samedi 29 octobre 2011

Quinquenevent

Que me reste-t-il de ce jour de mai ? Vers midi, la pluie avait cessé. La campagne baignait dans  le gris, uniforme et doux. A l'Île Chauvet, la propriétaire des lieux nous laissa aimablement flâner dans les ruines imposantes de l'abbaye, que les moines colonisateurs établirent sur ce qui fut en effet une île, en ces confins où terre et  mer se mélangèrent longtemps, et se mélangent parfois encore.

Dans le Guide Bleu, où je potasse fortement (comme disait Mauriac) nos sorties de l'après-midi, j'ai repéré le nom de Quinquenavant, ou Quinquenavent, ou Qinquenevent : nom flottant, à peine plus fixé que la laisse de mer, que la frontière entre mer libre et marais.  Haut lieu du christianisme en Vendée, indique le guide. Ou en Loire Atlantique ? la limite départementale n'est pas plus précise : pour les Bleus de 1793, les habitants de Machecoul (Loire-Atlantique) étaient de sanguinaires Vendéens.

Pas question donc de  ne pas pousser jusqu'à Quinquenavent. Quel nom extraordinaire, d'ailleurs  ! son étymologie se perd dans les grisailles du passé. Chapelle  du XIIe siècle, dit le guide, mais sur des fondations bien plus anciennes. Ah! Ah! Mon coeur de mécréant infidèle s'exalte ! Fouler ces lieux prestigieux peuplés d'antiques fantômes... Ah! Ah !

Nous approchons de Quinquenevent, dans notre petite auto, par une route étroite au goudron mouillé de la pluie du matin. Quelques virages serrés imposent de ralentir. Une première bâtisse apparaît, et...STOP ! Ah!...ah...

Au milieu de la route, où l'on aurait peine à se croiser, juste au-dessus du capot, se balance, pattes liées au bout d'une cordelette, un canard sauvage. Mort.

Etrange réception. Ma femme et moi nous nous regardons. Les modernes habitants de  ce haut lieu du christianisme n'auraient-ils pas viré leur cuti, et le plain-chant grégorien ne leur servirait-il pas désormais à louer le démon ? Ave ! Ave, certes, mais retro, Satanas !

Circonspect, je descends et, m'abstenant de tout commentaire, j'écarte sur la  berme le canard, suspendu au bout d'une sorte de canne à pêche rustique. Funeste avertissement pour touristes incongrus. Suis-je observé ? Point ne sais (comme on disait au XIIe siècle).

Nous entrons au ralenti dans le hameau, où se repère, coincé entre deux granges, un bâtiment d'allure vaguement médiévale et conventuelle, mais pas un chat. Tout semble abandonné. Ah ! Ah! L'exorciste n'est pas loin !

Je gare la voiture au bord d'un étier boueux, quasi vide : c'est marée basse. Entre les joncs, au bout de la perspective, dans le gris, c'est peut-être la mer, mais rien n'est sûr. A cinquante mètres, un quidam silencieux, botté, talon sur le fer de la bêche, creuse consciencieusement la boue de la rive. Notre tombe ? J'ai des visions fugitives de vieux films noir-et-blanc de Bergman ou de Dreyer. Une bruine sournoise s'épaissit.

Il ne fait nullement attention à moi, continue de creuser avec une régularité carrément suspecte. Ce serait le moment (un de mes exercices favoris, d'habitude) d'interviewer l'autochtone, de me faire indiquer les lieux sacrés, hauts lieux du christianisme (dixit le guide), où (j'en ai soudain l'intime conviction) aucun explorateur n'a jamais foutu les pieds depuis au moins huit siècles. J'aurais du me renseigner à Machecoul, avant de nous risquer dans ces parages manifestement abandonnés à l'Empire du Mal.

Je constate que mon corps refuse de me propulser vers l'autochtone. Et si c'était lui le sorcier ? Pire, si c'était Lui, l'Infernal Seigneur ?

D'ailleurs, j'ai charge d'âme : celle de ma femme qui m'attend dans l'auto. Et puis l'inquiétante silhouette s'estompe dans la brume montante. On ne la voit presque plus.

Ah! retrouver au plus vite le café de Corcoué-sur-Logne où nous avons nos habitudes, devant un chocolat bien chaud.

Nous sommes repassés devant le canard, que nous avons prudemment frôlé car il avait repris sa position initiale. Damned ! Et nous nous sommes éloignés de cet ex-haut lieu du christianisme, le long d'une digue, gris sur gris, entre ciel et marais.

" On rentre à Coucoué-sur-Logne ? ", me demande ma femme. Elle va pas s'y mettre, elle aussi. Déjà que Quinquenevent ou Quinquenavant  ou Quinquenevant, c'est suffisamment énervant ! Gardons au moins un cap à peu près clair sur le chocolat réparateur !

" Un canard ne suffit pas, dit, sous un quinquet de Quinquenavent, le botté barbichu à la bêche aux oreilles  en pointes  à une simili- Ondine en sarrau  et en cheveux. Demain, on en mettra deux.

                                                 Et que pour nous deux seulement
                                                 Sonne aigrelette follement
                                                 La cloche de Quinquenevent
                                                 Dans le  tintamarre d'antan
                                                 D'une tempête de Ponant           (1)


" Mets-leur donc une fifine à lolo en puplus du chococo du chocolat, dit le papatron au babarman sous les nénéons du babar-tababa de Caraocoué-sur-Boubou sur Boulogne. Ils m'on lélair dodrôlement secoucoués ces deudeulàlà. C'est mama c'est matou c'est maama toutou c'est mamatournée."


(1) Variante
                                       Sur ce il lui saute dessus et la trombine

                                                  A force coups d'écouvillon
                                                  Jusqu'au tréfond la ramonant
                                                  Ah ça c'est bon mais c'est pas long
                                                  A-t-il conclu en déconnant


Kiki ne sait se borner ne suce jamais écrire


( Posté par : J.-C. Azerty )
                                             

lundi 24 octobre 2011

Adolf Hitler ?

Un carambar à qui trouvera qui c'est !

dimanche 23 octobre 2011

La maladie de la mort

Le cancer est une maladie orpheline.

Rappelons ce qu'est une maladie orpheline : c'est une maladie rare, pour laquelle il n'existe pas de traitement pleinement efficace (ou pas du tout de traitement), en grande partie parce que les recherches sur ce type de maladie, qui touche peu de malades à chaque fois, ne sont pas très poussées.

Il peut paraître étrange de voir qualifié de "maladie orpheline" le cancer, qui touche plus de 300 000 personnes en France chaque année, qui fait l'objet de recherches intenses, et pour lequel existent des thérapies relativement efficaces. Relativement.

C'est que, comme la plupart des maladies orphelines, le cancer est une maladie génétique (pas "héréditaire" : 10% seulement des cancers le sont). En effet, les cellules cancéreuses dégradent notre ADN, porteur de notre génome, et elles le font à chaque fois de manière unique. Le cancer s'attaque donc à la base génétique singulière de notre inscription charnelle singulière dans le monde des vivants : il est bien, entre toutes les maladies, la maladie de la mort par excellence.

Et il l'est parce qu'en dépit de toutes les recherches et de tous les progrès, il est bien une maladie orpheline. Il est même le cas limite de la maladie orpheline, puisqu' à chaque fois son avatar particulier ne touche qu'une seule personne. Aucun cancer ne ressemble à un autre puisqu'aucun ADN ne ressemble intégralement à un autre. L'idéal thérapeutique devrait donc être : à chacun sa thérapie.

On en est encore loin. La mise en place de telles thérapies suppose le décryptage de l'ADN des cellules cancéreuses, et pas seulement au niveau des gènes (30 000) mais à celui des bases chimiques (nucléotides) qui leur font cortège : plus de 3 milliards. On en lit à l'heure actuelle un millionième.

Pourtant, c'est dans cette direction que s'oriente la recherche et qu'elle est la plus prometteuse. Depuis quelques années, des thérapies "ciblées" reposent sur la détection de mutations des gènes codant la croissance des tumeurs. Vers  2015 , on devrait disposer de la "carte" d'identité génétique des tumeurs cancéreuses, et l'on pourra mettre en place des traitements personnalisés.

Les traitements actuels (chimiques et chirurgicaux), en dépit de leur réelle efficacité, sont l'équivalent d'un marteau-pilon pour écraser une mouche. A l'horizon 2015, on passera à la tapette à mouches, autrement plus efficace !

Il est probable qu'après les nucléotides, on descendra au niveau atomique. Mais là aussi, les travaux ont commencé.

En tout cas, la recherche progresse à partir de bases scientifiques sûres : il n'y a pas de cancer qui ne soit pas génétique; il n'y a pas  de cancer qui ne s'attaque pas à l'ADN; la structure de l'ADN est la même chez tous les humains. Du particulier au général, et du général au particulier : telle est la règle de la recherche scientifique.


Lire : La Révolution génomique de la lutte contre le cancer, par Laurent Alexandre (Le Monde du 22/10/2011)


mardi 18 octobre 2011

" Un homme " (" Everyman ") , de Philip Roth

Sur la couverture du livre, une photo noir et blanc, très belle : à l'horizon d'une mer plate, un mur de nuages bouche le ciel, comme une menaçante frontière au-delà de laquelle rien ne sera plus comme avant. La tempête approche, inexorablement.

" Tout comme Howie, il avait cessé de prendre le judaïsme au sérieux dès l'âge de treize ans, un dimanche, le lendemain même de sa bar-mitzvah, et depuis ce jour il n'avait jamais remis les pieds dans une synagogue. Sur le formulaire qu'il avait dû remplir en entrant à l'hôpital, il avait laissé en blanc la rubrique religion, de peur que, s'il inscrivait "juive", un rabbin ne vienne le visiter dans sa chambre pour lui tenir les propos que tiennent les rabbins. La religion était une imposture qu'il avait démasquée très tôt dans sa vie; elles lui déplaisaient toutes; il jugeait leur folklore superstitieux, absurde, infantile; il avait horreur de l'immaturité crasse qui les caractérisait, avec leur vocabulaire infantilisant, leur suffisance morale, et leurs ouailles, ces croyants avides. Ce n'était pas lui qui serait dupe de ces balivernes sur la mort et sur Dieu, ou de ces fantasmes de paradis d'un autre âge. Il n'y avait que le corps, né pour vivre et mourir selon des termes décidés par les corps nés et morts avant nous. Son  créneau philosophique, si tant est qu'il en eût un, il l'avait découvert de bonne heure, intuitivement, et dans son minimalisme, il était indépassable; s'il écrivait un jour son autobiographie, il l'intitulerait Vie et Mort d'un corps d'homme. "

Quand j'ai lu ces lignes, j'ai retrouvé l'enfant que j'ai été et qui, lui aussi, vers douze ou treize ans, débarqua définitivement la religion, ses croyances, ses espérances, ses injonctions et ses rites, à la lumière soudaine d'une évidence intuitive. Moi aussi je crois, comme le personnage principal de ce livre, que nous ne sommes qu'un corps, lieu de nos joies et de nos souffrances, et j'intitulerais moi aussi mon autobiographie, si je décidais d'en écrire une, Vie et Mort d'un corps d'homme.

Et puis, en progressant dans la lecture du livre, il m'est arrivé de me demander si, décidément, je n'étais pas masochiste de lire à ce moment de ma vie un livre pareil. Mais ce n'est pas du masochisme. J'ai franchi, moi aussi, un peu plus tard que le personnage du livre, cette frontière invisible au-delà de laquelle rien n'est plus tout-à-fait pareil. La gentillesse des autres, leur dévouement, le plaisir de leur compagnie n'effacent pas cette sensation de m'être éloigné d'eux, d'être maintenant de l'autre côté. Et pourtant, pas plus tard que tout-à-l'heure, je me disais : dans ma tête j'ai quarante ans; et c'était une sensation aussi forte. Avant que ça m'arrive, j'étais plutôt comme Howie, le frère aîné du personnage, dont aucun ennui de santé n'est venu perturber la forme insolente depuis l'adolescence.

" A un moment, l'homme assis à côté de lui, et qui venait de lui tendre la page des sports, se mit à lui parler à mi-voix. Il n'avait sans doute pas plus de quarante-huit, cinquante ans, mais sa peau était cireuse, et sa voix sourde, dénuée de toute assurance . " J'ai d'abord perdu ma mère, dit-il, six mois plus tard, c'était mon père; je n'avais qu'une soeur, huit mois plus tard, voilà que c'est son tour ; un an plus tard, mon mariage s'est défait et ma femme m'a pris tout ce que j'avais. Alors là, j'ai commencé à m'imaginer que quelqu'un venait me trouver en me disant : " Maintenant on va vous couper le bras droit. Vous pensez que vous pourrez vous y faire ?" Et les voilà qui me coupent le bras droit. Un peu plus tard, ils reviennent me dire : "On va vous couper le bras gauche, cette fois." et puis une fois qu'ils l'ont coupé, ils reviennent un jour me dire : "Vous voulez dire stop  maintenant ? Vous avez votre compte, ou on passe à la jambe ? " Et moi, je me disais : quand est-ce que j'arrête, quand ? Quand est-ce que j'ouvre le gaz et que je me mets la tête dans le four ? Quand est-ce que je dis basta ? C'est comme ça que j'ai vécu, avec mon chagrin, pendant dix ans. J'ai mis dix ans à m'en remettre. Et maintenant que j'ai quand même fini par m'en remettre, voilà cette merde qui commence. "

Dieu me garde de m'identifier à cet homme qui attend son tour, dans sa blouse stérile, avec sa charlotte sur la tête et ses chaussons jetables aux pieds. J'ai eu beaucoup plus de chance que lui. Pourtant, lisant ce livre, je me dis : Voilà, c'est ce qui m'est arrivé, ce sont les gens que j'ai rencontrés, avec qui j'ai sympathisé, les médecins les équipes soignantes en qui j'ai mis ma confiance,  c'est ça que j'ai vécu, c'est ça que j'ai senti, c'est ça que j'ai pensé. 

Mais moi, je ne suis pas romancier. Je ne dépasse guère mon expérience personnelle. Lui aussi a dû faire appel à son expérience personnelle pour écrire ce livre, mais plus que moi, il s'est ouvert aux autres, il les a écoutés, il a fondu ensemble leurs expériences pour écrire ce livre qui explore un territoire où ne s 'aventurent guère les romanciers, un territoire dont on préfère ne pas parler, bien que tous -- ou presque tous -- nous soyons appelés à y pénétrer un jour où l'autre : l'expérience physique et intérieure de la maladie, pas  n'importe quelle maladie, mais celle qui vous fait franchir la frontière, celle qu'on ne repasse pas, même si l'on s'en sort, provisoirement, toujours provisoirement désormais.

Pour dire ça, qui nous concerne tous, le romancier a écrit un livre sobre et dense, d'une humanité et d'une lucidité poignantes. Un regard sur un homme concret, singulier, mais qui dépasse la singularité concrète de cet homme pour nous parler de nous :

" [...] or voilà qu'échapper à la mort semblait devenir la grande affaire de sa vie, qui se résumait désormais à l'histoire de son déclin physique. "

Au début du XVe siècle, un moine flamand du nom de Petrus Dorlandus écrivit une moralité sous le titre Elckerlyc ( "Tout un chacun", "Tout homme"). Elle fut adaptée à la fin du siècle en Angleterre  sous le nom de Everyman. Il s'agissait, sous une forme théâtrale plaisante, d'enseigner aux  spectateurs à se préparer à la mort et à lutter contre la crainte qu'elle leur inspirait. Au XXe siècle, la pièce anglaise  connut un regain d'intérêt et fut à nouveau jouée.  Elle inspira à Hugo von Hoffmannsthal une pièce intitulée Jedermann.

Ce roman de Philip Roth s'inscrit en somme dans  cette longue tradition, mais dans un contexte d'incroyance. Que philosopher, c'est apprendre à  mourir, disait déjà Montaigne.


Philip Roth ,   Un Homme (Everyman), traduit par Josée Kamoun, Gallimard/Folio


Planche d'anatomie de Léonard de Vinci

lundi 17 octobre 2011

" Travelingue " , de Marcel Aymé

Dans les années soixante, mon papa, qui n'avait jamais fait beaucoup d'efforts pour se mettre aux langues étrangères, s'obstinait bravement à prononcer à la française les mots anglais les mieux acclimatés chez nous : il disait campingue et fotballe. Chez les dames Ancelot férues de cinéma moderne, on dit "travelling", mais le père de famille, qui se fiche bien de tout ça, et le jeune Milou, boxeur de son état, qui baise une des filles, prononcent travelingue.

D'où le titre de ce roman de Marcel Aymé, Travelingue, paru en 1941, l'un des plus réjouissants de son auteur.
Dans l'encyclopédie libre Wikipedia, à l'article Travelingue, on peut lire (à la date d'aujourd'hui) :

  • Il s'agit d'une de ces études sociales dont l'intelligentzia française ne raffole pas puisqu'elle souligne le ridicule d'un snobisme parisien dans lequel elle se reconnaît sans peine.
  • En même temps, l'auteur met en lumière l'égoïsme des nantis face aux revendications ouvrières sous le Front Populaire, mais aussi l'imbécillité de l'extrême droite incarnée par le personnage de Malinier qui met dans le même sac « les peintres cubistes, les alcooliques, les espions allemands, les communistes débraillés, les juifs et les provocateurs moscovites ».
  • Les trois variétés humaines ont chacune des tics de vocabulaire que l'auteur est habile à restituer.
  1. Par exemple dans la famille Ancelot (à la fois bourgeoise et branchée), on affecte une cinéphilie délirante et un amour des arts échevelé qui s'exprime en ces termes : « primitivisme bouleversant », « latence transcendantale », « formidablement inouï ».
  2. Dans la famille Lasquin où l'on est riche et industriel depuis des générations, les femmes ont appris chez les dames de l'Assomption « à devenir du jour au lendemain une veuve accomplie ». Ainsi Madame Lasquin écrit-elle machinalement après la mort de son mari (dont elle est assez soulagée), des remerciements appris par cœur.
  3. Malinier se contente de vomir sur les manifestations du Front Populaire « composé de chiens judéo-marxiste hurlants et bavants près à dévorer le cœur de la France ». Les propos de Malinier, sortis du contexte ont d'ailleurs beaucoup servi à alimenter la controverse sur l'antisémitisme supposé de l'auteur. .
  • Avec Travelingue, Marcel Aymé établit un catalogue raisonné des Parisiens de son époque, ne faisant de cadeau à personne, même pas à la classe des écrivains dont il fait partie. Le portrait d'un auteur à succès avide d'honneur et de reconnaissance est dressé à travers Pontdebois (cousin des Lasquin), avare, mesquin, affectant avec l'argent une désinvolture qu'il est loin d'avoir.
  • Enfin la grande trouvaille du roman, que Nimier saluera comme « l'incarnation de la sagesse des nations », est un coiffeur chez lequel le chef du gouvernement vient prendre conseil.
Ce roman éminemment dérangeant peut être lu avec une plus grande sérénité à une époque où l'on a presque fini de régler nos comptes avec une période trouble de notre histoire."

J'ai recopié la quasi-totalité de l'article car il est difficile de faire plus bête, en passant résolument à côté de ce qui fait l'originalité et l'intérêt d'une oeuvre. A commencer par son humour et sa drôlerie.

Des  "études sociales", il n'en manque pas dans le roman de ces années-là :  Chronique des Pasquier, de Georges Duhamel, les Thibault, de Roger Martin-du-Gard, La famille Boussardel, de Philippe Hériat, ou encore Les Communistes,d 'Aragon. Ces romans s'inscrivent dans la tradition naturaliste des Rougon-Macquart, de Zola. Ni l'écriture ni la manière d'aborder le réel ne s'éloignent sensiblement du paradigme fixé par le maître de Médan.. On ne peut pas dire que l'humour et le comique y abondent.

Rien à voir avec le travail de Marcel Aymé sur le réel . S'il faut lui trouver une parentèle, c'est plutôt du côté des caricatures de Forain, des oeuvres expressionnistes de son ami Gen Paul, des romans de Raymond Queneau ou, plus près de nous de l'esthétique des films de Jean-Pierre Jeunet (Delicatessen, le fabuleux destin d'Amélie Poulain), qu'il faudrait chercher.

Chez Marcel Aymé, dans ce roman, la peinture du réel est constamment tirée vers la caricature et le fantastique, par exemple dans cet épisode où un inspecteur de police vient interroger chez lui le jeune Bernard Ancelot, qu'il soupçonne d 'assassinat :

" S'étant assuré que la bonne n'écoutait pas aux portes, le policier roula une cigarette et commença son interrogatoire. "Où étiez-vous le tant, de telle à telle heure ? -- Moulin de la Galette et rentré chez moi. -- On vous a vu rue Girardon, vers minuit. -- Possible, je ne connais pas la rue Girardon. -- Il y a longtemps que vous aviez vu la victime ? -- Quelle victime ? -- ça va, ça va, faites pas la bête. Vous connaissez la famille Lasquin ? -- Un peu. -- Ah ! oui, un peu, mais dites donc, vous vous mettez bien. Les Lasquin des usines Lasquin, rien que ça. Qu'est-ce qu'il faut voir. Un petit employé à mille balles, le père qui frise la prison et qui se fera pincer un jour. Et ça gratine dans les deux cents familles. A vous dégoûter d'être honnête. Plus de barrières, tout est mélangé. Les riches d'aujourd'hui, c'est comme les fromages trop faits, ça ne sait plus garder les distances. Et alors, avec laquelle couchiez-vous, la mère ou la fille ? Monsieur ne veut rien dire. Monsieur est discret. Ne me regarde pas de cet air-là, tu veux bien ? Des petits calicots marlous dans ton genre, il en faut beaucoup pour faire une bourrique comme moi. Ta gueule, fais pas le gentilhomme. Dis-moi plutôt pourquoi tu étais chez Chauvieux cet après-midi. -- Parce que ça me faisait plaisir; -- Tu te fous de moi ? C'est bon. Profites-en. A ton  arrivée au dépôt, je serai là pour te dérouiller la gueule. [...] "
Il est clair qu'on peut trouver dans ce discours délirant une peinture sans concession de la brutalité des méthodes policières, mais en tout cas elle ne passe pas par la démarche réaliste/naturaliste. Il s 'agit d'un grossissement burlesque, non réaliste, qui évoque d 'ailleurs tout autant le théâtre que le roman : on n'est déjà pas loin des pièces d'Ionesco.

De cette veine jubilatoire, on peut citer encore (parmi d'autres! ) ce passage où  Marcel Aymé renouvelle le procédé un peu usé du quiproquo. Madame Lasquin, grande bourgeoise un peu naïve, se  retrouve sur la plage d'Arcachon en compagnie de Johnny , homosexuel vieillissant, au demeurant homme fort bien élevé :

" Madame Lasquin,d'un sourire et d'une inclinaison de tête, répondit au salut d'une dame qui  passait dans un groupe de promeneuses.
   " C'est cette dame qui nous a déjà salués hier, dit-elle en se tournant vers Johnny. Je me souviens de l'avoir vue à Paris, mais j'ai oublié son nom, si je l'ai jamais su. Ce matin, nous avons échangé quelques mots sur la jetée. Elle m'a même dit qu'elle vous avait connu autrefois. Et j'ai appris par elle que vous avez été un pédéraste très en vue.
-- Mon Dieu", fit modestement Johnny.
  Madame Lasquin n'ignorait pas qu'il existe des homosexuels, mais n'ayant eu que très rarement l'occasion d'entendre le mot pédéraste et sans qu'il s'accompagnât jamais d'aucun commentaire explicite, elle se laissait abuser par un fallacieux rapprochement d'étymologies et attribuait à ce terme le sens de coureur à pied.
  "Mon gendre est aussi un grand pédéraste, dit-elle, mais depuis qu'il est marié, il ne peut plus courir autant qu'il voudrait.
-- Naturellement, soupira Johnny avec compassion.
-- C'est dommage. Il a une très bonne technique. j'ai eu l'occasion de le voir à l'oeuvre il n'y a pas longtemps. C'était vraiment très intéressant. Quand il s'est rhabillé, il était aussi frais qu'avant de commencer. [....]"

On songe souvent, en lisant ce livre de Marcel Aymé, au théâtre et au cinéma. Le sens du dialogue comique ne lui fait certes pas défaut ! Il est d'ailleurs étonnant que ce roman fasse partie des oeuvres de Marcel Aymé qui n'ont encore tenté ni scénariste ni metteur en scène.

Humour, mais aussi fantastique. Dans cette évocation, d'une ironie bon-enfant, de la confrontation entre classes sociales à l'époque du Front Populaire, le personnage d'un coiffeur, sorte d'éminence grise toute puissante du pouvoir en place, est une singulière figure. Ministres et secrétaires d'Etat défilent dans son arrière-boutique pour y recevoir ses conseils et ses ordres. Personnage symbolique, en qui il est permis de reconnaître avec Nimier, "la sagesse des nations", mais qui est pour moi plutôt l'incarnation du Sens Commun et de la toute-puissante Opinion Publique. C'est à lui que Marcel Aymé laisse finalement la parole dans un morceau de bravoure par lequel s'achève le livre.

Ce qui achève d'éloigner ce roman de la mouvance réaliste et naturaliste, c'est la toute puissance de l'écriture, constamment inventive et drôle qui, à elle seule, fait exister les personnages et l'histoire. C'est ce qui fait la modernité de cette oeuvre. Comme son ami Céline, Marcel Aymé réinvente le roman par les seuls pouvoirs de l'écriture.


( Posté par : La grande Colette sur son pliant )


Figuratif /non figuratif ?

Anselm Kiefer , Jerusalem:

Ors, noirs et craie.

Flamboyants rouleaux de la Torah sur fond de désastre ? Samson ébranlant les colonnes du Temple ? Les connotations bibliques ne manquent pas. A moins qu'il ne s'agisse d'évoquer l'actuelle situation de Jérusalem : l'oeuvre est faite de deux panneaux accolés, qui sont un peu le miroir l'un de l'autre.

Prégnance d’un titre : que verrait-on sans le titre ? ors, noirs et craie, peut-être deux bâtons flamboyants, architectures croulant dans les flammes…

Avec une oeuvre comme celle-là,  on est sur des confins où les notions de « figuratif » et d’ « abstrait » perdent presque tout leur intérêt : tendance forte de la peinture moderne depuis un demi-siècle.

Exceptionnelle alliance de la saveur picturale et du sens, dans la peinture d'Anselm Kiefer .


( Posté par : John Brown )




dimanche 16 octobre 2011

Angelus

Trois fois trois coups comme d’un marteau étouffé sur la cloche.

C’est l’angelus.

Le ciel s’éteint lentement.

Lente, morne, sonnerie d’une seule cloche. Flotte et se dissipe au ras des toits.  Pour personne.

Devant l’autel seul éclairé, un curé marmonne, tournant le dos à la silhouette noire d’une paroissienne effondrée sur un prie-Dieu.

Dans le cimetière voisin, les morts s’agitent, dans leurs cercueils disjoints.

Le ciel s’éteint lentement.

C’est l’heure du viol furtif de la petite vieille qu’on étouffe dans le couloir obscur.

Cri déchirant d’un oiseau ensommeillé dans l’acacia.

Le chat lui a fait la peau. 


samedi 15 octobre 2011

Delacroix , peintre et tortionnaire

On connaît l'extraordinaire génie inventif de Léonard de Vinci et ses extraordinaires machines.

En revanche, on n'a pas assez étudié le génie de Delacroix inventeur, comparable à celui du grand Léonard.

La toile peu connue, reproduite ci-dessous, représente une machine à sodomiser les détenus.

On ne sait s’il s’agit d’une esquisse préparatoire de « Dante et Virgile aux enfers » ou si le projet fut effectivement proposé à l’administration pénitentiaire. 


mercredi 12 octobre 2011

Barbarisme ?

A l'Assemblée Nationale (retransmission télé) une députée interpelle le gouvernement :

" Le Ministre avait promis que le problème de [...] serait solutionné..."

"Solutionné" ? quel vilain mot, bien qu'on l'entende couramment.  J'opte pour un barbarisme. Mais non : le TLF consulté m'informe que le verbe "solutionner" existe bel et bien, quoique ne remontant guère qu'à 1929.

N'empêche que "serait résolu" ou "aurait trouvé une solution"  aurait eu l'avantage de la simplicité et de l'élégance.


mardi 11 octobre 2011

Un "Faust" laborieux

Le Faust de Charles Gounod (1859) reste considéré comme un chef-d'oeuvre de l'opéra français du XIXe siècle, régulièrement repris depuis sa création.

Il faut pourtant tout ignorer des oeuvres de Berlioz, Verdi, Bizet, Wagner et Puccini, ses contemporains pour ne pas considérer Gounod comme un  compositeur de second ordre. Dans Faust, sa musique, lente et lourde, dépourvue de richesse harmonique, se bornant trop souvent à flonflonner à l'unisson des chanteurs, sans poésie ni grâce ni élan, reste au ras des pâquerettes. Accordons-lui toutefois d'écrire correctement pour les voix  et reconnaissons-lui une petite inventivité mélodique, mais c'est bien tout.

Pour faire passer ce Faust, il faut au moins des voix de qualité. C'est le cas dans la nouvelle production de l'Opéra de Paris. La voix de Roberto Alagna a l'éclat qu'il faut pour incarner le rôle titre (mais la justesse n'est pas toujours au rendez-vous). Inva Mula campe une fort honnête Marguerite. C'est sans doute Paul Gay , baryton-basse, dans le rôle de Méphisto, qui est le plus convaincant.

Mais il y faudrait aussi une mise en scène à la hauteur. Celle de Jean-Louis Martinoty est d'une laideur et d'un mauvais goût stupéfiants : décor inutilement surchargé, écrasant, faisant inutilement dans le gigantisme et le kitsch, avec des effets d'un mauvais goût appuyé, des costumes sans rime ni raison qui font penser que, par souci d'économie, on les a puisés au petit bonheur dans les réserves, des interventions de figurants parfaitement inutiles (comme ces lavandières qui accompagnent l'entrée de Marguerite). Quant à la direction d'acteurs, elle est approximative et l'on se retient parfois de hurler de rire à certains jeux de scène dont une bonne troupe d'amateurs ne voudrait pas. Roberto Alagna, livré à lui-même, gambade comme il l'entend et joue les utilités en attendant de pousser son air.

Ce n 'est pas cette représentation qui me convertira au Faust de Gounod. Le seul hommage d'un musicien français vraiment digne du drame de Goethe reste pour moi l'incomparable Damnation de Faust, de Berlioz.


Faust, de Gounod , avec Roberto Alagna (Faust), Inva Mula (Marguerite), Paul Gay (Méphisto), mise en scène de Jean-Louis Martinoty, orchestre de l'Opéra de Paris, Alain Altinoglu. (retransmission télévisée)


dimanche 9 octobre 2011

Comment se faire une idée d'un livre qu'on n'a pas lu

Le dernier roman de Philip Roth, le Rabaissement, bénéficie globalement d'une réception critique très élogieuse. Pierre Assouline, quant à lui, sur son blog de La République des livres, fait bande à part : il n'a pas aimé ce livre, qu'il considère comme un des plus faibles de son auteur. Ses attendus sont sans appel :

Le 30 ème livre de Philip Roth est plat ; le sujet n’est pas creusé ; les personnages n’existent que par leurs dialogues. On serait bien en mal d’en citer quelques lignes témoignant d’un certain relief ; tout juste une page sur la métaphore de l’opossum. Pas de quoi faire tenir un roman, à peine une nouvelle. Roth survole son sujet. Quand on pense à ce qu’il aurait pu en faire, sachant que Le Rabaissement s’inscrit dans le cycle « Némésis », du nom de la déesse de la vengeance !
Ces appréciations sont à l'opposé de celles que porte sur ce roman Florence Noiville, autre critique du Monde des livres .

Il est difficile de se faire une idée de la valeur d'un roman tout récemment paru à partir de ce que les uns et les autres en disent dans la presse. Les compte-rendus sont en général beaucoup trop succincts. Par exemple, celui de Pierre Assouline ne donne aucune preuve à l'appui de ses brèves appréciations. Ou il a raison ou il se plante, au risque de laisser passer un bon livre.

Livré à la subjectivité -- voire parfois à la mauvaise foi -- des critiques, le lecteur intéressé en est réduit à tenter de collecter des éléments hétéroclites pour se faire un jugement. Le plus simple est évidemment d'acheter le bouquin et d'y aller voir.

C'est vrai que Philip Roth est un écrivain très prolifique et forcément inégal. Depuis Good Bye Columbus (1960), pas moins de vingt-six romans, dont des chefs-d'oeuvre (Pastorale américaine, la Tache) mais aussi des livres nettement plus faibles.

"La vieillesse, la maladie, l’approche de la mort, la dépression et le sexe dans tout ça : Roth n’en sort pas depuis quelques livres ", écrit Assouline, présentant les choses comme l'effet de la soumission passive d'un écrivain devenu incapable de se renouveler à ses obsessions personnelles. Le fait est que Roth (78 ans) n'est plus un jeunot, mais, aux dernières nouvelles, il se porte bien. Outre qu'il est normal qu'un écrivain de son âge se sente concerné par ces questions, il se déclare étonné, dans un entretien récent, que la maladie n'ait pas davantage sollicité l'inspiration des écrivains, sauf pour quelques rares chefs-d'oeuvre comme la Mort d'Ivan Ilitch ou le Pavillon des cancéreux. Depuis l'ouverture de son nouveau cycle romanesque, Nemesis, deux questions l'occupent : "Comment mourir affecte la vie de ceux qui vont disparaître" et comment "trouver une représentation appropriée du problème". Ainsi  Le Rabaissement prend-il place dans une série de quatre romans (Un homme, Indignation, Le Rabaissement, Nemesis -- non encore traduit) toute entière consacrée à trouver des réponses à ces deux questions. Du coup, peut-on porter un jugement sur le Rabaissement sans prendre en compte les trois autres romans du cycle ?

Porter un jugement sur un  romancier étranger, pour un critique français,c'est généralement porter un jugement sur une traduction. Depuis ses débuts, les romans de Philip Roth ont été rendus en français par pas moins de dix traducteurs différents ! Certains sont plus talentueux que d'autres, plus ou moins en phase avec l'univers de l'écrivain qu'ils traduisent. Certaines traductions, en plus, ont vieilli.  Est-on sûr, d'un roman à l'autre, d'avoir affaire à un seul et même romancier ? La réception critique d'une production romanesque qui, telle celle de Roth, s'étale sur plus d'un demi-siècle, ne peut que s'en trouver sensiblement affectée.


Philip Roth, Le rabaissement (The Humbling), traduit par Marie-Claire Pasquier (Gallimard)





mercredi 5 octobre 2011

" Une enfance lingère " , de Guy Goffette

Guy Goffette est un de nos bons poètes et prosateurs. Son court récit, Une enfance lingère (2006), a été couronné par le prix Victor Rossel et le prix Marcel Pagnol. Pour le second, on ne s'en étonnera pas, puisque Goffette  y évoque avec humour et un brin d'attendrissement des souvenirs d'enfance.

Une enfance lingère est avant tout un hymne aux petites culottes (roses ou bleues) et, bien entendu, à ce qu'elles dissimulent d'un voile pudique (?). Récit des étapes d'une initiation amoureuse et sensuelle dans un cadre campagnard au milieu des années 50, le livre vaut par sa délicatesse et sa sincérité souriante. Ce qui lui manque sans doute, c'est un peu de rudesse; on voudrait s'évader un peu du vert paradis des amours enfantines. Bref, c'est un peu mièvre,  tout ça. Divertissement de l'après-midi, qu'on n'oubliera pourtant pas, auquel on reviendra peut-être : c'est déjà pas si mal.

Le texte fait alterner des interventions à la première personne, où l'auteur semble prendre la parole, et des apparitions d'un  certain Simon, double évident du premier. Vestige d'un essai de mise en forme romanesque plus poussée? On ne voit guère, en  tout cas, l'intérêt de cette double instance.


Guy Goffette, Une enfance lingère, Gallimard/Folio)



mardi 4 octobre 2011

Rêves

Dans un prieuré délabré, sur une terrasse de la verte montagne, j'arrange le baptême de mon petit-fils avec un jeune gourou, vaguement évangéliste mais fortement peace and love, peu disert sur les questions doctrinales. Il me montre le lieu de l'immersion : un trou d'eau bordé de dalles grossières ou de fragments de tegulae gallo-romaines plates; il est alimenté par une source d'eau chaude mais, me précise le gourou, elle est recouverte par une nappe d'eau froide; ainsi, grâce à cette singularité hydrologique, rien à craindre. Dans une chambre du prieuré où je suis hébergé, je reçois la visite amoureuse d'une adorable adolescente nue, brune et pulpeuse à souhait, le rêve du lycéen en manque. Elle a adopté la posture de la dormeuse dans un célèbre tableau de Klimt, qui n'aimait que les rousses.

Mais je dois bientôt quitter ces lieux charmants pour un long voyage dans un train qui semble avoir la manie de vous ramener à peu de choses près à votre point de départ.

Il me dépose à l'entrée d'une sorte d'académie militaire où j'ai obtenu un poste d'enseignant ou d'éducateur, je ne sais trop, mais l'essentiel est que j'aie un contrat. Brûlant d'un zèle pédagogique tout ravivé, je crée aussitôt un club d'astronautique. Grâce aux moyens techniques de l'armée, on nous construit une cabine spatiale sphérique, avec des hublots et des pieds télescopiques, où doivent embarquer des élèves. La piste d'athlétisme du gymnase est choisie comme pas de tir  : la portée de l'engin est de 300 m; c'est trop peu encore pour se libérer de l'attraction terrestre, mais c'est un début. Posé de guingois sur la piste, il brille d'un pur éclat d'acier inoxydable.

Juste avant le tir, je m'affole : je sens que quelque chose cloche et que nous allons à la catastrophe. N'aurait-on pas des fois oublié le parachute de  freinage ?

Le départ est annulé. Aussitôt nous nous lançons  sur place dans la réalisation d'une nouvelle cabine, cette fois  à l'aide de tôles qui, vu leur aspect rougeâtre, sentent la récupération et le ferrailleur voisin. Elle est propulsée au pétrole lampant et ressemble vaguement à un obus dans une illustration de Jules Verne. Cette fois, rien ne nous arrêtera. Deux apprentis cosmonautes embarquent. L'engin est lancé : il va s'écraser cent mètres plus loin dans un coin du gymnase. Les passagers ont le temps de s'en extraire juste avant que l'habitacle ne s 'embrase dans un incendie furieux.

Le sol bétonné du gymnase commence à fondre. Voyant se profiler d'ici le syndrome chinois,  je prends le parti de quitter les lieux. J'embarque dans un train qui ressemble à un métro, avec une série  de changements extrêmement compliqués. Comme je ne sais pas trop bien où je vais ni où va le train, cet embarras me turlupine.

J'arrive tout de même à temps pour apprendre que je suis désigné pour mettre en scène un film d'aventures policières au Venezuela ou en Equateur, on ne sait pas encore. Je fais la connaissance de l'équipe de tournage, des Hollandais passablement arrogants (il paraît qu'ils passent leur temps à tourner ce genre de films à longueur d'année). Pour l'heure, ils semblent surtout excités par la perspective de rejoindre une boîte à la mode du côté de Saint-Tropez. En l'absence du scénariste, les contours précis de l'histoire m'échappent. Je sais qu'il y a une histoire, mais c'est à peu près tout. Je n'en explique pas moins à l'acteur principal (à moins que ce ne soit le chef machiniste), un gros plein de soupe façon sergent Garcia, les grandes lignes de ma conception, à grand renfort de gestes (je ne parle pas néerlandais).

Pour me délasser, je fais l'ascension du Tourmalet. A l'approche d'un  virage encore enneigé, je fonds sur un cycliste qui ressemble à l'un des frères Schleck.  Je m'étonne de ma forme mais, à la sortie du virage, il a disparu : ou bien frère Schleck s'est emplâtré dans un ravin, ou bien  il m'a semé. Dans les rues escarpées du village qui précède le sommet, je dépasse péniblement (la pente est rude) deux touristes néerlandaises qui discutent de l'itinéraire pour rejoindre une boîte à la mode du côté de Saint-Tropez.











dimanche 2 octobre 2011

Le "Magazine littéraire" : l'ennui naquit un jour de l'uniformité

" Malraux vaut par ses failles et ses limites, parce que l'écrivain qu'il fut voulut écrire le roman du réel. "

C'est le genre de platitude, à peu près dépourvue d'intérêt, sinon de sens, sur quoi on bute ici ou là, en feuilletant les 106 pages du dernier numéro (512) du Magazine littéraire. Pourtant, l'auteur de cette formule creuse, Maxime Rovere, n'est pas le plus médiocre collaborateur de ce périodique, sans aucun  doute le plus vendu de loin des magazines consacrés à la littérature.

Lire le Magazine littéraire est toujours pour moi une épreuve tant se dégage de sa lecture une impression d'ennui pesant. Le numéro est presque toujours partagé en quatre grandes parties : après une sorte de fourre-tout où sont regroupées les informations et études qu'on n'a sans doute pas trouvé le moyen de classer ailleurs, vient le cahier critique, consacré aux parutions jugées les plus notables du mois, suivi d' un dossier spécialement consacré à un écrivain (cette fois Maupassant), et enfin un "magazine des écrivains" -- de loin la partie la moins soporifique -- où la parole est laissée aux créateurs.

Qu'est-ce qui provoque cette impression d'ennui ? Sans doute à une sorte de dénominateur commun des écritures, beaucoup plus qu'aux ouvrages et sujets abordés. Dans le cahier critique, les auteurs des comptes-rendus semblent s'être donné le mot de ne faire de grosse  peine à personne; les rares réserves sont formulées avec un luxe de prudence et d'urbanité qui finirait par les faire confondre avec des éloges. Cela donne, par exemple (à propos de Mr Peanut, d'Adam Ross : " En  dépit de maladresses et d'épisodes lassants, il faut donc adresser  à ce premier roman un coup de chapeau [...] et saluer l'arrivée de ce nouvel auteur [...]". Une sorte de modèle standard d'écriture compassée et compacte semble avoir été choisi d'un commun accord par les divers critiques, et cela gâche l'intérêt d'articles pourtant parfois consacrés à des écrivains majeurs (Paul Auster). On peut se demander aussi si l'absence de recul,  s'agissant de publications toutes récentes, n'aggrave pas cette insipide neutralité. La nouvelle formule du Monde des livres, en confrontant des points de vue contradictoires, semble avoir trouvé une des solutions pour casser cette ennuyeuse uniformité.

Le dossier consacré spécialement à un écrivain pâtit lui aussi de cette uniformité de l'écriture, malgré la présence de signatures respectées ( Pierre-Marc de Biasi, Henri Mitterand ).Cette fois, c'est l'écriture universitaire vulgarisée qui prévaut; il est vrai que ces dossiers ne dépassent généralement pas le niveau d'une honorable vulgarisation.

Au fond, ces écritures, par leur monotonie, se verrouillent mutuellement pour laisser à la porte le plaisir de la lecture. C'est pourquoi je trouve depuis longtemps plus de plaisir à lire de la bonne vulgarisation scientifique (telle que celle que proposent les dossiers de Pour la science)

On ne voit pas pourquoi, après tout, ceux qui écrivent sur les livres des autres ne feraient pas preuve, eux aussi, de personnalité, de caractère et d'originalité, et ne pratiqueraient pas une écriture plus attachante, disons plus épicée. Ce serait sûrement une meilleure façon de susciter l'intérêt pour les livres dont ils parlent.

Il faut attendre le "magazine des écrivains" pour se réveiller un peu. Cette fois, Sylvain Coher parle de Chavez, un roman assez oublié de l'Argentin Eduardo Mallea. Les deux pages qu'il lui consacre dépassent largement en intérêt et en plaisir de lecture tout l'imposant cahier critique qui les a précédées. Ajoutons un entretien avec Philip Roth et le savoureux billet d'Alain Rey : en voilà assez pour que le lecteur se dise qu'il n'a pas gaspillé ses six euros. Mais c'est de justesse !

Il est bien possible que l'actuelle formule du Magazine littéraire ait fait son temps.

A signaler que ce dernier numéro s'ouvre par un éditorial de son toujours directeur de la publication, le plagiaire avéré Joseph Macé-Scaron. On ose espérer que l'affaire se règlera en douceur et en interne, mais la présence de ce voleur à la tête d'un périodique réputé entièrement consacré à la littérature reste un scandale.




samedi 1 octobre 2011

Zobi la mouche

J'ai vu l'autre jour à la télé un très intéressant documentaire sur la mouche. Il paraît que la mouche a une autre perception du temps que nous : elle vit à un rythme accéléré. Conséquence : elle perçoit nos mouvements au ralenti. Aussi, quand, armés de la tapette, nous nous apprêtons à la squeezer, elle a tout le temps de voir venir, et, neuf fois sur dix, elle nous échappe.

Je me suis effectivement rendu compte qu'au fil du temps, j'ai eu de plus en plus de mal  à attraper les mouches. C'en est au point que je m'en remets aujourd'hui exclusivement au papier collant.

Il n'en était pas ainsi dans mon enfance. Ma petite soeur et moi n'avions pas nos pareils pour attraper les mouches. Quand une mouche se pointait, la main en cuiller et chtac : dix fois sur dix la mouche était prise.

Ensuite, on lui arrachait les ailes, schlong schlong, puis les pattes, schtix, schtix, schtix, schtix , schtix, schtix... au fait, combien qu'elle a de pattes la mouche, et d'ailes ? je me rappelle pus, alzimémère, alzimémère... Puis on lui coupait la tête, schloc !

Jusque vers dix ans, j'ai beaucoup martyrisé les mouches. Ensuite, je suis entré dans un processus d'hominisation (comme dit Edgar Morin)  qui m'a tourné vers d 'autres jeux..

En attendant, le fait que je sois devenu inapte à attraper les mouches me pose problème :

1/ est-ce un effet du vieillissement ? Probabe. Voire un signe d'Alzimémère ? pas impossible.

2/ les mouches d'aujourd'hui sont-elles les mêmes que les mouches de mon enfance ? Effet du réchauffement climatique ? Mutations génétiques, avec production de mouches super-rapides? la question reste ouverte.

A ce stade de ma recherche, je m'en tiens à une constatation relativiste , que je peux formuler ainsi :

Moins j'avance plus vite lentement,  plus la mouche s'envole moins lentement vite.

A moins que ce ne soit le contraire. 

Le Grand Albert n'eût pas mieux dit.


( Posté par : Guy le Momô )