis iocos


 Je me trouve encore un peu jeune pour composer ma propre épitaphe. J'ai du moins composé mon épipaf. La voici :


Mentula vagula blandula
Rubida rigida nodosa
Quae nunc abibis in loca
Stricta obscura jucunda
Et ut solet introibis
Puellae meae dulcem vaginam




Ce n'est peut être pas digne des Mémoires d'Hadrien mais je compte bien que la mémoire d'Adrienne la conservera.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.



dimanche 4 septembre 2011

J - 3

Dans trois jours, je vais m'absenter de ma vie ordinaire. Congé provisoire, je le sens, mais congé tout de même. Quinze jours, trois semaines , je ne sais pas.

Trois jours d’attente électrique. Je ne me sens pas comme la jeune fille à son premier bal, je suis entré dans le bal, depuis presque un an maintenant, mais c’est un peu ça tout de même. Je me sens comme Lancelot se préparant pour le combat : y arriver pur, déterminé, sûr de soi. Je laisserai derrière moi ma femme, mes enfants, ma petite-fille, mon petit-fils, pour mieux les serrer contre moi ensuite, dans la joie. Mais en attendant, pas de rhume. Pas un bout de fièvre. Pas de blessure, pas une écorchure. Pour rien au monde je ne voudrais manquer ce rendez-vous de mercredi matin, où je serai enfin allongé,serein et souriant, sur cette table, au milieu de ces jeunes gens (enfin, à moi, ils me paraissent très jeunes même s’ils ont atteint la quarantaine, est-il possible que je sois si vieux ?), de ces jeunes gens qui blaguent, chantent (la dernière fois c’était un vieux tube de Gérard Lenormand), s ‘interpellent, détendus, heureux de vivre, et leurs gestes sont d’une précision inégalable, rythmés, harmonisés comme dans un orchestre de haut niveau — il est vrai que plus d’un compte parmi les spécialistes les plus pointus de mon pays.

Je vais rejoindre un lieu de jeunes femmes et de rires. L’autre fois,dans le grand hall, mon fils assis près de moi, se demandait si on les engageait pour leurs mensurations ou pour leurs compétences : les deux, sans doute. « Elle commence à m’énerver, celle-là », lui confiai-je au passage d’une altière beauté à la brune crinière de rêve. Dans cette circulation de merveilles se glissait parfois un quidam muni d’un grand nez de carton, une belle femme en robe longue menant à côté d’elle sa potence à perfusions. Accoudée au comptoir de l’accueil, une ravissante bouclée d’or fauve nous regardait en souriant, avec une certaine indulgence. Un athlète en marcel s’approcha, lui fit la bise, puis chercha du regard quelqu’un : c’était moi. « Taxi ? » fis-je à la déesse blonde. Elle acquiesça : c’était mon taxi.

J’ai fait sa connaissance, à la déesse blonde, quelques jours plus tard : toujours aussi ravissante et souriante; c’est la Maîtresse du scanner.

Il regarde avec moi les clichés de mon foie; on fait ensemble le compte des petites taches blanches sur la partie qu’on va enlever : hépatectomie droite, ça s’appelle. Il est manifestement claqué : depuis quatre heures, sans interruption, il reçoit les gens, décrit la pathologie,  explique l’intervention, expose les risques. Il faut rester concentré, disponible aux questions, tout en jonglant avec l'ordi, le portable. Je prends congé de lui en lui souhaitant un très bon week-end. Souhait intéressé : j’ai besoin de lui en pleine forme mercredi !

Depuis le début de l’année, je me retrouve engagé dans une affaire qui tient du parcours du combattant et de la course contre la montre. J’aurais préféré en être exempt. Mais pourtant cette expérience aura été, quoi qu’il arrive, la plus intense de ma vie. Depuis un an, j’ai savouré chaque minute de vie. J’ai aimé ceux que j’aime mieux que je ne les ai jamais aimés. Je sais maintenant presque par coeur les détails du parcours de mon sentier de crête préféré. Les livres sont un nectar exquis. L’automne vient, sa fraîcheur et sa lumière incomparable.

J’ai rencontré plein de gens, tous intéressants, passionnants, ouverts, souriants, rieurs. Rien de plus joyeux qu’une séance de chimio à trois dans la même chambre, avec le passage des infirmières, de l’oncologue. On est une espèce de franc-maçonnerie, on se dit tout. Une salle d ‘attente est le dernier salon où l’on cause. J’ai appris des tas de choses : comment pêcher le bar, comment refroidir une tour de centrale nucléaire, pourquoi le rosé de Bagnols-en-forêt a perdu le goût unique qu’il avait il y a quarante ans, où mène ce chemin d’où plonge le regard sur les lavandes de Valensole, au-dessus de Saint-Jurs ( toi,tu es reparti pour Londres, et je souhaite que tu revoies bientôt ta maison de Saint-Jurs). J’ai compris ce que c’est que ce « plug » que les Japonais viennent de mettre au point et qui a permis à mon lobe gauche de pousser à la vitesse V… Et toujours et partout le sourire, chaque fois différent, chaque fois ravissant, des femmes.

Notre corps est devenu notre ennemi, et dans ce combat, notre corps est notre meilleur allié : étrange situation. Je n’arrive pas à haïr ces cellules qui, dans mon corps, ont perdu le Nord, ni à en avoir peur. J’ai même pour elles une singulière tendresse : les pauvres, après tout, c’est pas leur faute… Mais mercredi, on va leur faire le coup du père François, et je n’irai pas jusqu’à le regretter.

J’ai eu un coup de téléphone de confirmation de la surveillante du service : quelle voix! quelle délicieuse suavité ! quelle gravité ensorceleuse ! Ce que c'est beau, la voix de certaines femmes au téléphone ! Je la connais, mais j’avoue avoir un peu oublié son minois de rêve. Pas de panique: mardi, c’est bientôt.

( Rédigé par : J.-C. Azerty )

Peinture de Paul Huet

jeudi 1 septembre 2011

L'actualité littéraire

        Le Grand art si tant bien vrrounzais de la guéguerre 

                                                par Jenny Ben Colon


Attention chef-d’oeuvre ! Ce premier roman de Jenny Ben Colon, jusqu’ici modeste mais méritante professeure de SVT au collège de*** (Rhône), a toutes les qualités requises pour faire oublier  Guerre et Paix » et  Orages d’acier  ! Il était temps : depuis  les Croix de Bois  du regretté Roland Dorgelès, le roman d’inspiration guerrière, spécialité pourtant incontestablement vrrounzaise (souvenons-nous de  la Chanson de Roland !), n’avait pas connu pareil accomplissement. Dans cette fresque d’un souffle à vous les couper, la matière est fournie par l’épopée de nos guéguerres coloniales : Madagascar, Indo, Corée (mais non, pas Corée), Algérie.

Pour évoquer ce glorieux passé, Jenny Ben Colon, née en 1963, n’a pu s’appuyer sur son vécu. Mais, grâce à un détachement obtenu de l’Académie du Rhône sur la recommandation du SNES, elle a eu le loisir d’étudier la période dans les collections de « Paris-Match » et de « Points de vue Images du monde » conservées à la Bibliothèque Minicipale de ***, et de lire les Mémoires du général Bigard (20 tomes in quarto).

Fille naturelle des amours contre nature(selon l’éminent vénérologue Philippe Régniez) d’un colonel vrrounzais et d’une harka, Jenny Ben Colon a au moins accumulé une expérience vécue des conflits intercommunautaires, interethniques, interrreligieux et intrafamiliaux, au long d’une enfance et d’une adolescence agitées, dans le cadre d ‘une cité ultrasensible de Bobignette-Cherra (93). Elle a pu recueillir les témoignages d’anciens des deux camps, juste avant les couches, le bavoir et la piqûre et celles de son père mort en 2009, d’une fistule anale chronique.

De cette fresque dramatico-épico-historico-cocorico-tolstoïenne, « on ressort soufflé par un tel souffle romanesque », selon le critique Piotr Assoulyne. Le contraire eût été étonnant, même si, au bout de 635 pages avalées sans débander, on est forcément un peu saoulé. Le même critique vétilleux, euh, sourcilleux, euh pointilleux, relève, outre l’influence de Léon Tolstoï, celles de Pierre Schloendorffer, Marcel Carné, Stendhal, Dubout, Jonathan Littell, Alexandre Soljénitsyne, Ernst Jünger, Pascal jardin, Goya, Noiret, Eisenstein, Spielberg etc. Il n’en souligne pas moins la puissante originalité de l’ouvrage. On apprend que Joseph-Massez -Scarron , actuel recordman du plagiat toutes catégories, envisage de déposer une plainte pour concurrence déloyale, ayant repéré divers « emprunts », mais c’est un jaloux. Affaire à suivre cependant.

Le même proéminent, éminent critique Piotr Assoulyne loue avec raison Jenny Ben Colon pour avoir composé un roman si tant bien vrrounzais, avec matière vrrounzaise, ton vvrrounzais, lumineux, profond et grave à la fois (faut le faire), style très bien vrrounzais, ambiance typiquement vrrounzaise. Roman animé, selon lui, par une typique pique pique ferveur patriotique-taque. Taque taque taque. Tacatac tac tac. A l’Attaaaaaaaque ! Tac.

Tacatac.

Ce n’est pas sans grands efforts que Jenny Ben Colon a réussi à couler ce bronze patriotique pas en toc et d’un incomparable fumet. Son manuscrit fut soixante seize fois (76) refusé par divers éditeurs (c’est dire l’absence de flair de ce tas d’incultes obtus). La soixante dix septième fut la bonne, après interventions de Bernard-Henri L., Alain Fink et Pascal Brcknr. des loulous dont on ne se défait pas comme ça. « Aux obstinés les mains pleines, nous a déclaré Jean-Mari Lclvtne, directeur de collection chez Gallimard, entre deux crises de larmes.

Signalons pour finir la haute portée philosophique de l’ouvrage. Au terme d’infinies méditations, Jenny Ben Colon est arrivée aux deux conclusions révolutionnaires suivantes:

1/ A la guerre comme à la guerre
2/ Ceux qui n’ont pas vécu tout ça n’ont qu’à la fermer.

C’est sans doute cette tardive prise de conscience qui a empêché Jenny Ben Colon d’aller au-delà de 635 pages, un minimum pour cette artiste capable de couler des bronzes de la taille du Mont Blanc. Ce sera pour la prochaine fois.

Voilà en tout cas un premier roman bien parti pour décrocher le Goncourt des vétérans.