samedi 29 octobre 2011

Quinquenevent

Que me reste-t-il de ce jour de mai ? Vers midi, la pluie avait cessé. La campagne baignait dans  le gris, uniforme et doux. A l'Île Chauvet, la propriétaire des lieux nous laissa aimablement flâner dans les ruines imposantes de l'abbaye, que les moines colonisateurs établirent sur ce qui fut en effet une île, en ces confins où terre et  mer se mélangèrent longtemps, et se mélangent parfois encore.

Dans le Guide Bleu, où je potasse fortement (comme disait Mauriac) nos sorties de l'après-midi, j'ai repéré le nom de Quinquenavant, ou Quinquenavent, ou Qinquenevent : nom flottant, à peine plus fixé que la laisse de mer, que la frontière entre mer libre et marais.  Haut lieu du christianisme en Vendée, indique le guide. Ou en Loire Atlantique ? la limite départementale n'est pas plus précise : pour les Bleus de 1793, les habitants de Machecoul (Loire-Atlantique) étaient de sanguinaires Vendéens.

Pas question donc de  ne pas pousser jusqu'à Quinquenavent. Quel nom extraordinaire, d'ailleurs  ! son étymologie se perd dans les grisailles du passé. Chapelle  du XIIe siècle, dit le guide, mais sur des fondations bien plus anciennes. Ah! Ah! Mon coeur de mécréant infidèle s'exalte ! Fouler ces lieux prestigieux peuplés d'antiques fantômes... Ah! Ah !

Nous approchons de Quinquenevent, dans notre petite auto, par une route étroite au goudron mouillé de la pluie du matin. Quelques virages serrés imposent de ralentir. Une première bâtisse apparaît, et...STOP ! Ah!...ah...

Au milieu de la route, où l'on aurait peine à se croiser, juste au-dessus du capot, se balance, pattes liées au bout d'une cordelette, un canard sauvage. Mort.

Etrange réception. Ma femme et moi nous nous regardons. Les modernes habitants de  ce haut lieu du christianisme n'auraient-ils pas viré leur cuti, et le plain-chant grégorien ne leur servirait-il pas désormais à louer le démon ? Ave ! Ave, certes, mais retro, Satanas !

Circonspect, je descends et, m'abstenant de tout commentaire, j'écarte sur la  berme le canard, suspendu au bout d'une sorte de canne à pêche rustique. Funeste avertissement pour touristes incongrus. Suis-je observé ? Point ne sais (comme on disait au XIIe siècle).

Nous entrons au ralenti dans le hameau, où se repère, coincé entre deux granges, un bâtiment d'allure vaguement médiévale et conventuelle, mais pas un chat. Tout semble abandonné. Ah ! Ah! L'exorciste n'est pas loin !

Je gare la voiture au bord d'un étier boueux, quasi vide : c'est marée basse. Entre les joncs, au bout de la perspective, dans le gris, c'est peut-être la mer, mais rien n'est sûr. A cinquante mètres, un quidam silencieux, botté, talon sur le fer de la bêche, creuse consciencieusement la boue de la rive. Notre tombe ? J'ai des visions fugitives de vieux films noir-et-blanc de Bergman ou de Dreyer. Une bruine sournoise s'épaissit.

Il ne fait nullement attention à moi, continue de creuser avec une régularité carrément suspecte. Ce serait le moment (un de mes exercices favoris, d'habitude) d'interviewer l'autochtone, de me faire indiquer les lieux sacrés, hauts lieux du christianisme (dixit le guide), où (j'en ai soudain l'intime conviction) aucun explorateur n'a jamais foutu les pieds depuis au moins huit siècles. J'aurais du me renseigner à Machecoul, avant de nous risquer dans ces parages manifestement abandonnés à l'Empire du Mal.

Je constate que mon corps refuse de me propulser vers l'autochtone. Et si c'était lui le sorcier ? Pire, si c'était Lui, l'Infernal Seigneur ?

D'ailleurs, j'ai charge d'âme : celle de ma femme qui m'attend dans l'auto. Et puis l'inquiétante silhouette s'estompe dans la brume montante. On ne la voit presque plus.

Ah! retrouver au plus vite le café de Corcoué-sur-Logne où nous avons nos habitudes, devant un chocolat bien chaud.

Nous sommes repassés devant le canard, que nous avons prudemment frôlé car il avait repris sa position initiale. Damned ! Et nous nous sommes éloignés de cet ex-haut lieu du christianisme, le long d'une digue, gris sur gris, entre ciel et marais.

" On rentre à Coucoué-sur-Logne ? ", me demande ma femme. Elle va pas s'y mettre, elle aussi. Déjà que Quinquenevent ou Quinquenavant  ou Quinquenevant, c'est suffisamment énervant ! Gardons au moins un cap à peu près clair sur le chocolat réparateur !

" Un canard ne suffit pas, dit, sous un quinquet de Quinquenavent, le botté barbichu à la bêche aux oreilles  en pointes  à une simili- Ondine en sarrau  et en cheveux. Demain, on en mettra deux.

                                                 Et que pour nous deux seulement
                                                 Sonne aigrelette follement
                                                 La cloche de Quinquenevent
                                                 Dans le  tintamarre d'antan
                                                 D'une tempête de Ponant           (1)


" Mets-leur donc une fifine à lolo en puplus du chococo du chocolat, dit le papatron au babarman sous les nénéons du babar-tababa de Caraocoué-sur-Boubou sur Boulogne. Ils m'on lélair dodrôlement secoucoués ces deudeulàlà. C'est mama c'est matou c'est maama toutou c'est mamatournée."


(1) Variante
                                       Sur ce il lui saute dessus et la trombine

                                                  A force coups d'écouvillon
                                                  Jusqu'au tréfond la ramonant
                                                  Ah ça c'est bon mais c'est pas long
                                                  A-t-il conclu en déconnant


Kiki ne sait se borner ne suce jamais écrire


( Posté par : J.-C. Azerty )
                                             

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