mardi 18 octobre 2011

" Un homme " (" Everyman ") , de Philip Roth

Sur la couverture du livre, une photo noir et blanc, très belle : à l'horizon d'une mer plate, un mur de nuages bouche le ciel, comme une menaçante frontière au-delà de laquelle rien ne sera plus comme avant. La tempête approche, inexorablement.

" Tout comme Howie, il avait cessé de prendre le judaïsme au sérieux dès l'âge de treize ans, un dimanche, le lendemain même de sa bar-mitzvah, et depuis ce jour il n'avait jamais remis les pieds dans une synagogue. Sur le formulaire qu'il avait dû remplir en entrant à l'hôpital, il avait laissé en blanc la rubrique religion, de peur que, s'il inscrivait "juive", un rabbin ne vienne le visiter dans sa chambre pour lui tenir les propos que tiennent les rabbins. La religion était une imposture qu'il avait démasquée très tôt dans sa vie; elles lui déplaisaient toutes; il jugeait leur folklore superstitieux, absurde, infantile; il avait horreur de l'immaturité crasse qui les caractérisait, avec leur vocabulaire infantilisant, leur suffisance morale, et leurs ouailles, ces croyants avides. Ce n'était pas lui qui serait dupe de ces balivernes sur la mort et sur Dieu, ou de ces fantasmes de paradis d'un autre âge. Il n'y avait que le corps, né pour vivre et mourir selon des termes décidés par les corps nés et morts avant nous. Son  créneau philosophique, si tant est qu'il en eût un, il l'avait découvert de bonne heure, intuitivement, et dans son minimalisme, il était indépassable; s'il écrivait un jour son autobiographie, il l'intitulerait Vie et Mort d'un corps d'homme. "

Quand j'ai lu ces lignes, j'ai retrouvé l'enfant que j'ai été et qui, lui aussi, vers douze ou treize ans, débarqua définitivement la religion, ses croyances, ses espérances, ses injonctions et ses rites, à la lumière soudaine d'une évidence intuitive. Moi aussi je crois, comme le personnage principal de ce livre, que nous ne sommes qu'un corps, lieu de nos joies et de nos souffrances, et j'intitulerais moi aussi mon autobiographie, si je décidais d'en écrire une, Vie et Mort d'un corps d'homme.

Et puis, en progressant dans la lecture du livre, il m'est arrivé de me demander si, décidément, je n'étais pas masochiste de lire à ce moment de ma vie un livre pareil. Mais ce n'est pas du masochisme. J'ai franchi, moi aussi, un peu plus tard que le personnage du livre, cette frontière invisible au-delà de laquelle rien n'est plus tout-à-fait pareil. La gentillesse des autres, leur dévouement, le plaisir de leur compagnie n'effacent pas cette sensation de m'être éloigné d'eux, d'être maintenant de l'autre côté. Et pourtant, pas plus tard que tout-à-l'heure, je me disais : dans ma tête j'ai quarante ans; et c'était une sensation aussi forte. Avant que ça m'arrive, j'étais plutôt comme Howie, le frère aîné du personnage, dont aucun ennui de santé n'est venu perturber la forme insolente depuis l'adolescence.

" A un moment, l'homme assis à côté de lui, et qui venait de lui tendre la page des sports, se mit à lui parler à mi-voix. Il n'avait sans doute pas plus de quarante-huit, cinquante ans, mais sa peau était cireuse, et sa voix sourde, dénuée de toute assurance . " J'ai d'abord perdu ma mère, dit-il, six mois plus tard, c'était mon père; je n'avais qu'une soeur, huit mois plus tard, voilà que c'est son tour ; un an plus tard, mon mariage s'est défait et ma femme m'a pris tout ce que j'avais. Alors là, j'ai commencé à m'imaginer que quelqu'un venait me trouver en me disant : " Maintenant on va vous couper le bras droit. Vous pensez que vous pourrez vous y faire ?" Et les voilà qui me coupent le bras droit. Un peu plus tard, ils reviennent me dire : "On va vous couper le bras gauche, cette fois." et puis une fois qu'ils l'ont coupé, ils reviennent un jour me dire : "Vous voulez dire stop  maintenant ? Vous avez votre compte, ou on passe à la jambe ? " Et moi, je me disais : quand est-ce que j'arrête, quand ? Quand est-ce que j'ouvre le gaz et que je me mets la tête dans le four ? Quand est-ce que je dis basta ? C'est comme ça que j'ai vécu, avec mon chagrin, pendant dix ans. J'ai mis dix ans à m'en remettre. Et maintenant que j'ai quand même fini par m'en remettre, voilà cette merde qui commence. "

Dieu me garde de m'identifier à cet homme qui attend son tour, dans sa blouse stérile, avec sa charlotte sur la tête et ses chaussons jetables aux pieds. J'ai eu beaucoup plus de chance que lui. Pourtant, lisant ce livre, je me dis : Voilà, c'est ce qui m'est arrivé, ce sont les gens que j'ai rencontrés, avec qui j'ai sympathisé, les médecins les équipes soignantes en qui j'ai mis ma confiance,  c'est ça que j'ai vécu, c'est ça que j'ai senti, c'est ça que j'ai pensé. 

Mais moi, je ne suis pas romancier. Je ne dépasse guère mon expérience personnelle. Lui aussi a dû faire appel à son expérience personnelle pour écrire ce livre, mais plus que moi, il s'est ouvert aux autres, il les a écoutés, il a fondu ensemble leurs expériences pour écrire ce livre qui explore un territoire où ne s 'aventurent guère les romanciers, un territoire dont on préfère ne pas parler, bien que tous -- ou presque tous -- nous soyons appelés à y pénétrer un jour où l'autre : l'expérience physique et intérieure de la maladie, pas  n'importe quelle maladie, mais celle qui vous fait franchir la frontière, celle qu'on ne repasse pas, même si l'on s'en sort, provisoirement, toujours provisoirement désormais.

Pour dire ça, qui nous concerne tous, le romancier a écrit un livre sobre et dense, d'une humanité et d'une lucidité poignantes. Un regard sur un homme concret, singulier, mais qui dépasse la singularité concrète de cet homme pour nous parler de nous :

" [...] or voilà qu'échapper à la mort semblait devenir la grande affaire de sa vie, qui se résumait désormais à l'histoire de son déclin physique. "

Au début du XVe siècle, un moine flamand du nom de Petrus Dorlandus écrivit une moralité sous le titre Elckerlyc ( "Tout un chacun", "Tout homme"). Elle fut adaptée à la fin du siècle en Angleterre  sous le nom de Everyman. Il s'agissait, sous une forme théâtrale plaisante, d'enseigner aux  spectateurs à se préparer à la mort et à lutter contre la crainte qu'elle leur inspirait. Au XXe siècle, la pièce anglaise  connut un regain d'intérêt et fut à nouveau jouée.  Elle inspira à Hugo von Hoffmannsthal une pièce intitulée Jedermann.

Ce roman de Philip Roth s'inscrit en somme dans  cette longue tradition, mais dans un contexte d'incroyance. Que philosopher, c'est apprendre à  mourir, disait déjà Montaigne.


Philip Roth ,   Un Homme (Everyman), traduit par Josée Kamoun, Gallimard/Folio


Planche d'anatomie de Léonard de Vinci

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