dimanche 4 septembre 2011

J - 3

Dans trois jours, je vais m'absenter de ma vie ordinaire. Congé provisoire, je le sens, mais congé tout de même. Quinze jours, trois semaines , je ne sais pas.

Trois jours d’attente électrique. Je ne me sens pas comme la jeune fille à son premier bal, je suis entré dans le bal, depuis presque un an maintenant, mais c’est un peu ça tout de même. Je me sens comme Lancelot se préparant pour le combat : y arriver pur, déterminé, sûr de soi. Je laisserai derrière moi ma femme, mes enfants, ma petite-fille, mon petit-fils, pour mieux les serrer contre moi ensuite, dans la joie. Mais en attendant, pas de rhume. Pas un bout de fièvre. Pas de blessure, pas une écorchure. Pour rien au monde je ne voudrais manquer ce rendez-vous de mercredi matin, où je serai enfin allongé,serein et souriant, sur cette table, au milieu de ces jeunes gens (enfin, à moi, ils me paraissent très jeunes même s’ils ont atteint la quarantaine, est-il possible que je sois si vieux ?), de ces jeunes gens qui blaguent, chantent (la dernière fois c’était un vieux tube de Gérard Lenormand), s ‘interpellent, détendus, heureux de vivre, et leurs gestes sont d’une précision inégalable, rythmés, harmonisés comme dans un orchestre de haut niveau — il est vrai que plus d’un compte parmi les spécialistes les plus pointus de mon pays.

Je vais rejoindre un lieu de jeunes femmes et de rires. L’autre fois,dans le grand hall, mon fils assis près de moi, se demandait si on les engageait pour leurs mensurations ou pour leurs compétences : les deux, sans doute. « Elle commence à m’énerver, celle-là », lui confiai-je au passage d’une altière beauté à la brune crinière de rêve. Dans cette circulation de merveilles se glissait parfois un quidam muni d’un grand nez de carton, une belle femme en robe longue menant à côté d’elle sa potence à perfusions. Accoudée au comptoir de l’accueil, une ravissante bouclée d’or fauve nous regardait en souriant, avec une certaine indulgence. Un athlète en marcel s’approcha, lui fit la bise, puis chercha du regard quelqu’un : c’était moi. « Taxi ? » fis-je à la déesse blonde. Elle acquiesça : c’était mon taxi.

J’ai fait sa connaissance, à la déesse blonde, quelques jours plus tard : toujours aussi ravissante et souriante; c’est la Maîtresse du scanner.

Il regarde avec moi les clichés de mon foie; on fait ensemble le compte des petites taches blanches sur la partie qu’on va enlever : hépatectomie droite, ça s’appelle. Il est manifestement claqué : depuis quatre heures, sans interruption, il reçoit les gens, décrit la pathologie,  explique l’intervention, expose les risques. Il faut rester concentré, disponible aux questions, tout en jonglant avec l'ordi, le portable. Je prends congé de lui en lui souhaitant un très bon week-end. Souhait intéressé : j’ai besoin de lui en pleine forme mercredi !

Depuis le début de l’année, je me retrouve engagé dans une affaire qui tient du parcours du combattant et de la course contre la montre. J’aurais préféré en être exempt. Mais pourtant cette expérience aura été, quoi qu’il arrive, la plus intense de ma vie. Depuis un an, j’ai savouré chaque minute de vie. J’ai aimé ceux que j’aime mieux que je ne les ai jamais aimés. Je sais maintenant presque par coeur les détails du parcours de mon sentier de crête préféré. Les livres sont un nectar exquis. L’automne vient, sa fraîcheur et sa lumière incomparable.

J’ai rencontré plein de gens, tous intéressants, passionnants, ouverts, souriants, rieurs. Rien de plus joyeux qu’une séance de chimio à trois dans la même chambre, avec le passage des infirmières, de l’oncologue. On est une espèce de franc-maçonnerie, on se dit tout. Une salle d ‘attente est le dernier salon où l’on cause. J’ai appris des tas de choses : comment pêcher le bar, comment refroidir une tour de centrale nucléaire, pourquoi le rosé de Bagnols-en-forêt a perdu le goût unique qu’il avait il y a quarante ans, où mène ce chemin d’où plonge le regard sur les lavandes de Valensole, au-dessus de Saint-Jurs ( toi,tu es reparti pour Londres, et je souhaite que tu revoies bientôt ta maison de Saint-Jurs). J’ai compris ce que c’est que ce « plug » que les Japonais viennent de mettre au point et qui a permis à mon lobe gauche de pousser à la vitesse V… Et toujours et partout le sourire, chaque fois différent, chaque fois ravissant, des femmes.

Notre corps est devenu notre ennemi, et dans ce combat, notre corps est notre meilleur allié : étrange situation. Je n’arrive pas à haïr ces cellules qui, dans mon corps, ont perdu le Nord, ni à en avoir peur. J’ai même pour elles une singulière tendresse : les pauvres, après tout, c’est pas leur faute… Mais mercredi, on va leur faire le coup du père François, et je n’irai pas jusqu’à le regretter.

J’ai eu un coup de téléphone de confirmation de la surveillante du service : quelle voix! quelle délicieuse suavité ! quelle gravité ensorceleuse ! Ce que c'est beau, la voix de certaines femmes au téléphone ! Je la connais, mais j’avoue avoir un peu oublié son minois de rêve. Pas de panique: mardi, c’est bientôt.

( Rédigé par : J.-C. Azerty )

Peinture de Paul Huet

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